Philippe Jaffeux, De l’abeille au zèbre, Atelier de l’agneau, 26 pages, 14€


De l’abeille au zèbre anime la présentation de 499 noms d’animaux sur 26 pages.

Pas de numérotation des pages, pas de ponctuation mais à la place des espaces blancs suivis de majuscule pour rythmer le texte ou signaler la fin d’une phrase. Pas de paragraphes, le texte en un seul bloc occupe les pages impaires. Le nom de l’animal présenté est en gras.

On retrouve en ce livre, plusieurs éléments et références que l’auteur affectionne et interroge différemment malgré des contraintes fixées à l’avance comme les règles d’un jeu. Ces éléments sont les lettres comme plus petits éléments visibles de la construction de la phrase, particules inébranlables du système, noyaux du mot. On les ordonne comme les éléments chimiques dans le tableau de Mendelïev. Derrière la place que la lettre occupe, il y a un nombre non pas atomique mais celui qui correspond à sa position par rapport à celle qu’on lui a attribué de manière arbitraire sans doute dans l’alphabet. 

À ce rangement des lettres, correspond un agencement des mots et par extension celui des noms et des choses aux quelles ils se réfèrent.

L’abécédaire pour nous apprendre à lire et donc aussi à déchiffrer le monde assure une présence dans les livres que nous propose Philippe Jaffeux. Il y est volontiers fait allusion à l’apprentissage d’une langue, au décryptage de celle-ci, à ses traductions possibles, à ses miroitements.

À côté de cela et puisqu’il est question d’animaux, on songera aussi aux bestiaires du Moyen-Âge où l’animal passe souvent pour être inférieur à l’homme et porte en lui une symbolique au service de la foi chrétienne. Naturellement, De L’abeille au Zèbre donne un coup de pied dans la fourmilière.

« En littérature, un bestiaire désigne un manuscrit du Moyen Âge regroupant des fables et des moralités sur les « bêtes », animaux réels ou imaginaires. 1 « 

En écrivant ce mot « fourmilière » et en songeant aux bouleversements qu’introduit le livre de Jaffeux, me revient cette réflexion de Yukio Mishima dans « le soleil et l’acier » lue il y a plus de dix ans mais qui me marque encore toujours profondément lorsqu’il est question d’écriture:

« D’habitude, vient en premier le pilier de bois cru, puis les fourmis blanches qui s’en nourrissent. Mais en ce qui me concerne, les fourmis blanches étaient dès les commencements et le pilier de bois cru apparut sur le tard, déjà à demi rongé.

Que le lecteur ne m’en veuille pas de comparer mon métier à la fourmi blanche. En soi, tout art qui repose sur des mots utilise leur pouvoir de ronger – leur capacité corrosive – tout comme l’eau-forte dépend du pouvoir corosif de l’acide nitrique. Encore cette image n’est-elle pas tout à fait juste ; car le cuivre et l’acide nitrique qu’on emploie dans l’eau-forte sont à égalité, l’un et l’autre tirés de la nature, tandis que le rapport des mots à la réalité n’est pas celui de l’acide à la plaque. Ces mots sont le moyen de réduire la réalité en abstraction afin de la transmettre à notre raison, et leur pouvoir d’attaquer la réalité dissimule inéluctablement le danger latent que les mots soient eux aussi attaqués.« 

Divers abécédaires typiques : à gauche, un ancien, au milieu, un hornbook anglais plus tardif ; à droite un battledore en carton – Public domain, via Wikimedia Commons

Que dit Jaffeux? Quelque chose de similaire…

« Une fourmilière labyrinthique enterre l’agitation d’une ville désorientée Une colonie de fourmis ouvrières libère une terre occupée par des exploiteurs

plus loin

« Des termites administrent l’essence du bois avec la matière d’une destruction »

Les phrases présentent presque toujours une structure simple, les informations qu’elles portent en elles semblent univoques et accessibles. Les 499 phrases se rapportent chacune à un animal parfois imaginaire ou mythologique comme par exemple le chupacabra, le garuda, le griffon, éteint comme le dodo ou le diplodocus

L’animal est parfois une représentation de nous-même, de nos peurs, de nos comportements. Qu’est-ce qui distingue l’hominidé du primate? Ici aussi, l’auteur semble plaider pour une porosité des frontières. 

« Une veillée funèbre réunit des geais autour du cadavre d’un de leur semblable »

« La trace d’un hominidé conserve la nudité d’un primate dans un aveu de la neige »

Les textes qu’obtient Jaffeux grâce à une mystérieuse alchimie sont toujours à la limite des genres non seulement littéraires (poésie, aphorisme, axiome, adage) mais aussi artistiques comme si finalement, il ne s’agissait que d’une accumulation de signes, d’hiéroglyphes, le bloc texte devient une image et face à cette image s’impose le silence d’une page blanche. Comment faut-il lire? Que faut-il regarder de plus près?

La répétition des rythmes, la prolifération de repères qu’impose la liste des règles du jeu de l’écriture produit un effet presque hypnotique. Les phrases ne sont guère liées entre elles par une histoire, une seule, à raconter. Le texte est-il simplement une succession de propositions?

La lecture comme une mécanique qui reproduirait des évidences, qui impliquerait des allusions automatiques devient au contraire un un acte de conscience. Le lecteur se doit de participer activement sous peine de se laisser hypnotiser par la succession des phrases. Lire et écrire se rejoignent dans un jeu de reflets, deux miroirs se font face et se renvoient leurs images dans un espace qui se restreint tout en se reproduisant à l’infini. 

Face à l’arbitraire d’un monde normé, celui de l’écriture-lecture, Philippe Jaffeux oppose un autre monde tout aussi normé et en apparence tout aussi austère et calculé mais qui en réalité instaure failles et fissures. C’est dans ces décalages mesurés que se glisse l’impromptu. Le hasard magique de la poésie, celui de l’art. Finalement, je découvre que les livres de Jaffeux sont des manuels de liberté, Quelles que soient les restrictions que la vie nous impose, aussi dures et arbitraires soient-elles, on peut parfois trouver une parade et s’en libérer. 

Voici quelques unes des phrases du livre où incessamment les mots multiplient les sens imagés tout en référant strictement à l’aspect matériel, à la réalité tangible. Les mots comme petits cailloux blancs nous guidant au coeur des phrases, au coeur d’un creux.  On remarquera l’absence de pronoms personnels et allusion faite au Dadaïsme. 

« Philippe bride son étymologie avec un dada dompté par un cheval avant-gardiste »

 » Dada connaît notamment une rapide diffusion internationale. Il met en avant un esprit mutin et caustique, un jeu avec les convenances et les conventions, son rejet de la raison et de la logique, et il marque, avec son extravagance notoire, sa dérision pour les traditions et son art très engagé. » (…) « Les artistes Dada cherchaient à atteindre la plus grande liberté d’expression, en utilisant tout matériau et support possible. Ils avaient pour but de provoquer et d’amener le spectateur à réfléchir sur les fondements de la société.  «  1

Il y a dans les phrases de Jaffeux comme un goût de ready made. Elles semblent êtres des objets manufacturés derrière lesquels se cache l’artiste, sa volonté, sa puissante pensée contestataire.

« Le vide se retire d’une coquille choisie par la discrétion d’un bernard l’hermite »

« Un boa s’enroule autour d’un cou étouffé par une comparaison frivole »

« La voie lactée guide une constellation de bousiers qui nettoie une planète perdue »

« Le corps d’un cafard communie avec les idées noires de la sorcellerie »

« L’innocence divine d’une coccinelle métamorphose le bon dieu en une bête »

« La disparition d’un cougar augure celle d’une humanité dégénérée »

« Une menace flottante attache le noeud d’un tronc d’arbre à l’oeil d’un crocodile »

« L’élégance d’un signe joue avec une danse qui rend grâce au chant d’un cygne »

« Le dragon de Komodo terrasse chaque démon avec se véracité monstrueuse »

« Les bois d’un élan cachent les arbres emportés par le lieu d’une homonymie »


Balval Ekel, Aire d’accueil des gens du voyage, Tarmac éditions, 91 pages, juin 2023, 22€.

Une chronique de Lieven Callant

Balval Ekel, Aire d’accueil des gens du voyage, Tarmac éditions, 91 pages, juin 2023, 22€.


Si le titre m’interroge sur les lieux « d’accueil » que notre société de sédentarisés réserve aux gens du voyage, aux exilés, aux gens de passage en quête d’une meilleure vie, le contenu, l’ensemble des textes semble plutôt s’orienter vers de petits éloges discrets et soignés du vagabondage. À l’heure où les villes cherchent par tous les moyens à écarter de leur coeur, les sans abris, les sans domicile fixe, les aires que propose l’auteur nous invite à bien d’autres réflexions souvent plus personnelles, intimes sur ce que le voyage, les voyages impliquent.

Très vite Balval Ekel, nous invite à « habiter  le vent, le ciel, l’eau, les sables mouvants et les nuits sans sommeil, l’inhabitable. », « habiter dans sa tête ou dans celle des autres », « habiter l’art et la littérature », « habiter des refuges provisoires, les bras du père absent, l’hôpital, le chagrin. » « Habiter une maison ».

Sans porter d’accusation ni de jugement de valeurs, les textes sont autant de lieux d’acquiescement où l’on encourage l’esprit à voyager, à changer de points de vue et à chercher les points qui rassemblent, les points où commence l’acceptation, la résilience.

Le poème descend du rêve et le rêve est bien souvent le lieu d’errance ou de vagabondage de l’esprit. Le poème est une aire d’accueil pour ceux qui se cherchent au travers de leurs vies, se perdent parmi les autres ou se retrouvent justement grâce aux autres. À cet autre qu’il soit l’inconnu d’un rond-point qui partage notre galère, le père disparu, le penseur qui nous a tellement apporté, l’auteur qui nous a inspiré, l’amant, le mari, le frère, l’enfant, le médecin, le voisin. 

« L’appareil de son père
autour du cou
il a frôlé des corps
s’est dilué dans des regards. »

« De retour à la chambre
que le soleil n’attaque plus de front
sur la petite table
dans les feuilles blanches
abandonnées la veille
je m’arrime à la clarté
enfin supportable »

Pour habiter le quotidien, il suffit peut-être de l’observer depuis cet espace qu’on réserve à l’écriture. L’écriture est nomade même si elle consiste à nous faire appréhender un monde qui ne l’est pas, qui ferme les yeux sur ce qui ne lui ressemble pas. Écrire est une manière de prendre conscience.

« Le désespoir bat la mesure
Dans l’obscurité profonde
la main tâtonne à la recherche
du mot exacte. »

« Avec des poèmes j’ai comblé les ornières
aplani les chemins comme on lisse une page
Au-dessus des aigreurs routinières
mon regard bienveillant
encourage les sursauts »

Il est des lieux que nous rendons inhabitables: 

« Sur mon rond point j’en vois passer des camions
des bennes tressautantes avec des bruits de tôle
le sable pris dans l’estuaire pour alimenter l’usine de ciment dans l’arrière-pays
est-ce le même qui revient pour bétonner la côte ? »

Il est des lieux qu’on aimerait ne pas devoir habiter et que l’on habite malgré tout.

Le poème Roulis de la page 72 et 73 nous invite à avoir un pied marin car « tout roule » depuis les couloirs de l’hôpital aux chambres où sont les malades. « tout roule » là où c’est loin d’être une évidence, « tout roule » devient le refrain métamorphosable auquel s’amarrer pour ne pas sombrer.  

Les lieux habitables varient, les manières de les habiter aussi et personne n’a à nous imposer un lieu en particulier et une manière de l’habiter. Même fixés depuis toujours au même endroit on peut s’avérer être un grand voyageur des tous petits espaces, un explorateur de la sédentarité comprenant qu’il doit exister une forme d’équilibre à trouver entre l’âme et le corps. Il faut vaincre la maladie ou trouver le moyen de la repousser encore un peu pour quelques temps. Habiter la vie s’apprend.

« Est-ce vivre que de nourrir inlassablement le refus de la désespérance? »

« Le chagrin est notre bagage
je ne peux qu’aider mon enfant
à le porter »

Balval Ekel par ses poèmes nous aide à trouver un air respirable, une aire où se reposer, reprendre force. Ses textes sont autant d’étapes accueillantes où les questions qui se posent ne coupent point les ailes mais les consolident afin que chaque lecteur puisse vagabonder comme bon lui semble. 

©Lieven Callant

Jack London, Le Vagabond des étoiles, nouvelle traduction, éditions Libertalia, 474 pages, 15€, 2021.

Une chronique de Lieven Callant

Jack London, Le Vagabond des étoiles, nouvelle traduction, éditions Libertalia, 474 pages, 15€, 2021.


Pour penser la société actuelle et les crises qu’elle traverse, le catalogue des éditions Libertalia propose de nombreux livres. Le célèbre jeu de simulation et de gestion « Antifa » a aussi été publié par cette sympathique maison d’éditions. 

C’est en 1915, un an avant la mort de l’auteur que le livre est publié sous le titre : « The Star Rover ». Philippe Mortimer propose ici une nouvelle traduction française de l’américain, augmentée d’un « substantiel appareil critique » qui s’avère très judicieux pour comprendre le contexte dans lequel a été écrit le livre et quelles ont été les influences et les sources de l’auteur.  Le sous-titre, « contes de la camisole » fait allusion à l’usage aujourd’hui prohibé dans les prisons américaines de la camisole de force comme moyen de punition et de torture des détenus.

Comment un livre publié pour la première fois en 1915 peut-il encore s’avérer pertinent plus d’un siècle après son écriture pour comprendre ce qui nous arrive aujourd’hui (violences policières, émeutes, propos racistes) ? 

Une des premières explications est que Jack London a trouvé le moyen de placer ses récits hors du temps et au-delà des éléments d’actualité qui l’ont inspirés. Ces divers récits font échos à des situations bien réelles, qui ont été vécues ou documentées par l’auteur. Jack London s’adresse aux lecteurs par le biais de son personnage central: Darell Standing. 

Une autre explication est que Jack London dénonce des mécanismes, une précarité qui hélas n’a jamais totalement disparue et qui place certains individus dans des situations de dépendance où l’arbitraire remplace toute logique intelligente. On délègue trop souvent le pouvoir et le droit de faire appliquer les lois à des personnages qui ne se montrent pas à la hauteur de leurs tâches, n’ont pas l’intelligence et la morale nécessaires. Qu’on ne se trompe pas, pour Jack London, l’intelligence ne dépend nullement du niveau social ou du nombre d’années d’études, c’est une aptitude qu’on cultive tout au long de sa vie en étant curieux, libre d’esprit, désireux de se dépasser et d’apprendre. Il n’est pas nécessaire d’être un saint homme irréprochable. Les deux compagnons de cellule de Darell Standing, Ed Morell et Jake Oppenheimer (personnages réels qui ont inspirés Jack London) font preuve d’une plus grande humanité, d’un bon sens plus grand que la plus part des gardiens ou directeurs de prison, des bourreaux ou hommes de lois. Pour Jack London avant d’être des criminels qui purgent leur peine, ils restent avant tout des êtres humains même si le monde carcéral tente de les réduire à leurs crimes ou aux délits qu’ils ont commis.

Page 303, à propos de Jake Oppenheimer, Jack London évoque « La stupéfiante intelligence de cet enfant, élevé au sirop de rue » Plus loin, on peut lire:

« Cet enfant des bas-fonds, ce gibier de prison, possédait un esprit si profondément porté au raisonnement qu’il était par lui-même parvenu, procédant par induction, aux mêmes conclusions que les plus habiles sophistes. Ce qui différenciait Jake de ces esprits retors, c’était son honnêteté intellectuelle et sa parfaite franchise. » P419

Ce livre avant d’être un plaidoyer puissant contre l’emprisonnement, contre la torture, contre la peine de mort est aussi une réflexion sur la vie, sur les vies qu’une même passion, un même amour de liberté, qu’une juste révolte animent.  

« Ô toi, l’honnête citoyen, heureux pantouflard qui n’est prisonnier que de ton confort, crois-moi si je te dis que, de nos jours encore, on tue dans les prisons, comme on y a toujours tué depuis que la première geôle a été construite par l’homme pour y enfermer l’homme. » P87 

Darell Standing, professeur à l’Université du Nebraska sur le point d’être nommé doyen de la faculté d’agronomie,« dans un accès de fureur, poussé par cette colère rouge qui a été {s}a malédiction tout au long des millénaires » a tué son collègue et purge une peine de prison à perpétuité pour ce crime dans la prison d’État de San Quentin (Californie). Au moment où il commence à relater son (ses) histoire(s), il est en prison depuis 10 ans et a passé plus de 5 ans à l’isolement dans le noir le plus complet.  

Suite aux mensongères manigances et fausses accusations d’un autre détenu nommé Cécil Winwood, plusieurs détenus sont interrogés et torturés par le directeur de la prison et quelques gardiens. Standing est accusé d’avoir caché de la dynamite dans la prison en vue d’une évasion. La dynamite n’existe pas, Standing est innocent.

« Dans le secret de mon cachot, j’ai été passé à tabac par les gardiens, dont l’intelligence fort limitée leur permettait seulement de comprendre que j’étais différent d’eux et – ce qui était encore moins pardonnable à leurs yeux – beaucoup moins bête. » P26

«  C’est pour avoir fait fonctionner mon cerveau que j’ai été puni par mes gardiens. » P27

« Les gens intelligents sont cruels. Les imbéciles sont monstrueusement cruels. » P28 

Comme il lui est impossible d’indiquer la cachette d’une dynamite qui n’existe pas, aucune issue ne s’offre à Darell Standing, si ce n’est celle de résister aux tortures répétées qui consistent à comprimer son corps durant des périodes toujours plus longues dans une camisole de force, de lutter contre l’absurde conviction du directeur de prison qui se transforme en obsession et en déni flagrant de la réalité et de la vérité. 

« J’ai traversé un à un les enfers d’une multitude d’existences pour partager avec toi les informations que tu liras dans tes heures de loisir. » P18

La seule manière de subsister à cet enfer, pour le supplicié est d’entrer en auto-hypnose et de quitter mentalement ce corps. C’est ainsi qu’à force, il devient le vagabond des étoiles « le poète rêveur des âges oubliés, tous les personnages que l’histoire de l’homme écrite par l’homme ne mentionne nulle part «  P21 

Darell Standing dit:

« j’ai découvert ces souvenirs dans les tréfonds de mon cerveau en utilisant l’hypnose au fond de mon cachot de San Quentin ».P83 

« N’ayant nulle envie de mourir, j’ai recouru à la mort dans la vie. C’est Ed Morrell qui m’a appris ce stratagème mental. »P87

Sous hypnose, sous camisole de force, serrée au point de comprimer les organes vitaux, Darell Standing voyage d’une vie antérieure à une autre et nous en fait le récit précis et méthodique. Pour écrire ces récits, le traducteur nous révèle les faits historiques et les sources dont s’est inspiré librement Jack London.  

« Tu deviens un esprit hors de ton corps. » P107

«Tandis qu’avec le « truc » de Morell c’était la conscience qui persistait et qui en se séparant du corps éteint, passait par différents stades de sublimation, si poussés qu’elle s’échappait du corps et de la prison de San Quentin voyageant loin sans cesser d’être lucide. » P109

«Le temps et l’espace, pour autant qu’ils constituaient encore la trame de ma conscience étaient, eux aussi en extension continuelle et démesurée.» P122

Je n’étais plus qu’un esprit, une conscience – appelez cela comme vous voudrez – incorporé dans un cerveau nébuleux. P123

« Non, c’était moralement et mentalement que j’avais changé. J’étais devenu un tout autre homme. La cruelle torture que je venais d’endurer était une insulte à mon intelligence et à mon sens de la justice. Un tel traitement disciplinaire n’adoucit certes pas les pensées de celui qui le subit. » P95

« Oui, vous avez bien lu: deux-cent quarante heures. Cher citoyen pantouflard, sais-tu ce que cela signifie? Dix jours et dix nuits à suffoquer dans une camisole de force… Tu crois sans doute qu’une telle barbarie ne saurait exister dans le monde chrétien, mille neuf cent treize années après la naissance du Christ. » P95

« C’était admirable… L’esprit humain se dressait face à une brute à la solde du système, sans craindre les tourments supplémentaires qu’il pouvait s’attirer ainsi. »  P96 

Sous camisole, Darell Standing est tout à tour un nobliau du Moyen Âge, Guillaume de Sainte-Maure.  Il est Jesse, un gamin de 8 ou 9 ans, jeune pionnier en route vers le Far West dans un convoi de chariots, un matelot échoué en Corée féodale, un officier de l’armée romaine et confident de Ponce Pilate à Jérusalemen, un naufragé sur une île déserte aux confins de l’Antarctique. 

Toutes ces existences ont comme points communs d’être particulièrement difficiles jalonnées de traitrises, de défaites, d’injustices. Mais tous ces personnages ont une conscience forte de la justice et sont d’un courage et d’une force de caractère hors du commun. Rien même la pire des existences, des tortures ne vient à bout de leur volonté. Ce qui vainc toujours c’est l’esprit de révolte, la colère rouge. Cette colère rouge revient comme un leitmotive. Passion amoureuse, fugue, sauvagerie, révolte, cette colère rouge est à double tranchant. 

Ce que cherche à dénoncer Jack London avec ce roman, ce sont les conditions de détention, l’arbitraire des punitions qui se transforment en tortures violentes qui déshumanisent les prisonniers, les brisent autant physiquement que mentalement. Comment la peine de mort peut-elle prétendre être la réponse ultime à un problème de délinquance et à une demande de justice et de réparation pour la société? 

Les douleurs vécues laissent des traces au plus profond de nos chairs, les traumatismes marquent à jamais les mémoires et des mécanismes de réactions et de défense se transmettent de génération en génération. Il existe une mémoire commune semble nous indiquer l’auteur. Ainsi se répètent les mêmes schémas de dominations, de violences. À bien des moments de ma lecture, je n’ai pu m’empêcher de penser à cet article Peut-on hériter du traumatisme de nos ancêtres ? de Sciences & vie où il est question d’épigénétique . Une étude a montré sur des souris que le vécu des pères et en particulier les vécus traumatisant modifie le comportement des générations suivante.  

« Mon esprit n’a pas commencé d’exister à ma naissance, ni au moment de ma conception. Il a évolué et s’est développé au fil d’une incalculable suite de millénaires. Toute l’expérience de ces vies innombrables a alimenté et façonné mon esprit. » p361

Face à cette fatalité, Jack London ne cesse d’opposer les facultés de l’esprit, la puissance de l’intelligence que l’on forge à grands coups d’espoir, de curiosité. La liberté, la lucidité sont au bout du tunnel, les fruits d’un long apprentissage qui peut se transmettre. Est-ce là une manière de nous dire que les luttes sociales et aujourd’hui les luttes de ceux qui se soulèvent pour la terre, pour le vivant ne peuvent être étouffées par la violence et la répression sauvage et arbitraire ?

« C’est la vie qui est à la fois la réalité et le mystère. La vie diffère pour une très large part d’une matière purement chimique dont les fluctuations peuvent être analysées et inventoriées par la pensée scientifique et médicale. La vie est persistante, elle est l’inextinguible fil de feu qui anime toutes les formes de la matière. (…) C’est mon corps qui serait mutilé pas moi. Mon esprit resterait intact et entier. »

Darell Standing est le vagabond des étoiles. Jack London est un vagabond des étoiles de par la nature de ses écrits et les multiples expériences qu’il aura vécues tout au long de son existence. Dans une moindre mesure, nous, lecteurs, sommes aussi appelés à vagabonder parmi les étoiles. À suivre en imagination, les voyages spatio-temporels auxquels le livre nous invite. 

J’aimerais terminer après les multiples citations qui démontrent à mes yeux toute la vigueur, la pertinence de ce  » grand roman fantastique et métaphysique » par une dernière citation comme un invitation lancée par Jack London.

« De tout temps mon désir et ma curiosité m’ont jeté sur quelque voie étincelante. » 


© Lieven Callant

Claude Vancour, La nuit n’a pas sommeil, poésies, Éditions Maïa, 141pages, 19€ttc, 2022

Une chronique de Lieven Callant

Claude Vancour, La nuit n’a pas sommeil, poésies, Éditions Maïa, 141 pages, 19€ttc, 2022


Sur la couverture, une illustration de Bernadette Laval-Físera nous montre un personnage sur une plage, au crépuscule regardant quatre personnes s’éloigner vers la mer. Règne comme un premier mystère, une première interrogation poétique entre deux lumières comme il y en aura tant d’autres dans le livre.

Le titre du recueil évoque l’intranquilité, une perturbation du repos: La nuit n’a pas sommeil. Le poète reste éveillé. Car ce titre peut signifier à l’instar de ce qui se passe autour de nous, que les temps obscures véhiculant les idées sombres de la guerre, de la méfiance vis à vis de l’autre n’ont pas sommeil non plus. Le poète reste alors ce phare, ce passeur de lumière et d’espoir. Il est celui qui reste attentif à l’ingrédient de base de la poésie: l’amour, la clairvoyance.

Le début de l’ouvrage nous révèle ainsi les projets de la poésie. 

« Avant même la parole, la beauté
occupe toute la place de l’éveillé,
et l’aveugle clairvoyant ouvre le chemin,
malgré les ronces des souvenirs. »

« Écrire au travers
d’une plus vielle écriture
dentelle noire sur la trame
de la lente marée haute de l’inspiration »

« Poésie qui tamise les mots » « au-delà de l’étouffement »

Claude Vancour reprend continuellement son travail d’écriture qu’il nourrit volontiers d’autres lectures. Certaines images reviennent modifiées, certaines phrases, certaines strophes sont reprises et montrées sous un nouvel angle. Le poème fait écho de lui-même. Le poème est à la base, déjà un écho.

L’auteur n’oublie pas non plus d’appuyer l’importance de la trace écrite. Au delà de la parole, « au-delà de l’étouffement » « Les mots nous disent en rang serré le peu de cas fait de notre respiration. Ils sont bien plus solides à l’encre indélébile » Les mots du poèmes sont-ils les « instruments du silence »? Ceux de Claude Vancour ne semblent pas voués à n’être que des performances éphémères, les visées sont plus profondes.

Pour le poète, la poésie est aussi geste, mise à plat de soi-même et éventuellement de ses contradictions, ses regrets. Écrire un poème est une action aussi importante que les autres même si elle est passée sous silence. Ce recueil de poésies a une élégance rare et discrète que j’ai comparé à cette autre oeuvre fameuse que sont les tapisseries de la Dame à la licorne. La Dame rassemble autour d’elle dans un jardin comme on le ferait pour un poème tout ce qui importe à la vie. Les cinq sens: vue, toucher, odorat, ouïe, goût et place au dessus de tout, l’énigmatique « À mon seul désir ». On retrouve dans les poèmes de ce livre ces appels aux sens. Ils prennent plusieurs strophes, occupent plusieurs poèmes ou se résument à une poignées de mots. Les formes poétiques varient en longueurs, en intensité, en luminosité. Le sixième sens peut peut-être alors être interprété comme étant la capacité à aimer. Désir amoureux de la vie et de ses multiples ingrédients.

Claude Vancour se questionne aussi sur la manière d’évoquer cet endroit de la poésie qui ne se reflète par aucun mot. 

« Eurydice, gantée,
à la limite du précipice,
titube mais passe
et l’enfer, pire,
est de l’autre côté.
Il la revoit enfin,
de dos, déhanchée,
prompte à disparaître
et soudain elle s’arrête,
retournée, elle veut sourire,
ses lèvres restent
empierrées. « 

La partie sombre d’un astre, la nuit et ces instants où la lumière ne nous éclaire plus, où il nous faut appréhender le monde autrement que par ses parties les plus visibles. Une approche par le rêve éveillé et lucide propre au poète.  Si les paupières se ferment, les mains se tendent, l’esprit se soulève, la pensée voyage.

« Poser le bleu du lac
comme une nappe où s’inscrit
l’empreinte, doigts écartés,
du passage minuscule
de l’homme sur la terre. »

Ce qui reste
à Eugenio Montale, i.m.

Pierre qui reste sous l’arbre et les genêts,
os de seiche que les oiseaux négligent,
le bois mort choisira
un masque minéral pour durer
aussi longtemps que la pierre, après
le départ des hommes.

Au gré des sept parties qui constituent la charpente du livre, on sent naître une évolution comparable à celle de la vie, avec ses saisons et un déroulement du temps qui n’est pas linéaire. Claude Vancour construit ses poèmes en explorateur chaque mot est un pas sagement choisi. 

Claude Vancour est le nom de plume de Vladimir Claude Fišera. Il fait partie des auteurs publiés par la revue Traversées. Il est aussi traducteur de poésies anglophones et slaves, l’auteur d’anthologies ainsi que d’ouvrages universitaires d’histoire et de science politique. On peut lire quelques unes de ses chroniques ici

© Lieven Callant

Traversées N°103, 2023 – I, 208 pages, 15€.

Une Chronique de Lieven Callant

Traversées N°103, 2023 – I, 208 pages, 15€.


Ce n’est pas la première fois que la revue Traversées consacre un numéro à la traduction. Honorer ce travail de transposition est chose nécessaire et il est bien des manières de saluer cette écriture qui quand elle est réussie parvient à se faire oublier par les lecteurs, comme si il existait une langue commune. 

Dans ce numéro, pas de réflexions théoriques, ni de discours sur le métier de traducteur, sur les difficultés rencontrées en passant d’une langue à une autre, sur la justification des choix qu’implique la transposition. Comme nous le rappelle Patrice Breno dans son édito :

« Une langue représente un peuple, un pays, une région. »

Patrice pose aussi la question fondamentale d’un travail qui ne finit pas et pour lequel il est difficile d’être entièrement satisfait. LA traduction parfaite existe-t-elle?

Le souhait de ce numéro n’est pas de répondre aux questions légitimes que les traductions soulèvent mais de laisser libre l’esprit du lecteur en le confrontant aux textes orignaux et à leur traduction.

« Des langues différentes s’entremêlent dans ce numéro et c’est cela qui nous/vous offre une diversité appréciable de pensées, de réflexions ainsi qu’un élargissement de toutes les voies possibles. »

Poètes ukrainiens, russes, roumains, néerlandais, luxembourgeois, italiens, grecs, canadien, anglais, américains se côtoient. Une courte présentation de chaque auteur est prévue en fin de volume, détail appréciable. Autant de langues, autant de traducteurs, de passeurs de mots, d’idées, de notions singulières. Au-delà des différences, on devine une langue commune à chaque humain, la poésie. La poésie multiple, kaléidoscopique, magique, vraie. La poésie focalise en elle les divers faisceaux lumineux de la langue en un point sensible indéterminable à la fois proche et lointain à la manière d’une étoile que notre regard place dans une constellation. 

Comme à son habitude, la revue Traversées ne tire pas de frontière entre les auteurs très connus et ceux qui le sont moins ou pas du tout. 

Voici les auteurs proposés:

Les traducteurs sont:

Vladimir Claude Fisera, Luc Debacker, Anna Martino, Dana Shishmanian, Eva-Maria Berg, Jean-Pierre Otte et Christian Marcipont, Tom Weber, Florent Toniello, Irène Duboeuf, Michela Zanarella, Alain Bourdy, Bernard Grasset, Gérard Le Goff, Tom Wintringham, Laurence Fritsch, Pierre Mironer.

On appréciera les photos de Patrice, de Christian Dargent, de Chem Assayag comme autant de jardins où se reposer de sa marche. Patrice Reytier nous propose en trois images dessinées des pensées poétiques: haiku-BD ou BD haïku

Pour terminer cette présentation, j’aimerais revenir sur ce qu’évoque Patrice Breno dans son édito: le mélange des langues. Lorsqu’on a le bonheur de connaître une ou plusieurs langues, lire la version originale et à sa suite la version recomposée de la traduction, produit un balancement étrange et envoutant entre deux mondes, deux univers porteurs de nuances différentes mais qui s’accordent malgré tout à trouver un compromis, juste et dont l’équilibre apparait comme précieux. Cet équilibre provoque une sorte de vertige enivrant. Pour comprendre, l’esprit n’a plus besoin de mots, de définitions précises, il apprécie plus facilement les saveurs, il touche à ce qui circule entre les lignes avec plus de facilité. Il prend conscience de ce qui se perd d’une langue à l’autre mais aussi de ce que l’on gagne. Sens et nuances se cherchent invariablement dans une sorte de rituel amoureux.

©Lieven Callant