Jack London, Le Vagabond des étoiles, nouvelle traduction, éditions Libertalia, 474 pages, 15€, 2021.

Une chronique de Lieven Callant

Jack London, Le Vagabond des étoiles, nouvelle traduction, éditions Libertalia, 474 pages, 15€, 2021.


Pour penser la société actuelle et les crises qu’elle traverse, le catalogue des éditions Libertalia propose de nombreux livres. Le célèbre jeu de simulation et de gestion « Antifa » a aussi été publié par cette sympathique maison d’éditions. 

C’est en 1915, un an avant la mort de l’auteur que le livre est publié sous le titre : « The Star Rover ». Philippe Mortimer propose ici une nouvelle traduction française de l’américain, augmentée d’un « substantiel appareil critique » qui s’avère très judicieux pour comprendre le contexte dans lequel a été écrit le livre et quelles ont été les influences et les sources de l’auteur.  Le sous-titre, « contes de la camisole » fait allusion à l’usage aujourd’hui prohibé dans les prisons américaines de la camisole de force comme moyen de punition et de torture des détenus.

Comment un livre publié pour la première fois en 1915 peut-il encore s’avérer pertinent plus d’un siècle après son écriture pour comprendre ce qui nous arrive aujourd’hui (violences policières, émeutes, propos racistes) ? 

Une des premières explications est que Jack London a trouvé le moyen de placer ses récits hors du temps et au-delà des éléments d’actualité qui l’ont inspirés. Ces divers récits font échos à des situations bien réelles, qui ont été vécues ou documentées par l’auteur. Jack London s’adresse aux lecteurs par le biais de son personnage central: Darell Standing. 

Une autre explication est que Jack London dénonce des mécanismes, une précarité qui hélas n’a jamais totalement disparue et qui place certains individus dans des situations de dépendance où l’arbitraire remplace toute logique intelligente. On délègue trop souvent le pouvoir et le droit de faire appliquer les lois à des personnages qui ne se montrent pas à la hauteur de leurs tâches, n’ont pas l’intelligence et la morale nécessaires. Qu’on ne se trompe pas, pour Jack London, l’intelligence ne dépend nullement du niveau social ou du nombre d’années d’études, c’est une aptitude qu’on cultive tout au long de sa vie en étant curieux, libre d’esprit, désireux de se dépasser et d’apprendre. Il n’est pas nécessaire d’être un saint homme irréprochable. Les deux compagnons de cellule de Darell Standing, Ed Morell et Jake Oppenheimer (personnages réels qui ont inspirés Jack London) font preuve d’une plus grande humanité, d’un bon sens plus grand que la plus part des gardiens ou directeurs de prison, des bourreaux ou hommes de lois. Pour Jack London avant d’être des criminels qui purgent leur peine, ils restent avant tout des êtres humains même si le monde carcéral tente de les réduire à leurs crimes ou aux délits qu’ils ont commis.

Page 303, à propos de Jake Oppenheimer, Jack London évoque « La stupéfiante intelligence de cet enfant, élevé au sirop de rue » Plus loin, on peut lire:

« Cet enfant des bas-fonds, ce gibier de prison, possédait un esprit si profondément porté au raisonnement qu’il était par lui-même parvenu, procédant par induction, aux mêmes conclusions que les plus habiles sophistes. Ce qui différenciait Jake de ces esprits retors, c’était son honnêteté intellectuelle et sa parfaite franchise. » P419

Ce livre avant d’être un plaidoyer puissant contre l’emprisonnement, contre la torture, contre la peine de mort est aussi une réflexion sur la vie, sur les vies qu’une même passion, un même amour de liberté, qu’une juste révolte animent.  

« Ô toi, l’honnête citoyen, heureux pantouflard qui n’est prisonnier que de ton confort, crois-moi si je te dis que, de nos jours encore, on tue dans les prisons, comme on y a toujours tué depuis que la première geôle a été construite par l’homme pour y enfermer l’homme. » P87 

Darell Standing, professeur à l’Université du Nebraska sur le point d’être nommé doyen de la faculté d’agronomie,« dans un accès de fureur, poussé par cette colère rouge qui a été {s}a malédiction tout au long des millénaires » a tué son collègue et purge une peine de prison à perpétuité pour ce crime dans la prison d’État de San Quentin (Californie). Au moment où il commence à relater son (ses) histoire(s), il est en prison depuis 10 ans et a passé plus de 5 ans à l’isolement dans le noir le plus complet.  

Suite aux mensongères manigances et fausses accusations d’un autre détenu nommé Cécil Winwood, plusieurs détenus sont interrogés et torturés par le directeur de la prison et quelques gardiens. Standing est accusé d’avoir caché de la dynamite dans la prison en vue d’une évasion. La dynamite n’existe pas, Standing est innocent.

« Dans le secret de mon cachot, j’ai été passé à tabac par les gardiens, dont l’intelligence fort limitée leur permettait seulement de comprendre que j’étais différent d’eux et – ce qui était encore moins pardonnable à leurs yeux – beaucoup moins bête. » P26

«  C’est pour avoir fait fonctionner mon cerveau que j’ai été puni par mes gardiens. » P27

« Les gens intelligents sont cruels. Les imbéciles sont monstrueusement cruels. » P28 

Comme il lui est impossible d’indiquer la cachette d’une dynamite qui n’existe pas, aucune issue ne s’offre à Darell Standing, si ce n’est celle de résister aux tortures répétées qui consistent à comprimer son corps durant des périodes toujours plus longues dans une camisole de force, de lutter contre l’absurde conviction du directeur de prison qui se transforme en obsession et en déni flagrant de la réalité et de la vérité. 

« J’ai traversé un à un les enfers d’une multitude d’existences pour partager avec toi les informations que tu liras dans tes heures de loisir. » P18

La seule manière de subsister à cet enfer, pour le supplicié est d’entrer en auto-hypnose et de quitter mentalement ce corps. C’est ainsi qu’à force, il devient le vagabond des étoiles « le poète rêveur des âges oubliés, tous les personnages que l’histoire de l’homme écrite par l’homme ne mentionne nulle part «  P21 

Darell Standing dit:

« j’ai découvert ces souvenirs dans les tréfonds de mon cerveau en utilisant l’hypnose au fond de mon cachot de San Quentin ».P83 

« N’ayant nulle envie de mourir, j’ai recouru à la mort dans la vie. C’est Ed Morrell qui m’a appris ce stratagème mental. »P87

Sous hypnose, sous camisole de force, serrée au point de comprimer les organes vitaux, Darell Standing voyage d’une vie antérieure à une autre et nous en fait le récit précis et méthodique. Pour écrire ces récits, le traducteur nous révèle les faits historiques et les sources dont s’est inspiré librement Jack London.  

« Tu deviens un esprit hors de ton corps. » P107

«Tandis qu’avec le « truc » de Morell c’était la conscience qui persistait et qui en se séparant du corps éteint, passait par différents stades de sublimation, si poussés qu’elle s’échappait du corps et de la prison de San Quentin voyageant loin sans cesser d’être lucide. » P109

«Le temps et l’espace, pour autant qu’ils constituaient encore la trame de ma conscience étaient, eux aussi en extension continuelle et démesurée.» P122

Je n’étais plus qu’un esprit, une conscience – appelez cela comme vous voudrez – incorporé dans un cerveau nébuleux. P123

« Non, c’était moralement et mentalement que j’avais changé. J’étais devenu un tout autre homme. La cruelle torture que je venais d’endurer était une insulte à mon intelligence et à mon sens de la justice. Un tel traitement disciplinaire n’adoucit certes pas les pensées de celui qui le subit. » P95

« Oui, vous avez bien lu: deux-cent quarante heures. Cher citoyen pantouflard, sais-tu ce que cela signifie? Dix jours et dix nuits à suffoquer dans une camisole de force… Tu crois sans doute qu’une telle barbarie ne saurait exister dans le monde chrétien, mille neuf cent treize années après la naissance du Christ. » P95

« C’était admirable… L’esprit humain se dressait face à une brute à la solde du système, sans craindre les tourments supplémentaires qu’il pouvait s’attirer ainsi. »  P96 

Sous camisole, Darell Standing est tout à tour un nobliau du Moyen Âge, Guillaume de Sainte-Maure.  Il est Jesse, un gamin de 8 ou 9 ans, jeune pionnier en route vers le Far West dans un convoi de chariots, un matelot échoué en Corée féodale, un officier de l’armée romaine et confident de Ponce Pilate à Jérusalemen, un naufragé sur une île déserte aux confins de l’Antarctique. 

Toutes ces existences ont comme points communs d’être particulièrement difficiles jalonnées de traitrises, de défaites, d’injustices. Mais tous ces personnages ont une conscience forte de la justice et sont d’un courage et d’une force de caractère hors du commun. Rien même la pire des existences, des tortures ne vient à bout de leur volonté. Ce qui vainc toujours c’est l’esprit de révolte, la colère rouge. Cette colère rouge revient comme un leitmotive. Passion amoureuse, fugue, sauvagerie, révolte, cette colère rouge est à double tranchant. 

Ce que cherche à dénoncer Jack London avec ce roman, ce sont les conditions de détention, l’arbitraire des punitions qui se transforment en tortures violentes qui déshumanisent les prisonniers, les brisent autant physiquement que mentalement. Comment la peine de mort peut-elle prétendre être la réponse ultime à un problème de délinquance et à une demande de justice et de réparation pour la société? 

Les douleurs vécues laissent des traces au plus profond de nos chairs, les traumatismes marquent à jamais les mémoires et des mécanismes de réactions et de défense se transmettent de génération en génération. Il existe une mémoire commune semble nous indiquer l’auteur. Ainsi se répètent les mêmes schémas de dominations, de violences. À bien des moments de ma lecture, je n’ai pu m’empêcher de penser à cet article Peut-on hériter du traumatisme de nos ancêtres ? de Sciences & vie où il est question d’épigénétique . Une étude a montré sur des souris que le vécu des pères et en particulier les vécus traumatisant modifie le comportement des générations suivante.  

« Mon esprit n’a pas commencé d’exister à ma naissance, ni au moment de ma conception. Il a évolué et s’est développé au fil d’une incalculable suite de millénaires. Toute l’expérience de ces vies innombrables a alimenté et façonné mon esprit. » p361

Face à cette fatalité, Jack London ne cesse d’opposer les facultés de l’esprit, la puissance de l’intelligence que l’on forge à grands coups d’espoir, de curiosité. La liberté, la lucidité sont au bout du tunnel, les fruits d’un long apprentissage qui peut se transmettre. Est-ce là une manière de nous dire que les luttes sociales et aujourd’hui les luttes de ceux qui se soulèvent pour la terre, pour le vivant ne peuvent être étouffées par la violence et la répression sauvage et arbitraire ?

« C’est la vie qui est à la fois la réalité et le mystère. La vie diffère pour une très large part d’une matière purement chimique dont les fluctuations peuvent être analysées et inventoriées par la pensée scientifique et médicale. La vie est persistante, elle est l’inextinguible fil de feu qui anime toutes les formes de la matière. (…) C’est mon corps qui serait mutilé pas moi. Mon esprit resterait intact et entier. »

Darell Standing est le vagabond des étoiles. Jack London est un vagabond des étoiles de par la nature de ses écrits et les multiples expériences qu’il aura vécues tout au long de son existence. Dans une moindre mesure, nous, lecteurs, sommes aussi appelés à vagabonder parmi les étoiles. À suivre en imagination, les voyages spatio-temporels auxquels le livre nous invite. 

J’aimerais terminer après les multiples citations qui démontrent à mes yeux toute la vigueur, la pertinence de ce  » grand roman fantastique et métaphysique » par une dernière citation comme un invitation lancée par Jack London.

« De tout temps mon désir et ma curiosité m’ont jeté sur quelque voie étincelante. » 


© Lieven Callant

Claude Vancour, La nuit n’a pas sommeil, poésies, Éditions Maïa, 141pages, 19€ttc, 2022

Une chronique de Lieven Callant

Claude Vancour, La nuit n’a pas sommeil, poésies, Éditions Maïa, 141 pages, 19€ttc, 2022


Sur la couverture, une illustration de Bernadette Laval-Físera nous montre un personnage sur une plage, au crépuscule regardant quatre personnes s’éloigner vers la mer. Règne comme un premier mystère, une première interrogation poétique entre deux lumières comme il y en aura tant d’autres dans le livre.

Le titre du recueil évoque l’intranquilité, une perturbation du repos: La nuit n’a pas sommeil. Le poète reste éveillé. Car ce titre peut signifier à l’instar de ce qui se passe autour de nous, que les temps obscures véhiculant les idées sombres de la guerre, de la méfiance vis à vis de l’autre n’ont pas sommeil non plus. Le poète reste alors ce phare, ce passeur de lumière et d’espoir. Il est celui qui reste attentif à l’ingrédient de base de la poésie: l’amour, la clairvoyance.

Le début de l’ouvrage nous révèle ainsi les projets de la poésie. 

« Avant même la parole, la beauté
occupe toute la place de l’éveillé,
et l’aveugle clairvoyant ouvre le chemin,
malgré les ronces des souvenirs. »

« Écrire au travers
d’une plus vielle écriture
dentelle noire sur la trame
de la lente marée haute de l’inspiration »

« Poésie qui tamise les mots » « au-delà de l’étouffement »

Claude Vancour reprend continuellement son travail d’écriture qu’il nourrit volontiers d’autres lectures. Certaines images reviennent modifiées, certaines phrases, certaines strophes sont reprises et montrées sous un nouvel angle. Le poème fait écho de lui-même. Le poème est à la base, déjà un écho.

L’auteur n’oublie pas non plus d’appuyer l’importance de la trace écrite. Au delà de la parole, « au-delà de l’étouffement » « Les mots nous disent en rang serré le peu de cas fait de notre respiration. Ils sont bien plus solides à l’encre indélébile » Les mots du poèmes sont-ils les « instruments du silence »? Ceux de Claude Vancour ne semblent pas voués à n’être que des performances éphémères, les visées sont plus profondes.

Pour le poète, la poésie est aussi geste, mise à plat de soi-même et éventuellement de ses contradictions, ses regrets. Écrire un poème est une action aussi importante que les autres même si elle est passée sous silence. Ce recueil de poésies a une élégance rare et discrète que j’ai comparé à cette autre oeuvre fameuse que sont les tapisseries de la Dame à la licorne. La Dame rassemble autour d’elle dans un jardin comme on le ferait pour un poème tout ce qui importe à la vie. Les cinq sens: vue, toucher, odorat, ouïe, goût et place au dessus de tout, l’énigmatique « À mon seul désir ». On retrouve dans les poèmes de ce livre ces appels aux sens. Ils prennent plusieurs strophes, occupent plusieurs poèmes ou se résument à une poignées de mots. Les formes poétiques varient en longueurs, en intensité, en luminosité. Le sixième sens peut peut-être alors être interprété comme étant la capacité à aimer. Désir amoureux de la vie et de ses multiples ingrédients.

Claude Vancour se questionne aussi sur la manière d’évoquer cet endroit de la poésie qui ne se reflète par aucun mot. 

« Eurydice, gantée,
à la limite du précipice,
titube mais passe
et l’enfer, pire,
est de l’autre côté.
Il la revoit enfin,
de dos, déhanchée,
prompte à disparaître
et soudain elle s’arrête,
retournée, elle veut sourire,
ses lèvres restent
empierrées. « 

La partie sombre d’un astre, la nuit et ces instants où la lumière ne nous éclaire plus, où il nous faut appréhender le monde autrement que par ses parties les plus visibles. Une approche par le rêve éveillé et lucide propre au poète.  Si les paupières se ferment, les mains se tendent, l’esprit se soulève, la pensée voyage.

« Poser le bleu du lac
comme une nappe où s’inscrit
l’empreinte, doigts écartés,
du passage minuscule
de l’homme sur la terre. »

Ce qui reste
à Eugenio Montale, i.m.

Pierre qui reste sous l’arbre et les genêts,
os de seiche que les oiseaux négligent,
le bois mort choisira
un masque minéral pour durer
aussi longtemps que la pierre, après
le départ des hommes.

Au gré des sept parties qui constituent la charpente du livre, on sent naître une évolution comparable à celle de la vie, avec ses saisons et un déroulement du temps qui n’est pas linéaire. Claude Vancour construit ses poèmes en explorateur chaque mot est un pas sagement choisi. 

Claude Vancour est le nom de plume de Vladimir Claude Fišera. Il fait partie des auteurs publiés par la revue Traversées. Il est aussi traducteur de poésies anglophones et slaves, l’auteur d’anthologies ainsi que d’ouvrages universitaires d’histoire et de science politique. On peut lire quelques unes de ses chroniques ici

© Lieven Callant

Traversées N°103, 2023 – I, 208 pages, 15€.

Une Chronique de Lieven Callant

Traversées N°103, 2023 – I, 208 pages, 15€.


Ce n’est pas la première fois que la revue Traversées consacre un numéro à la traduction. Honorer ce travail de transposition est chose nécessaire et il est bien des manières de saluer cette écriture qui quand elle est réussie parvient à se faire oublier par les lecteurs, comme si il existait une langue commune. 

Dans ce numéro, pas de réflexions théoriques, ni de discours sur le métier de traducteur, sur les difficultés rencontrées en passant d’une langue à une autre, sur la justification des choix qu’implique la transposition. Comme nous le rappelle Patrice Breno dans son édito :

« Une langue représente un peuple, un pays, une région. »

Patrice pose aussi la question fondamentale d’un travail qui ne finit pas et pour lequel il est difficile d’être entièrement satisfait. LA traduction parfaite existe-t-elle?

Le souhait de ce numéro n’est pas de répondre aux questions légitimes que les traductions soulèvent mais de laisser libre l’esprit du lecteur en le confrontant aux textes orignaux et à leur traduction.

« Des langues différentes s’entremêlent dans ce numéro et c’est cela qui nous/vous offre une diversité appréciable de pensées, de réflexions ainsi qu’un élargissement de toutes les voies possibles. »

Poètes ukrainiens, russes, roumains, néerlandais, luxembourgeois, italiens, grecs, canadien, anglais, américains se côtoient. Une courte présentation de chaque auteur est prévue en fin de volume, détail appréciable. Autant de langues, autant de traducteurs, de passeurs de mots, d’idées, de notions singulières. Au-delà des différences, on devine une langue commune à chaque humain, la poésie. La poésie multiple, kaléidoscopique, magique, vraie. La poésie focalise en elle les divers faisceaux lumineux de la langue en un point sensible indéterminable à la fois proche et lointain à la manière d’une étoile que notre regard place dans une constellation. 

Comme à son habitude, la revue Traversées ne tire pas de frontière entre les auteurs très connus et ceux qui le sont moins ou pas du tout. 

Voici les auteurs proposés:

Les traducteurs sont:

Vladimir Claude Fisera, Luc Debacker, Anna Martino, Dana Shishmanian, Eva-Maria Berg, Jean-Pierre Otte et Christian Marcipont, Tom Weber, Florent Toniello, Irène Duboeuf, Michela Zanarella, Alain Bourdy, Bernard Grasset, Gérard Le Goff, Tom Wintringham, Laurence Fritsch, Pierre Mironer.

On appréciera les photos de Patrice, de Christian Dargent, de Chem Assayag comme autant de jardins où se reposer de sa marche. Patrice Reytier nous propose en trois images dessinées des pensées poétiques: haiku-BD ou BD haïku

Pour terminer cette présentation, j’aimerais revenir sur ce qu’évoque Patrice Breno dans son édito: le mélange des langues. Lorsqu’on a le bonheur de connaître une ou plusieurs langues, lire la version originale et à sa suite la version recomposée de la traduction, produit un balancement étrange et envoutant entre deux mondes, deux univers porteurs de nuances différentes mais qui s’accordent malgré tout à trouver un compromis, juste et dont l’équilibre apparait comme précieux. Cet équilibre provoque une sorte de vertige enivrant. Pour comprendre, l’esprit n’a plus besoin de mots, de définitions précises, il apprécie plus facilement les saveurs, il touche à ce qui circule entre les lignes avec plus de facilité. Il prend conscience de ce qui se perd d’une langue à l’autre mais aussi de ce que l’on gagne. Sens et nuances se cherchent invariablement dans une sorte de rituel amoureux.

©Lieven Callant


Thierry Radière, Poèmes à Tilda, illustrations de Joy Eau, Les Carnets Du Dessert De Lune, collection Petite Lune, 2022.

Une chronique de Lieven Callant

Thierry Radière, Poèmes à Tilda, illustrations de Joy Eau, Les Carnets Du Dessert De Lune, collection Petite Lune, 2022.


« Irremplaçable est le poète, car il prolonge le rêve à l’infini ». Gary Klang

Par cette exergue commence l’album de poèmes à Tilda. Le lecteur est prévenu: le rêve sera prolongé à l’infini. Dès la première page, il est invité à changer son point de vue, à retrouver la perspective d’un « petit ». Si Thierry Radière s’adresse à une enfant en particulier, à travers elle, il s’adresse à tous les enfants y compris ceux qui ont dépassé l’âge requis.

Ce qu’il faut préserver c’est la capacité à s’émerveiller d’un rien. La faculté de traduire la réalité selon sa propre fantaisie, de retrouver la joie de l’émotion. De puiser à sa source toute pure. Pour agrandir le monde, il faut pouvoir le rêver. Voyager dans sa tête sans limites et puis finalement cueillir et partager les fruits de ces voyages aussi peu lointains soient-ils. Le quotidien et l’ordinaire sont à explorer chaque jour selon que l’on grandit et vieillit. 

La frontière entre l’adulte poète et l’enfant se fait plus floue. Le poète croit aux histoires farfelues de l’enfant. Pour se rapprocher d’elle et de cet univers, il faut jouer. Jouer avec les sensations, les mots, le sens et les valeurs qu’acquiert la parole au fil de la vie. Pour le poète et l’enfant, le jeu a bien des pouvoirs magiques.

Le cerf-volant dans le ciel

Dessine des boucles

Écrit des mots

Fait des phrases

Tellement légères et belles à la fois

Qu’on aurait envie

De passer sa vie entière

Assis sur le sable

Près de la mer 

À imaginer des livres

Dansant devant nos yeux.

© Joy Eau

Le défi est de taille: grandir.  L’enfant est par essence poète, on est donc inviter à le rester tout en devenant adulte. Cette faculté magique disparait à forcer de devenir raisonnable, à force d’obéir à une logique et à se plier à ses règles sans jamais plus les inventer. 

Ce qu’il faudrait proposer c’est d’agrandir ses aptitudes créatrices et comme le propose l’auteur: 

« Grandir 

C’est apprivoiser 

Tous les es animaux de son coeur

Essayer de les comprendre

Sans jamais les juger

Vivre avec eux

Sans rien dire à personne »

Il y a en nous « une langue intérieure » qu’il nous faut apprendre à pratiquer. Une langue qui cherche son chemin vers l’expression parmi l’inexprimable. 

Les dessins de Joy Eau illustrent lumineusement les propos du livre. Les aquarelles surgissent de la masse confuse et blanche du papier comme si elles surgissaient directement du rêve pour nous inonder de couleurs presque rélles. 

© Lieven Callant


Sans botox ni silicone – Blog de l’écrivain Thierry Radière


Poème vivant : le site de Joy Eau

pierre gondran dit remoux, trois cailloux au fossé, métamorphies, Cardère Éditions, 104 p, janvier 2023,12€

Une chronique de Lieven Callant

pierre gondran dit remoux, trois cailloux au fossé, métamorphies, Cardère Éditions, 104 p, janvier 2023,12€


Quel est l’enfant qui en se promenant n’a jamais ramassé de cailloux? Pour être en mesure de retrouver son chemin tel le Petit Poucet et ses cailloux blancs? Pour le plaisir de leur formes et la joie de les voir ricocher sur l’eau? Pour étayer une collection secrète et magique? Pour révéler une appartenance à la terre. Nos lointains ancêtres se laissaient déjà fasciner par les roches pour en faire des outils ou des objets à valeurs symboliques différentes.  

Les textes sont présentés sans titre et sans la moindre majuscule. Tous les mots sont égaux face à la règle que crée le poète. Des petits blocs de phrases sont suivis d’une expression ou d’un mot repris du texte et du mot, de l’expression ou de la lettre qui commencera le prochain texte de la prochaine page. 

Suivons le cheminement par ricochets proposé par ce livre. Les mots ont valeurs de petits cailloux. Les minéraux servent de socle à une multitude de mousses et de lichens et les mots de socle à l’histoire dont nous ne comprendrons la mesure renversante que par les révélations données à la fin du livre. 

Entre-temps, ce qui se développe entre les lignes, c’est une réflexion sur l’enfance, sur l’errance et l’immense liberté dont elle se nourrit. Ramasser des cailloux implique un choix qui ne peut se faire qu’en portant son regard vers le sol. L’attention va aux végétaux, aux spores, aux champignons et à la faune infime. En choisissant ses mots, le poète ne procède pas autrement, il y regarde de près.

L’auteur se fait chasseur-cueilleur de mots. Cueilleur surtout et sa collecte d’odeurs, d’ombres, de sensations est minutieuse.  

lové dans les bruyères, les ogres de granit s’étirent et créent chaos, immobiles pour le temps des hommes. sais-tu l’horizon les failles qui vibraient jadis dans la masse alors intacte? —cela importe à l’homme: il passe ses mains le long des rochers courbes, sème délicat une poignée du sable arénique qui entoure les blocs.

lire les failles

quand?

P27

un clin d’homme ne peut trouver la réponse à l’énigme des choses lentes —il s’allonge dans l’arène au pied du chaos, le sable crisse à l’instant où il tressaille et s’endort.

crisse

lymphatiques

p29

Le poète erre et rêve: se glisser sous l’écorce épaisse des chênes! battre de son aile le nuage de pollen des sapins verts —ne pas être vide mais plein, telles les vacuoles turgescentes qui bâtissent le paysage. 

il a rêvé un rêve-stolon comme ronce, lancer des arceaux vert tendre et griffus, explorer, marcotter — puis se détacher du pied mère et être ronce, de stolon en stolon ses songes voyagent farouches, enracinent des lieux vierges l’instant d’avant, envahissent les replis de la conscience — là où il n’y avait presque rien (terre fertile des désirs des hommes ou bien humus noir souvenir) le roncier compact en boucles corticales. quelques mûres, parfois.

quelques mûres

marcher

Je peux affirmer que l’union des mots réalisée par pierre gondran dit remoux marche. C’est musical, savoureux, riche. L’écriture semble nourrie et informée comme la forêt l’est par son entrelacement sous-terrain de mycorhizes opalines.

L’écriture du poète sous-tend un réseau fabuleux fait de connaissances précises, d’imagination et de savoir-faire. 

À la page 84, on lit l’explication que donne l’auteur à « morphie » et à « métamorphories » mais l’on comprend déjà que ce que certains désignent par poésie n’est pas forcément ce presque rien de mots, ce tissu inouï d’images, de pensées, cela n’est qu’une de ses apparences, elles sont nombreuses et elles dépassent ce qui se désigne ou se décrit, se peint ou s’explique et se pense.

Peut-on réduire notre monde à sa métaphore? Même si c’est pour tenter de le comprendre? Notre action ne devrait-elle pas se limiter à une collecte sage plutôt qu’à un désir fou d’assimilation même amoureuse? 

Ce livre de Cadère Éditions est une belle pierre à l’édifice magique de la poésie contemporaine. 

© Lieven Callant