Serge NÚŇEZ TOLIN – Les mots sont une foudre lente – Rougerie, mars 2023, 80 pages, 13€

Une chronique de Marc Wetzel

Serge NÚŇEZ TOLIN – Les mots sont une foudre lente – Rougerie, mars 2023, 80 pages, 13€


     C’est d’abord une poésie de la présence simple. De même que les gens simples sont faciles à côtoyer (ils semblent avoir tous les avantages d’autrui, sans les inconvénients), les heures simples sont faciles à remplir (les tâches simples n’ont ni besoin d’être décomposées pour être effectuées, ni souci d’un rôle de composition pour être menées à bien). La simplicité de conduite se lit dans l’épigraphe du recueil : « La vie est le seul événement » : ce qui marque notre poète est moins le fait exceptionnel que notre impressionnant besoin de retourner à l’essentiel – à l’existence coutumière et domestique – dès qu’une crise passe, une souffrance s’épuise ou une tragédie meurt.

« Changer le linge des lits, les grands draps propres et odorants, passer au savon le sol des chambres, faire les poussières entre des bibelots sans valeur. 

C’est la prose des jours simples.

N’espère-t-on leur retour quand la faim ou la tyrannie nous en prive ? Quand la brutalité ôte tout son sens à la chemise repassée dans son pli ?

Cette prose banale après le grand rêve de la rotondité de la terre, le retour à un monde plat. Faudrait-il en être décu ? » (p.23)

Bien sûr, la simplicité ne suffit pas. Comme dit Núňez Tolin, « Nous serions sages si nous ne faisions que vivre » (p.18); mais, justement quel besoin y aurait-il encore d’être sage s’il n’y avait qu’à vivre ? De toute façon, la simplicité elle aussi passe (les choses du réel finissent toujours par « retomber dans leur disparition » p.19), et l’homme simple lui aussi s’efface : s’il sait ne prendre que la place nécessaire, toute nécessité n’a qu’un temps; et s’il est adepte de la présence suffisante, il ne reste bientôt, des présences elles-mêmes, que « le pointillé si menu des pas qu’on laisse derrière-soi » (p.42). D’une vie, d’ailleurs, si peu reste, déjà, avant sa fin. Mais l’important n’est pas ce qui en restera, mais ce qu’elle aura, dans son cours même, relancé d’elle. C’est, dit l’auteur, « le besoin de la vie à faire corps » (p.37) qui la fait renaître à elle-même humblement (« être pauvre de ce que nous sommes tenus de créer« , p.37, écrit-il merveilleusement) mais résolument : nos joies successives nous redénudent, et font comme un dynamique agenda de premières fois. La nostalgie est, alors, singulièrement, une mémoire volontariste de la joie !

« Un instant hors du doute et des certitudes, quand nous sommes cette joie qui presse le corps entier, le pousse à sortir de soi comme s’il s’agissait, une fois encore, de notre naissance.

À cet instant, nous sommes tout.

Notre nostalgie ne vient-elle pas de là ? De ces moments rares qui ne s’annoncent pas, après lesquels on va, nus, comme ils nous laissent ? » (p.39) 

C’est là que cette poésie de la simplicité se fait poésie de la confiance; car le moment rare est imprévisible, dit l’auteur; la nudité où il nous laisse peut gêner. La relance même d’existence (comme une « foudre ») risque toujours de s’exposer sans retenue ni abri (« on reprend le pas, laissant derrière-soi, avec l’arrêt, les raisons d’y rester » p.36). Toute joie véritable se et nous met à découvert. La confiance est alors l’écrin interhumain de cette avancée : confiance caractérisée comme « silence entretenu à deux« , (p.35), « toujours à relever« , à apprêter (p.41). Elle nous approche, écrit l’auteur, « aussi près que possible du bord » (de l’invivable), comme une sorte d’orientation mutuelle, un croisement de « chaleurs consenties l’une à l’autre » (p.60). 

 Le « voyage de l’oeuvre« , dit alors l’auteur, est « cette confiance qui se cherche« , et son déclic est, avec bien sûr l’amour, la simple beauté. Beauté (des choses, des êtres, peut-être des mots) que Núňez Tolin voit comme « commencement d’un rassemblement vivant« , qui montre la réalité même du monde prendre comme  confiance en elle, s’organiser là où elle en est selon ses propres éléments, s’arranger harmonieusement de ce qu’elle est (la voici en « pré sous le soleil« , en « fragile inventaire« , en « air frais d’un matin prometteur » …) : contrairement à la paix interhumaine, suggère le poète, la paix naturelle n’est peut-être pas une « image pieuse » (p.16). L’admirable étagement de ses causalités, la « libre circulation » des « équilibres généreux » de la nature rend la raison même « jalouse« . Et cette beauté accède devant nous à elle-même sans se mêler du reste. La confiance en sa propre forme fait ainsi la libéralité de la beauté. Beauté des « commencements n’ayant rien en vue que le besoin d’aller » et qui laissent loisibles tous les mouvements restés en-dehors de leur locale réussite :

« La beauté, j’y vois quelque chose qui ne nous conteste pas notre place. Quelque chose qui nous reconnaît.

La beauté, quelque chose qui nous laisse partir. » (p.56)

Ce sont autant de muettes promesses du monde à lui-même, qu’il nous revient de formuler. Les mots du poète sont eux-mêmes comme une promesse de tenir en nous les promesses du monde. Leur « bourdonnement » de sens (« Entendez-vous dans les mots le monde que je m’efforce d’y mettre ? Ce bourdonnement qu’ils font, constamment présent, partout où le monde est, l’entendez-vous » ?, p.19) est l’explicitation des « promesses informulées que l’on tiendra un jour devant soi, dans les bras ouverts« . Mais les mots chargés de relayer la « foudre » des choses (et de la ralentir – pour l’articuler – sans la trahir) ont eux aussi leur foudre, leur propre décharge explosive, la « pauvre compagnie » de leurs disruptives étincelles. Si eux aussi passent, puisque

« Ce que l’on reçoit les uns des autres, partage des corps.

Les mots que l’on en tire s’éteignent aussitôt sortis de l’obscurité des chairs » (p.76)

  il y a « une joie, tout de même » (p.59) de leur surgissement :

« Phrases venues du fond. Ces mots m’arrivent chargés encore de la chair qu’ils ont quittée comme de l’os jamais tout à fait nu » (p.58)

Même, donc, si la question se pose : « Le silence conviendrait-il mieux pour accueillir tout cela ? » (p.26), la réponse est immédiate : « S’il était possible, ne rien dire de plus. Ça ne l’est pas !« . Ce n’est d’ailleurs pas notre silence qui importe, mais celui du monde, car son silence (celui qui le fait, non pas d’abord celui qu’il fait) est à la fois condition et horizon de la parole vraie :

« Je ne peux aller vers le monde sans cogner au silence qui le porte » (p.30)

« On cogne contre le silence, s’il rend un écho, c’est notre voix » (p.29)

C’est pourquoi Núňez Tolin peut se permettre d’écrire :

« Je sais qui j’entends quand le monde me parle du dedans » (p.30)  

 On n’épuisera pas le monde (« sortir de soi est un cercle sans fin », p.13), mais nous aurons respiré en lui et par lui. Respiration, elle-même normalement silencieuse, qui participe au silence du monde (et le sens même n’est que la respiration de l’esprit), et dont l’amour permet de se rapprocher ensemble :

« Il faut une respiration pour recevoir le silence. C’est un rapprochement » (p.31)

« Quoi de plus vrai que la respiration, sinon une autre en face d’elle ? » (p.43)

La poésie articule cette respiration. Ainsi s’allient simplicité, confiance, joie, beauté et silence pour le « voyage d’une oeuvre » n’oubliant jamais, – car l’auteur, homme engagé et d’abord sensible aux sorts communs, nous veut d’abord solidaires (nous ne sommes pas les seuls faibles !) et responsables (les autres ne sont pas les seuls faillibles !) – pourtant, que le hasard est partout, que la force est aveugle, que la terreur est si aveuglante qu’il faudrait « la rejoindre » pour « ne plus la voir » (p.15). Mais les mots de cette admirable poésie font avancer, véritablement, « comme si nos pas irriguaient les sols« . Oui, « nous n’avons que nous-mêmes« , comme dit (p.13) l’auteur, mais le lire est forte et nette occasion de nous avoir mieux. Peu d’oeuvres, elles, ont si décisif voyage.

 ©Marc Wetzel

Jacquy GIL – Viatiques – éditions Unicité, 2021, 44 pages, 11€

Une chronique de Marc Wetzel


Jacquy GIL – Viatiques – éditions Unicité, 2021, 44 pages, 11€


Jacquy Gil, 74 ans, qui vit là où il est né, dans la garrigue du Nord-Est de Montpellier, est un poète, non pas régionaliste, mais régional : il sait tirer parti de sa région non du tout pour la faire mieux connaître, mais pour mieux lire en lui.

Cette garrigue qu’il connaît par coeur lui révèle ce qu’il ignore encore du sien. Il se balade sans cesse et partout pour trouver les chemins à questions, se concentre et comprend ce qu’il peut s’y demander de nouveau, et de nouveau seulement : ses pourtant innombrables souvenirs là où il passe ne sont presque jamais convoqués. Son passé indigène lui permet seulement de ne jamais se perdre, quoi qu’il parte découvrir : il retrouve du connu dès qu’il veut, ce qui lui évite les nuits dehors. Mais dès qu’il va dehors, il n’est plus chez personne : il arpente le gracieux parcours d’énigmes que lui offre sa promenade. C’est un bénévole du mystère, un homme prodigieusement attentif à ce que pourrait changer en lui  (plus exactement en sa propre humanité, car ce qu’il est seul à être ne l’a jamais intéressé) ce que sa pensée rencontre. Esprit autodidacte – car venu sans études à la connaissance – , mais avec une fringale de vérité, un souci de présence, que même des études n’auraient pu troubler !

   « Viatiques », ce sont provisions pour la route, c’est ce qu’on emporte avec soi pour soutenir un petit (ou même le grand et ultime !) voyage. C’est ce qui assure ressources lors d’un déplacement qui ne permet ni d’en produire à mesure, ni d’en obtenir où l’on passe. C’est la ferme résolution de supporter (sans ciller) et soutenir (sans peur) les faims et soifs inédites qu’on engrangera. Ce sont devises d’explorateur, faites justement pour assumer, et peut-être assimiler, ce qui les dépasse, et le renouvelle. Ce sont des consignes de mutation privée, dès qu’arrivent les occasions de comprendre à neuf ce qui arrive ! Rêveur hyperactif : rien ne le distraira de sa distraction, sinon ce qui serait plus profond qu’elle – voilà son très tenace mot d’ordre, son rare et méditatif cran !

   Il a ses « trucs » de voyant, de dénicheur – modeste, mais têtu ! – de métamorphoses, de fourrier de prodiges. Par exemple l’observation proactive de la vie des éléments : le vent qui devant lui plie et déporte les blés (p.4) lui semble « ajouter un océan au paysage » et comme vouloir dérober leur champ à son regard fini, l’affranchir de son terrestre spectateur. Un vent analogue (p.7) agite ailleurs si fort tel buisson qu’il le grime en animal frémissant, comme « s’efforçant de l’arracher à sa condition première« , où l’univers lui-même semble se mélanger les règnes, soigner comme les épis rebelles de sa poussée, gratter ses propres marges, ménager à son évolution des raccourcis fantômes. Là, l’eau d’une source (p.40) impose sa limpidité au paysage obscur ou chaotique où elle naît, déverse et « décante » son savoir souterrain sur la surface qu’elle découvre, et devant le seul autre savoir souterrain du pays, celui de l’homme « venant sur elle se pencher pour y puiser un peu de lui-même« ; alimentant des ruisseaux qui, à leur tour, semblent « redonner soif aux rivières« ; serpentant, bien que venant du ciel, comme infailliblement sur tous les plis de sol ouverts, elle-même autodidacte du relief terrestre, comme ajoutant sans errance au cours général des choses (« On voyait bien qu’un monde issu du monde s’était mis en marche, allait à dessein, se laissait emporter par un élan unanime » (p.35). Là encore, l’odeur des plantes : il s’en approche en insecte (p.41), vient délibérément au parfum d’une fleur comme au secret payant et prosaïque qu’il est à qui la butine; mais qui aussitôt par contraste, comme à volonté, lui devient mystère gracieux et méditable pour celui qui pense, se butine d’abord lui-même, comprend soudain qu’il est en train de comprendre à la fois du dehors et du dedans une même chose, et se sent comme honteux de trop prélever d’un coup dans la présence : « D’où ce sentiment dès lors d’être interpellé par l’Univers entier qui, conscient soudain de m’avoir instruit d’un trop grand savoir, m’invitait à le taire« … 

   Tout le fait avancer : même un regard est le bon et suffisant pas à faire (p.23), quand les yeux vont mieux que des pieds dans telle ou telle broussaille, et s’en dépêtrent, le moment venu, à moindre écorchement. Même la raison (le calcul des rapports déterminants) convient au marcheur (p.22) , qui, là où elle seule peut lui offrir des obstacles utiles, l’enfermera (et même, dit le poète, « l’encouragera » !) avec profit (« Où je me cogne se libèrent mes pensées« ). Même les « volte-face » (p.20) sont balises subtiles, car si nous connaissons mieux leur chemin qu’eux, nos pas nous connaissent mieux que nos motifs : comme l’ânesse de Balaam, soudain rétive, insensible aux coups de relance, avait su voir l’ange avant l’ânier. Et le hasard lui-même doit pouvoir avancer !      

    Ce très remarquable poète, enfin, a comme un usage spontané de tous les âges : des âges de la Terre (il lui suffit de concevoir (p.5) les quelques centaines de millions d’années ayant contribué, par leurs forces et aléas, à un paysage donné pour arpenter de facto la notable partie de l’histoire du monde qui y fut requise); des âges de l’espèce (alors que l’homme ancien, affamé et effrayé par nature, ne pouvait voir dans le jour qu’un répit de vie, l’homme moderne y voit une occasion de se mettre au jour, pouvant (p.38) traiter en chez lui tout ce qu’il lui échoit de connaître mieux); des âges de lui-même enfin (l’enfance savait tirer à peu près tout de ce qu’elle ignorait; même ses caprices puisaient trésor dans leur insignifiance; que l’adulte (p.21) retrouve donc – mais cette fois responsablement ! – cette innocence).

   « Et, fermant les yeux, je voyais scintiller une multitude d’étoiles bleues… Comme si le peu d’univers qui était en moi opérait une nouvelle naissance, s’expulsait d’un néant qui, paradoxalement, était issu de l’existence même.

Comme si ma vie, après s’être obscurcie à dessein de me détourner d’elle, s’était donnée du temps pour que je l’extirpe, mais cette fois du plus profond de mon être » (p.3)  

  Il est merveilleux que des auteurs quasi-inconnus travaillent ainsi, là où ils sont, à servir la poésie par des chemins de pensée aussi singuliers qu’accueillants. Cet écrivain, d’une peu commune authenticité, nous enchante et instruit de son admirable effort.

                                                      —-

« Il faut les laisser mûrir les chemins, ne point leur imposer trop vite la ferveur de nos pas. À trop vouloir les hâter, nous ne recueillerions de leurs élans que des pensées immatures (…)

Les chemins parallèles : ils vont de pair avec ceux qui nous sont familiers et qui chaque jour nous emmènent.

On les sait en attente de nos pas » (p.6 et 15)

« Nous ne le savons pas, mais chaque jour nous bousculons l’ordre des choses; un pas met fin au pouvoir de l’autre: notre marche est une révolte permanente !

Et tant pis si nos cheveux pendant ce temps grisonnent, notre apparence se démarque de nos avancées, n’en reconnaît point la nature incorruptible.

L’essentiel avance en nous et n’y peuvent rien nos stigmates; nos souffrances n’étant que l’effort soutenu auquel nous devons nos victoires » (p.10)

« Toutefois, rêver trop longtemps contrarie le monde… Ou plutôt ceux qui ne rêvent pas, ne savent pas rêver.

Reste à définir ce que rêver veut dire.

Peut-être est-ce se réfugier dans un lointain pour mieux habiter le proche et restituer ainsi à la réalité son espace initial – la rendre plus vraisemblable, quitte à l’arracher à l’aire de la raison.

Peut-être est-ce saisir sans avoir à toucher, donner plus de poids à l’esprit pour alléger la matière » (p.27)

                                          

© Marc Wetzel

Jamila ABITAR – Chemin d’errance – Traversées, 2022, 60 pages, 25€

Une chronique de Marc Wetzel


Jamila ABITAR – Chemin d’errance – Traversées, 2022, 60 pages, 25€


       « Vous referez mon nom et mon image

         De mille corps emportés par le jour,

         Vive unité sans nom et sans visage,

         Coeur de l’esprit, ô centre du mirage

         Très haut amour » (Catherine Pozzi)

        « Je perds la chronologie

         et perçois l’être vivant.

         J’ai puisé tous mes rêves

         dans l’invocation de l’Unité

         et c’est dans l’Union

         que j’ai brûlé le temps » (Chemin d’errance, p.54)

   Il y a relativement peu de poétesses d’origine arabe dans la poésie française actuelle, et chaque émergence intéresse et instruit. Chez les jeunes hommes, plus nombreux à s’exprimer, le rap surtout permet un équilibre poétique entre engagement socio-politique et fidélité religieuse ou spirituelle (on peut y dénoncer ce que la France fait des coutumes ou des attitudes de vie qui ne sont pas nées d’elle, dans une langue retournée ironiquement, ou agressivement, contre sa propre souveraineté butée). Mais le rap reste pour l’essentiel masculin, car il ne peut combattre le rapport de la langue française à elle-même sans, peu ou prou, la combattre tout court. Les poétesses ont, elles, d’autres moyens, plus malaisés mais plus discrets et nuancés. De toute façon, les sentiments dominants dans ce recueil (la gratitude, la joie, la confiance, l’humilité, la perplexité) ne sont pas choses « rappables ». Et puis cette poète, elle, paraît compter sur la société et la vie pour la délivrer de sa fièvre poétique, et non l’inverse ! Lui importe le sang qu’elle héberge (« j’ai pris mon sang pour ma plume« , p.25), non celui qu’elle verse; et elle vit sa propre force poétique comme une troublante malédiction, comme si ce qui l’anime alors la forçait (douloureusement) à se dresser contre elle-même. Le chemin littéraire lui est spontanément comme une errance vitale : le droit que vient prendre son talent lui est trahison de ce qu’elle devait rester. Elle ne chante donc pas délibérément, mais ce qui la dépasse se sert d’elle (sans grand ménagement ?) pour se manifester. Trois courts passages le disent assez :

« J’aurais aimé ne pas être poète.

Ne jamais rencontrer sa flèche

à l’angle d’un souvenir

et tomber dans ce puits

de mythes » (p.54)

« Le poème n’est pas l’objet que l’on travaille,

nous sommes l’objet de son travail.

Il s’impose comme une vérité nue

et renverse parfois l’ordre établi  » (p.52)

« Qui pourra me libérer

de cette âme poétique

emprisonnée dans mon sang ?

Je me perds dans la logique du dialogue,

je reconnais l’exil de moi-même,

le pas à pas d’une culture » (p. 32)

  Cet « exil de soi-même » est chose complexe, et remarquablement sincère. C’est à la fois le déchirement d’une inspiration qui, par principe, entraîne trop loin, fait prendre langue avec ce qui nous échappe, amène là où notre passé n’est pas prêt; c’est aussi le tranchant d’une transplantation : de la lisière marrakchie du désert aux bureaux de l’Unesco ou aux bibliothèques de Cachan, se saisir de ce qui nous aura fait vivre (ce dont est comptable tout effort poétique) forme voie aiguë et périlleuse : la parole doit à la fois choisir sa direction (pour se mettre en chemin), la distance à parcourir (le bout de chemin à authentiquement faire), son intensité (pour se frayer quelque chose d’à la fois vivable et sensé dans ce qu’on explore), et rien n’est jamais joué, car la greffe des rêves successifs doit, dans la poésie, impérativement prendre :  on ne peut s’y permettre le luxe de voir en nous rejetés les éléments de monde qu’on prend le risque constant de s’adjoindre. Parfois la largeur d’esprit qu’un poète exige de soi l’épuise (on laisse un instant filer la délicate identité à construire : « J’aime cette quiétude/ de ne plus être moi » p.53), mais l’irremplaçable cadeau de la poésie (parole qui permet à l’être de « toucher » ce qui n’est pourtant qu’à l’intérieur de lui, de « visiter l’indicible espace du dedans » (p.50) héroïquement.) ne peut plus se refuser bien longtemps. Jamila Abitar trouve là des accents d’une merveilleuse justesse, d’autant qu’avec la sincérité unique de la rescapée, elle fut aussi, à chaque fin de « désastre », sa seule confidente assurée. L’intimité blessée, et résiliente, réagit alors comme universellement à elle-même :

« Etendre le verbe à sa fonction la plus noble

et attendre qu’un vers tombe d’un nuage de légendes.

Braver les feuilles mortes

et disparaître dans le décor.

Aimer l’éclair d’un instant

mourir sans l’ombre d’un silence.

Mourir, en permanence dans le silence.

Suspendre l’envol, la fulgurance dans son instantanéité

et traduire en larmes ce qui n’aurait pu être écrit.

Le poème respecte les règles de la nature,

dans la joie, il l’emporte ! » (p.45) 

  Malgré l’obscure richesse du propos, tout importe ici. La noblesse est vivante (la noblesse consiste à se sentir fait(e) pour le meilleur. Ce que l’on sait du Bien, le faciliter et travailler à le répandre : voilà l’office « noble » – oui, chevaleresque et solennel – qui se fait devoir de mériter tout rang auquel prétendre, et ne fait blason de conduite que de sa seule bonne volonté ! L’exigence de la poète éclate partout : toute devise facile à vivre serait publicitaire ou illusoire). Sa résistance est résolue, mais respectueuse : « Aucune résistance n’est plus forte/ que celle qui échappe à la mort » dit tranquillement la page 51 : cela veut dire que résister à la mort fait savoir infailliblement à quoi exactement obéir valablement à et dans la vie; et il s’agit bien de résister à la mort de sa conscience, non à une vie d’elle qu’on voudrait se cacher, comme le patient du divan « résiste » à tort parce qu’il ne veut pas entendre parler de la vie réelle de sa conscience ! Le refoulement, dit-on, décide (ruineusement) de supprimer toutes les images pour s’en cacher sûrement une seule, alors que la parole de la poète voit et veut l’inverse :

« S’écrit le poème,

vent violent

assis sur un nuage de consciences.

Les poètes sont les témoins de l’image perdue.

Ils tentent de la restituer dans toute sa véracité (…)

Un tas d’immensités égaré dans le vide,

dans un rien, où l’on trouve le mot à dire » (p.44)

  J’ignore s’il y a une tonalité arabo-musulmane propre à l’existence dans ce qui est chanté ici; le réalisme spirituel (en Occident, les croyants revendiquent leur âme, les athées la réfutent – mais ici notre poète se demande plus prosaïquement si elle serait d’abord digne d’avoir usage de l’une d’elles) en tout cas impressionne. La tension avec l’environnement laïque est formulée (et apprivoisée) de manière fine et surprenante :

« Marche exilée

De tout temps, j’ai porté des voiles pour assurer

à ma démarche, une part de féminité.

Je porte toujours l’habit qui rappelle

le dernier instant » (p.31) 

   De même, le multilinguisme heureux trouve matière à (p.19) faire se connaître des langues entre elles dans le locuteur, et fait de la poésie (p.13) l’amorce sûre de leur naissant goût mutuel. Dans la poète même, peut-être, la langue arabe est son orient (« l’éternel regard du soleil levant » p.33), qui laisse ensuite se déployer librement, hors d’elle, la course « française » du sens jusqu’à son logique crépuscule. De toute façon, on ne comprendra pas tout, mais (admiratifs, et reconnaissants) on s’inclinera, car si bien des aveux, c’est vrai, restent (pour l’instant ?) ici mystérieux, cela signifie pourtant qu’à chaque fois, par cette poète vaillante et délicate, rude et raffinée, le mystère est, pour nous, passé aux aveux : 

« J’ai vu la stupeur remplir leurs yeux,

rebrousser chemin.

Il faut être du pays pour parler aux pierres.

Il faut être d’ailleurs pour reconnaître les fleuves.

D’où je viens,

la brise du matin est une évidence.

La musique est noble et atteint des hauteurs

que seule l’ivresse ou la langue peuvent approcher.

C’est ici et maintenant que se joue le verbe,

dans une ultime déraison, je touche son nom.

S’élargissent les mots, les pleurs et la censure.

Aurions-nous tort de croire au seul pouvoir des mots ? » (p.37)

©Marc Wetzel

Yves NAMUR, 0, l’oeuf, Préface de Francis Édeline, La Lettre volée, 144 pages, 4eme trimestre 2022, 20€

Une chronique de Marc Wetzel

Yves NAMUR, 0, l’oeuf, Préface de Francis Édeline, La Lettre volée, 144 pages, 4eme trimestre 2022, 20€


     » 0, l’oeuf «  … étrange titre pour un recueil très singulier (composé par Yves Namur vers 1984 dans sa jeune trentaine, puis récemment arraché de son tiroir et brillamment préfacé par le linguiste-rhétoricien Francis Édeline). Faut-il lire : Zéro l’oeuf (pour saluer sa native totipotence, son extraordinaire capacité à se diversifier et développer à partir d’un infime, et quasi-virtuel, zygote) ? Faut-il lire : Ô, l’oeuf ! (pour saluer, bouche-bée – de son propre Oh béant – l’admirable et surprenante présence d’un être assez bondé pour se suffire, assez spacieux pour faire grandir en lui son hôte, assez sage et serein pour ne se soucier plus d’une reproduction qu’il est et incarne ) ? Faut-il lire : O, l’oeuf (pour saluer l’initiale qu’il partage avec oeil, oeuvre et oiseau, et qui, comme pour l’oeil, ouvre son nom par le signe même de sa forme, comme embryon son E, utérus son U, fonction son F) ? Faut-il il lire : Ho, l’oeuf ! (pour l’avertir du danger, interpeller son isolement, le dissuader de … se laisser vivre dans un milieu où, pondu, il ne peut fuir ni trouver aide pour fuir – les zygotes de vivipares ayant une sécurité plus alerte et prompte dans la matrice sur pattes qui les enveloppe …) ? Mais il faudra justement, et d’entrée, tout y lire, car l’oeuf n’est rien pour pouvoir tout – à la fois le plus vulnérable et exposé des êtres (le sursis de son auto-perfusion tient à la seule épaisseur d’une coquille : claustrophobes s’abstenir !), et le plus démiurge de tous (il est son propre et suffisant passage obligé vers l’adulte dont il est capable : porte prodigieusement serrurière !). L’oeuf est le plus égoïste des êtres (il ne travaille qu’à se former), le plus précaire (il ne dure que pour vite et bien abdiquer, organe jetable comme le placenta qu’il est pour lui-même), le plus complet (amnios, allantoïde et vitellus y sont ensemble embarqués, pour un embryon assorti, en annexes, d’un valet de bain, d’un éboueur – et infirmier ! – , et d’un cuistôt privés) et le plus noble (il protège mieux ce qu’il contient que ce qu’il est lui-même), oui,  o, l’oeuf !   

  Sur chaque page, comme on voit, on a en haut une image (un « tableau », dit l’auteur), en bas un texte (une « partition acoustique »). Drôle d’image du haut : un tableau fait d’une simple ligne et de caractères d’imprimerie (une ligne où semble glisser, sous laquelle semble nager, au-dessus de laquelle semblent flotter ou voler … des lettres du mot oeuf surtout); drôle de texte du bas (un assemblage quadrangulaire de deux à six faussement sages et courtes lignes, où des lettres semblent être à voir plutôt qu’à lire, où divers courants de sens s’empilent et s’exténuent en jeux de m’O). Comme le résume l’instruit et malicieux découvreur d’archive et présentateur Édeline, « en haut une image qui tend vers le texte, en bas un texte qui tend vers l’image ». Strawson (un philosophe du langage du siècle dernier) disait, plaisamment : « Nous manquons de mots pour dire comment ce serait sans eux » (mais Namur semble les avoir, justement, trouvés !). Et l’on pourrait compléter Strawson en remarquant que nous manquons d’images pour montrer comment ce serait sans elles ! (et Namur, à nouveau, parvient, par ses drôles d’images de haut-de-pages, à combler la lacune)…

   Ordinairement, les phrases d’un texte sont là pour avoir la présence de leur sens; et les éléments d’une image sont là pour avoir la valeur de leur présence. Mais ici, tout est suspectement brouillé, tout semble toujours slalomer entre nos attentes : l’image est une sorte de gribouillis formel, logico-géométrique, qui semble faire un mauvais sort aux caractères mêmes qui la composent. Et le texte vient comme une solennelle pâte à calembours, qui mastique ses propres mots et mime en ses à-coups ceux même de l’image qui le surplombe. C’est comme un speaker aphasique commentant très fidèlement le naufrage spatio-lexical dont la page illustrée le fait témoin. Mais alors, qu’en dire ?!

    Divers amis, sollicités après lecture de ce recueil venu de Sirius, m’ont « illustré », justement leur perplexité. L’un dit : « Ça ressemble aux griffonnages d’un toubib au téléphone quand le patient en ligne ignore qu’il bavarde » (ce n’est pas faux : Yves Namur est médecin). Un autre : « Ça ressemble à des phylactères jeunots ou timides, quand les bulles de savon d’un côté, les caractères d’imprimerie de l’autre, ne se sont pas encore accoutumés et présentés les uns aux autres » (ce n’est pas bête : Namur est éditeur). Une troisième m’écrit : « Ça ressemble à un défilé ondoyant et réglé – une caravane involontairement amphibie ! – , une file fluctuante d’images et de mots consignée par un rédacteur officiel, redressant (discrètement) et adoubant (distraitement) les hauts et bas de l’inspiration » (ce n’est pas tout à fait délirant : l’auteur est secrétaire d’Académie). Un autre me dit : « C’est comme le rébus d’une langue alternativement morte et à venir, comme si toute énigme était une bévue, mais toute devinette un miracle » (et, oui, Namur est un esprit paradoxal, qui aime appuyer où ça pense mal, et assure volontiers la garde de tous les contraires – et d’abord des siens). Je vois plutôt dans cette « caravane » à deux rangs, un flot d’éléments somnambules qui, faute d’entendre la langue propre de leur vie, s’éveilleraient trop tard les uns aux autres si l’auteur, précisément, n’y avait veillé (puisque Namur est un admirateur de Maeterlinck, qui écrivait) :

  « On vit souvent ainsi, tout près de ceux qu’on aime, sans leur dire les seules choses qu’il importe de dire … On va, bercé par le passé; on croit que tout se transforme en même temps que soi; et quand un malheur vous réveille, on voit avec étonnement qu’on est bien loin les uns des autres » (Ainsi parlait Maeterlinck, Arfuyen, fragments choisis par Yves Namur, § 248) 

    Le sens de cette oeuvre de jeunesse est à la fois incertain et très riche, car l’oeuvre (si fantaisiste, si ambitieuse !) interroge, justement, les conditions de production, en général, d’un sens ! Images et mots, mêlés (à mi-chemin ici du calligramme et de la bande dessinée !), y contribuent ensemble, car le sens est à la fois, dans la langue française, le « sensible » (l’impression directe et vécue, où l’on ne saisit que ce qui nous aura d’abord saisis, et ne rencontre que ce qui nous précède. Notre corps même n’est alors qu’un simple événement au milieu de ceux qu’il détecte !) et la « signification », l’idée (on ne comprend que ce qui nous renvoie avec succès à autre chose, qui fait correctement signe vers ce qu’il annonce ou révèle. On fait être ce qu’on rend en nous représentable). Dans le sens, nous sommes donc à la fois ballottés de chose en chose, et  renvoyés de cause en cause : le sens est une pensée, mais de fait; une présence, mais mentale. Un embryon de clarté, mais un oeuf clair. O, le sens !

   Il y a quelque chose d’à la fois génial et prudemment inabouti dans cette oeuvre de jeunesse (on y devine une subtilité qui s’étonne franchement d’elle-même; une complexité qui, comme engourdie, s’étire voluptueusement; une précocité qui sut justement ne pas moisir ni pantoufler sous sa coquille). Namur est un esprit qui, après ce manuscrit, laissa comme héroïquement là ses premières fulgurances, pour partir travailler dans et par le monde (ce qu’aucun oeuf ne peut ni n’assume !), refusant de s’attarder à sa source, de croupir dans son Origine … 

  La viviparité fait des intrus surprotégés, mais à demi-étrangers au corps qui les porte; l’oviparité fait des orphelins provisoires, mais captifs. La naissance de cet écrivain fut donc réellement une éclosion. 

©Marc Wetzel                                                  

Henri RAYNAL – Ruggero Pazzi, Tourné vers l’Origine – Le Silence qui roule, septembre 2022, 48 pages, 11€

Une chronique de Marc Wetzel


Henri RAYNAL – Ruggero Pazzi, Tourné vers l’Origine – Le Silence qui roule, septembre 2022, 48 pages, 11€


La pensée du formidable (et méconnu) Henri Raynal (93 ans), essayiste et poète, pourrait familièrement se ramener à une triple attitude à l’égard de l’Univers (du Tout du réel), qui dirait à celui-ci : bravo ! (pour l’harmonie du monde, qui est celle même dont notre organisme use pour assurer la sienne – donc une bonne partie de la nôtre), merci ! (pour la prodigalité du monde, « la générosité du Dehors », qui nous a fait naître en lui et de lui, dans un degré d’endettement dont il nous laisse par ailleurs – suprême élégance  – libre juge), et enfin : chic ! (pour l’inventivité d’un monde, qui nous offre de la relayer, dans un accueil qui nous fait bénéficier de la créativité dont il fut capable, nous inventant inventeurs jusqu’à – mansuétude supérieure – nous laisser parfois être saboteurs, parasites ou même distingués calomniateurs de son exubérance). Or, dire : bravo, merci et chic ! au monde naturel n’est pas si commun, puisque les religions préfèrent réserver à Dieu les trois exclamations, et que la technoscience, de son côté, l’apostropherait plutôt ainsi : haro, hue et chiche ! Raynal est comme ça : « l’étoffe infinie des circonstances » ne lui fait pas peur, le narcissisme de la désillusion (à la Cioran, à l’Onfray) ne le tente pas; et le désenchantement même lui paraît un malentendu (car même si la lumière rationnelle que nous braquons sur l’Univers nous révèle parfois ses malfaçons, son entropie et son douteux bricolage, n’oublions jamais que, littéralement, dit notre auteur, c’est lui – l’univers – qui l’a – cette lumière – allumée) !

 L’essentiel de ce petit livre nous parle d’un Ruggero Pazzi (1927-2010) sculpteur, non parce qu’il serait purement sculpteur (il dessinait et gravait à même profondeur, montre Raynal), mais parce qu’il fait de la sculpture « pure », non-figurative, militante exclusive de la minéralité par et pour elle-même. Ici, donc, pas de modèle (donc rien, hors de l’oeuvre, d’indépassable qui la circonscrive ou l’intimide, mais rien non plus qui puisse guider son dépassement); aucune forme organique ou biomorphe (l’esprit semble couler directement dans la pierre, sans passer par la vie, les gestes mêmes par lesquels il dépasse ou domine cette pierre). Enfin des volumes stables et d’un seul tenant, mais qui semblent se dédoubler, vouloir jouer avec leur propre unité, en une sorte d’acrobatie morphologique, un contact nécessaire sans tact possible, un combat amoureux entre leurs parties, que leur fusionnalité même déséquilibre.

« Rare intimité avec la pierre. Il (= R.Pazzi) lui devait de transformer le moins possible de chair minérale en chutes, en déchets; aussi jugeait-il sévèrement les oeuvres obtenues au prix d’ablations excessives, si bien que leur volume était par trop inférieur à celui du bloc travaillé. Lui s’efforçait de satisfaire de façon optimale les suggestions de la pierre » (p.12)

 Une étonnante photo, prise par son épouse, montre Pazzi chevauchant littéralement un bloc à deux mètres de hauteur, burinant et buriné, c’est à dire lui-même aussi sec, intelligemment érodé et ardemment imperturbable que la pierre qu’il travaille. Seul à seul avec Tout.

« En 1994, s’est ouverte une autre période pour la sculpture de Pazzi : il a voulu opérer au plus près de la pierre, de son intimité, dans une complicité accrue; mieux reconnaître encore ses élans immobilisés, afin de les délivrer de leur réclusion. Aux mariages de volumes, diversement emboîtés (invention ayant pour effet de rendre plus évidente la force amassée dans le minéral, plus intense sa présence) succèdent alors des oeuvres pour lesquelles je choisirai l’appellation de stèles. Il s’agit cette fois, en effet, de masses verticales. Leur surface, non plus lisse, mais rugueuse, abonde en irrégularités qui en font l’intérêt. Irrégularités tantôt choisies, élues par l’artiste et conservées, tantôt pressenties, habilement dégagées, amenées au jour avec discernement, sensibilité. Une fine orogénie en résulte » (p.34)

Sur ce choix singulier, par le sculpteur, des matières, des motifs et des gestes de taille, Henri Raynal offre trois remarques spéculatives et poétiques, qui à la fois troublent notre regard et renouvellent notre jugement. D’abord, il voit là un geste de complicité libératrice avec les forces de la matière, souhaitant les redresser d’elles-mêmes, les acheminer vers une certaine forme pour les faire s’accomplir autrement. Un peu comme, dit Alain, « les ruines sont belles parce que la pesanteur s’y est essayée« , le bloc travaillé est beau parce que les forces qu’il fait émerger s’y épuisaient, s’entre-neutralisaient dans leur nuit minérale. Ensuite, « ces volumes que leur auteur a voulu d’une belle évidence, en leur noble concision, leur netteté » (et que Raynal, plaisamment, propose de nommer pazziles) sont exactement taillés pour la confidence (déclaration évidente, concise, nette d’un secret propre) de ce qu’ils sont, pour les rendre comme capables de justifier eux-mêmes la présence sensible qu’ils manifestent. Une sculpture de la double réserve (p.25), écrit Raynal : faire sortir les pierres qu’on taille de leur réserve-retenue en leur faisant déployer leurs réserves-ressources, formant don réservé comme de biens qui se « suggèrent » sans se dépenser, dilapider ni trahir, c’est à dire qu’on peut explorer sans devoir les exploiter. Enfin, dans ces sculptures (qui ne sont donc jamais statues), comme d’ailleurs dans les dessins et les gravures, le remarquable y est « que l’impersonnel et le singulier s’y conjuguent à un degré exceptionnel« , d’où, devant les oeuvres, une sorte d’égarement qui pourtant ré-oriente, car si l’impersonnalité de l’oeuvre me désoriente (j’y perds mes marques familières dans le monde), sa singularité, magiquement, me redirige autrement (car, comme disait Maldiney, l’oeuvre est devenue elle-même une marque inédite dans ce monde où elle avait failli me perdre). 

L’artiste est celui qui toujours, disait Dante, « a la main qui tremble ». Autant, dès lors, méthodiquement trembler en martelant rythmiquement la pierre qui offre ses forces, comme fit Pazzi, ou, chez un interprète aussi fervent et fidèle que Raynal, en parvenant à en écrire, à faire dire à l’oeuvre sculptée ce qu’elle ne nous aurait au mieux, sans lui, su que montrer.    

© Marc Wetzel