Pierre Drogi vient de réunir en recueil sept essais (et un peu plus), sur la notion de fiction. La réflexion de l’écrivain sur cette question a été de toute évidence longuement et patiemment mûrie par une pratique intime de la littérature, en tant que lecteur, professeur de lettres, traducteur et poète, et sa pensée, livrée ici, permet à ses lecteurs de s’interroger sur des genres et des pratiques qui ne sont pas aussi faciles à définir qu’on pourrait a priori le penser. Toute tentative de définition d’un genre en apparence aussi familier que la fiction, « parole qui porte image », se heurte à la notion de frontière avec d’autres genres, et en particulier la poésie. Pour Pierre Drogi, en effet, la poésie est une forme exacerbée, paroxystique, de la fiction, conduite à sa forme la plus essentielle.
Drogi s’intéresse par exemple à l’écriture qu’expérimente parfois le poète roumain Nichita Stanescu, de mêmes expériences humaines épiphaniques, en prose d’abord, puis en vers ensuite. Cette « traduction poétique de l’expérience » est bien plus qu’un jeu avec la fiction ; c’est une tentative plus profonde, plus souterraine, de donner à entendre une expérience, à la fois humaine et langagière. Face à « l’inconvenance de toute image et l’arbitraire de toute nomination », seule l’intention de communication fait sens, et la poésie s’impose comme ultime recours lorsque la mise en fiction ne suffit plus.
Dans notre époque où les populistes confondent sans vergogne frontières et murs, lire « Fiction : la portée non mesurée de la parole » est une expérience salutaire. Le langage est corset, mur de prison, outil inadéquat pour dire l’expérience que l’on fait du monde, mais c’est aussi « un fond commun d’images et de mots, éprouvable par chaque un » (Drogi tient à cette écriture éclairante), « [qui] fonde effectivement l’humanité comme humanité », le seul espace de liberté, de transaction et de transmission des affects, le seul endroit où peut aussi se nicher le secret, qui est raison existentielle.
Pierre Drogi appuie ses études sur toute une gamme de textes importants pour lui, qu’il révèle dans toute leur lumière en tant que témoignages de fiction ou bien qu’il éclaire de manière oblique, pour nous encourager à les revisiter et à les lire enfin comme des lieux de rencontres intersubjectives secrètes. De la première catégorie, je retiendrai tout particulièrement les extraits commentés du « Livre des morts » égyptien. Dans la deuxième, les passeurs favoris convoqués par Drogi sont Rabelais, Lewis Carroll, Kafka, Dostoievski ou Borges, des écrivains qui ont su mettre en doute la littéralité du langage pour le renvoyer comme un miroir à lui-même. « Alice au pays des merveilles » est la quintessence de ce « jeu de mots », que l’héroïne applique à tous les objets et personnages qu’elle rencontre dans son voyage, et aussi à elle-même, puisque, se sentant victime d’une première transformation, elle se demande qui elle peut bien devenir et passe en revue ses camarades d’école pour savoir laquelle de ces expériences humaines, c’est-à-dire laquelle de ces fictions, elle va être désormais. La langue est toujours référence à quelque chose mais aussi poly-références à d’autres choses, et ne peut donc qu’être toujours en perpétuel changement, donc toujours incapable de traduire l’expérience humaine que l’écrivain voudrait partager avec ses lecteurs.
Par exemple, Pierre Drogi situe au cœur de l’œuvre dostoievskienne l’expérience incommunicable de l’auteur, condamné à mort, préparé pour son exécution, et gracié au dernier instant. De cette expérience unique, inimaginable, indescriptible, vont naître dans la fiction des personnages pour qui les mots se dérobent, simples d’esprit, bredouilleurs, épileptiques et déments, qui rendent « impossible ou impraticable ou insoluble ce qui est dit », comme Othello est condamné à la réitération de moins en moins sensée, aux lapsus, aux crises d’épilepsie, devant l’impossibilité de concevoir sa propre crise existentielle, qui emporte tout, lui y compris, dans la pièce de Shakespeare.
On l’aura bien compris : s’il n’y a pas de frontière entre fiction narrative et poésie (et Drogi le prouve par ses analyses de l’entre-deux des textes en prose poétique de Michaux ou de Stanescu), il n’y en a pas non plus entre texte original et traduction, puisque tout texte fait l’objet chez son lecteur d’un processus de traduction. La fiction est « toujours proposition de texte provisoire, réversible, perfectible, en attente de ses autres possibilités, de ses éventuelles réécritures, en attente infinie de parole », elle est toujours dialogue intersubjectif, et c’est ce qui fait qu’elle est à la fois indémodable et en nécessité constante de retraduction. Le beau texte de Pierre Drogi nous donne envie de relire Carroll, Rabelais ou Dostoievski, sous un nouveau jour, et il ne faut surtout pas se priver du bonheur de cette transformation, puisque l’auteur le proclame : « lire altère le je ».
(*metteur en scène, professeur au Conservatoire Royal de Liège)
Le vaudou consiste à obtenir des services de la part d’esprits tutélaires, de génies familiers, qu’on salue rituellement, auxquels on consacre des offrandes, parce que, dans le malheur et la détresse extrêmes, ils dirigeront toujours mieux notre vie que nous ! Mais, bien sûr, ils n’apparaîtront (ce sont leurs « épiphanies ») que comme ils le veulent, et fixeront leur tarif d’entrée exclusif, qui nous fait lâcher nos rênes : la « possession ». On peut alors s’étonner qu’on ne remédie à une exploitation par d’autres hommes (comme le colon blanc) que … par une aliénation à des divinités. Mais possédé pour possédé, mieux vaut la transe que le fouet ! Mieux vaut offrir la fleur de son énergie à nos alliés surhumains que le fruit de son travail à nos semblables exploiteurs. Mieux vaut laisser venir addictivement à soi les esprits ancestraux que se shooter tout seul, tristement, laïquement (rien de plus sinistre qu’un opiomane athée, disait – lucidement – Cocteau lui-même !). Mieux vaut enfin voir irréellement, mais ensemble, le monde depuis le monde même et ses mystérieuses forces que réellement le monde depuis le moi, ses petitesses critiques, son invulnérabilité de carton-pâte, et l’île arrogante et submersible de son occidental narcissisme !
L’argument de l’œuvre : un poète haïtien se transporte jusqu’à la belle demeure d’un Etat américain esclavagiste (appartenant à un juge bien-né, ayant famille instruite, fortunée et délicate, insoucieux d’être à la fois chrétien et ségrégationniste), et convoque tous les esprits disponibles pour y formuler une vengeresse et cohérente leçon. Mais la purification domestique tourne bientôt court : l’inspiration vitale de dieux ancestraux ne peut rien contre la folie même de la rationalité occidentale – le feu nucléaire, qui est l’art de transformer des armées d’atomes en détonateurs d’eux-mêmes (et de toute vie) ! Quel arc-en-ciel pourrait-on rêver de faire passer d’une rive de l’humanité à l’autre … entre des missiles ?
La pièce tirée (par Pietro Varrasso) de l’essentiel de ce texte est fidèle à ses questions simples, cruciales et rudes : puisque des hommes ne peuvent vivre que les uns des autres, comment organiser une abondance sans exploitation ? Puisque la nature a jadis colorisé diversement l’épiderme humain, comment renverser la prétendue naturalité de la séparation raciale ? Puisqu’on ne grandit que pour engendrer et élever ceux qui nous aideront à vieillir et mourir, comment être joyeusement adultes ? Puisque l’homme est l’animal fait pour coloniser la Terre entière, comment ne coloniserait-t-il pas son prochain ? Et même, plus cyniquement : puisque les migrations ouvrent l’horizon, pourquoi les déportations le fermeraient-elles ? ou : la terreur seule ne rendra-t-elle pas l’homme prévisible à l’homme, quand la politesse n’y parvient plus ? etc. On est sonné par l’acuité des thèmes.
Pietro Varrasso a la magnifique idée d’un chœur brisé d’entrée (cinq Noirs font face à onze Blancs, qu’ils tancent) qui va devoir trouver en lui-même seulement les forces et les raisons de se réunir, de regagner une unité sensée et valable. Ces gens seront sans outil (à peine un bâton, une ceinture, pour taper le sol), sans témoins, sans même une idée facile et providentielle : ils devront réussir à s’harmoniser par simples moyens du bord (même les génies du vaudou, convoqués, sont de pragmatiques et immanents moyens d’horizon ! et des recours tout sauf inoffensifs !), qui sont (et c’est là tout ce qu’offre et permet la théâtralité) danser, chanter et déclamer. Danser qui mime (et prépare, et modélise) tous les accords possibles (technico-corporels) avec le monde, chanter qui mime tous les accords possibles avec autrui, déclamer tous les accords possibles avec soi-même. Et la troupe de seize comédiens se tient superbement à ces strictes conditions de recoudre l’humanité avec elle-même (au début de son texte, en effet, René Depestre citait significativement Aragon :
« Je te parle tombé sur le bord de la route
Et l’arc-en-ciel est fait des larmes que je couds »)
Tout chœur est une communauté à l’essai, et qui vient mériter ou non son élargissement réel à nous, et virtuel à l’humanité. Un chœur se saisit d’abord de lui-même pour tenter, par contagion, de se saisir de la salle ; car, on le sait, le plateau théâtral (au contraire du cinématographique) est présent à sa vivante assistance (et non à une simple équipe de tournage), et la salle attend, non simplement d’en avoir pour son argent, mais d’en être, et pour son salut : elle attend de partager, physiquement, l’activité même de représentation qu’on lui expose ; ce que le cinéma supprime.
Et un chœur agissant (car telle était exactement la troupe des seize formidables comédiens devant nous), c’est un peu (comme disait Alain) une foule qui met de l’ordre en elle-même, et se fait pour nous comme objet saisissable (ce qu’une foule non-artistique n’est jamais), pour que sa convivialité de haute-lutte nous apprenne à nous recomposer nous-mêmes.
Alain décrit pareille cérémonie théâtrale ainsi :
« Ces grandes peintures animées sont des essais de vivre en commun selon l’ordre, sous la menace d’une commune émotion » ;
et cette « menaçante » émotion était, ici, je crois, la honte d’être humain (plus précisément : la honte d’agir comme on agit en se disant humain), l’indignation de ce qu’on se découvre être, la fureur de ne pas avoir laissé vivre les autres. Et- l’ordre se cherchait inlassablement, comme un slalom du choeur avec lui-même (ses membres se relançant autour des obstacles mêmes qu’ils sont les uns pour les autres, serpentant entre les contradictions qu’ils se font vivre, ouvrant des issues qui ne surgissent qu’entre nous), en la farandole infiniment complexe, précieuse et sérieuse, d’une danse de solidarisation.
Ballet de déplacements virtuoses, à la fois millimétrés et amples, tragiques et clownesques, circulaires et innovants, plats et funambulesques, routiniers et
délicats – comme on verrait, devant soi, agrandies, les boucles neuronales de la Paix !
Par de jeunes acteurs et actrices, assurés de ce qu’ils font (non de ce qu’ils sont), renonçant humblement à danser pour danser, à évoluer pour leur propre compte, afin de continuer, devant nous, à apprendre à sentir (et nous en instruire à proportion) ; laissant seule l’histoire circuler, en la re-confrontant à elle-même, comme si l’art pouvait, en la redécoupant à ses occasions manquées, la rendre réversible, ou, du moins, renouer autrement son cours fatal.
Acteurs dans la souple confiance d’un cortège, décolonisant à la loyale nos esprits, recueillant la vie même que trop de raison (qui ne sait s’éclairer qu’au doute et ne s’effacer que devant la preuve !) brime et blesse.
Par la lucide et compréhensive effervescence de nos comédiens, par leur génie ingénu d’acteurs sachant assez parfaitement leurs mouvements pour laisser la pensée naître de ceux-ci à leur guise,
ce jubilatoire, ferme et gracieux spectacle nous montrait très simplement combien l’art est comme l’action de ramener l’attention sur ce qui importe vraiment dans la présence humaine,
car il fallait voir
comment l’un d’entre eux (jouant l’esprit Ogou-Ferraille) entrait dans le feu pour l’élargir aux autres éléments, et, depuis tous quatre, « élargir les frontières de l’homme »
comment cette autre (possédée par Atibon Legba) avalait littéralement (et convulsivement) ce qu’elle avait à dire, pour ne pas mêler l’ardeur de ses mots aux « plats insipides » des Blancs
comment celui-ci (en Damballah-Wédo) terrorisait, finement, la bienséante supériorité des chairs maîtresses,
« Je trempe un rameau de basilic/dans un verre de vin blanc/
Et j’asperge vos faces blêmes / j’asperge vos pâles hystéries … »,
en métamorphosant à loisir l’unilatéralité primordiale du désir
comment celle-là (en Baron-Samedi) diagnostiquait âprement le dégoût des dieux mêmes pour leurs fervents (cyniques, angéliques, délirants) errant « de maison de fous en maison de fous », en renfonçant dans le sol à coups de bâton des prières qu’elle réexpédie au diable
comment une autre se fait belle et robuste secrétaire de l’Émancipation
comment tel acteur fait saisir le « A bas la vie » qui sous-tend le « Vivent la méthode, la coalition et le marché » de la rationalité occidentale, et comment (magnifiquement) il s’effondre de ne pouvoir payer pour elle la Responsabilité que celle-ci court fuir.
comment telle actrice célèbre « le Bain du Petit Matin » en psalmodiant l’eau
salutaire qui « éteindra la mèche nucléaire », qui « porte en elle l’enfance de la joie humaine » puisque pour nous elle la voit venir « des confins de la douleur »
comment cet autre (en Baron-la-Croix, ou devant Antonio Maceo) montre comment seule l’âme espagnole (dans sa géniale dégaine d’hidalgo lascif et déjanté) torée le néant et tue la mort qui la hante (comme Depestre lui-même étreignit Cuba jusqu’à en être expulsé)
comment elles (ensemble en Agoué-Taroyo) refusent que la pitié se déshonore en pardonnant
comment une autre comédienne fait décoller de la vie un chant qui la fait s’élever avec lui
comment l’un aussi ouvre et ferme le ban de « l’homme qui pleurait sous les oliviers »
comment un autre (en Captain Zombi) a la synesthésie féroce (il « boit par les oreilles », « entend avec les dix doigts », renifle les cœurs et dispose d’une « langue qui voit tout ») et superbement précise (elle « détecterait des morts » jusqu’aux antipodes!)
comment cette autre aussi célèbre, comme malgré elle, les accents de l’inéliminable vengeance
comment cet autre encore semble, pour nous, regarder l’Aveuglement dans les yeux
comment enfin une dernière, frappant son violoncelle, chante jusqu’au suraigu (« O, frères pétris de ténèbres … ») Charlemagne Péralte, en entrant comme dans l’intimité des vibrations, pour nous traîner avec elles jusqu’à sa voix de tête.
Et peu à peu, en chacun de ces personnages (haïtiens, sénégalais, français et belges), une bonne – mais farouche – volonté noire et une mauvaise – mais disponible – conscience blanche viennent s’échanger expressivement le meilleur ; et donner à leurs spectateurs chance, peut-être, de mieux considérer et contrôler les entrées et sorties du malheur dans leur propre destin.
On l’aura compris : c’est un spectacle vif, rigoureux et beau, admirablement joué et conduit, dont on voulait ici saluer avant tout la fraternelle profondeur. Merci, monsieur Varrasso !
Si l’on a dû manquer les trois représentations du 22 et 23 octobre, la troupe (après une tournée au Burkina-Faso et en Haïti même en novembre) revient – toujours au théâtre de Liège – pour trois ultimes représentations les samedi 3 et dimanche 4 décembre 2016.
Tant de fleuves, Hélène Dorion, éditions du Petit Flou, 10 euros
Le dernier recueil d’Hélène Dorion occupe seize pages de quatrains, à l’exception de deux tercets, en vers libres sur le papier aux bords dévorés des éditions du Petit Flou. Toutes ces strophes ou presque expriment, au moyen de la répétition du groupe verbal « on voudrait », un désir violent qui, dans sa litanie, prendra finalement un sens encyclopédique.
Il s’agit, dans un premier temps, de connaître « l’histoire de l’univers » et, à l’intérieur du monde – fleuves, bateaux, ponts –, l’amitié elle-même mais également les mots et leur poésie comme l’enfant, grâce à son imagination, « invente son aventure ». Au point que la vie réelle ou créée ne fasse plus qu’une.
L’important c’est que tout soit nommé, que la nature – le jour ou la nuit – et les éléments – sur terre ou sur mer – soient favorables et « l’espérance encore possible dans nos mains ».
Le leitmotiv du désir revient jusqu’à la toute fin du livret. En effet, comme les mots eux-mêmes et leur expression poétique, ce sentiment est ici illimité : « des rêves / des rêves pour toute une vie ». Il s’étend à la possession du temps et de l’espace et, cela, sans peur de l’imperfection puisque « on voudrait les remous incertains » et « le vent qui lèche les regrets ».
« Tant de fleuves » donc mais aussi tant de choses, tant de solutions possibles avec la joie et la pureté qui servent de mots-clés à la chute du texte.
Sous les toits, Sébastien Ayreault ; Au Diable Vauvert ; (15€ – 174 pages)
Sébastien Ayreault nous relate les débuts difficiles de son héros David, aspirant écrivain. Convaincu que « la meilleure façon de le devenir, c’est de devenir chômeur », il s’inscrit à l’ANPE.
C’est sous les toits de Paris, dans un décor spartiate qu’il se met à noircir des pages.
Si on ne choisit pas sa famille, il en est de même pour ses voisins. Il mène une vie de marginal, fréquente des lieux interlopes, côtoie des plus minables que lui, au risque de se perdre, vu ses addictions (cigarettes, boisson, drogue).
Si le narrateur a connu « l’effet Agnès », un autre tsunami s’empare de lui, dès son premier contact avec une librairie. C’est avec « Sexus, Plexus, Nexus» d’Henri Miller qu’il ressort et prend « une claque ». Besoin de lire, dévorer.
Les livres ne sont-ils pas parfois l’ultime bouée de sauvetage, comme des auteurs en témoignent dans l’excellente et éclectique revue Décapage 55 ? (1)
David, le narrateur n’a-t-il pas eu des tendances suicidaires, comme celle de « sauter », devant la pénurie de son imagination ?
Ses liaisons, il leur met un terme en s’envolant à Katmandou. Pense-t-il pouvoir rejoindre son ami peintre Le If ? C’est un mec « paumé, délabré, défoncé », déprimé, en errance, que Lubna croise, initie à Internet, tente d’aider et séduit.
Coup de foudre, mariage éclair. Le voici de retour en France avec une femme, un chat et bientôt un CDI. Nouvelle installation,
Amer constat pour David : « l’écriture s’était fait la malle » . Cet accablement de la page blanche le rend aigri et peu tolérant pour ces « nihilistes », larmoyant lors de la remise de leur prix !
Il s’essaye alors à la chanson, mais garde l’espoir, ayant été publié dans No News. L’exemple de Bukowski, qui a trimé en usine, ne lui paraît donc pas un obstacle à devenir écrivain.
Bientôt la routine et des divergences dans le couple. David, comme Richard, le protagoniste de Repose-toi sur moi de Serge Joncour, n’entend pas son épouse. « Tu n’écoutes rien. » lui reproche-t-elle. « Parti dans son délire de chanteur », il se voit déjà sur les ondes, « number one », au top des charts, encouragé par Phil, compositeur, guitariste.
Voilà « sa vie partie en éclats », divorce inéluctable, auquel s’ajoute un licenciement.
La galère pour ce loser qui cherche à renouer avec Agnès, alors qu’il est fracassé par le départ précipité de Lubna. On suit ses tribulations d’un logement à un autre, d’un bistrot à un « petit club » et même jusque dans le cimetière où repose sa famille.
Miller ne sera pas la seule planche de salut, conscient de la nécessité de lire beaucoup, il fréquente aussi les mots de Bukowski. Le déclic se produit quand on lui offre sa correspondance. Ne serait-ce pas cette célèbre lettre à son éditeur qui aurait convaincu Sébastien Ayreault à tenter, lui aussi, l’aventure à Atlanta, avec comme objectif principal : « une carrière d’écrivain »?
Sébastien Ayreault signe un roman, aux accents autobiographiques probables, relatant l’ambition de son héros à devenir écrivain, les affres de la page blanche et les difficultés rencontrées. Comme le dit Serge Joncour : « Il n’ y a pas de recette, ce n’est pas comme le cake !». L’auteur livre un récit saccadé, ponctué de turbulences, à l’image de la vie chaotique, foutraque du protagoniste, David Serre.
L’écriture, au bout du tunnel, l’écriture, comme catharsis.
(1) A signaler dans le numéro 55, Automne-hiver de Décapage (Flammarion), la présence de Sébastien Ayreault dans la rubrique Créations, où il livre des extraits de son « journal fragmentaire et poétique » intitulé Ainsi va la vie.
Il débute par le poème Petit matin de Thanksgiving : ( première strophe)
Laurent Grison, Le chien de Zola, Éditions Henry, collection La main aux poètes.
Avec ce poème continu, Laurent Grison me rappelle avant tout que la poésie est jeu. Jeu de lettres, jeu de mots, jeu de nuances et de références. Jeu d’interférences aussi. Dés le début, l’auteur propose une entrée en matière qui n’est pas sans faire allusion au poème de Rimbaud, Voyelles et par conséquent aux projets de révolté rapportés par ce poème. J’y vois aussi une allusion aux autres livres de Laurent Grison qui fonctionnent en parallèle avec les images photographiques de Nathan Robinson Grison. Les vers suivants illustrent particulièrement mon propos où à force les lettres, les mots et leurs juxtapositions finissent par nous révéler les liens que tissent la poésie et les autres formes d’art visuels entre eux. Une strophe se transforme en image à lire. La signification se découvre en ne cessant d’interroger notre imagination et en nous invitant à concevoir une nouvelle lecture possible pour les mots et les lettres qui sont sensés s’aligner docilement pour produire l’interprétation. Laurent Grison cherche à produire un dérèglement des sens.
nue
sinus
s’étire et s’effile
illisignes illisibles
langue de bêtes
assoiffées
ieoinxzijwnxou
kjnkuxbqjsygxv
enxbbvcgvsjyhxvjgv
Épiphanie me refait penser aux origines grecques du mot: Ἐπιφάνεια (Epipháneia) qui signifie « manifestation » ou « apparition » du verbe φαίνω (phaínō), « se manifester, apparaître, être évident » Car le projet de tout poème n’est-il pas d’être une apparition de l’évidence ? Le poème n’est-il pas l’expression réduite à sa plus simple, lucide et brillante manifestation ?
«Médan. Autoportrait avec son chien Pimpin», 1895. Photographie d’Emile Zola ((BNF/ESTAMPES ET PHOTOGRAPHIE))
Le chemin de l’en-dehors, offre une réponse possible à la question du titre. Laurent Grison ne fait-il pas référence au Zola photographe qui dans un «Autoportrait avec son chien Pimpin » se joue de sa propre image en se montrant allongé dans l’herbe avec son fidèle compagnon dans les bras alors qu’à l’époque il est déjà un écrivain célèbre et que cette attitude est en totale rupture avec les canons du portrait d’écrivain? Le chemin de l’en-dehors suivi par le poème de Laurent Grison est aussi celui d’une rupture d’avec ce que la poésie devrait être.
La guerre, le bousculement des temps, le saisonnier, Rhizomes, Anima et une carte ancienne de l’Ogadine promènent et prolongent le poème sur les pistes des remembrances, des combats avec soi-même, avec le temps et les transformations que celui-ci impose. Ici encore, nous marchons sur les traces de Rimbaud. Laurent Grison remet en question son écriture, ses propos ne perdant jamais de vue que tout poème se situe sur le bord extrême, proche de l’effacement, de la manipulation, du renversement de sens. La poésie est aussi en devenir perpétuel, l’âme sœur de notre âme.
Si le but recherché par Laurent Grison est d’ouvrir de multiples voies de lectures à son poème continu, de le laisser gagner nos rêves, nos pensées, notre vie, je dirais qu’en ce qui me concerne le but a été atteint. Une vignette d’ Isabelle Clément illustre joliment la couverture de ce livre au petit format de qualité.