Allant vers et autres escales, Colette Daviles-Estinès – illustration en couverture de Diane Saint-Honoré – éd. de l’Aigrette, septembre 2016. 45 pages, 16 €.

Chronique de Cathy Garcia

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Allant vers et autres escales, Colette Daviles-Estinès – illustration en couverture de Diane Saint-Honoré – éd. de l’Aigrette, septembre 2016. 45 pages, 16 €.


Voici des poèmes qui ne tiennent pas en place, comme l’indiquent la diversité des lieux mentionnés au-dessous avec les dates d’écriture et il semblerait que la raison d’être de cette sorte d’instabilité, soit à chercher dans un lointain ailleurs dont l’auteur aurait pu être arrachée, quelque part sur les vastes continents d’Afrique ou d’Asie, où seraient restés dispersés des morceaux d’elle-même. La bougeotte, parce que difficile de trouver sa place quand on vit une forme d’exil, de déracinement.

Un poème vient confirmer ce ressenti, bref et clair :

Mon pays

Je sais d’où je viens

Je viens d’Expatrie

C’est cette « mémoire métisse » qui donne peut-être sa particularité à la langue de Colette Daviles-Estinès, une langue mouvante, chantante, teintée de lumière, de vent, de poussière, une langue du voyage, qui a dû mal avec les rives qui enserrent, un besoin d’espace et de large.

Je dévide les rives dont je m’éloigne

Pour mieux leur donner sens

Le devoir d’aller

Le droit de me tenir au large

Quand on n’est pas de quelque part, alors on n’est de nulle part et donc de partout, et il y a ce besoin de bouger vissé au corps en même temps que de s’enraciner, une envie d’ailleurs et le besoin d’un ici, solide sous les pieds.

C’est le choix que l’on fait de ne pas savoir où poser le bonheur.

Partir, revenir, quitter, retrouver, les poèmes de Colette sont des poèmes de transhumance et sous la limpidité et le chatoiement de la langue on devine une certaine détresse, un sentiment de perte. Mais il y a aussi dans la bouche, des soleils juteux comme des mangues, une force sous-jacente, sans doute puisée dans la nature dont Colette Daviles-Estinès sait capter et transcrire la beauté, qu’elle soit d’ici ou d’ailleurs et ce souffle qui la traverse, la transcende.

Un vent liquide houle

Feuillette les champs de cannes

Et quel que soit l’hiver

C’est de la même eau d’ambre

Que la lumière des blés aux torrents de tes ciels

L’enfance, nourrie de ce qu’ici on nommerait exotisme, mais qui pour Colette est racines multiples et métissées d’une humanité sans doute plus proche de sa source, a gardé toute sa puissance évocatrice, sa faculté de s’émerveiller, de rêver.

C’est une chose heureuse

Habiter le seuil d’une porte ouverte

adossée à la lumière

Et on ne peut que l’aimer cette petite fille aux allumettes qui craque la flambée des horizons.

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Colette Daviles-Estinès Naissance au Vietnam en 1960, enfance en Afrique, paysanne durant 30 ans dans les Alpes de Haute-Provence. Les aléas de la vie l’ont amenée à être aujourd’hui citadine. Quelques-uns de ses textes ont été publiés dans diverses revues de poésie comme la Barbacane, Le Journal des Poètes, Écrit(s) du Nord, La Cause Littéraire, Le Capital des Mots, Incertain Regard, Ce Qui Reste , la Revue 17 secondes, Paysages Écrits, Nouveaux Délits. Allant vers et autres esacles est sont premier recueil édité. Son blog : http://voletsouvers.ovh/


©Cathy Garcia

Isabelle Kauffmann, Les corps fragiles – Le Passage (138 pages – 15€)

Chronique de Nadine Doyen 

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Isabelle Kauffmann, Les corps fragiles – Le Passage (138 pages – 15€) 


La couverture mérite un arrêt sur image. Un titre qui renvoie à la  fragilité de notre ossature/notre charpente. On peut se casser un bras, une jambe, se broyer une main, se tordre un pied, se luxer une épaule. Dans tous ces cas, on appréciera les mains expertes qui soigneront nos maux.

Les deux silhouettes aériennes, pleines de grâce, de délicatesse, de légèreté, de souplesse, sculptures de l’artiste Roseline Granet rappellent la nouvelle d’Isabelle Kauffmann dans Cabaret sauvage « Trapèze-moi », à la chute dramatique.

L’auteur autopsie, dissèque le corps et consacre chacun des chapitres à un organe, un membre précis : mains, coeur, tête, jambes, yeux.

Isabelle Kauffmann a l’art d ‘introduire son motif. Du gros plan du dessin de la main d’une enfant de six ans ( en  1935)  l’oeil glisse, coulisse vers les  mains de madame Masson, aux doigts difformes, « aux articulations boursouflées ». La vocation de la « petite Antoinette » était née, trouvant « injuste » cette inégalité, consciente des difficultés rencontrées par cette voisine dans la gestion de son quotidien, elle veut aider, soulager, être utile. Le rendez-vous matinal avec sa patiente devient un rituel.

L’auteure nous plonge dans la campagne que son héroïne traversait pour se rendre à   l’école. La narratrice confesse y avoir puisé « plénitude et harmonie », son « équilibre fondateur », indispensable quand on embrasse la vocation de soignante.

Mais  avoir la vocation ne suffit pas, suivre le cursus d’infirmière nécessite volonté et  travail. De la ténacité aussi, surtout quand on se retrouve orpheline à 19 ans avec une soeur cadette à prendre sous son aile.

Marie-Antoinette revisite ses débuts à l’hôpital Saint Joseph, pointe le fossé entre les cours et la réalité. Certains gestes n’étaient pas enseignés, comme le massage cardiaque. Certains sujets restaient tabous comme le sexe, obligeant le personnel à se former sur le tas. Elle se remémore les traversées nocturnes en solitaire », pas encore préparée à côtoyer la mort, qui la laisse « démunie et impuissante» .

Elle travailla aussi à La Croix rouge, en 1954, période où elle doit venir en aide à  « une population indigente ». Elle n’hésite pas à sacrifier son salaire pour permettre à une mère de nourrir son jeune enfant.

Elle souligne aussi la pénurie de personnel, qui est toujours d’actualité et qui conduit  à l’épuisement physique et parfois au burn out, même si ce terme est plus récent. Elle se revoit effectuant comme un travail à la chaîne, épuisée.

On croise des auxiliaires de santé plus anciennes :les religieuses aux « cornettes blanches », « comme des grands oiseaux battant des ailes » à qui Marie-Antoinette reproche leur « Manque d’humanité ».

Être infirmière, c’est se dévouer corps et âme, alors peut-on concilier vie privée et professionnelle quand on décide de s’installer infirmière libérale ?

La narratrice confie comment elle géra les deux, mettant en exergue les qualités de son mari : «  il me soutiendra, m’attendra, m’écoutera avec une infinie patience. »

Une impressionnante galerie de patients aux pathologies diverses, passées dans les mains délicates de Marie-Antoinette défilent. Des jeunes, des plus âgés, des gens modestes, des artistes illustres, émirs, des fous, tous sont soignés, écoutés avec la même attention. « Quel miracle quand la vie jaillit de la maladie ! ». Sa présence apaise. Elle est la confidente, la conseillère, la mère qui offre du réconfort par sa voix lénifiante. « La voix éclaire celui qui l’écoute ».

Mais Marie-Antoinette se fait un honneur de refuser toute invitation.

La tuberculose sévit encore, faute d’antibiotiques, la polio (obligation du BGC en 1950), l’alcool fait ses ravages. Un miracle quand elle réussit à contrer une tentative de suicide. Des situations de détresse pour des jeunes filles accouchant seules (déni  de grossesse), la contraception étant à ses balbutiements «  au seuil des années 70 ».

Puis, dans les années 80, l’infirmière dévouée sera confrontée à ce « tsunami planétaire », le sida, dont Philippe Besson retrace l’origine dans Le patient zéro ( Incipit). De ses parents Marie-Antoinette a hérité les valeurs de la tolérance et le respect, pas d’homophobie chez eux, ce qui explique sa consternation de constater le rejet de la société, mais aussi des parents qui n’acceptent pas cette déviance.

Si exercer le métier d’infirmière, on le sait demande « dévouement,empathie, rigueur, dextérité, vivacité, connaissances », on ignore souvent qu’il leur faut aussi « des jambes » pour parcourir « une quarantaine de kilomètres par jour » à pied, les ascenseurs sont réservés aux « immeubles bourgeois ».

Elles savent offrir « cette seconde bénie », « cette fraction intime de bonheur » par un sourire, un geste, une parole. Vient à la mémoire le témoignage de Sylvain Tesson, plein de gratitude pour celles, ceux qui l’ont remis sur pied.

Dans le touchant chapitre final L’âme, Marie-Antoinette, « l’infirmière chantante », à « l’âme de Saint- Bernard », converse avec Françoise, la soignante à trottinette, à qui elle a ouvert la voie, chacune d’elle comparant leur carrière après 40 ans de pratique. Ne sont-elles pas devenues la figure respectable du quartier après tant d’années dans le même secteur, avec qui on reste en lien ?

Elles ont vu les miracles opérés par les vaccins, les antibiotiques, plus d’hygiène, du matériel jetable. Mais constatent un manque de solidarité, une solitude plus grande de nos jours pour les personnes âgées, parfois un sentiment d’abandon.

Et de reprendre l’injonction de Louis Chedid : « On ne dit pas assez aux gens qu’on aime qu’on les aime », pour conjurer l’inéluctable, la finitude de la vie.

Toutefois, si l’avenir est à la robotique, « aucune machine ne pourra remplacer l’ attention », l’oeil de l’infirmière qui, lors de ses visites à domicile, soignent le corps et l’âme, la vie pouvant être d’une brutalité insensée. Un travail prenant, épuisant » un combat » selon les cas, comparé à la journée « d’un paysan tôt dans ses champs, qui fait le tour de ses terres et revient à la tombée de la nuit ».

La genèse du roman, Isabelle Kauffmann nous la révèle dans l’appendice.

Isabelle Kauffmann à travers ses personnages explore la relation patients/soignants.

Sa formation de médecin est là en filigrane ainsi que ce dévouement envers les autres, les patients. Le vibrant hommage qu’elle rend à Marie-Antoinette est pétri de déférence, d’admiration pour avoir été pionnière dans cette profession. Elle rappelle la britannique Florence Nightingale, infirmière et féministe, exemplaire pour sa compassion et dévouement aux soins des malades.

L’auteure insiste sur le rôle que les infirmières ont auprès des personnes isolées.

N’est-ce -pas un des métiers qui  a toujours forcé l’admiration ? D’autant plus de nos jours où les conditions de travail semblent s’être dégradées.

A travers ce parcours d’une vie se déroulent les progrès de la médecine, des soins plus adaptés, des vaccins qui épargnent des vies, contrairement aux hécatombes, aux pandémies du passé. Sauf que les années 80 voient l’émergence du sida.

Isabelle Kauffmann tresse des louanges à Marie-Antoinette qui a su soigner le corps et l’esprit, avec abnégation et patience et réaliser admirablement son rêve d’enfance.

Elle signe un remarquable éloge de la profession d’infirmière dans lequel elle entrelace un panorama de la médecine, son évolution et les conditions de travail du  personnel soignant, autrefois et de nos jours. Un roman qui met au centre le corps,qui  « n’est pas un havre de paix, mais un monde frémissant en perpétuel remaniement ».  Une note positive éclaire le roman : « l’ optimisme », dont Marie-Antoinette est habitée. Un récit mâtiné d’humanité.

©Nadine Doyen 

Mon cerveau, ce héros, mythes et réalité – Elena Pasquinelli – Manifeste – Éditions Le Pommier, Paris 2015 234 pages, 19€

Chronique de Lieven Callant 

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Mon cerveau, ce héros 

mythes et réalité – Elena Pasquinelli – Manifeste – Éditions Le Pommier, Paris 2015 234 pages, 19€ 


 

Jolie couverture avec le dessin d’un cerveau en habit de superman. Mais ce n’est pas la couverture qui m’a incitée à lire ce livre, c’est l’intervention d’Elena Pasquinelli sur les ondes de France Culture.

Elena Pasquinelli, chercheure en philosophie et en sciences cognitives, chargée de cours à l’Ecole normale supérieure et membre de la Fondation La Main à la Pâte passe en revue la plupart des grands neuro-mythes.

L’auteur distingue les mythes liés aux capacités extraordinaires du cerveau comme le mythe des pouvoirs du cerveau sur la matière, comme le pouvoir extra-mental qui permettrait de recevoir et de transférer de l’énergie et des informations. Elle distingue les mythes sur les capacités ordinaires du cerveau. L’auteur se penche ainsi sur la mémoire, la perception. Elle distingue les mythes liés à l’anatomie et aux fonctions du cerveau. Ici aussi l’auteur dénonce le mythe affirmant qu’on utiliserait que 10% des potentialités de notre cerveau et que dans une certaine mesure il serait possible d’en améliorer les performances comme on le ferait pour un athlète au moyen d’exercices (brainGym). Les possibilités de modeler, de modifier le cerveau sont relativement restreintes même si la plasticité cérébrale été maintes fois démontrée notamment sur des cerveaux endommagés où une zone du cerveau reprenait les fonctions ou une partie de des fonctions de la zone endommagée. Le mythe du cerveau droit et du cerveau gauche, c-à-d la théorie qui soutiendrait qu’on utiliserait une partie du cerveau plutôt qu’une autre selon les activités, le sexe, l’âge est lui aussi remis en cause par Eléna Pasquinelli.

Bien plus que remettre les horloges à l’heure en confrontant les mythes avec les théories scientifiquement établies et les réelles connaissances actuelles en neurologie, Elena Pasquinelli propose une méthode d’analyse qui peut facilement être extrapolée à d’autres domaines, à tous les domaines de la vie courante.

Ainsi chaque chapitre se structure de la même manière: Décrire le mythe, son contexte historique, ses moyens de diffusion. Confronter les fausses informations aux connaissances réelles en la matière. Tirer une conclusion et fournir les sources appuyant la conclusion et les différentes étapes de l’étude du mythe en question. Les lecteurs sont régulièrement invités à vérifier par eux-mêmes les informations mises à disposition par Elena Pasquinelli.

Il est rappelé tout au long des démonstrations que toute expérience scientifique pour être validée doit respecter des protocoles très précis et préétablis par des experts spécialisés dans le domaine en question. L’analyse des résultats d’une expérience doit elle aussi suivre une méthode scientifique. Les statistiques jouent un rôle capital dans l’évaluation et l’extrapolation des résultats. Il ne faut pas perdre de vue que toute expérience se base sur un échantillon de sujets. La pertinence du choix de l’échantillon reste elle aussi à être évaluée. Tout au long du processus de découverte peuvent se glisser des erreurs.

Les médias spécialisés ne jouent pas toujours correctement leur rôle qui est de vérifier la valeur des études publiées. Les chercheurs eux-mêmes ont tendance à attirer l’attention sur les thèmes perçus comme étant positifs. La contre-expertise qui vient éventuellement invalider les résultats trouve plus difficilement sa place dans les médias.  Il nous revient à nous, lecteurs, de ne pas faire aveuglément confiance. Des outils de réflexion sont mis à notre disposition, ce livre en est un. Le bon sens prône de toujours vérifier soigneusement les informations en analysant et interrogeant les sources. N’oublions pas d’actualiser régulièrement nos connaissances. Rappelons-nous qu’il est facile de confondre les liens de causalité et ceux de la simple corrélation.

Si Elena Pasquinelli trouve nécessaire de dénoncer les neuro-mythes c’est avant tout pour réveiller les consciences. Posséder des informations exactes, correctes éviterait aux décideurs de prendre des mesures inefficaces, inadéquates voire dangereuses et néfastes dans des domaines tels que la santé publique, l’éducation nationale.

J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce livre. Son ton militant, direct et sans ambiguïté m’a séduit. Notre cerveau est un organe fascinant ne laissons personne l’exploiter indûment.

©Lieven Callant 

Sylvia MASSIAS – Vincent La Soudière, la passion de l’abîme – Cerf, 2015

Chronique de Marc Wetzel 

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 Sylvia MASSIAS – Vincent La Soudière, la passion de l’abîme – Cerf, 2015 



 

             « Avec Dieu, au moins, pas besoin de me gêner ; je ne suis qu’un pauvre pécheur qui implore son pardon. Avec Lui, plus de masques, plus de culpabilité (morbide), plus de chichi et plus de chacha. Il est le seul Partenaire qui ne me mette pas mal à l’aise »

Lettre 738 (à Didier), 6 avril 1991

 

                 « Si je deviens fou, fais savoir que je ne l’ai pas toujours été. Et puis un fou peut aimer Dieu à la folie »

Lettre 772 (à Didier), 18 juin 1992

 

 

Sylvia Massias a signé l’an dernier une très remarquable biographie (en réalité, la somme d’un destin peu accompli, mais inoubliablement riche) du poète Vincent la Soudière (1939-1993) ; j’y reviens ici.

 

La Soudière n’a, de son vivant, presque rien publié (sinon les 80 pages, en 1978, de ses sombres « Chroniques antérieures » chez Fata Morgana). Il existe de lui une magistrale correspondance avec un ami prêtre, Didier – 800 lettres entre 1964 et 1993 recueillies, présentées et éditées par Sylvia Massias en trois impressionnants volumes ( 2011 à 2015) aux éditions du Cerf.

 

Elle a ainsi décisivement révélé un extraordinaire écrivain, maladif et génial, malchanceux et infiniment doué, aussi faible de volonté qu’éblouissant d’intelligence, qui avoue s’être sans cesse menti pour survivre et pourtant (malgré de constants calculs suicidaires qui l’emportent à la fin) d’une intégrité peut-être sans exemple depuis Artaud et Michaux (ce dernier, avec Cioran, l’ayant presque toute sa vie guidé et soutenu).

 

Vincent la Soudière, c’est l’homme qui écrit, par exemple :

    « Dans un effort insensé et aveugle, insoucieux des conséquences, il souleva la dalle circulaire avec son anneau de fer – cette dalle qui tient le temps scellé -, et seul il se précipita dans le puits de silence et de feu qui ne porte pas de nom, où aucun luminaire ne peut subsister »

(La Jérusalem d’En Bas, p. 124 – fragment cité p. 373)

 

et qui sait, par ailleurs, s’analyser ainsi :

       « Quelque chose me manque, une je ne sais quelle force ordonnatrice, pour bâtir le moindre projet littéraire. Il y a cependant fort à parier que dans l’état actuel de mes textes, il en est bien une cinquantaine qui seraient susceptibles de composer un livre – c’est à dire qui sont commandés par une idée ou une hantise invariable. Mais je n’arrive pas à voir cette hantise invariable, ni rien qui lui ressemble. C’est là toute mon impuissance littéraire – impuissance aussi à trouver des titres, de vrais titres. Manier la plume, donner former à une obsession en dix ou trente lignes, « peindre » des tableaux au sujet unique, être à peu près certain d’y parvenir correctement, voilà ce que je puis faire – tout ce que je puis faire. Mais dans tout cela, il n’y a pas encore l’ébauche d’un livre, d’un recueil, a fortiori d’une publication. Tout mon drame tient là-dedans. Qu’un Didier soit à l’oeuvre dans mon esprit, et je serais sauvé. J’ai comme un « point aveugle » où rien ne s’inscrit »

Lettre 501 (à Didier), 20 mars 1979

 

Voici enfin avec quelle lucidité il comprend son choix de la « solitude asphyxiante » (p. 266-7)

         « J’ai peur d’avoir perdu définitivement le contact avec la vie. On ne peut vivre humainement que greffé à quelque autre réalité que la sienne propre. Eh bien, dans mon cas, les greffes ne prennent pas, ne nourrissent absolument rien en moi (…). La sphère des responsabilités – le fait d’assumer ma condition d’être humain, de vivre la vie – est pour moi un cauchemar encore plus atroce que les  tortures et angoisses issues de leur démission. De ces deux atrocités, la solitude asphyxiante et la responsabilité écrasante, la seconde étant infiniment pire que la première, je choisis la première, je choisis ce monde du retrait et du refus. Je choisis ! Quelle absurdité ! C’est « je subis » qu’il faut dire. »

Lettre 156 (à Didier), 6 septembre 1971

 

 

Il fallait un travail inouï, un effort extrême, pour cerner, et faire saisir, une pensée aussi riche, une personnalité aussi complexe. Il fallait aussi une impartialité supérieure, une sorte de sagesse de l’amour, pour ne pas cacher l’impuissance souvent délibérée d’un tel destin, sa complaisance dans l’anéantissement, la pathologisation croissante, irréversible, de son énergie d’existence. Et Sylvia Massias a tout simplement réussi cette magistrale entreprise. Je voudrais ici le montrer sur trois points.

 

Le premier, c’est la suite en Vincent de l’absence d’un père sérieux, d’un père s’efforçant courageusement de l’être, d’un père utilement attentif : il n’y a pas de possible autorité sur soi. Puisque humain, il faut le devenir pour l’être, et que l’humanisation ne se fait pas sans éducation paternelle, sans l’autorité qui aime donner à vivre, et donne d’aimer de vivre, celui dont le père a failli ne peut s’être suffisamment formé. Son humanité, comme chez Vincent, lui est comme une frusque trop large et de hasard, qui ne le tient ni ne se tient. Plus tard, logiquement, il se sentira comme imposteur de toute joie, comme escroc de la grâce ; il estimera franchement ne pas mériter d’avoir grandi. Il tuera même en lui, ou hors de lui, tout ce qui est mûr.

 

Le deuxième point, c’est le christianisme, et sa maladie même de la vérité dans les plus belles âmes. En lui en effet, il n’y a d’impunité de conscience que pour le Saint. Seul le forçat de la charité, le héros continu du don de soi peut se croire, sans blague, innocent. Le seul vrai souvenir que j’ai gardé de mon long entretien avec Vincent (il y a 37 ans, à Montfriloux, dans la Sarthe …)  est l’idée qu’il formait et formulait : « Je ne me sens pas assez incarné ». Et il parlait, je crois, en chrétien déjà fervent, en frère affectionné du Christ. « Fils de Dieu » me disait-il, admiratif, de Jésus, « et pas un caprice !! ». « Mais frère du fils de Dieu » ajoutait-il, comme honteux, à propos de lui-même, « et plus séparé de la Source de Vie qu’un mort ! ». Je n’y comprenais rien (je n’avais pas lu Simone Weil, et de toute façon je l’aurais fait sans profit), et n’entendais pas le lien entre la descente aux Enfers du Samedi Saint du Christ, du co-Créateur, et l’effort général de décréation. Celui-là, me disait-il, ne pouvait trouver matière à ressusciter qu’en passant sous les morts. C’est ce que Vincent me disait, se pensant, comparativement, « un simple rigolo des Enfers ». Et Sylvia Massias tente à raison, sur l’auto-destruction comme sacrée de ce poète, l’hypothèse suivante (p. 362) :

      « Par cette mort d’avant la mort, Vincent n’a-t-il pas inconsciemment aussi cherché à conjurer l’angoisse du châtiment suprême, qu’il n’aurait plus besoin de vivre après sa mort parce qu’il l’aurait vécu dès cette vie-ci ? Ne s’est-il pas infligé l’Enfer pour tenter d’y échapper ? ».

 

Et puis, dernier point ici, l’admirable globale restitution d’une personne. L’homme était aigu, inépuisablement nuancé, mais il avait du mal à vivre. Il ne se dépêtrait pas de quelques traits de caractère pourtant anodins chez un autre, et qui avaient nom : la peur, l’abattement, l’aboulie.

Sylvia Massias étudie longuement sa peur, qui, montre-t-elle, ne l’empêchait pas tant d’agir que de se ressaisir et de prier ; car « ses peurs » dit-elle, « le maintiennent à la surface de lui-même » (p. 384) et le figent, dans une défensivité pathologique et par nature partiale, empêchant toute sérénité, et au fond toute justesse, dans la quête intérieure.

Lui-même écrit :

     « Pressé de continuels départs (réels ou vécus intérieurement), tel le Juif errant – ou l’insurgé poursuivi par une police invisible – , je n’ai jamais éprouvé ce que c’est que d’avoir « une demeure stable en ce monde »

Lettre 504 (à Didier), 23 avril 1979

 

      « Plus ou autant que le doute » dit fortement Sylvia Massias, « la peur anéantit la foi » (p. 386).

 

Son désespoir aussi était singulier (comme s’il était un marginal … de l’Enfer !) ; ordinairement, le malheur est à son comble quand on sait ne plus pouvoir être sauvé. Lui était comme au-delà d’un Jugement : le salut même aurait fait son malheur. Car le salut d’une part nous rend à notre origine (et Vincent sentait celle-ci comme saumâtre, chaotique, inhumaine : la justification intégrale de son sort lui aurait paru régression sacrée), et d’autre part réclame, en offrant à jamais la vie parfaite, de se contenter d’elle. Et je crois que par orgueil, il se dérobait toujours à l’expérience d’être assez vivant.

 

Quant à l’aboulie (« le centre de la décision est atteint » dit-il de lui-même), elle vint en lui de l’échec inévitable du volontarisme. Vincent la Soudière était hanté par la liberté de l’Absolu, qui est une sorte de toute-puissance sur soi, réservée à Dieu. Car il ne suffit qu’à Dieu de vouloir pour être. Chez l’homme, une telle mégalomanie ontologique se sent diabolique et fatale, et notre poète a préféré sans doute ne plus rien vouloir à tout vouloir infiniment. « L’atermoiement perpétuel » remarque Sylvia Massias (p. 390) est comme une stratégie de couper d’avance les vivres à son ambition satanique.

 

« Je ne peux pas mettre la main sur mon énigme » (lettre 791, février 1993), écrit-il à Didier, deux mois avant sa mort, comme s’il voyait, nettement, en son propre destin un problème qu’il avait voulu mal poser (même si, comme poète, il a admirablement commenté le monde où il a jusqu’à la mort différé d’entrer).

 

« Je reste dans la vie par obéissance » disait-il depuis longtemps (lettre 594, 1er mai 1982) ; et puis ce quinquagénaire qui n’a jamais appris à nager se jette comme une pierre, du pont du Garigliano à Paris. Pourquoi ?

 

« Je cherche ma naissance devant moi ou derrière moi ; elle est au-dessus de moi » (fragment cité p. 464) ; faute d’elle, c’est sa mort qu’il est allé trouver au-dessous de lui. Terrifiant et ironique genre de suicide pour quelqu’un qui avait eu cette formule : « Je rame dur sur ma vie en ciment » (lettre 781, 20 octobre 1992).

 

ou cette autre, quelques mois plus tôt :

    « Les pierres crient de joie ; mais il faut avoir été une pierre au moins une fois » (citée p. 384)

 

Ce poète de la conscience (qui a préféré la profondeur à la liberté) et de la noblesse (qui n’a montré de lui qu’un squelette, en voulant se montrer digne exclusivement de ce que l’on doit montrer) a été comme un formidable et inactuel – à son époque – héros de l’hétéronomie : il n’était décidément pas fait pour être une machine à se choisir, très peu pour lui. Simplement, il a chanté comme personne, souffrant dans son « nid de fer ». Merci à Sylvia Massias* de l’avoir, ici-bas, c’est à dire au moins parmi nous et pour nous, sauvé.


     * Sylvia Massias est docteur ès lettres, auteur d’une thèse sur Mallarmé. Elle travaille sur le poète Armel Guerne depuis 2001. Elle fut responsable des archives d’E.M. Cioran, qu’elle a inventoriées à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet. C’est à l’occasion de ses recherches autour de l’écrivain roumain qu’elle découvre les écrits de Vincent La Soudière. Elle a tout d’abord fait paraître un choix d’aphorismes sous le titre de Brisants (Arfuyen, 2003), puis a publié les trois volumes de ses Lettres à Didier aux Editions du Cerf (I, C’est à la nuit de briser la nuit ; II, Cette sombre ferveur ; III, Le Firmament pour témoin). On trouve, à la fin de ce dernier volume, un très éclairant entretien accordé par Didier. D’autres recueils sont en préparation. La belle revue « Nunc » consacrera à Vincent La Soudière, un dossier spécial, coordonné par Sylvia Massias, à paraître en février 2017. 

©Marc Wetzel 

Fadila Semaï, L’ami parti devant, Éditions Albin Michel -16€ (167pages)

Chronique de Sophie Mamouni

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Fadila Semaï, L’ami parti devant, Éditions Albin Michel -16€ (167pages) 

 


 

En cette période troublée par la violence et la peur, le livre de Fadila Semaï est un hymne à la rencontre de l’autre pour s’ouvrir à la réconciliation.

Le 29 avril 2013, la journaliste retrouve la terre de ses ancêtres. Quarante ans que ses pas n’avaient plus foulé le sol algérien. Dès les premières pages Fadila Semaï donne le ton de son récit : « Ce voyage, cette enquête, cette quête, a mûri dans la solitude, dans le silence qui protège de ce qui peut vous dérouter. » Le lecteur s’interrogera sur ce qu’est réellement pour chacun la rencontre avec l’Autre de culture différente de la sienne.

 

« L’ami parti devant », pose nos doutes et nos interrogations concernant le dialogue inter-religieux dans les pas de deux hommes que tout aurait pu opposer. Mais la foi et la prière vont en faire des amis pour l’éternité. L’histoire prend racine dans un lieu empreint de sérénité et de paix : Le monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Tibhirine non loin de Médéa dans le Nord de l’Algérie. Lieu devenu tristement célèbre lorsque les moines ont été assassinés dans d’horribles circonstances en mai 1996. Toutefois,  ce livre n’est nullement un récit sur la tragique mort des moines.  Certes, Fadila Semaï l’évoque avec les témoins de l’époque comme elle présente aussi, les origines de l’installation de la communauté en 1938. Mais il s’agit avant tout de découvrir le lien de vie qui unissait ces deux amis que furent le moine : Christian de Chergé et le garde champêtre, Mohamed.

 

Délicatement porté par un style très vivant ce livre nous fait ressentir tout l’amour et les sources d’émerveillement de Christian de Chergé dans la rencontre avec les musulmans du village. « Christian a confié à plusieurs reprises combien il était retourné, au plus profond de lui, par le chant du muezzin. Lorsque l’appel à la prière des musulmans s’unissait au son de la cloche qui conviait les moines aux offices ; pour lui c’était le signe tangible d’une sorte d’eucharistie commune. Dans un même lieu, au même moment, des hommes allaient vers l’Unique. » De même que des extraits du testament spirituel de frère Christian nous relie à l’essentiel.

 

L’enquête que mène Fadila Semaï n’est pas simple. Elle prendra des risques pour retrouver la famille de Mohamed. Un prénom l’amènera à un nom de famille grâce à de multiples rencontres toutes aussi émouvantes les unes que les autres. Tel un fil d’Ariane, l’auteur est guidé par sa soif de saisir l’insaisissable d’une amitié qui ne dura que 4 mois. Où chacun écoutait l’autre pour découvrir la vie du Christ et des extraits du Coran. Frère Christian n’avait que 22 ans. Séminariste, il effectuait en 1959 son service militaire en Algérie. Mohamed, le garde champêtre avait 47 ans. Ils arpentaient ensemble le Djebel. Lors des événements de la décolonisation, Mohamed décède en protégeant la vie de Christian. C’est aussi ce sacrifice que nous livre dans le détail ce récit passionnant de bout en bout.

 

Livre sur la tolérance, l’amour et la confiance dans l’Autre. Pour cela il faut oser pousser la porte vers l’inconnu. Et « Aller au bout de soi-même » comme l’avoue Fadila Semaï.

Ce qui permet de ne pas se laisser emporter par un instinct de repli sur soi. Le lien à tisser entre musulmans et chrétiens se consolide par le vivre ensemble. Il est alors salutaire de s’ouvrir à la différence. « L’ami parti devant » nous y invite avec dignité.

 

 

©Sophie Mamouni