Nouveauté: Seul, Rémy Cornerotte, Editions Traversées- présentation par Francis Chenot et Jacques Cornerotte

Cover Seul


« Il n’y a pas d’autre chemin pour rejoindre l’Invisible que le visible. Le poète connaît le raccourci qui mène à l’Absolu. Il parvient à déployer son amour sur les autres. Il est les autres. »

      Rémy Cornerotte



 

Ces textes ont été écrits entre avril et mai 1994, à la faveur de la solitude bienfaitrice de la «Serre», une ancienne bergerie dépourvue d’eau et d’électricité, éloignée de tout, sur un rebord de l’Hérault. Remy aimait s’y retirer en ermite dans un lieu chargé de magie, au milieu de murettes remontées tant bien que mal et des chênes verts qui lui procuraient ombre et fraîcheur. C’est là que j’ai passé, moi aussi, des moments de grand bonheur tout simple, à discuter avec lui de la vie, de ses aléas et de ce qui nous passionnait tous deux : l’art roman, la musique baroque, la peinture … et tant d’autres choses plus intimes.

Jaques Cornerotte


 

Abstrait poétique

 

Il fut mon prof de math en cinquième et en quatrième latine à l’Institut Saint-Michel à Neufchâteau (les enfants de riches allaient plutôt à l’Athénée). Je n’aimais pas les maths et celles-ci ne m’aimaient pas davantage. L’abbé Cornerotte, qui s’efforçait de faire entrer quelques notions d’algèbre et de géométrie dans nos crânes de piaf, s’en est aperçu bien vite et me convoqua dans son bureau. J’y allais le cœur battant, mais, en entrant, je fus bien surpris. Comme un éblouissement : une grande toile aux tons orange, jaune et rouge, de l’abstrait (un gamin de douze ans n’y connaissait rien, mais pouvait réagir), à la fois chaleureux et apaisant. Je résume l’«engueulade» : Chenot, vous n’aimez pas les maths, mais ma peinture (il m’en a montré d’autres), ça va, continuez donc à écrire vos petits poèmes, il en sortira peut-être quelque chose. En ce temps-là, j’avais commis quelques mauvais poèmes d’esprit verlainien (en Ardenne, c’est naturel) : sans renier Verlaine, j’ai continué…

Puis Remy Cornerotte a été nommé curé à Martilly qu’il a transformé en village artisanal. Je l’ai croisé plus tard lors d’une conférence de presse de la Fondation Hergé (Georges Rémy fut aussi, on ne le sait pas assez, un bon peintre abstrait). Entre-temps, avec Yvette Schenéder, l’abbé Cornerotte avait imaginé l’Académie d’été que les familiers de ces stages à Neufchâteau et Libramont nomment AKDT. J’ignorais qu’il était devenu curé à Hatrival, non loin de Saint-Hubert. C’est une de mes stagiaires en journalisme, Framboisette Jassogne, avec laquelle j’ai gardé le contact, qui me l’a appris, ainsi que le décès de Remy.

 

Lors d’une discussion, elle me fait part d’un aspect inconnu du personnage : il avait aussi écrit des poèmes et elle en possède… qu’elle me transmet. Le tiers, semble-t-il d’un ensemble plus conséquent. Nouvel éblouissement pour moi : ce sont les textes d’un vrai poète, des poèmes d’aujourd’hui qui vont à l’essentiel, épurés et pourtant en prise avec les grandes forces de la nature, un peu comme les premiers écrits de Giono, il est vrai que ces textes ont été écrits en Provence. Je ne pouvais donc faire autrement que de les transmettre aux héritiers légitimes : Jacques, le neveu de Remy, et Patrice Breno, l’animateur de Traversées…

 

© Francis Chenot


 

Remy Cornerotte était né à Gérouville, le 21 mai 1921, aîné d’une famille qui compterait neuf enfants. Prêtre, il a aussi mené durant de nombreuses années une carrière artistique certes trop modeste mais forte, à l’image de l’homme énergique qu’il était. Peinture, sculpture, poterie, poésie, décors de théâtre, rien ne l’arrêtait. Sans compter son amour pour Bach, le luthérien. Et les Huguenots comme les Cathares, pour leur liberté d’esprit. C’est lui qui mettra en place, avec une poignée de passionnés, la Maison artisanale de Martilly , sa première vraie paroisse avant de se lancer, aux côtés d’Yvette Schenéder, dans l’organisation de stages artisanaux et de danse. Ce seront là les prémices de l’Académie d’Été. Ami de Georges Rémy et de Fanny Vlamynck, il avait intégré la fondation Hergé et organisé une vaste exposition au Centre Pompidou à Paris. C’est au presbytère d’Hatrival qu’il nous a quittés en juillet 2008.
J.C.



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Editions Traversées – NOUVEAUTE

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«Philippe H dans l’angle mort» de Mylène Fortin, Editions Québéc Amérique, 2017, p.195.

Chronique de D K

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«Philippe H dans l’angle mort» de Mylène Fortin, Editions Québéc Amérique, 2017, p.195.


‘’Les tourments passionnels’’ ou l’anxiogène dans le roman de Mylène Fortin : « Philippe H dans l’angle  mort ».


L’action se déroule entre Montréal et Gaspésie, au Canada, et a pour point culminant de sonder l’ «Insondable, avec un grand I », pour employer ainsi l’expression de l’auteur. But à première vue, irréalisable, mais c’est bel et bien, le dessein de Mylène Fortin dans son second roman Philippe H dans l’angle mort, qu’est une suite indépendante de son premier texte Phillipe H ou la malencontre. Les deux récits s’insèrent peu ou prou dans une tentative de dire le rapport à soi-même et à la gent masculine, qui se pose à la fois en termes de proximité et de distance. L’on peut qualifier la trame et le style de l’écriture des deux romans de «féminins», car l’auteur(e) canadienne relate l’histoire d’une jeune femme -étudiante en psychologie- en butte aux «tourments passionnels» avec Philippe H. A noter par ailleurs, que tous les sous-titres du deuxième roman sont orthographiés au féminin. C’est l’histoire d’une jeune femme qui s’appelle Hélène Marin, éprise d’un homme, dont la présence dans sa vie, laisse voir le tréfonds psychique d’un personnage tiraillé entre la réalité et «la pararéalité», après un ensemble d’événements qui enchaînent attachement et déception. C’est un chassé-croisé d’épisodes d’un couple qui cherche son équilibre : une femme qui craint d’être larguée et un homme indécis. Son amour pour cet homme fonctionne comme un miroir qui lui permet de mieux s’observer, de se découvrir et de réaliser l’emprise de ses angoisses et de ses limites. D’où la dissémination explicite, tout au long de son récit, de ces expressions (retour névrotique, blessures infantiles, décharge de dopamine, une démarche fébrile, cicatrices psychédéliques, rythme frénétique, égo boursouflé, anxiété, cortex cérébral, effets anxiogènes, fantasmes, peurs chroniques,…). Ce vocable reflète clairement la vulnérabilité du personnage féminin et sa perplexité, et met en branle sa volonté d’« intercepter l’angoisse ». Chose qui explique la répétition inlassable de certains mots qui peuvent être assimilés aux lapsus révélateurs, dits sur le mode d’un «discours psychotique (p.67)» clairement détecté dans l’abondance des monologues et des dialogues ponctués de bout en bout de phrases interrogatives et exclamatives comme pour dire les hallucinations et les soubresauts intimistes d’Hélène. Les marques énonciatives de ses propos délirants prennent en charge un trop plein d’affects violents et non maîtrisés, et qui sont symptomatiques de la perte de tout discernement. La surponctuation de ses paroles mime son état hallucinatoire :(«Tu lui as parlé de ton problème d’agressivité ????????? ») (p.51).Abondent alors des émotions étranges à gérer et qu’exhibe un combat entre raison et sentiment, raison et déraison que démontrent un jeu de mots homophoniques (« Belle.Elle.Aile.Les mots se reconfigurent (…).C’est un mot qui fait mal, mâle, un mot qui tait l’âme» (p.72)) .A défaut de trouver une explication aux comportements et aux réactions de ceux qui l’entourent, Hélène finit par suivre son intuition dans une quête quasi-frénétique de la vérité des êtres et des faits. Son goût prononcé pour la psychanalyse nourrit son élan intuitif à tout décoder, y compris le regard, la parole et le geste des autres. Car pour elle, tout vibre et palpite ! Une vibration sensationnelle et corporelle, voire charnelle au point que l’être en papier devient presque visualisable en chair et en os ! Peur, délire et rêve sont les clefs de la compréhension des personnages de M. Fortin, révélant des personnages en situations embarrassantes quoi que l’héroïne ait oeuvré pour «construire sa carapace» et «son for intérieur» contre tout écueil extérieur.Elle se dit « Les rêves m’apparaissent plus vrais que tout, plus parlants que n’importe quelle autre forme de communication, que l’intention. Ils portaient au jour les non-dits de manière symbolique, dévoilaient les secrets de l’inconscient en jouant avec les mots, les images » (p.147). A la fin du roman l’auteur(e) s’inscrit nommément dans le fil des faits racontés, en dévoilant aussi bien son nom dans la onzième partie du roman que sa participation aux ateliers de l’écriture, qui a débouché réellement sur la publication d’un livre « Noir sur Blanc, guide d’improvisations littéraires ».Deux indices qui donnent, ici, à voir que l’effectif rime bien avec le fictif dans un récit aux accents lyriques et au style dépouillé et, en quelque sorte, ‘’limpide’’ comme pour clarifier « l’Insondable » qui n’est en fin de compte que l’Inconscient, labile et insaisissable.

©D K

 

Gwen Garnier-Duguy – Alphabétique d’aujourd’hui – (Avec couverture de Roberto Mangù) Coll. Glyphes – Ed. L’Atelier du grand Tétras 25210 Mont-de Laval.

Chronique de Xavier Bordes

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Gwen Garnier-Duguy – Alphabétique d’aujourd’hui – (Avec couverture de Roberto Mangù) Coll. Glyphes – Ed. L’Atelier du grand Tétras 25210 Mont-de Laval.


Voici donc un récent recueil de notre nouveau collaborateur à Traversées, Gwen Garnier-Duguy. Sous son titre quelque peu énigmatique, on devine un propos très sérieux, une sorte d’invite à un recensement cosmique, à une sorte d’examen de la situation des humains en ce vingt-et-unième siècle, assorti d’une poétique interrogation sur la direction qu’il semble prendre, sur ce que le langage implique à l’égard de son fonctionnement, aussi bien que sur l’écrit lui-même. Le poète, depuis sa situation d’étranger, regarde les choses, les éprouve, y réfléchit avec un certain recul et un regard parfois surplombant et prophétique. Ainsi l’interrogation immémoriale, qu’on trouve page 52, d’un poème titré Xenos, particulièrement solaire, dont voici quelques versets caractéristiques du ton du livre :

Comment a pu venir l’idée de la création et cette architectonique pensée au quart de souffle, comment

l’ordre alphabétique, avec les lettres arrachées au néant, a-t-il trouvé la pesanteur céleste, une volonté de s’extraire du silence ?

L’on sentira bien que par leur nature-même, toutes ces questions ont pour terreau l’âme d’un homme de foi, une dimension spirituelle, que du reste avoue le poème titré Unicorne, ce qui est la figure de Kylin, celle de l’animal mythique – la licorne –  qui guérit les maux dont leur vie afflige les êtres :

J’aimerais passer une fois dans ma vie une journée parfaite, une journée sans mauvaise pensée, sans paroles malintentionnées, parfaite,

non dans le sens où tout s’enchaîne parfaitement au niveau des plaisirs, mais parfaite dans le sens où Jésus dit J’ai vaincu le monde

Ainsi la poésie de Gwen Garnier-Duguy se présente comme une sorte de recueil de poèmes guérisseurs, une quête de lumière humaniste au plus beau sens du terme, et métaphysique. Une parole harmonieusement songeuse et optimisante, méditative et d’une limpide profondeur. Non pas cependant une parole naïve ni de « grenouille de bénitier », rassurons-nous. Plutôt réaliste, bienveillante, toutefois lucide sur la situation contemporaine. Ce qui fait de ce petit livre d’une fort belle présentation matérielle un vrai petit bréviaire éthique, à relire souvent pour habiter notre Terre de la bonne façon, c’est-à-dire en harmonie avec les êtres et les choses, une harmonie moins religieuse que, surtout, raisonnée et scandée grâce à de beaux rythmes et de fortes images. Dernier passage typique, que je cite en conclusion, extrait du beau poème Joie :

Toujours ce désir d’épouser la langue, de la danser, de s’y confronter au point de se dissoudre dans le poème, d’y renaître épuré.

Et notre poète, à la fois terraqué et quelque peu mystique, conclut son livre par ces vers d’une formulation frappée comme pour une médaille, dont il offre l’image métaphysique au lecteur méditatif :

Nous sommes l’encre et l’encre

est l’ombre portée du Verbe.

 

©Xavier Bordes

Le numéro 87 est arrivé!

trav 87 couv

bulletin abonnement traversées 2018

 

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