NOUVEAU AUX ÉDITIONS TRAVERSÉES

Chronique de Lieven Callant

Christine Hervé, De l’autre côté de l’eau, Éditions Traversées, 106 pages, 2020, 15€


Sur la couverture, une vague se révolte. La mer, le déroulement infini de ses vagues occupent une place importante dans ce recueil. On retrouve le rythme. Le dépouillement comme une ouverture à un autre monde plus dilué. 

« Devant le bleu
des mers

tu sais uni
et solitaire

par le roulis des vagues
des galets de la plage

coquillage ensablé
le vivre encore possible

dans le silence des mots »

On s’habitue à ne retenir que l’écume, le sel, la collerette de coquillages sur le sable. Des larmes que recueillent le vent, le souffle comme le témoignage d’une émotion qui n’est jamais une lamentation. Dans ce livre en quatre parties, il est avant tout question d’émotion. Simple. Épurée grâce à un choix mesuré des mots.

« mer sans rivage
ni écho

et la chaleur infinie

des jours à chevaucher 

les vagues de l’indifférence »

La prose raconte, énumère, repère et laisse disparaître. Il est d’abord question de naissance, de comprendre d’où l’on vient, pourquoi cette différence, pourquoi cette solitude intrinsèque à l’écriture?

On s’exile, on cherche un chemin et on trouve la vie. Le quotidien avec ses quelques points de repères dans le passé et dans le présent. Écrire ressemble à dérouler une longue langue de mots, une étoffe qui gagne en souplesse au fur et à mesure qu’on la déploie. On gagne en conscience de soi mais aussi et c’est cela qui importe le plus peut-être, en conscience de l’autre, de sa déshérence, de sa solitude. Un cheminement qui nous force à progresser.

« Judith ou Yasmina

amandiers en pleurs

sur les rives
de l’oued desséché

soif d’une terre de repos

sous la lumière
des pays froids

intérieur de feu

le soleil les pousse

au vieil arbre
une dernière prière

des cimetières rasés
elles emportent leurs morts
à l’autel du coeur

et les désirs froissés
d’une jeunesse de sang

pour enfanter des gosses
à jamais étrangers » 

Lire c’est s’écrire en silence. C’est ce que s’efforce de dévoiler de livres en livres de numéros en numéros de revue toute la chaleureuse équipe de Traversées. 

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Antonio Moresco, La petite Lumière, roman traduit de l’italien par Laurent Lombard, Éditions Verdier, collection Terra d’altri, 124 pages, février 2017, 14€

Une chronique de Lieven Callant

https://editions-verdier.fr/livre/la-petite-lumiere/

Antonio Moresco, La petite Lumière, roman traduit de l’italien par Laurent Lombard, Éditions Verdier, collection Terra d’altri, 124 pages, février 2017, 14€


Ce roman étrange et surprenant est une narration en 18 chapitres, à la première personne.

Le personnage principal c’est le narrateur, omniprésent, un « je » qui se redécouvre dans ses rapports à la nature environnante. Il y a aussi les quelques habitants fantômes de l’autre village, un berger cartographe qui note toutes les apparitions lumineuses non expliquées, un enfant, des défunts.

Les lieux: un hameau déserté par ses habitants, entouré de collines et de forêts où vit le narrateur qui cherche ainsi un moyen pour disparaître. Curieusement, malgré l’immense solitude, l’hostilité apparente d’une nature qui reprend ses droits, le narrateur semble se ressourcer. Il accède comme dans un rêve à la part la plus profonde en lui. Une sorte d’ultra-conscience.

Le temps de l’histoire est celui des saisons, de la végétation, de la lumière et de l’obscurité, de la solitude campagnarde. Les éléments naturels, les tempêtes, les tremblements de terre ou encore l’emprise de la végétation sur les constructions architecturales humaines font naître et développent l’idée de mondes à plusieurs vitesses. Le temps n’est presque plus mesurable. Il s’éternise ou au contraire fond et implose. Antonio Moresco interroge la notion même du temps qui se déroule comme une succession raisonnée d’évènements en faisant de son roman la narration de sensations, un déferlement de questionnements, de doutes, d’observations personnelles au narrateur, d’aventures centrées sur elles-mêmes et qui restent sans réponses définitives et sujettes à interprétations multiples. 

Toute l’intrigue est dans le titre: la petite lumière. Quelle est cette petite lumière, où est sa source, pourquoi brille-t-elle? À quelle magie doit-elle sa constance? Pourquoi choisit-elle à l’instar du narrateur un lieu isolé et désert pour briller et pour combien de temps? Est-ce une étoile? L’âme d’un défunt? 

L’auteur disperse les indices subtilement, les distille au gré de thèmes ancestraux et universels autour de l’existence et de la mort qu’il revisite. La place de l’homme dans son propre monde se réduit à peu de chose et à l’échelle de l’univers, elle est dérisoire, on s’en doutait mais la force de ce roman réside justement à proposer une alternative au néant: la force d’une petite lueur, l’étincelle de la création artistique, poétique qu’il traduit par le désir de son narrateur d’offrir une résistance, un refus net et profond de suivre les routes qu’on trace d’avance pour lui. Il préfère se retirer, il choisit la solitude que beaucoup compare à la mort, parce qu’elle est l’unique voie possible vers soi. C’est un suicide. Emotionnel surtout à tout ce qui ne lui correspond plus, c’est une métamorphose, un échelonnement de vies et de morts qui se perpétue. La magie prend les rennes de l’histoire. Les réalités sont multiples, le rêve se démultiplie pour nous faire connaître les visages différents de l’existence. Une seule phrase, un seul mot parviennent à bouleverser tout le livre renvoyant le lecteur à une nouvelle relecture de l’histoire, des histoires. Chaque chapitre se déploie alors autrement.

Que le lecteur ne se trompe pas, le roman n’est jamais lourd à digérer malgré les thèmes abordés. Sans intrigue ou presque par la prose de son écriture Antionio Moresco rend malgré tout son roman palpitant, intrigant, étrange. C’est entre les lignes que notre imagination est invitée à voyager. L’auteur suggère avec une précision habile, honnête car elle ne vise pas le détournement de l’attention, le délassement inutile, elle va vers l’essentiel. 

© Lieven Callant

Ivan de Monbrison, La cicatrice nue, poèmes 2014-2017, Éditions Traversées, 40 pages, 2020, 15€

Chronique de Lieven Callant

Ivan de Monbrison, La cicatrice nue, poèmes 2014-2017, Éditions Traversées, 40 pages, 2020, 15€

18 poèmes

Ce recueil est composé de 18 poèmes, autant d’entrées qui multiplient les lectures. Dès la première page, le lecteur est invité dans un univers proche du rêve, il lui faut traverser les miroirs, frôler l’inimaginable, partager les promenades de celle qui est morte, qui habite les souvenirs, les meuble, les habille.  

« Tu es à mes côtés
je me sens invulnérable »

« la nuit posée sur tes yeux est pleine d’étoiles-filantes »


« ton visage inscrit à l’envers du mien me protège quand je marche »

Si les frontières existent, portes, reflets, surfaces réfléchissantes, passages du jour à la nuit, du crépuscule à l’aube c’est pour qu’on tente de les franchir comme si l’on pénétrait dans les tableaux de Escher. C’est pour expérimenter la vie, la mort, le souvenir, l’amour surtout. L’amour qui tient à un fil. Pour aller où? La réponse n’est pas donnée. 

« À l’orée de l’ombre il y a (..)
le temps qu’on détricote comme la corde d’un chemin »

La cicatrice n’est plus uniquement l’empreinte d’une blessure originelle, elle est certainement une des entrées sur nous-mêmes, par notre faiblesse, par ce qui touche et nous blesse, par ce qui nous marque au plus profond de notre chair, on accède non pas à une sorte de mise en abîme narcissique de soi et de la douleur ou de la tristesse ressentie à la perte de l’être aimé mais bien au contraire à comprendre la merveille de l’autre, au-delà de la mort, malgré elle. 

« il est temps de tout effacer
de recommencer du début

de suivre ce chemin qui s’échoue dans l’anse

où maints noyés viennent s’échouer

jour après jour

les yeux fixés sur l’horizon

comme pour s’y accrocher. »

Le réconfort ne se trouve pas dans l’idée d’oublier, de continuer à vivre sans ceux qu’on a perdu, « de faire son deuil », comme on dit, mais au contraire de savoir reconnaitre en nous l’autre qui continue à vivre, à nous suivre. Il ne s’agit pas de s’entourer de souvenirs mi-morts, de se complaire dans un chagrin qui ne veut pas finir mais au contraire de se reconnaitre un chemin qui ne renie rien, qui ne nous promet que de vivre en poésie, entreprendre une exploration mi-rêve, mi-vie. 

« Tu vois des vagues images mentales qui apparaissent l’une après l’autre comme sur des tableaux
que tu aurais pu peindre »

P 23, il y a ce poème « L’enfant » qui commence ainsi:

« En sortant de la maison
le ciel
ce morceau de lumière se détache du plafond de verre
l’ombre emporte l’arbre
et le vent sur le chemin
soulève un nuage de poussière
le pas incertain
la pensée se déplace comme un petit oiseau
en oscillant doucement de la tête
derrière le masque
le miroir posé sur l’eau
dans la perspective
la vie passe
et les autres années ne te laissent aucun répit »

et fige à mon humble avis, le cœur de ce recueil que je vous invite très sincèrement à découvrir.

©Lieven Callant

Eric Chassefière, Présence du masque, Collection Arcane, Éditions Sémaphore, décembre 2019, 88p, 12€

Chronique de Lieven Callant

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Eric Chassefière, Présence du masque, Collection Arcane, Éditions Sémaphore, décembre 2019, 88p, 12€


Dans le geste poétique d’Eric Chassefière, il y a celui du chef d’orchestre qui pour extraire la musique d’une masse statique et encore assoupie doit s’ancrer solidement avant d’élancer ses bras dans le vide. Se produit alors une sorte de miracle: la musique naît, son essence se révèle, sa nature se décline en une infinité de variations sensibles.
Il y a une volonté d’orchestrer le monde sensible, les sensations et les émotions, d’harmoniser comme le ferait un peintre ou le sculpteur cherchant à joindre entre elles les parcelles d’ombres et de lumières, les espaces silencieux, les creux et les pleins aux proportions infinies.

Souvent le passage des jours, leurs errances mêlées à celle de l’homme rythment l’écriture comme pour le journal intime. On lit aussi un questionnement personnel et fondamental d’appartenance au monde grâce à l’observation de la nature pour ce qu’elle nous révèle de nous-mêmes et de l’autre. La vie sensible et rêveuse du poète, rend possible son adhésion malgré la solitude aux fourmillements de la foule, à ces exclamations. 

Eric Chassefière ne se contente pas de rester en retrait, de contempler et de merveilleusement décrire. Le poète explore, erre comme dans un labyrinthe qui ne cesse de lui renvoyer des reflets, miroirs où l’on se regarde, fenêtres d’où l’on contemple les autres. Le monde est un spectacle, un théâtre un tableau, un livre, un recueillement de mots. 

Le masque, les masques sont les visages que la vie nous fait porter comme si nous avions plusieurs rôles à jouer. Le masque est le visage que nous renvoie la mort lorsqu’elle se rapproche, le masque est une frontière, une lisière, une ombre, la possibilité peut-être de se mettre dans la peau de quelqu’un d’autre. Difficile de dire ce qu’il y a derrière le masque mais sa présence atteste aussi d’une vie nourrie de souvenirs, parée de reflets multiples, d’ombres et de lumières, de creux et de vides. Errer dans les rues d’une ville, voyager au creux des jours, rêver et écrire de la poésie nous permet sans doute l’introspection indispensable. Le poète est un visiteur de l’ultime et habite l’impossible.

Ce recueil comporte quatre grandes parties dont je reprends ici quelques mots et images significatives en lesquels se reflètent toutes les qualités de ce recueil.  

  1. Lisboa song

« Ici on entend la lumière
tisser la pierre
le ciel bleu chanter
l’ombre murmurer la source »

« assis là sur le rebord de la jetée
dans l’irisation de l’espace
à s’écouter murmurer la vie
vagues caressant des pierres »

« En lui    tout tremblant d’aube et de sel
l’océan levé de la parole »

« Il marche à l’intérieur de lui-même »

« Intrication des temps et des lieux
dispersion des mots
comme un bouquet de mouettes »

et p30 un poème résumant le propos

 
« miroitement noir des images
au fond des mots
des lèvres traversées
de leur tissage
dans le miracle de nommer
enlacer le silence au murmure
de loin en loin se retrouver
oubli après oubli
s’endormir ensemble
partager le chant d’un arbre
le bouquet d’un oiseau
dans l’obscurité confondue de nos retours »

  1. Les mots errants

« respirer mot après mot le vent du soir »

« leurs vies tout au fond des mots dansaient 
secrètement liées dans la marche des souvenirs»

« habiter tous les chemins possibles de l’instant »

« c’est au crayon du silence qu’il griffonne les mots
paupières baissées sur le dessin intérieur

ce courant de vie qui le traverse
cette rumeur joyeuse qui s’installe en lui
ces courses de l’enfant qu’il fut
ces mots éternels de l’amour ancien et futur » Voilà qui fait une tentative heureuse de dire ce qu’est le poème. 

« La ville devient labyrinthe de sa mémoire
il s’y déplace comme en lui-même »

« il aime cette solitude divine
que le rêve prenne couleur de fruit »

« Il va son chemin d’errance parmi les voix
profonde respiration de ces journées à déambuler
porté par la vague du pur désir d’être
le chemin naît de l’écriture simple du masque »

  1. Évocation de l’absent, avec reflets

dédié au père de l’auteur

« nul bruit de pas sur le chemin
plus personne aujourd’hui
on ne le rencontre plus
lui qui ne sut habiter que l’horizon »

  1. Présence du masque

qui donne son titre au recueil 

« ce visage en lui est aussi ce miroir
cette duplication sans fin de sa présence
cet effacement permanent du corps par le corps
qui est condition de l’étreinte véritable »

« tous ces visages aimés en lui
alors n’en forment qu’un seul
le libérant de l’angoisse qui l’étreint »


« cette aube en lui au fond des mots »

« Tenir haut en lui le rêve
porter haut la joie d’aimer
célébrer le mystère de l’autre
l’énigme sans fin du sentiment »

« lui cherche les mots de son amour
dans la langue chatoyante du silence
vent et lumière rentrés en lui »

© Lieven Callant

Jeanne Champel Grenier, Le ciel est bleu, ma mère est belle, France-Libris, 130 pages, 17€, 2016.

Une chronique de Lieven Callant

Jeanne Champel Grenier, Le ciel est bleu, ma mère est belle, France-Libris, 130 pages, 17€, 2016.


Le livre est entièrement illustré par l’auteur.

Maman. J’en ai mis du temps pour être en mesure d’écrire à nouveau ce mot. Maman n’habite pas le cimetière.  Elle n’est pas sur son lit d’hôpital, plus dans le fauteuil sombre. Maman est au soleil, assise sur la terrasse avec le soleil dans le dos. L’ombre lui permet de lire. Elle lit ou elle écrit, maman. Évidemment, il n’y a pas que cette image qui revient m’apaiser, il y en a plein d’autres évoquant chaque fois une profusion de sentiments. Tout ne fut pas toujours tendre entre elle et moi, elle avait sa vie que je ne comprenais pas et j’avais la mienne qu’elle préférait ne pas questionner comme pour éviter d’avoir à se regarder et risquer de prolonger des erreurs qu’elle aurait tant voulu éviter. J’ai fini par le comprendre grâce à ce livre qui résonne en moi bien plus que n’importe quel hommage. Jeanne Champel Grenier peint sans maquiller, sans sublimer, elle invite simplement la réalité. 

Maman. Il m’a fallu un livre pour calmer la douleur. Pour transformer la disparition, la mort en mots vivants. La relation d’une fille à sa mère, une relation où l’amour inconditionnel, protecteur s’exerce à double sens. Ce livre, les mots et les peintures qui le composent ne forcent pas les lecteurs à faire le deuil, à tourner la page à la suite de ce qui les as rendu orphelins. La prise de conscience n’est pas celle de la mort. On n’aurait plus en face de soi qu’un désert, la désolation où il deviendrait très vite impossible de vivre. On ne nous propose pas non plus d’oublier ou de faire semblant d’oublier car au fond on sait qu’on reste inconsolable. Il s’agit de renouer de nouveaux rapports à la vie au delà de la mort et du chagrin.

Maman. Ce mot apaisant proféré par Jeanne Champel Grenier fait renaitre les couleurs les plus vives et les plus gaies de l’enfance. Bleu, jaune, vert, violet. Orange, rose, ocre et rouge.  La palette d’un jardin fleuri de souvenirs. 

Pour évacuer les larmes, il m’a fallu les mots d’une autre femme évoquant à chaque instant sa mère, une femme si peu ordinaire. Les poèmes, nouvelles, peintures dépassent la simple notion du portrait. La poétesse prend le risque des mots pour évoquer ce qui les dépasse ou ce qui se trouve en deçà. Maman dans le souvenir, dans le rêve et la marche quotidienne du temps, peu à peu ce qu’elle m’a transmis devient palpable. Le véritable message d’une mère à son enfant se fait entendre et se métamorphose. Maman est toujours à mes côtés quand j’en ai le plus besoin, voilà ce que ce livre m’a apporté comment en remercier l’auteur?  

©Lieven Callant

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