Adelheid Duvanel, Délai de grâce, traduit de l’allemand (Suisse) par Catherine Fagnot, éditions Vies Parallèles, Bruxelles, 2018.
Les pages ne sont pas numérotées
Sont rassemblés sous ce titre quelques textes courts. En une seule page, grâce à quelques mots simples, incisifs, Adelheid Duvanel dresse des portraits aux teintes bouleversantes. Elle raconte la vie de ceux qu’elle croise, elle se reconnait parfois dans leurs déboires, leurs désarrois, leurs solitudes et dans la façon qu’on a de les juger et puis de les condamner. Presque tous les personnages ont une blessure commune qui les exile, les mutile, les enferme.
Ce sont les liens filiaux, ce qui unit ou désunit les humains, Ce sont des bouts de vie, des morceaux de tempêtes et ce qu’il en reste après lorsqu’on est forcé de continuer qu’Adelheid Duvanel met sous sa loupe et interroge. Quels sont nos abris et nos réponses possibles? Comment se protéger, évacuer les souffrances?
Dans les réponses qu’on pourrait échafauder, il n’y a pas de certitudes, de lignes droites, il n’y a que des boucles, des courbes qui s’enchâssent et ne finissent pas de s’enrouler sur elles-mêmes. Finalement, on devrait cesser de se fier arbitrairement aux apparences, aux évidences et à quelques faits sommaires avant de proférer la sentence d’un mot, la condamnation définitive du symptôme d’une maladie, d’un mal-être car il est toujours quelque chose qui nous échappe, que nous ne connaissons pas, ne savons pas ou ne voulons ne pas savoir.
Adelheid Duvanel réclame sans s’apitoyer, sans se perdre dans les détours « le droit d’être inapte à la vie ». Demande qu’il soit accordé pour tous un sursis, « un délai de grâce ».
« Quand on parle, on rate la vérité de peu. C’est seulement quand on écrit, qu’on barre des mots, qu’on en trouve d’autres, qu’on peut l’atteindre. ».
Lambert Schlechter, Je n’irai plus jamais à Feodossia, proseries, Le murmure du Monde/9, Tinbad poésie, 226 pages, octobre 2019.
Ce neuvième volet du murmure du Monde comporte 198 proseries partagées en deux grandes parties de 99 proseries chacune. À ce principe général de structure, jouant sur l’équilibre formel, s’en rajoutent d’autres se référant à l’écriture de la page elle-même qui se veut être d’un seul geste, sans rature, mais non sans bifurcations, à l’exploit peut-être de survivre à cette page et à toutes les autres.
Lambert Schlechter est un explorateur des mots et ses explorations le mènent principalement, essentiellement dans les labyrinthes que forment les bibliothèques aux étagères chargées de livres. Il parcourt inlassablement les oeuvres en érudit, il les étudie, les aime avec une passion qui ne faiblit pas. Pour tenir, pour moins mourir, on s’acharne à écrire coute que coute, au goutte à goutte des jours, de page en page, de proserie en proserie, de billets en billets.
L’endroit depuis lequel écrit Lambert Schlechter est sans doute celui de la solitude où tous les constats paraissent avoir le tranchant d’une blessure qui ne guérira plus. Mais il écrit aussi depuis un grenier sous une lucarne sur laquelle « tapote une mélancolique monotone pluie d’avril ». Tous les jours, il est à sa table de travail face à un jardin, face à lui-même, face aux songes, en possession d’une vigueur dédiée à l’envie de savoir, à la curiosité, au désir souvent amoureux et torride de dire et d ‘écrire. « Ce ne sont jamais des notes négligentes ou provisoires »(…) « J’écris une page sur la page, et ça donne une page, mes commentateurs posthumes ne manqueront pas de relever cela, je n’ai que peu de talent, et aucune imagination, j’ai juste, pour écrire, l’obsession de la chute du temps le long des pages, de page en page. »
L’auteur a plusieurs plumes, plusieurs vies superposées et mêlées entre elles, il est plusieurs personnages. Il est lui, je, ou tu. L’écrivain a plusieurs cahiers, certains sont pour consigner les rêves, d’autres pour les études faites sur les livres lus ou sur ceux qui sont encore en train de s’écrire. L’auteur a un crayon pour souligner, annoter, marquer d’astérisques les pages, les phrases aimées. L’auteur a plusieurs règles pour souligner ou pour servir de repères et établir une méthode. Lambert Schlechter semble s’engager dans un monologue en écrivant ce livre pourtant, le lecteur des les premiers signes est comme subjugué, charmé par une certaine dérision amusée, un parti pris critique sans préjugés qui force le constat lucide: « Je n’irai plus jamais à Feodossia ».
L’auteur nous avertit « je n’ai jamais su me résoudre à faire des contrats, ça vous mène au bord du gouffre ». et puis plus loin « C’est entendu, on écrirait pas s’il n’y avait pas l’écriture de ceux qui écrivent ». « La sauvagerie incontrôlée du végétal », la vie et ses soudains bouleversements ahurissants, ses contrastes, font que tout perd son sens et qu’il n’y a plus de mots.
Dans cet écart, nait une sensualité, un érotisme absolu sans vulgarité mais comme gorgé uniquement de ce qu’il est et de ce qui le suppose, le sous-entend, le susurre. La suggestion d’un rêve, d’un fantasme nourrit l’amour et ce qu’il garde d’impossible à dire. Car il est vrai qu’il n’y a pas de mot pour l’amour. Raconter l’amour, c’est faire de l’amour un roman et on peut penser qu’il le restitue encore moins bien et bien plus froidement qu’un rêve. Le rêve convoque, évoque, le fantasme nourrit ce même rêve en brouillant les frontières de la réalité.
Les 198 proseries comme autant d’étapes, de stations, font partie d’un voyage qui ne se cherche pas vraiment de but. Elles nous apprennent la lenteur, la patience, l’impertinence ou l’innocence. Elles ne contournent ni n’effacent la mélancolie, le constat effrayant de la solitude, de la vieillesse qui nous touche lorsque la femme cesse de nous aimer et nous quitte. La transgression ultime au-delà de ce qu’elle a de charnel, d’éperdument sauvage et libre reste hors de portée. Même si l’amour nous laisse croire qu’on s’approche de l’autre, que l’on est l’autre, on demeure en deçà de ce qu’on voudrait exprimer ou explorer. Nous reste le murmure du monde comme le filet presque muet d’une source profonde qui jaillit là où l’on ne l’attend plus.
Lambert Schlechter sort de la poche de son veston un opuscule comme d’autres sortent d’un chapeau un lapin magique et il lit:
P71 « C’est Tchouang Tseu, écoute: La vie est comme un poulain blanc qui franchit une faille — un éclair et c’est fini. »
Jean Joubert, L’alphabet des ombres, Éditions Bruno Doucey, mars 2014, 134 pages, 15€
En lisant « L’alphabet des ombres » de Jean Joubert, je songeais aux images envoyées par la sonde New Horizons alors qu’elle plongeait dans les confins de notre système solaire, de Pluton entourée du halo de son atmosphère. Cette image de la planète naine occultant le soleil nous révélait ce que nous n’aurions su imaginer avec une telle précision. Ainsi agit aussi la poésie, des points de vue où elle place le poète et son lecteur, elle offre une vision totalement renouvelée. Nous regardons depuis l’ombre, depuis les profondeurs et le spectacle est souvent bouleversant car le poète utilise « L’alphabet des ombres », un ensemble de signes qui résultent d’observations minutieuses faites par le biais d’instruments qui cherchent dans les détails une précision et une beauté qui d’ordinaire échappent à l’oeil nu.
Il m’est difficile de dire ce qu’est un poème, ce que devient la poésie même si son auteur me l’explique à longueur de vers. Souvent pour se manifester à moi avec plus de singularité et afin que je saisisse la valeur de ce que portent en eux les textes poétiques que je lis, il m’est indispensable d’écrire.
Un poème lu équivaut parfois à un autre poème, à son écho, à son reflet trouble et troublé. Secrètement, je me nourris de poèmes et pas seulement pour m’inspirer mais vraiment et surtout me sentir vivre à travers eux. C’est sans doute cette raison qui me fait aimer les poèmes légers, doux comme des galets, presque muets de ce qu’il y a de trop humain en nous.
La poésie de Jean Joubert que je découvre par ce cinquante septième livre des éditons Bruno Doucet offre cette place idéale pour la réécriture et la réécriture permanente du poème. Ses mots ouvrent des voies, ses vers guident et inventent un regard simple, purifié, sans artifice. Ils interrogent et s’ouvrent depuis la nuit du rêve
Nous nommerons Sable cet enfant rêveur amoureux des voyages.
==>Le Sable ainsi nommé est le poète, est le poème voyageur.
Que le vent l’arrache, l’emporte sur de hautes routes
==> poème et poète visent et visitent les hautes routes, racines arrachées loin des ordinaires sentiers
Louer le sable, célébrer les noces du sable, de l’eau, du feu et du vent.
Écrire sur le sable l’histoire du sable
N’est-ce point-là l’enjeu du poème? Se consacrer à son éternelle écriture du présent, n’est-il point une sorte de tentative permanente de l’impossible? Bien évidemment, pour l’écrire nous n’avons que du sable, le temps qui glisse, l’effacement et sa réécriture transgressive.
Chez Jean Joubert la poésie prend corps, -souvent celui d’une femme- mais pour écrire il se sert de l’alphabet des ombres (tel que je l’évoquait en ce début de texte), de l’alphabet des songes, des souvenirs, des fantasmes. L’ombre révèle la lumière. La nuit, le jour. Du fond d’un puis renait l’enfant.
Les signes, les traces qui sont « Dans l’écriture avant l’écriture » nous invitent à voir. et non pas savoir « Voyez cet arbre qui nous parle son langage de feuilles.
Seul un coeur innocent saura saisir non pas le sens mais la musique et la saveur et le parfum, l’âme enfin de la terre, L’indescriptible élan.
Eric Chassefière, L’Arbre de Silence, Éditions Sémaphore, Collection Arcane, 69 p, 12€
Le silence de la mer, première partie de ce recueil, rassemble quelques variations poétiques courtes ayant pour thème central apparent la mer. Les poèmes sont autant de marines, peintes fébrilement en quelques mots. Plutôt qu’une description méthodique des paysages marins, ce que cherche à reproduire le poète, c’est une description de sensations, d’émotions internes. La nature invite à se laisser glisser jusqu’à soi-même pour un ressourcement salutaire. Une découverte sans nom et qui s’imbibe de silence.
Cette voix qui brûle sur du silencepropose des poèmes qui participent du même élan de peindre tout en légèreté et avec une économie de moyens et selon un rapport à la nature plus fougueux, plus amoureux. Nait le désir de faire corps avec elle, de partager sa lumière, ses silences. De vivre par le poème.
Mots plus légers qu’ombres d’oiseaux frôlant la terre mots tenus longtemps dans la parole du corps mots d’avant le silence d’avant le cri mots lancés comme des pierres à la force de l’instant mots murmures quand l’arbre parle mots jamais retrouvés toujours écrits dans la langue du chemin mots dont il faut apprendre à dire la perte mots traces qu’on n’écrit qu’une fois
Ce poème me semble résumer bien mieux que je ne le pourrais l’enjeu de ce recueil. Sa symbolique qui est aussi d’emprunter aux paysages et aux événements naturels que sont les pluies, le vent, la lumière, l’avancée du jour, des significations multiples.
« le poème est l’arbre » « écris les mots n’enferme pas les mots dans la page laisse-les respirer prendre souffle écris comme l’arbre respire »
« sois ce chant sans commencement d’un rêve de cigales palpitant dans l’ombre »
Entre effacements et apparitions, ombres et contours, cris et silences, être et paraître, le poète cherche des instants de plénitude, de furtive liberté. Il faut vivre le poème « sans jamais aller plus loin que les mots » il faudrait « les charger de leur juste de poids de vie, parler les mots simples de l’effacement. ». Il faut « être le marcheur des lisières » « au seuil de l’ici ».
Tombeau de Joseph Delteil n’a à vrai dire rien d’un tombeau car nous l’avons compris, les mots du poème regorgent de vie, s’en imprègnent. Eric Chassefière referme son livre comme il l’a ouvert sur un hommage. Il repère les signes de l’invisible, les chants du silence et invite le lecteur à s’émouvoir, à voir, à penser, à aller au delà des apparences. Comme je suis de nature à contempler parfois au dépend d’une action rapide et forcée, de nature à rêver, de nature à me positionner en lisière et que les paysages où la mer est une présence et l’arbre une source de vie, j’ai apprécié ces poèmes de la simplicité.
Simon-Gabriel Bonnot, La clémence du sable, L’Harmattan, Poètes des cinq continents, Août 2017, 66p, 11€
Écrire un poème semble simple. Le poème surgit, interrompt, capte l’attention puis la libère. L’apparente simplicité témoigne en fait du travail d’orfèvre du poète, de sa volonté à traduire finement et à rendre presque tangible pour d’autres une réalité qu’il est seul à percevoir. Ce désir, cet élan se confrontent bien vite au fait que quelque chose finit toujours par s’évincer du poème, de sa forme écrite. Cet instantané poétique, s’il comble une partie de nos attentes met également à jour ce qui nous manque. Cette tension est présente dans chacun des poèmes de ce recueil.
Quelques mots, quelques images campent une situation, donnent à ‘un état d’âme, à’une prise de conscience une teneur unique. Le poème s’installe alors dans une sorte d’harmonie provisoire avant que d’autres mots, d’autres images provoquent un basculement ou improvisent pour le lecteur et sans doute aussi pour le poète une autre vision du monde. De nouveaux sens naissent d’autres doutes, d’autres questions. Ainsi se multiplient les points de vue comme si le poème était vu au travers du prisme d’un kaléidoscope.
Lire un poème m’amène bien souvent à me questionner sur sa facture, sur sa portée. Il est l’éclat d’un autre univers, un nouvel état de partialité où il nous faut deviner la finalité véritable de l’écriture poétique. Les poèmes de ce livre conviennent parfaitement aux voyages de la pensée, aux excursions du rêve car ils ont un caractère un peu abstrait dans le sens où ils ne cherchent pas à représenter. Même s’ils sont incisifs, proches de ce qui fait de nous des humains et que nous appelons la réalité, il y a en eux ce qu’il y a dans une peinture abstraite et qui nous parle presque sans mots. Les poèmes nous touchent avant tout dans notre chair en mettant à nu nos désirs, nos espoirs, nos absurdités, nos malaises.
En lisant ce livre, je me suis questionnée sur ce qui peut dans notre vie nous rendre à même de tout comprendre sans vraiment comprendre, d’établir en nous une sorte de conscience absolue et pourtant indéfinie, impalpable pour laquelle on devine bien qu’il existe des mots pour l’exprimer mais des mots qu’on ne peut tout simplement pas prononcer comme s’ils étaient scellés par une sorte de pacte. Est-ce la souffrance? Est-ce la maladie qui se libérerait de nos faiblesses en nous octroyant une soudaine et incompréhensible faculté?
La clémence du sable est pour moi, la clémence du temps, la mansuétude de ce qui s’échappe, des mots qui glissent comme des grains de sable entre les doigts, indulgence finalement que l’on découvre au fond de soi. Une indulgence à la racine de notre humanité.
La clémence du sable s’exprime de bien des façons pour ce jeune auteur. Je vous encourage vivement à découvrir ses talents en le lisant.