Benoît Reiss, Une nuit de Nata, roman, Esperluète éditions, septembre 2016, 16€

Chronique de Lieven Callant

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Benoît Reiss, Une nuit de Nata, roman, Esperluète éditions, septembre 2016, 16€


Trois personnages ont à traverser la nuit. La nuit qui sous les traits d’un animal sauvage, probablement un grand félin, pourrait être considérée comme le quatrième personnage de ce très beau roman. Benoît Reiss n’hésite pas à nous laisser partager le point de vue singulier de la bête qui a pris en chasse Nata sans qu’elle s’en aperçoive.

La nuit sauvage où les ombres prennent vie et nous confrontent à nos peurs, à nos espoirs, à nos souvenirs est au cœur du livre. Nuit qui arbore étoiles, parfums d’une nature qui au delà des limites du village semble avoir retrouver son état dur et intransigeant où proies et prédateurs se confrontent, où chaque mouvement, chaque décision est une épreuve lourde de conséquences en cascade. Nuit qui invite la mort au chevet des malades, qui plante en nous la blessure de l’absence. Nuit savante et magique qu’on consulte et qui couvre nos fuites, effacera peut-être nos blessures.

Nata est une petite-fille qui profitant de l’invitation de la nuit s’échappe de la maison à l’intérieur de laquelle sa marraine Tanaté est en train de mourir. Un animal sauvage la guette et la suit. Nata retrouve en elle la force d’affronter les épreuves malgré leur noirceur et leur opacité. La vie ne donne pas toutes les réponses à nos pourquoi pourtant il faut avancer.

Tanaté revit ses souvenirs d’enfance, la cour de l’école et son mur décoré. Tanaté vit ses derniers moments, allongée sur le lit, elle râle, elle divague, elle suffoque. La nuit invite la mort à roder près de son lit. Comme la nuit n’est que le prolongement du jour, la mort est celui de la vie. La nuit est propice aux rêves, la nuit les mélange aux souvenirs, à la réalité qui peu à peu nous échappe.

Gémo est ambulancier et veut créer une compagnie ambulancière pour ce pays qui n’a pas de routes mais des pistes qui rendent les accès aux différents villages extrêmement pénibles et dangereux. Il roule la nuit malgré la difficulté de la tâche. On l’a appelé pour aller chercher un malade.

Benoît Reiss joue sur la répétition de mots et du prénom de Nata auquel fait écho Tanaté. Il crée ainsi grâce au rythme qu’il dicte aux destins de ses personnages l’atmosphère propre à la nuit. Nuit de l’indécision. Nuit qui nous perd et nous force à avancer en tâtonnant. Nuit de l’épreuve. Nuit de l’écriture, nuit d’encre où l’on erre de mot en mot. Avec beaucoup de doigté, il guide son lecteur à franchir le cap des situations où à l’instar de ses personnages, il nous faut avancer en aveugle.

©Lieven Callant

 

Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs ; nrf Gallimard ; (15€ – 143 pages)

Chronique de Nadine Doyen72247478_14364162

Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs ; nrf Gallimard ; (15€ – 143 pages)


Maints auteurs évoquent la diversité des paysages en parcourant la France.

Sa traversée de la France, Axel Kahn l’a relatée dans Pensées en chemins.

Serge Joncour, lui, sillonne notre hexagone en train, à vélo, à pied et cristallise/ capture les paysages qui défilent dans ses romans. Ce qui lui fait affirmer « Où qu’on aille on est d’ailleurs et c’est sans fin que l’on n’est pas d’ici ».

Sentiment partagé par Sylvain Tesson : « Moi, j’avais toujours eu l’air d’un mec d’ailleurs. ».

AVANTI !!

Si Sylvain Tesson a également pris son bâton de pèlerin, ce fut pour une raison bien différente. Dans l’avant-propos il explique son année horribilis : son dramatique accident et la perte d’une mère, « c’est un monde qui s’écroule », dit Auden , « c’est en toi seul qu’il te revient de trouver le ressort, la ressource pour avancer ».

En effet, si Sylvain Tesson cultive l’art de la chute dans ses nouvelles, il n ‘a pas aussi bien négocié celle… d’un toit ! Pendant son hospitalisation, et ses longs mois de soins, puis de rééducation, le miraculé, né sous une bonne étoile, se lance le défi, s’il en réchappe, de parcourir « les chemins noirs », en clopinant, ersatz aux tapis roulants, itinéraire tracé sur une carte, insérée en début du récit. « La carte était le laissez-passer de nos rêves ». Un titre inspiré par René Frégni, écrivain provençal.

Le marcheur « avait entendu résonner l’infrangible appel du voyage et de l’écriture ».

C’est donc son journal qu’il partage pour notre plus grande curiosité, depuis Tende jusqu’à la pointe du Cotentin. Odyssée pédestre qui dure du 24 août au 8 novembre.

Une traversée en diagonale , « une sinusoïde de l’incognito ».

C’est au rythme de la lenteur « forcée », qu’il va cheminer dans des contrées hyper rurales. Ce retour à la « slow life », contrastant avec l’allure du TGV, est garant de solitude. L’auteur, remis debout, a besoin de retrouver sa « liberté de mouvement », de fuir, de disparaître pour « échapper aux conventions », oublier ses lourds traitements. Quête aussi des proximités, conscient d’avoir négligé ce « trésor ».

Vu les difficultés du départ, Sylvain Tesson n’aurait-il pas présumé de ses forces ?

Le lecteur est soulagé quand des compagnons de route le rejoignent, rompant sa solitude.Tout d’abord Cédric Gras, connaisseur de la Russie, comme lui.

Puis, à Murat son ami russe Arnaud Humann. Mais coup du sort,une destination non programmée :l’ hôpital d’Aurillac, « l’épilepsie étant fatale en terre volcanique ».

Sa soeur Daphné qui le retrouve à La Châtre se souviendra, elle, de cette nuit hitchcockienne, attaquée par des frelons !

Avec Sylvain Tesson, soutenu par « ses bâtons de marche » on crapahute, on se fraye des passages, on s’extirpe des ronces, on franchit des ravins, on longe des rivières.On zigzague. On butine, on cueille et se gave de figues, de poires, de mûres.

On bivouaque, « un luxe » ! Ses nuits sont d’un confort variable selon les lieux et la météo :un monastère, une auberge, chez une tante chérie,une grange, un gîte, de petits hôtels à la belle étoile. Celles « sous la jupe des arbres étaient des nuits du soleil ». Parfois on s’égare quand les chemins buissonniers n’existent plus : « Moment romanesque ».

Des pauses sont indispensables, avec ce « corps en loques », des siestes (dans les oyats), c’est alors qu ‘il pratique comme Dany Laferrière, « l’art presque perdu de ne rien faire » (s’abîmant dans la contemplation des nuages) ou qu’il décline une « caravane de souvenirs » avec son ami photographe Thomas Goisque, venu cheminer avec lui, tous deux ébranlés, fracassés par la perte d’un être cher. Sylvain Tesson croit voir sa mère, omniprésente dans ses pensées, « dans les plis de la nature ».

Tous nos sens sont en éveil, plus que le narrateur qui a perdu son acuité auditive et olfactive (« L’air sentait la mousse », la lavande, les herbes coupées,l’aubépine, les écorces, la champignonnière).On perçoit « la musique du ressac », « le fracas des vagues », « le bruissements des roseaux », « le froissement de feuillages ».

Ses rencontres ? Le randonneur vagabond rêve certes de croiser « une Suèdoise en minishort », mais ce sont des gens du terroir qu’il avise. Parfois une vieille dame aux allures de sorcière. Plus insolite de rencontrer à une fontaine un ermite qui vous lit !

Plus dangereux d ‘être à proximité de chasseurs ou de sangliers.Plus inquiétant d’être arrêté par des gendarmes. Il converse avec des vendangeurs, des fermiers.

Comme Jean Chalon, Sylvain Tesson voue une déférence quasi mystique aux arbres, s’interrogeant sur la force qu’ils peuvent transmettre : « L’arbre fait-il percoler un peu de sa force dans l’organisme de celui qui dort à son pied ? ». Ou insuffle-t-il « sa joie vibrante » ? Sa communion avec la nature rappelle David Thoreau.

Comme Whitman ou le naturaliste Fabre, il sait être attentif à la faune et à la flore. Il célèbre un vol de vautour ou de grèbe, le ballet des limicoles. Il salue la beauté, les petits riens somptueux (un noisetier), la diversité du paysage hostile/amical (clairières, plaines, futaies, bocages, causses, burons). Il se laisse hypnotiser par « les remous de la Loire », l’apparition du Mont-Saint-Michel : « Le stupa magique était là ». Certains lieux, comme en Normandie, génèrent un flashback historique.

Sylvain Tesson nous émerveille par sa façon de restituer ce que « le cristal de son regard » capture, parfois avec l’oeil d’un peintre : Bonnard, Bruguel, Dufy, Klimt.

Il a aussi recours à la peinture (Picasso, Bosch) pour mieux accepter « sa gueule cassée », « l’ironie du sport ». L’humour lui permet de prendre de la distance.

Marcher, c’est philosopher, méditer sur la vie, la mort qu’il a eue « aux trousses ».

En géographe, il dresse un état des lieux de la France hyper rurale, constatant la désertification des villages où « trouver un café équivalait à chercher une oasis ».

Quel avenir pour la Terre, s’interroge-t-il devant « une France en ruine » ?

Il tacle le gouvernement sans concession, qui « se pique d’infléchir le climat mondial » alors qu’il n’est pas capable « de protéger les abeilles ».

Il souligne cette frénésie à avoir le haut débit, lui qui ne cache pas son aversion pour les écrans. Il déplore une « forêt tourangelle en miettes », des chemins privés.

Ceux qui connaissent Les forêts de Sibérie ou Géographie de l’instant savent que l’auteur dévore des « bunkers de papiers », que pour lui, « le livre sacre le lieu ».

Il convoque une pléthore d’auteurs de prédilection. Parmi eux, des russes (Tostoï), Lamartine, Pessoa, Giono, Hesse, Blixen, Léautaud, Vialatte indissociable de L’Auvergne. Il lit Braudel en « lapant le bouillon ».

Nul doute que pratiquer « le pofigisme», « cette résignation joyeuse face à ce qu’il advient », que l’on rencontre dans S’abandonner à vivre, a dû l’aider dans cette « reconquête quotidienne», car il sait que « La vie allait moins swinguer ».

Des émules pour suivre ses traces ne manqueront pas, mais à condition d’avoir le sens de l’orientation et de cultiver cet art de vivre fait de silence et de solitude.

Sylvain Tesson a prouvé dans ses ouvrages précédents qu’il sait habiter poétiquement le monde,et ici la France : « Une lumière de pastel meringuait les labours », « Le ciel déployait un lavis couleur perle ».

Comme l’affirme Paul de Roux, « il y a des sentiers, comme certains livres, dont on n’a pas envie de voir le terme ». Car « la marche est comme une pêche à la ligne », une touche est toujours possible. Battre la campagne sur « les chemins noirs », au fil des pages avec Sylvain Tesson, « homme de la lumière », nous éloigne des écrans et nous revigore. Son récit /journal est un concentré de vie, d’odeurs, de bruits, empreint d’une âme russe.

Il livre un exemple de résilience, qui force l’admiration par sa volonté, son endurance.

Une renaissance en sorte, une reconstruction grâce à son courage, sa patience.

Un souhait réalisé : être « en mouvement », et en se surpassant.

Heureux comme Sylvain Tesson a retrouvé « la grâce de marcher tout son soûl », a dompté ses douleurs, a « poncé ses échardes intérieures » !

Marcher, c’est « changer de peau », confie le randonneur dans Géographie de l’instant . Une métamorphose salvatrice pour l’auteur et le lecteur !

Soyons reconnaissant à l’arpenteur des sentes buissonnières, Sylvain Tesson, de « sortir du bois » pour aller à la rencontre de « la société secrète » de ses lecteurs, ceux qui ne lisent pas des e-books, « une confrérie d’exaltés capables de parler des heures d’un auteur, de s’émouvoir d’un passage ».

©Nadine Doyen

Les bonnes raisons de lire REPOSE- TOI SUR MOI de SERGE JONCOUR, éditions Flammarion

Chronique de Nadine Doyen et Nicky Prost

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Les bonnes raisons de lire REPOSE- TOI SUR MOI de SERGE JONCOUR, éditions Flammarion


Pour les retardataires, tant la rentrée littéraire était prolifique, difficile de débusquer toutes les pépites. Voici un bon cru 2016.

Lauréat du Prix Interallié, 8 novembre 2016

Félicitations de toute l’équipe de Traversées à Serge Joncour qui transforme des gens ordinaires en héros qui convoquent le lecteur.

Comment ne pas s’attacher à Aurore et Ludovic, des êtres complexes en qui force et fragilité se livrent bataille. En entomologiste des coeurs, il sonde avec brio les méandres du désir chez Aurore et Ludo.

L’auteur se définit comme un « psychologue amateur » (trop de modestie), pourtant il brosse des portraits très fouillés de ses personnages. Quelle finesse dans l’analyse des rapports humains et sociaux !

Ce qui lui vaut d’être étiqueté « le Balzac » de l’époque. Excusez du peu !!!

Certains chanteurs se considèrent « aware », « conscients », Serge Joncour l’est aussi, dans ce sens qu’il enracine son roman dans la France d’aujourd’hui et pointe des situations dramatiques.

La force, l’atout de poids de ce roman réside dans l’analyse remarquable de cette micro société formée par les personnages de Serge Joncour, soulevant les questions de l’endettement, la mondialisation.

Son expérience de scénariste est un atout. Serge Joncour use de sa plume comme d’un objectif grand angle, son écriture est cinématographique.

Comme l’auteur le déclarait dans un tweet : « Un livre , c’est le film, les décors et tous les personnages avec soi. » Ce qui fait que REPOSE-TOI SUR MOI se lit, se vit intensément.

On voit en lui un disciple de Chabrol dans sa façon de camper une atmosphère.

La touche d’humanité, qualité incarnée par Ludovic, quelque peu le double de l’auteur, donne au roman la foi en l’homme, la culture de l’espérance.

Serge Joncour réussit ce tour de force de faire l’unanimité des librairies francophones, dans l’émission d’Emmanuel Kerad du 5/11/16 pour REPOSE-TOI SUR MOI, « un roman touffu, introspectif qui renvoie à notre situation personnelle. Un beau roman sur l’amour et nos refuges qui a ému comme rarement ».(E. Kerad).

La licorne, Belgique : « Subjugué. Un talent fou par la façon de trouver précisément le mot juste, parfait pour poser l’ambiance et faire vivre les personnages. C’est sidérant. On ne peut pas le lâcher ».

Librairie de Verdun, Canada : « Écriture toute en finesse. Un roman sur la confiance qui peut s’installer entre deux personnes. On referme avec le sentiment d’avoir lu quelque chose de bouleversant. On en redemande. »

Librairie Page 2016, Suisse : « Les paysages urbains et ruraux donnent une présence et une vibration supplémentaires au récit. »

Librairie Goulard, France : « Une écriture fluide qui porte le lecteur. Énormément de plaisir à suivre les personnages. Le sel de l’histoire : on ne sait pas ce qui va arriver ».

Et en bande son, Serge Joncour suggère Le Sud de Nino Ferrer,  « figure emblématique du Lot ».

En conclusion, c’est à la fois chaleureux, désemparé, optimiste, lucide, tendre (mais la dent est acérée), poétique, et tout simplement sublime, touchant, réaliste. voici pourquoi on a du mal à lâcher les personnages, on lit ce roman d’une traite.

C’est un PAGE TURNER HYPNOTIQUE

Pour mieux connaître Serge Joncour, de récentes parutions à signaler :

L’ excellent article de Vanessa Schneider : Un écrivain en tournée, paru dans Le Monde, le magazine du Monde du 29 octobre 2016 et l’éclectique revue Décapage 55, automne-hiver 2016 avec pour invité d’honneur Serge Joncour qui y dévoile « sa panoplie littéraire ».

Pour un panorama plus détaillé de REPOSE-TOI SUR MOI, consulter la chronique de Nadine Doyen du 1er août 2016 sur le site de Traversées.

REPOSE-TOI SUR MOI,

« une formule agréable à entendre, à émettre », confie Serge Joncour.

©Nadine Doyen et Nicky Prost

Joseph Bodson, L’hiver des prunelliers, une enfance à Soye, Éditions MicRomania, mai 2016, Belgique

Une chronique de Lieven Callant

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Joseph Bodson, L’hiver des prunelliers, une enfance à Soye, Éditions MicRomania, mai 2016, Belgique


Voici une très belle réédition bilingue français-Wallon (de la Basse-Sambre) d’un livre premièrement édité en 1991 chez Edico Namur.

Belle parce qu’il devient possible pour un lecteur tel que moi qui ne possède pas les connaissances linguistiques nécessaires de suivre mot à mot la naissance des sens dans cette langue méconnue qu’est le wallon et de lui réserver dans mon esprit une place pour ses saveurs particulières. Joseph Bodson parvient une fois encore grâce à son travail sur les deux langues à créer entre elles des liens de filiation, des liens d’amitiés bien vivants.

Ce livre m’a donc tout naturellement interpellée sur le travail de l’écriture. Écrire revient souvent à traduire, à assurer le passage d’une langue à une autre, d’un monde à un autre, à transposer ce que nous avons à l’esprit ou ce que nous avons vécu il y a fort longtemps. Couchée sur le papier, la vie se transforme comme si nous l’avions rêvée. Écrire c’est aussi se sou-venir, s’interroger sur soi et partir à la rencontre de possibles réponses.

Ce que j’aime particulièrement c’est observer les glissements de sens, les failles où s’installent ce qui ne peut jamais se traduire et se perd lors du travail de l’écriture malgré les nombreuses tentatives. J’aime repérer dans un texte une structure, une logique qui m’indique les voies (et les voix ) qui rythment le texte.

Difficile de distinguer ici quel texte est la traduction de l’autre, cette édition me permet d’imaginer que les deux écritures sont jumelles même si la version wallonne doit être née bien après la française. L’histoire, les histoires contées par Joseph Bodson ne semblent pas avoir choisi d’apparaître sous une forme et puis sous une autre naturellement. Les deux textes, les deux langues se regardent, l’une révélant les beautés de l’autre tout en créant une sorte de permanence, un jeu.

Joseph Bodson raconte l’histoire d’un pays, un pays de cailloux, jalonné de rivières, de forêts, de champs, de bosquets, de clairières, de monts et de vaux. Un pays habité par des rois car chaque personnage haut en cou-leurs est attachant et attaché à cette terre dans laquelle s’enracine la vie qui de toute manière portera ses fruits quels qu’ils soient. La vie est dure, injuste, intransigeante, cruelle, mais les rois de ce royaume sont capables de lui accorder une valeur presque charnelle souvent chaleureuse. Les portraits dressés par Joseph Bodson sont authentiquement humains, à la fois complexes et simples.

Ce pays est celui de l’enfance et des saisons, celui où l’auteur fut lui-même le roi de ce qui aujourd’hui s’accorde le nom de souvenir. Comment ne pas sentir interpellé par la vie des gens, la vie qui garde les stigmates des guerres grandes et petites?

Le titre du livre trouve une belle explication dans le dernier chapitre et confère à l’ensemble du livre une signification nouvelle qui nous rappelle à la réalité passée et présente. Les allées-venues d’un temps à un autre, d’un monde à un autre, d’une vérité à une autre sont multiples et permettent aux récits de quitter la sphère régionaliste et donc d’interpeller générations et populations différentes. Le Wallon assure sans doute cette transition réaliste.

On peut aussi se demander si l’auteur qui souvent s’adresse à son lecteur, n’écrit pas une lettre. La lettre qu’il n’a pu écrire à son père, aux siens, parents et amis du temps de son enfance. La lettre qui offre à la vie le merci qu’elle mérite malgré tout.

« Vous allez me demander ce qui passe, et ce qui demeure? Je ne pourrais vous répondre au juste. Si nous arrivions à le savoir, ce doit être comme les couleurs sur les ailes des papillons: si on les touche, elles disparaissent. »

C’est sur cette citation que je finirai cette chronique. Joseph Bodson ne nous confie pas uniquement ses souvenirs d’enfance, qu’il agrémente de photographies personnelles. Il nous offre d’agréables moments authentiques qui nous révèlent toute la particularité d’un petit bout de terre habité par des hommes, des femmes mais surtout des enfants. Cet endroit bien précis, dessiné sur une carte et qui incarne si bien la vie que nous menons, que nous avons menée ou dont nous avons rêvé porte un nom qui n’est peut-être pas que celui de Soye. On pourrait aussi l’appeler poésie tant s’y rassemblent des essences.

©Lieven Callant

Poèmes de Georges Séféris, lauréat 1963 (Grèce), Éditions Rombaldi, 1965, 195 pages.

Chronique de Lieven Callant

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Poèmes de Georges Séféris, lauréat 1963 (Grèce), Éditions Rombaldi, 1965, 195 pages.


La collection des Prix Nobel de Littérature est éditée sous le patronage de l’Académie Suédoise et de la Fondation Nobel.

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Ce livre contient de très jolies gravures de Postma et sur la couverture une illustration originale de Picasso.



Une chose bien conçue se passe généralement de mode d’emploi, elle fait appel à notre curiosité, notre intuition, notre bon sens afin que nous puissions l’utiliser au mieux, afin qu’elle nous soit utile de la manière la plus directe, la plus adéquate à notre façon de vivre.

Je ne pense pas différemment lorsqu’il s’agit de poésie. Je me passe des préfaces qui tentent de m’expliquer comment lire. Je me plonge directement dans les textes, j’en savoure sans aucune pré-science les images, les allusions, les symboles. Ainsi mes lectures s’enrichissent-elles toujours plus d’une manière très personnelle. Elles me servent directement comme fertilisants pour mes écritures et réécritures de mes vies intérieures.

Chaque poème de Séféris m’est apparu comme une île. Une île d’exilés. Une île où les idées forment un cordon. Une île qui nous lie à un sort que nous partageons avec d’autres humains. Écrire et donc vivre c’est passer d’une île à une autre. C’est faire de soi un marin. Un Ulysse. Un Stratis. (Stratis, le marin parmi les agapanthes),

Au fil des poèmes, je voyage. Je vais de rivages en rivages tout en m’arrêtant. Ce ne sont pas tant les traversées qui me hantent et me heurtent mais surtout l’impossibilité de rester indéfiniment quelque part. Le poème me montre ce que j’ai en partage avec l’autre partie de l’humanité: qu’il s’agisse d’un exode des années, qu’il s’agisse d’une appartenance aux mondes du souvenir où il me faut reconnaître les êtres aimés, les êtres tellement espérés aller sur les mêmes chemins que ceux empruntés par les phrases. Les mots me conduisent-ils au royaume des mythes et des fantômes? Les poèmes sont-ils pour abolir les frontières ou au contraire pour faire de moi l’exilé? Cet être humain à l’embarcation frêle dont les voiles sont tissées de syllabes symboliques.

Après les poèmes, j’ai lu les préfaces. J’ai appris la petite histoire autour de l’attribution du Prix Nobel à Georges Séféris. J’ai retenu ce que Séféris a répondu à la harangue que lui adressa M. Österling lors de la remise du prix. « La poésie n’est que l’expression pure de la voix humaine. Pour elle, il n’existe pas de grandes et petites nations. Son domaine est dans le coeur de tous les hommes de la terre. Quand sur le chemin de Thèbes, Oedipe rencontra le Sphinx qui lui posa son énigme, sa réponse fut: l’homme. Ce simple mot détruisit le monstre. Nous avons beaucoup de monstres à détruire. Pensons à la réponse d’Oedipe. »

Ensuite, après le discours de réception prononcé par Anders Österling, justifiant le choix de l’Académie, on pourra prendre connaissance des grands courants qui ont traversé la vie et l’oeuvre de Georges Séféris grâce aux analyses de C.TH. Dimaras. Recherche de la perfection, lente maturation du poète, irruption de l’Histoire dans la vie de Séféris, l’amour presque charnel qui l’unissait à la Grèce, la langue de Séféris est nette, variée, riche, Séféris a su rejoindre l’angoisse éternelle de l’humanité, la clef de son oeuvre est la nostalgie, il serait le porte parole de la Grèce moderne.

Les traductions sont de J. Lacarrière et de E. Mavraki.

Pour vous transmettre l’envie de lire ou de relire Georges Séféris, voici l’un de ses poèmes.

Mémoire I

Et la mer n’est plus

Et moi, aux mains, rien qu’un roseau:

La nuit était déserte, la lune en son décroît

Et la terre embaumait la dernière pluie.

Je murmurai: la mémoire fait mal, où qu’on la touche;

À peine un peu de ciel, et plus de mer du tout;

Ce qu’on tue pendant le jour, on le vide par charretées derrière la colline.

Mes doigts discrètement jouaient avec cette flûte.

J’avais souhaité bonsoir à un vieux berger: il me l’offrit.

Les autres ont supprimé toute forme de salut;

Ils s’éveillent, se rasent, entament leur journée de tuerie

Comme on taille ou comme on opère, avec méthode et sans passions;

La douleur, aussi morte que Patrocle et personne n’est dupe.

Je pensai jouer un air, mais j’eus honte de l’autre monde,

Celui qui me voit au-delà de la nuit, au coeur de ma lumière,

Tramé de corps vivants, de coeurs ouverts,

Et l’amour, qui appartient aux Furies autant

Qu’à l’homme, à la pierre, à l’eau, et à l’herbe

Et à la bête qui dévisage la mort venant la saisir.

J’avançai ainsi sur le sentier obscur.

Je retournai dans mon jardin, j’enfouis le roseau

Et de nouveau murmurai: un jour, à l’aube

La résurrection viendra;

La rosée de ce matin scintillera, comme les arbres brillent au printemps.

Et à nouveau la mer … Aphrodite une nouvelle fois jaillira de la vague;

Nous sommes cette graine qui périt. Et je regagnai ma maison vide.

©Lieven Callant


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Des poèmes de Séféris mis en musique

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