Jean Giono, Colline tome 1 de la Trilogie de Pan, le Livre de Poche, 08/2016, ISBN : 2253002895

Chronique de Alain Fleitour

Jean Giono, Colline tome 1 de la Trilogie de Pan, le Livre de Poche, 08/2016, ISBN : 2253002895

Les bastides blanches, à l’ombre des collines, à l’ombre froide des monts de Lure. « La terre du vent ». « un débris de hameaux », distille Jean Giono, page 25, la terre aussi de la sauvagine : « la couleuvre émerge de la touffe d’aspic, l’esquirol à l’abri de sa queue en panache, court, un gland dans la main… Le renard lit dans l’herbe l’itinéraire des perdrix ».
Par ces évocations commence la Trilogie de Pan. Colline le premier roman de cette trilogie est aussi le premier roman publié par Giono. La simplicité des décors et la simplicité de l’intrigue autour de 12 personnages, impriment une densité formelle pour chaque événement, le plus insignifiant fut-il.

Ce lieu si éloigné de tout, qui vit en autarcie, est attentif aux moindres vibrations de la nature. Sommes-nous dans les derniers jours de la vie de cette communauté, ou dans les dernières heures de la vie de Janet, ce vieillard, qui parle par grandes ruades de mots que tous écoutent sans le comprendre, ou par demis mots.

Janet croit voir sortir des serpents de ses doigts. Dans son délire Janet nous renvoie aux croyances les plus archaïques, à la race des géants (Jean comme géant devient Janet le petit géant). A travers cette symbolique Janet expie ses crimes contre la terre. le dieu Pan s’invite ainsi, le dieu des bergers d’Arcadie, est symboliquement à l’œuvre, comme il est présent dans les œuvres d’Eschile.
La nature, est au cœur des interrogations des gens de la bastide. Cette terre nourricière ou destructrice, les hommes l’humanise dans leurs représentations pour en écarter la peur.
A plusieurs moments, la tension palpable est proche du paroxysme, car tout est vu et analysé d’une façon démesurée. Par vagues, les assauts du vent créent la panique, tout autant que le silence devient assourdissant et intenable.
Les prédictions de Janet tombent alors…

 » Ça saute encore et ça se roule, puis ça s’étend dans le soleil neuf, j’ai vu que c’était un chat. Un chat tout noir. »
« Quand la foudre tua ton père, Maurras, dans la cahute des charbonniers, j’avais vu le chat deux jours avant.
Attention chaque fois qu’il paraît, c’est deux jours avant une colère de la terre.
Ces collines il ne faut pas s’y fier. Il y a du soufre sous les pierres.

La preuve cette source qui coule dans le vallon de la Mort d’Imbert et qui purge à chaque Goulée. C’est fait d’une chair et d’un sang que nous ne connaissons pas, mais ça vit. P 54″


L’air brûle comme une haleine de malade, et pas de vent, et toujours le silence.


Janet a toujours le regard fixé sur le calendaire des postes, depuis qu’il a fait son AVC. Ses énigmes flottent page 61, « Tu sais toi le malin ce qu’il y a derrière l’air ».
La fontaine ne coule plus. C’est la peur qui monte et Janet, est seul à scruter une date, ça les rend fous aux bastides blanches.

L’autre personne incontournable et inquiétante c’est Cagou, l’innocent. Il bave, son visage est huilé de salive, ses bras son corps suivent une gestuelle qui les ébranlent, parfois quand il tape sur un bidon, ils lui lancent des pierres.

C’est le 13 ème homme.

La tragédie est lancée, mais le miracle des mots continue de nous alarmer et de nous transpercer par la puissance des images.
Peu de romans sont porteurs d’une telle grâce, d’une telle puissance d’évocation, pour nous enivrer d’émotions.

Il faut écouter, le bruissement de cette langue venue des terres et du ciel de Provence pour s’approcher de la magie de ces espaces lavandiers, écoutons page117  ; « Avec ses mots il soulevait des pays, des collines, des fleuves, des arbres et des bêtes ; ses mots, en marche soulevaient toute la poussière du monde… »

« De la force dans les branches vertes, de la force dans les plis roux de la terre,

de la haine qui montait dans les ruisseaux verts de la sève, de la haine qui palpitait dans la blessure des sillons ».


A bientôt pour un de Baumugnes.

©Alain Fleitour

Jean Giono, Regain tome 3 de la Trilogie de Pan, le Livre de Poche

Chronique de Alain Fleitour le 16/12/2018

Jean Giono, Regain tome 3 de la Trilogie de Pan, le Livre de Poche, 08/2016, ISBN :  2253004022

Je suis une nouvelle fois tombé amoureux fou de cette écriture qui vous enlace et vous agace les sens, c’est


« ce vent, page 48, qui entre dans son corsage comme chez lui. Il lui coule entre les seins, il lui descend sur le ventre comme une main ; il lui coule entre les cuisses ; il lui baigne toutes les cuisses, il la rafraîchit comme un bain. Elle a les reins, les hanches mouillées de vent. »



Clôturant la trilogie de Pan, Jean Giono nous livre avec Regain, à travers des fresques magnifiques, et ce délice de langage, une sensualité vibrante, un récit qui vous prend aux tripes, un monde qui nous invite à redécouvrir la terre, comme à flâner dans l’herbe sous le murmure du vent.


« C’est, d’abord, un coup de vent aigu et un pleur de ce vent au fond du bois ; le gémissement du ciel, puis une chouette qui s’abat en criant dans l’herbe. Voilà l’aube. Page 81. »


L’ayant lu à mon adolescence, je l’ai repris à l’occasion d’une virée autour de Manosque, j’ai retrouvé l’ambiance chaude et parfumée des collines de Haute-Provence, de ce pays balayé par les vents, doux ou ardents qui vous distillent une musique à vous donner des frissons.

Regain comme renouveau, comme une renaissance, comme une métamorphose, comme les herbes qui repoussent après la première coupe, plus puissantes alors, celles qui vont s’épanouir tout le printemps.
Le regain n’est pas seulement une image il est l’essence même de la trilogie de Pan.
Dans ce roman, nous percevons dans la première partie tout un passé qui s’éteint, un passé très lourd, où les hommes ont fini par baisser les bras devant une nature rebelle âpre, sauvage, balayée par des sautes de vents, comme des sautes d’humeur, qui dessèchent les âmes et assèchent les ruisseaux.

Mais la magie de ce roman, est de nous prendre à témoin, nous conter comment revivifier cette terre, la rendre de nouveau nourricière, imaginant une autre façon d’être et de vivre en harmonie avec elle, en la respectant, en la nourrissant jusqu’à l’épanouir.


On a parlé ironiquement d’un retour à la terre, ce n’est pas un retour, c’est la suite. Le point d’orgue des deux premiers romans de la trilogie de Pan, est de réinventer la vie. Le destin de Panturle et d’ Arsule sera de créer un art de vivre en communauté, restaurer un ordre immuable, revivifier la façon d’être avec les éléments naturels qui les entourent, le rythme de la terre vivante et perceptible par tous nos sens.


Dans « Colline » les 12 personnages et le simplet sombrent dans la peur et l’affrontement, par leur perception d’une nature hostile qui va tout emporter, comme l’affirme Janet le personnage central des Bastides Blanches. Inlassablement il prédit la fureur de la nature, le déchaînement des éléments. le vieux Janet devenu invalide, les yeux fixés sur le calendrier, annonce les futures catastrophes, leurs échéances.


Dans le deuxième roman, « Un de Baumugnes », c’est l’écoute qui devient le fil conducteur de l’intrigue, l’écoute d’Albin, son chant intérieur qui le ronge, l’écoute du vent comme une plainte que seuls les amours savent dévorer. L’écoute des bruits de la Douloire, comme celui de la flûte de Pan, va alors produire l’effet le plus extraordinaire. Pancrace, le vieux bougre de paysan, étourdi par les rumeurs de la monica et de ce chant va s’effondrer pour laisser place à ce quelque chose que l’on pourrait appeler la compréhension ou l’acceptation.

Après la fronde et la peur, après l’acceptation de l’inconnu après l’acceptation de la nature parfois rebelle, parfois prophète, que faire ? Sinon planter la vie, tailler la terre et semer les graines.

Demain un enfant, le blé, et le bon pain seront portés par la présence du Pan , appelé parfois vent de printemps, pour investir complètement la nature, et la joie entrouverte fera jaillir le regain tel l’émerveillement d’un couple d’amoureux.
Panturle l’exprime par ces mots,

« je l’ai revue je l’ai comprise, cette quête mystérieuse de l’enfant ; ce besoin qui me faisait regarder en face le coin du ciel d’où naissait le vent ».


Ou encore,

 « je l’ai comprise cette terreur, et pourquoi dans la colline, j’arrêtais mon pas, je regardais peureusement derrière mon épaule pour saisir l’étrange présence, et seul, le large dos de Lure montait du fond de l’horizon. »



L’éblouissement des gens de la terre semble peut-être puéril pour ceux qui s’imaginent encore, que la nature est belle et docile. C’est un tombereau de clichés pourraient dire certains, qui ne s’en privent pas, certains qui n’ont jamais travaillé la terre, courbés comme des paysans. Est-ce un cliché, d’exprimer

page137, « celui de s’attendrir devant le premier tranchant de l’araire, quand la terre s’est mise à fumer. C’était comme un feu qu’on découvrait là-dessous. »



Giono appellera cela, la civilisation paysanne. Face à la barbarie des temps modernes la civilisation paysanne a encore des valeurs à partager, mais pour cela, il est impératif de ne plus parler de cliché, et de cesser de dénigrer cette âpre beauté de la terre qui parfois sait onduler comme la houle de haute mer.

© Alain Fleitour

Serge Joncour, Chien-Loup à l’ombre de Jean Giono, Éditions Flammarion, paru le 22 Août 2018

Une chronique d’ Alain Fleitour,

Serge Joncour, Chien-Loup à l’ombre de Jean Giono, Éditions Flammarion, paru  le 22 Août 2018, ISBN : 2081421119 .

La Trilogie de Pan de Giono à l’ombre de Serge Joncour
(analyse croisée)

Comment ne pas percevoir qu’à travers trois récits, Jean Giono nous conduit vers la renaissance, le renouveau, le regain. Avec la dernière parution du livre de Serge Joncour cette trilogie retrouve sa cohérence et sa force pour déplier deux destins éloignés d’une centaine d’années. Mais cet écart est si peu à la dimension de l’histoire.

C’est à l’ombre de Giono que je souhaiterais aller, et montrer que le dernier roman de Serge Joncour, démultiplie les liens qui nous unissent à cette terre, une terre âpre et violente mais une terre nourricière.

Le dieu Pan habite le roman Chien-loup.


Le sujet réel de Colline, c’est la montée de la peur dans ce village isolé, où vivent douze personnes, où soudain des forces souterraines font naître l’angoisse, la terreur ; une épouvante si insidieuse que pour la faire cesser, ces paisibles villageois sont prêt à tuer Janet, celui qui annonce leurs malheurs.

Serge Joncour répond comme Janet : « La nature de l’homme est de vite oublier les catastrophes passées, autant que de ne pas voir celles qui s’amorcent ».

Nous ne sommes pas loin dans Colline du décor de Chien-Loup de Serge Joncour, ce lieu si éloigné de tout, qui vit en autarcie, attentif aux moindres vibrations de la nature sauvage. Sommes-nous dans les derniers jours de la vie de cette communauté d’Orcières, ou dans les dernières heures de la vie de Janet, ce vieillard, qui parle par grandes ruades de mots que tous écoutent sans le comprendre, ou par demis mots.

Puis dans un de Baumugnes il y aura cette autre musique, celle de la tendresse, celle de l’incitation voluptueuse à l’amour, qui rappelle la Syrinx, la flûte douce dont le souffle anime le vent de printemps, qui réveille la terre engourdie par le froid. C’est la monica d’Albin, qui touche le cœur d’Angèle, et fait trembler le vieux.

C’est l’appel que Joséphine entend : « la nuit elle était bien la seule ici à les entendre, elle était bien la seule, parce que cet air chaud tombé du soir, chargé de feulements félins, l’enveloppait de frissons troubles ». Ou encore page 161, « Joséphine sentait les caresses du vent doux sur ses mollets, elle savait que le peu qu’elle offrait de sa physionomie suffisait à échauffer le regard d’un homme ».

Et quand Franck descend dans la colline, Serge Joncour tend l’oreille : « l’environnement sonore était hypnotique, en plus de ses chaussures fouettant l’herbe et des halètements d’Alpha, une camisole de cigales lui ceinturait la tête ».


L’autre personnage de Colline incontournable et inquiétant c’est Cagou l’innocent. Il bave, son visage est huilé de salive, ses bras son corps suivent une gestuelle qui les ébranle, parfois quand il tape sur un bidon, ils lui lancent des pierres. C’est le 13 ème homme, il est en résonance avec le Simple, le gardien des moutons de Chien-Loup, à quel esprit des lieus obéit-il ? Ressemble-t-il au Dieu des bergers d’Arcadie ?

Le simple est un peu l’envoyé d’un dieu païen prêt à accomplir ses desseins, porteur de la malédiction, ou de la punition. Ainsi Giono présente cagou dans colline :
celui-là est arrivé aux Bastides il y a trois ans, un soir d’été comme on finissait de vanner le blé au vent de nuit.
Une ficelle serrait ses brailles ; il n’avait pas de chemise.
La lèvre pendante, l’œil mort, mais bleu, bleu… deux grosses dents sortaient de sa bouche.
Il bavait.
On l’interrogea ; il répondit seulement : Ga, gou, ga, gou, sur deux tons, comme une bête.
Puis il dansa, à la manière des marmottes, en balançant ses mains pendantes.
Un simple. Il eut la soupe et la paille.
Les mêmes mots, sembleraient s’écrire sous la plume de Serge Joncour.


Un double roman d’amour.


Albin est fracassée par l’amour d’une jeune fille, enlevée devant lui par le Louis, un gars de Marseille sans vergogne. Lui Albin était bloqué à la table de fer, il fallait qu’il redise je suis de Baumugnes, « j’ai en moi Baumugnes tout entier ».

Dans la lignée de « Un de Baumugnes » c’est la peur de l’étranger et la rumeur qui ronge, comme dans le village d’Orcières ! Seule Joséphine fait face à cette rumeur de l’étranger, le dompteur allemand. Une femme qui à la mort de son mari médecin défie cette peur.

« Baumugnes est le village au delà des villages, trouvant refuge dans la montagne, une terre qui touche le ciel, » p 17, pour échapper à toute incursion des religions ou croyances étrangères. Là règne la musique la monica, qui est un mélange de sifflements et d’harmonies, et ça tirait les larmes au yeux.
Dans les souliers d’Amédée il n’y a que la promesse faite au gamin. Il ne sait pas encore que la peur va le gagner, quand Clarius le père d’Angèle se dresse devant lui avec son fusil. Ce fusil qu’il brandit à chaque fois que l’on parle d’Angèle.

Joséphine ne sait pas encore que le simple l’attend, qu’un drame va venir avant de faire triompher son cœur.

Selon Ovide pan défie Apollon dans un concours musical, il donna le nom de flûte de pan à cet instrument de séduction pour rendre toute personne amoureuse. Pour Joséphine ce sont les bruissement de la nature et le feulement des bêtes sauvages qui vont la pousser vers cet homme, là-haut.

Frank c’est celui qui défie la peur des empires du numérique,
La métamorphose de Frank se met en place avec son chien Alpha, et sa lente découverte de la nature. Il tombe d’un sentier comme Panturle d’un arbre : et soudain, la branche a eu un long gémissement et s’épancha ; « il a donné un coup de rein dans son instinct d’animal jeté les mains vers l’autre branche, là-haut, mais, celle-là, c’est comme si elle s’envolait et il tombe. Il est venu un grand bruit doux, et il s’est dit, c’est le vent, c’est de là qu’il a commencé à vivre ». Arsule « avait fermé ses doigts sur la main de Penturle comme sur le museau d’un bon chiens », page 76.


Demain un enfant, le blé, et le bon pain seront portés par la présence de Pan , appelé parfois vent de printemps, pour investir complètement la maison, la joie entrouverte faire jaillir le regain, l’émerveillement d’un couple de paysans.
Panturle l’exprime par ces mots,  » je l’ai revue je l’ai comprise, cette quête mystérieuse de l’enfant ; ce besoin qui me faisait regarder en face le coin du ciel d’où naissait le vent ».

Mais Frank ne peut avoir d’enfant, ce drame, Frank le dépasse en se projetant vers ce qui fait son pain, son métier et sa passion le Cinéma.
Il entend sans cesse la phrase assassine de Travis, « t’aurais des gosses, tu pigerais », ronge chacun de ses instants, sa prise de conscience de la vraie nature du numérique, sa perception nouvelle de la violence du monde du cinéma, et de ses dangers mûrit sa vengeance.

C’est son regain sa reconquête à lui pour nous faire écouter la voix de la terre :
Vivre à un tout autre rythme,
vivre pleinement à l’abri des autres ne se peut pas
parce qu’il y a plus la moindre zone sacrée.
Il existe au moins des zones d’accalmie, coincées entre deux combats,
des zones à l’écart.

Dans les pas de Giono, Serge Joncour a créé avec Chien-Loup une véritable symphonie autour de la découverte du bonheur de côtoyer un village déserté, très haut sur les collines, à Orcières, et d’affirmer que ces lieux encore préservés, invite à des relations harmonieuses, mais aussi à instaurer entre les hommes des relations fondées sur le respect de la parole donnée.

L’éblouissement des gens de la terre semble peut-être puéril pour ceux qui s’imaginent encore, que la nature est belle et docile. C’est un tombereau de clichés pourraient dire certains, qui ne s’en privent pas, certains qui n’ont jamais travaillé la terre, courbés comme des paysans. Est-ce un cliché, d’exprimer page137, « celui de s’attendrir devant le premier tranchant de l’araire, quand la terre s’est mise à fumer. C’était comme un feu qu’on découvrait là-dessous. »

Une autre recette pour déguster Jean Giono à l’ombre de Serge Joncour, ou mieux l’inverse.

©Alain Fleitour


François Cheng, les Échos du Silence, recueil textes et photos, Créaphis, 22/11/2018, ISBN : 2354281439, 75 p.

Une Chronique de Alain Fleitour,

François Cheng, les Échos du Silence, recueil textes et photos,  Créaphis, 22/11/2018, ISBN : 2354281439,  75 p.

Trouver un livre inconnu est toujours une expérience excitante, teintée d’émotions. Avec le nom de François Cheng s’affichant sur la couverture, c’est l’impatience, qui vous invite à la lecture de cet opuscule au titre énigmatique les « Échos du Silence ».


Ce qui se cache derrière ce titre obscur? Ce sont 35 photographies du Québec prises en Mars par Patrick Le Bescont .


Publiées pour la 1ère fois en 1988, elles le sont depuis peu chez Créaphis, grâce à la complicité de la région alpine.

François Cheng a illustré ces paysages de textes courts comme des haïkus, révélant l’impression de plénitude ou de méditation qu’il éprouva au contact de ces terres perdues entre Paris et la Chine.
Des photos où François Cheng a lu des calligraphies et des vides, des silences qui faisaient échos à d’autres silences.


On retrouve la musicalité de l’écriture de cet écrivain, amoureux de notre prose, parfois il égrène au long des saisons des moments de bonheur, « aux souffles harmoniques », et à d’autres moments lui vient la mélancolie, d’un temps lointain que les nuages ravivent,

« Ah nuage un instant capturé, tu nous délivres de notre exil », page 42.


Dans ses courtes phrases, il associe des mots aux sens disjoints, la terre habillée ou une bise déchirure, qui donnent une mystérieuse puissance à ses émotions.

J’aime et me délecte de ses balancements, dont il émaille ses descriptions, « vivre désormais entre ondes et ondées, d’éclats recueillis, d’ombres dispersées ».

©Patrick Le Bescont
Patrick Le Bescont


Les photographies de Patrick Le Bescont se déplient comme des estampes anciennes, de vraies évocations de la solitude qui habitent ces territoires du Québec, un bel hommage à ces silences qui bercent nos promenades, dans ces instants échos de nos propres destins.
Magnifique!

©Alain Fleitour

Vient de paraître chez L’Harmattan
Les Fissures de l’aube d’Alain Fleitour

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Hannah Kent ; A la Grâce des Hommes ; Roman ; Pocket ; 2016 ; ISBN : 2266253867 ; Islande.

Une chronique de Alain Fleitour

 Hannah Kent ; A la Grâce des Hommes ; Roman ; Pocket ; 2016 ; ISBN : 2266253867 ; Islande.

Les jours où l’on manifeste contre les violences faites aux femmes, qu’on se souvienne du destin terrifiant d’Agnès, exécutée parce qu’elle était une femme, reconnue coupable de meurtre car elle était une femme, ce que Hannah Kent glissera pudiquement dans cette phrase, « femme qui pense n’est jamais tout à fait innocente », p 162.


Le roman, « à la Grâce des Hommes » de Hannah Kent est le poignant portrait d’une femme islandaise, Agnès. C’est au sein de la famille de Margrét, qu’elle attendra son exécution, la dernière d’Islande. Sa présence bouleverse l’âpre vie familiale portée par le froid féroce où le givre froisse les draps, les craquelle sans jamais calmer le vent.

Ce livre est d’une fracassante modernité sur la condition féminine, un plaidoyer Hugolien sur l’abolition de la peine de mort, un vertige de violence à l’encontre des femmes .
Agnès est abandonnée par sa mère à 2 ans, elle devient orpheline à 8 ans de sa mère adoptive Inga sa vrai maman, celle dont elle a reçu ce cadeau merveilleux pour une fille islandaise de savoir lire et de savoir écrire.
C’est de ce don, qu’Agnès tire toute la beauté qu’elle perçoit du monde et son unique désir d’orpheline est de grandir et de gagner sa liberté.


« Inga avait compris que j’aimais apprendre », « aussi elle m’enseignait tout ce qu’elle pouvait », « elle m’apprenait les sagas et dès que son mari était assoupi elle me demandait de les réciter à mon tour », p 174.
Elle a 8 ans et son petit frère 3 ans quand survient le drame, où sa vie bascula. Après la naissance d’une petite fille dans un froid glacial, Inga meurt en couche après trois jours de souffrances, dans une mare de sang. Aucun moyen d’alerter un voisin dans ces enfers islandais où le blizzard est féroce. le récit est douloureux.


Il me faut poser le livre. Le bébé s’endort dans les bras d’Agnès en effaçant le jour. La honte où tout se mélange, la peur et la culpabilité envahissent son corps d’enfant. « Chaque jour laisse l’impression que s’est arrivé hier ».
Björn ne gardera pas Agnès, elle quittera la maison de son enfance son frère Kjartan est poussé dans les bras de la religion, et la plus proche paroisse.


Est-ce le sacrifice d’Inga sa mère qui la sauvera, par son désir de voir Agnès se réaliser ? Ou est-ce le deuil ineffaçable qui doit s’achever dans sa propre mort, avec en filigrane cette certitude d’enfant, de retrouver un jour sa mère, car pour une orpheline ne pas y croire serait insoutenable ?
Ce roman, est devenu par les mots de Hannah Kent, une réflexion puissante sur la condition féminine, on ricoche sans cesse sur l’héritage de Simone de Beauvoir, la soumission des femmes, la lecture de la religion confisquée par les hommes, l’exercice de l’autorité captée par les hommes.


Natan ne s’y trompe pas, ébloui par son intelligence et sa beauté, « tu ne ressembles pas aux habitants de cette vallée », ici, « les gens ignorent qui nous entoure, n’y comprennent rien. Ils ignorent s’ils sont morts ou vivants, cette manière de se résigner, d’accepter les choses comme elles sont », ajoute Natan page 265.


Natan est ambiguë, déjà entouré de femmes, et de la mère de son enfant, « il la veut comme un prédateur, pas comme un sage, ou comme son égal, le jour viendra où le même homme lui rappellera, « n’oublie pas d’où tu viens », « tu es une servante rien de plus », « une femme qui pense on ne peut pas lui faire confiance. Voilà la vérité ». p165


Le roman est écrit comme un dialogue tissé entre deux femmes qui s’écoutent et se répondent, Hannah et Agnès, puis Hannah finira par s’effacer pour laisser Margrét devenir son double, et poursuivre le dialogue, autour de « qui je suis vraiment » ? Car personne avant Margrét ne l’avait écoutée avec le cœur.
Essai de réhabilitation d’Agnès, réhabiliter la femme au sens de celle qui s’instruit, de celle qui apprend les gestes de la sage femme, de celle qui maîtrise la laine, la tond, la carde, la tisse, de celle qui écrit. Elle est condamnée car elle est pleinement une femme, différente des autres femmes, résignées ou servantes.


« De la vie elle n’a vu que les arbres. Moi, j’ai vu leurs racines tordues enlacer les pierres et les cercueils ». Avec elle on a percé les pierres, avec Margrèt on les a aimées, comme ses filles on a pu les écouter.
L’écriture sobre, ciselée, s’ incruste d’images poétiques ou noires, émaillant un texte percutant.
Magnifique.

©Alain Fleitour