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Gorrillot Bénédicte (dir.), L’Héritage gréco-latin dans la littérature française contemporaine, Genève, Droz, collection « Histoire des idées et critique littéraire », 2020. 544 p. — EAN13 : 9782600060509.

Gorrillot Bénédicte (dir.), L’Héritage gréco-latin dans la littérature française contemporaine, Genève, Droz, collection « Histoire des idées et critique littéraire », 2020. 544 p. — EAN13 : 9782600060509.
Le présent volume propose d’étudier le corpus littéraire français contemporain d’une façon originale: en l’interrogeant sous l’angle rarement abordé de son rapport au fonds gréco-latin, déclaré en voie d’oubli culturel mais en réalité très mobilisé par les créateurs ; en réservant une attention particulière à la production poétique de la fin du XXe et du début du XXIe siècle encore trop peu systématiquement traitée; et en croisant le point de vue des auteurs – ici Éric Clémens, Jacques Demarcq, Michel Deguy, Christian Prigent, Pascal Quignard, Jude Stéfan, Jean-Pierre Verheggen – avec celui de leurs lecteurs universitaires. Les divers contributeurs étaient ainsi invités, depuis leur expertise moderniste, à caractériser les modalités de ce retour vers l’ancien socle gréco-latin (selon un rapport d’héritage savant ? de mystification désinvolte ?) ainsi que les enjeux les sous-tendant et permettant d’induire une éventuelle spécificité poétique contemporaine.
Voir le livre et le sommaire détaillé sur le site de l’éditeur…
TABLE DES MATIÈRES
Introduction Bénédicte Gorrillot
PROLOGUE LA PAROLE AUX ÉCRIVAINS INVITÉS POURQUOI SE FAIRE ENCORE GRÉCO-LATIN AU XXIe SIÈCLE ?
« Plus tard… » Michel Deguy
Se faire gréco-latin Jude Stéfan
Le Secretum Pascal Quignard
La cuisine du macaroni Christian Prigent
Sommes-nous encore gréco-latins ? Éric Clémens
No man’s langue Jean-Pierre Verheggen
Mon latin de cui-cui signe Jacques Demarcq
PREMIÈRE PARTIE INTIMITÉS POÉTIQUES GRÉCO-LATINES
Chapitre premier. L’héritage remodelé
Le lexique gréco-latin de Michel Deguy Bénédicte Gorrillot
Dialogos (entretien) Michel Deguy avec Éric Clémens
Jude Stéfan : portrait de l’artiste en Gréco-latin Tristan Hordé
Jude Stéfan, « une autre poésie / que la vieille moderne » Aurélie Foglia
Formes brèves et genres mineurs, ou Stéfan avec Ponge en Gréco-latins Philippe Met
Jacques Roubaud : la Grèce aller-retour Agnès Disson
Chapitre II. Émancipations défigurantes
Emmanuel Hocquard, élégiaque inversé Élisabeth Cardonne-Arlyck
« Lire-traduire-écrire » en gréco-latin, ou Pascal Quignard en Lycophron-Zétès-Ovide Martial-Jérôme-Albucius Bénédicte Gorrillot
La teinte : Christian Prigent latiniste Hugues Marchal
En chaud lapin d’signes cuits (entretien) Christian Prigent avec Jacques Demarcq
Mettre du rouge à lèvres aux pages roses du dictionnaire : Verheggen fait sa fête au latin des églises Laurent Fourcaut
Jean-Pierre Verheggen, à en perdre son latin Éliane Dalmolin
DEUXIÈME PARTIE INTIMITÉS ROMANESQUES GRÉCO-LATINES
Chapitre III. Romanciers traducteurs
Céline chez les Grecs Michaël Ferrier
Possession : Hadrien habité par Marguerite Yourcenar Anne Berthelot
Pierre Klossowski, dit Petrus, dit Hieronymus, ou les trois manières de mettre le latin à l’oeuvre Patrick Amstutz
Claude Simon et la pratique du latin Ian de Toffoli
Chapitre IV. Pratiques romanesques contemporaines
De l’amitié pathétique (Pascal Quignard) Chantal Lapeyre
La trace antique dans la trame des textes contemporains : le genre, l’image, la langue Dominique Viart
TROISIÈME PARTIE LA MATIÈRE GRÉCO-LATINE À LA SCÈNE
Chapitre V. De la scène théâtrale…
La tragédie grecque et l’humanisme colonial : Aimé Césaire et Kateb Yacine, lecteurs d’Eschyle Dominique Combe
Michel Vinaver ou l’héritage au second degré Catherine Brun
Cuisine du latin des anges : le théâtre de Valère Novarina et les langues anciennes Thierry Maré
Antiquité et théâtre contemporain : l’éclairage de la polémique autour d’Avignon 2005 Ève-Marie Rollinat-Levasseur
Chapitre VI. … À la scène filmographique
L’Antiquité à Hollywood : les années 2000, ou le post-péplum (Gladiateur, Troie, Alexandre, 300) Roger Célestin
Conclusion : réouvertures après travaux Bénédicte Gorrillot
LISTE DES AUTEURS
BIBLIOGRAPHIE GÉNÉRALE
INDEX NOMINUM
Traversées N°96 -Été 2020
Ivan de Monbrison, la cicatrice nue, Éditions Traversées, collection Poésies.

Ivan de Monbrison, la cicatrice nue, Éditions Traversées, collection Poésies, ISBN : 978-2-9601658-8-3
Tout d’abord, un fort beau titre, tout en minuscules, ce qui ajoute un zeste d’élégance. Et deux études pour personnage de l’auteur, annonçant la couleur (ou plutôt la noirceur) du propos.
Car le texte, éminemment poétique, est en effet caractérisé par un dégradé sépia où dominent ombres, squelettes, crânes et autres teintes oniriques :
il y a ici ou là un cadavre affublé d’un masque
allongé au milieu d’un grand cercle doré
comme une sorte d’auréole qu’il tiendrait à bout de bras
ou bien d’arc-en-ciel par où passeraient les nuages
ils glissent tout contre la barrière de l’horizon et s’évanouissent
derrière une cloison d’où proviennent des rires bizarres
dans le brouhaha des os découpés à la main (…) (p.20)
Question atmosphère, pourtant, la maîtrise de la langue nous fait penser à La Peste de Camus… Le monde de Schiele ou de Kokoschka ne nous semble pas très éloigné, malgré un siècle de différence. De son côté, Kafka est aux aguets…
Étrange et passionnante lecture au bord d’un précipice.
Les mots, tels des bois flottés, paraissent être issus d’une écriture automatique, là, juste avant les indicibles remous d’une cataracte.
La solitude peut être cependant nourricière :
je me retourne pour voir une dernière fois le paysage qui a tout
d’un visage féminin
seul
je suis seul
je suis une flamme dans le feu (p.7)
Malgré les empreintes qui se veulent indélébiles, malgré le sol spongieux, les mendiants, les oraisons funéraires et toute une procession de récurrences cauchemardesques, cette suite de poèmes garde une allure artistique de haut vol qui ne cesse d’intriguer le lecteur.
Ce qui me fait penser à nos neurones qui résident non seulement dans le cerveau et la moelle épinière mais aussi dans le système digestif : oui, ce puissant recueil est également écrit avec les tripes !
Désespérance, certes, mais fascination ambiante :
À l’orée de l’ombre
il y a
ce morceau qui se détache du corps
il tombe dans le vide en se blessant de tous côtés
la chair brûle
le temps qu’on détricote comme la corde d’un chemin (…) (p. 38)
Opuscule de 42 pages d’une intensité rare, à mettre sous les yeux de tout insomniaque.
©Claude Luezior
Un chêne s’est abattu
Un chêne s’est abattu

Francis Chenot i. m. (Petitvoir 6 mars 1942 – Huy 13 juillet 2020)
Dans le profond de la forêt d’Ardenne, un chêne s’est abattu qui a laissé une grande clairière de vide et de lumière. Il avait pour nom Francis Chenot. Marquée par l’évidence et l’effacement, tissue de silence et issue de solitude, toute son œuvre s’est accomplie dans le cheminement discret de ceux qui arpentent les mots en profondeur, mais pour qui, un comble pour un taiseux, écrire est d’abord cri.
Au gré d’une vingtaine de recueils, toujours à arpenter ses Chemins de doutes, Francis Chenot dans sa perpétuelle errance n’avait cesse de Bûcheronner le silence. Il tenait bien de ces bois obscurs où Verlaine voyait briller les yeux des loups dans l’ombre.
On en revient toujours à ses lieux d’enfance et de fougères, écrivait-il dans le Post-scriptum au principe de solitude. Du coup, le poète se référait volontiers à l’Ardenne, ce pays qui sait le prix du pain. Il se voulait rivé au minéral, arrimé au schiste et au sol de la vieille terre de ses ancêtres, jusqu’à ses racines celtes et juives. C’est que derrière l’écorce, encore, il restait habité par ces tribus de fantômes qui ne nous quittent jamais et avec qui on va partager furtivement / le repas des souvenirs.
Fondateur, avec Francis Tessa, du groupe « Vérités », à Amay (1964), Francis Chenot avait aussi, avec quelques autres, jeté les bases des éditions de « L’Arbre à paroles » dont il a dirigé la revue jusqu’en 2012. Je l’y revois encore, toujours assis un peu à l’écart, à lire quelque manuscrit ou quelque épreuve.
Anarchiste assumé et revendiqué, ce marcheur des mots avait aussi été chroniqueur au Drapeau Rouge jusqu’au début des années 1990. Parallèlement à ses engagements poétiques et politiques de longue haleine, Francis Chenot s’avouait également passionné par la chanson fréquentée avec assiduité dans les festivals, mais aussi au travers d’une de ses créations propres, la revue Une autre chanson (1980-2009) qui entendait faire place à tous les compositeurs et interprètes dont la musique et les textes suscitaient tant le rêve et l’émotion que le questionnement du monde.
Poète de la nature, Chenot avançait sous les frondaisons, attentif à ce regard sauvage de renarde et de louve avec la nuit qu’ensemencent de pâles lunaisons. Si ses textes annonçaient toujours quelque chose de rude, de rugueux – écorce et roche mêlées -, c’était peut-être pour mieux dissimuler la tendresse de l’aubier. C‘est qu’il était de ceux-là qui disent l’automne / en vêtement de velours et qui entendaient regarder la mort dans les yeux.
Arpenteur des aphorismes qui affirmait Prendre ses mots en patience, il se risquait volontiers à semer ses cailloux comme une buée d’espoir sur les vitres glacées de l’extérieur. Dans ses lignes, réflexions sur le vocabulaire et uppercuts en trois mots (Mettre un mors à la mort) alternent ainsi avec des notes résolument plus politiques : Mieux vaut de pattes d’oie que le pas de l’oie. Avec ses étoiles qui cloutent le ciel et ses jeux de mots sur l’if qui…/… paraît faire fi / de possible anagramme, Chenot aimait les images pour ainsi dire définitives : jamais on ne passe le temps / c’est le temps qui passe.
Chez lui, la mise en route (en doute) de la poésie, c’est cet écureuil vite dégringolé d’un arbre et dont on n’a que le temps de voir le panache. Autant d’images qui sentent leur volée de pommes mûres et de canneberges maraudées au petit bonheur et qui rappellent qu’Écrire pour se justifier d’être au monde, cela suffit. Du coup, si le poète ne peut pas changer les choses, au moins peut-il affirmer son désaccord et s’écrier qu’il y a urgence surtout aujourd’hui d’oser l’impossible.
Au-delà de ses terres natales, Francis Chenot avait aussi ses horizons d’élection, l’Albanie ou Trois-Rivières sur les rives du Saint-Laurent. Qui mieux que lui pouvait établir une connivence entre Ardenne et Québec ? Plus que d’un rapprochement, c’est d’une continuité évidente entre pays de forêts et de neige dont il est question dans ces méditations habitées par quelque éphémère éternité.
Tenant de la simplicité et de la tranquillité, Francis Chenot menait sa barque dans la rumeur des habitudes simples et sans éclats. Suffit de prendre comme exemple les réunions de l’Académie auxquelles il aimait prendre part. Tous les matins, il achetait Le Monde à la librairie voisine avant d’aller prendre un café avec quelques amis histoire de le refaire, justement, le monde. Mais là aussi tout coulait sans bruit, sans heurts dans ce qu’il appelait le principe de fraternitude.
Celui qui, à l’instar d’Achille Chavée, n’aurait jamais accepté de marcher dans une file indienne a définitivement cassé sa pipe. Poète de l’automne, il nous a pourtant quittés au cœur de l’été, au cœur d’un bien triste été.
©Paul Mathieu


