Amir OR, Entre ici et là, poèmes traduits de l’hébreu par Michel Eckhard Elial, dessins de Sylvie Deparis, PO&PSY éditions érès, 2019, pochette non-paginée, 12€

Une chronique de Marc Wetzel

  Amir OR – Entre ici et là – poèmes traduits de l’hébreu par Michel Eckhard Elial, dessins de Sylvie Deparis, PO&PSY éditions érès, 2019, pochette non-paginée, 12€


   Amir Or est un homme très intelligent, polyglotte et cultivé, mais ce qui importe n’est pas qu’il ait lu Héraclite, Pindare ou Plotin, mais que ceux qui ne les ont pas lus puissent tout de même comprendre quelque chose à son oeuvre, et ceux qui les ont lus puissent pourtant apprendre de sa poésie quelque chose  de neuf, inattendu et essentiel. Et la double réponse est oui. Érudit primé, citoyen inspiré, pédagogue surdoué (= fondateur de la Helicon Poetry School arabo-juive), c’est d’abord et surtout un grand bonhomme et un auteur constamment décisif.

     Le titre de ce recueil (traduit par l’excellent Michel Eckhard Elial) vient du très court poème : 

« Aéroport :
entre ici et là
rien à moi »

   sorte de Haïkaï cinétique (qui restitue dynamiquement l’entre-influence des composants d’une situation), comme on le voit aussi quelques pages plus haut :


 « Un panneau stop
sur le chemin du retour
un chat écrasé »,

« Aube dans la ruelle
le balayeur ratisse
les monticules d’hier »

  Le poème éponyme cité plus haut (« entre ici et là/ rien à moi ») dit quelque chose comme : ce que nous ne faisons que traverser ne nous appartient pas. Nous ne faisons que traverser le temps, le monde, la vérité, le vide. Donc …

   Et tout est à l’avenant, pour suggérer que le dessaisissement local ( = la sagesse vient en poésie par la magie de ce qu’elle fait sensiblement aux mots – dit-il dans un entretien – et non, comme en philosophie, par la pensée de ce qu’elle opère intellectuellement sur eux !) a l’hygiène spirituelle d’un exode préventif.

    Dans son précédent livre traduit en français (« Dédale », 2016), Amir Or décrivait une « tentation » de l’âme de descendre vivre, trouver compagnie et se frotter à la chair du monde (au prix, écrivait-il, de rencontrer « pesanteur, mesure et destruction », mais y gagnant réalité à chaque nouvelle « ride de l’âme »). Dans ce livre, l’y voilà : Être, en effet, dans le monde, c’est exister « entre ici et là », ne conjuguer le verbe être qu’entre deux adverbes (d’espace ou de temps) ! On a sa langue maternelle entre une vulve et une tombe, on acquiert d’autres langues entre une douane et un dictionnaire, mais c’est la possession de la parole qui change tout : l’animal n’est qu’ici, et ne va que là. L’homme, rendu présent à la présence par son verbe conscient, réside littéralement, et extraordinairement, « entre ici et là » : toutes ses performances mentales l’attestent (imaginer, c’est voir ça d’ici ; vouloir, c’est désirer d’ici-là ; se souvenir, c’est aller ici etc.). La poésie est alors ce qui donne un monde à ces acrobaties natives de l’esprit, et ce qui éduque les mots à plus réel qu’eux.

         « Souffle sur moi aussi, vent,
apprends-moi à bercer
les mots grâce à mon esprit

   La parole humaine fournit, on le sait, ces négation, généralité, conjugaison, indexalité, parenthèses, citations … ( qui, au contraire des voix animales, font voyager entre être et néant, ou séparent autrement ici de là), et la poésie est alors la parole du coeur, au sens où

         « seul le coeur estompe la limite
entre ce qui est et ce qui n’est pas »

   D’où les merveilles ubiquitaires et anachroniques de cette poésie. Par elle, le serpent retente (mais autrement) Eve :

          « Je t’emmènerai la nuit avec moi vers l’Éden
 pour renouveler notre amour dans le jardin de jadis 

        Par elle, la caresse est comme la confidence d’un geste intérieur :

             « Je touche, et j’envie ma main qui touche,
 je touche, et je languis de toucher. 
Frayeur de ce moment immobile : 
tu es à l’intérieur d’ici »

        Par elle, le couple humain est la première égale domestication croisée de la Création :

            « L’animal entre mes jambes hurle
à l’animal entre tes jambes
.La lune entre mes dents hurle 
à la lune dans ton coeur ».

   La poésie fournit un monde charnel aux possibilités formelles du langage. Elle ment en rendant réel ce qui est irréel, mais elle renouvelle la vérité en ce que sa parole permet l’expérience de ce qu’elle sauve de l’irréalité. L’expérience spirituelle de notre poète est là, l’esprit mettant en mots ce qui lui permet d’avancer sans eux.

   Ainsi, cette extraordinaire déclaration d’amour, qui fait saisir a contrario l’infidélité de Don Juan par l’oubli et la négligence des mots qui tiendraient éveillée l’odeur de sa compagne :

        « Sur mon lit,cette nuit,
l’odeur de ton corps
ne s’endort pas »   

 Ainsi, cette autre expérience, où la parole sait révéler ce qui la dépasse : qu’il y ait du temps signifie que le présent ne cesse de voler de moment en moment ; alors déplumer le devenir (comme seul peut faire le pouvoir abstractif du langage), c’est accéder à l’armature même du temps, au squelette de toute transitivité :

    « Le vide enfin – 
pas une plume n’est restée
sur les ailes du monde »

   Le sommet de ce recueil est sa dernière partie, parfaitement titrée « Poèmes-prières » : évocation et invocation y vont en effet de pair. Poèmes parce que les choses viennent y chanter pour nous ce qui les englobe, prières parce que nous y supplions l’absolu (« Aide-moi, ô Grand Tout … ») de nous laisser avoir part à lui.  Prier sans poésie, ce serait vouloir prosaïquement soigner sa finitude ; et composer sans prier serait ignorer l’humour d’une mort jamais nôtre (ni avant, ni pendant, ni après elle). Amir Or écrit ceci :

 « Artiste de l’Être, fais de moi une musique. 
Sans ton esprit qui touche mon esprit
sans ton regard qui voit à travers mes yeux,
 je suis un tronçon d’arbre, sans ressenti ni conscience,
et mon existence ne souhaite que remède.
Viens peindre mon monde
à présent laisse-moi l’aimer sans peur,
croire en mon coeur que ce n’est pas en vain
que j’ai envoyé mes mots pour le toucher »

      Un poète, donc, d’une rare acuité, et d’une loyale profondeur, qui fait l’effort de saisir pour nous les efforts propres du monde, la mouche du coche de la Providence théorique remise à sa place : 

« Qui peut décrire ce moment ?
Moi assis là solitaire
à regarder tout sans mots :
le miel en suspens dans l’air, le vert partout.
Seule l’unique mouche de la pensée
survole cet Éden du matin. »

© Marc Wetzel

Soirée Littéraire- Alain Fleitour

Alain Fleitour a reçu le prix de la ville de vannes.

L’université Catholique de L’ouest ‘(communication) 
l’invite à présenter son livre « Les Fissures de l’Aube »
le mardi 26 mars prochain  à 18h
à UCO Arradon 

L’UCO a notamment retenu

Une Première dans l’édition car c’est à la fois un livre broché, un livre numérique, un livre audio et une vidéo
sans oublier une estampe chinoise « une vague » réalisée par l’auteur

Des chroniques sur le livre sont déjà dans la presse

Coup de cœur des écrivains bretons
http://www.ecrivainsbretons.org/images/pdf/Les_fissures_de_l_aube_Alain_Fleitour_Jean-Paul_Delessard.pdf

Un article dans la revue Traversées
https://revue-traversees.com/category/chroniques/chroniques-de-lieven-callant/

Un article dans le Télégramme de Brest

une vidéo
https://www.youtube.com/user/alainfleitour48

Des chroniques sur babelio
https://www.babelio.com/livres/Fleitour-Les-Fissures-de-lAube/1113769

TRES BONNE NOUVELLE
Alain Fleitour sera au salon des livr’ de Vannes les 9 et 10 juin 2019. 


Jérôme Garcin, Le syndrome de Garcin, Gallimard nrf

Une chronique de Nadine Doyen

Jérôme Garcin, Le syndrome de Garcin, Gallimard nrf
Décembre 2017,( 153 pages – 14,50€ )


PRIX HUMANISME ET MEDECINE 2018

Collège Français de Pathologie Vasculaire

Mieux vaut ne pas connaître « le syndrome de Garcin » (1) qui doit son nom à Raymond Garcin, éminent neurologue, grand-père paternel de l’auteur.

Il lui rend un vibrant hommage dans ce récit et dresse le portrait d’un homme « humaniste », plein de compassion pour la souffrance de ses semblables, avec la vocation de soigner, « de guérir parfois, soulager souvent », d’alléger les maux.

Si les souvenirs de ses jeunes années se sont évanouis, Jérôme Garcin les exhume d’une lettre de sa mère. Il adorait ce grand-père (qui avait le culte de la famille) et ne voulait pas le partager avec son jumeau Olivier (2) On devine son besoin « exclusif » de ces moments de grâce à « apprendre à dessiner, rêver, à colorier le monde ».

Il nous invite dans la maison normande et nous peint la campagne « vert vif ».

Il se remémore leurs sorties en voiture :  à bord d’une Versailles !

Son attachement à « cette terre mouillée », à la vallée d’Auge qui abrite « son refuge, son oratoire, son écritoire.. » remonte à plus de trente ans.

Le récit devient poignant quand Jérôme Garcin nous restitue son pèlerinage, l’été 2016, sur les traces de ce grand-père né en Martinique, au moment où lui aussi est devenu grand-père. Ce retour aux sources le conduit à la maison de Saint-Laurent, voici la tirelire des souvenirs qui s’ouvre : « C’était bouleversant, enivrant, dérangeant. Je respirais mon passé ».

Il retrace la généalogie de ses ancêtres, cette lignée de « blouses blanches », notant que ce fut « une entreprise chimérique ». Il remonte au premier de cordée : Alexis Boyer, au parcours stupéfiant, jusqu’à son grand-père, « l’exilé antillais », qui a dû fuir la colère du Mont Pelée et dont la famille a perdu les biens. Le narrateur consacre plusieurs pages à cette catastrophe apocalyptique, qui a balayé Saint-Pierre. (éruption que Daniel Picouly évoque aussi dans Quatre-vingt-dix secondes »)

Un paysage de désolation qui contraste avec le bocage normand où il s’est installé.

Dans le chapitre : « Docteur Garcin, I presume ? », qui montre le neurologue en activité, à la Salpêtrière, on réalise ce qui l’a conduit à une telle notoriété, un charisme, une bonté hors normes et un viatique : « Écoutez vos malades, ce sont vos seuls maîtres ». Pour lui « la base de la médecine était l’amour ».

Jérôme Garcin a regroupé les témoignages dithyrambiques de ses confrères, de ceux qui ont travaillé à ses côtés (étudiants, internes) et encore plus touchant, il a recueilli la gratitude d’une de ses patientes. Il a écumé les archives familiales et déniché des articles qui mettent en exergue son côté « janséniste » cultivant la satisfaction du devoir accompli, ainsi que sa force d’âme « qui lui permirent de supporter les épreuves, les morts accidentelles de sa femme, de son petit-fils ». Pour Jean Métellus,  « cet honnête homme incarnait la grande médecine sensuelle, tactile, visuelle, auditive et olfactive ».

L’auteur peut être fier de ses prédécesseurs, qui ont eu accès à des postes prestigieux, à l’Académie de Médecine. Le docteur Chauffard a même eu l’honneur de soigner un certain Verlaine. Le « Papi, si romanesque » a légué à son fils Philippe « le goût de la perfection, la vertu de l’altruisme, une faculté phénoménale de travail » et à son petit-fils la passion pour la littérature. Jérôme Garcin montre l’impact de ses deux grands-pères « lettrés et contemplatifs », humanistes, sur ses lectures d’adolescent.

Il avoue qu’il avait « fini par croire que soigner était moins un verbe transitif que le complément d’objet direct de la lecture, une variante de la poésie… ».

À noter que sur sept générations, on était médecin de père en gendre, côté paternel (Raymond Garcin perpétuant « une tradition endogamique ») et de père en fils, côté maternel.

Ce sont ses « tourtereaux » de parents qui ont « clos le roman-fleuve de la médecine », toutefois il les considère « cliniciens », pratiquant « la chirurgie artistique ». Ils avaient trouvé dans la peinture et la littérature, « les remèdes à la cléricature ».

Sa mère, fille du pédopsychiatre Launay, qui restaurait les tableaux avait transformé leur salon « en bloc opératoire sentant le détergeant et la térébenthine ».

Quant à son père, « éditeur aux Presses Universitaires de France », tel un « obstétricien, il accouchait ses auteurs après avoir accompagné et surveillé leur grossesse ». (On pense à Amélie Nothomb qui, chaque année, est « enceinte » d‘un nouveau roman.)

L’auteur se livre à un considérable name-dropping des penseurs de l’époque dont son père a publié « les œuvres pérennes ».

En brossant le portrait de cet homme dynamique, qui force admiration et respect, plane l’ombre de l’absent, de l’enfant perdu. Relire La chute (3) qui relate le destin tragique de son père. Jérôme Garcin nous donne une autre définition du « syndrome de Garcin «  dans la mesure où son père laissait « ses émotions à la maison , en dissimulant la douleur d’avoir perdu un enfant ». Il y voit une façon « d’être au monde sous une carapace », « de cultiver la solitude dans des lieux fréquentés », « de se donner aux autres avec parcimonie », « d’être plongé dans une incessante conversation avec soi-même », « de s’ingénier à n’être jamais percé ».

Par ce récit, Jérôme Garcin permet de voir l’évolution de la médecine avec « la chaîne des découvertes » et montre des aïeux la vocation chevillée au corps, investis dans les recherches ( neurologie) pour faire évoluer les diagnostics et traitements.

Le biographe confie un regret, celui de ne pas avoir accolé à son nom le patronyme de Pam, son grand-père maternel Launay envers qui il éprouva une grande tendresse.

Si Laurent Selsik se considère « un fils obéissant » en conjuguant l’activité de médecin et d’écrivain, Jérôme Garcin relate la rupture dans la chaîne familiale « hippocratique ». L’occasion pour lui de payer sa dette à ses grand-pères dans un exercice d’admiration très émouvant et de revenir sur deux disparitions très éprouvantes. Celles de son père et de son frère à qui il a élevé « des tombeaux de papier ». Écrire pour témoigner, pour qu’on ne les oublie pas et pour laisser une trace. N’écrit-on pas par consolation ? En résumé le mémorialiste de la famille Garcin conclut : « si soigner, c’est sauver des vies, écrire c’est les prolonger ».

Jérôme Garcin signe un récit intime foisonnant, émaillé d’éclats de poésie, dans lequel il réussit une chirurgie délicate, à savoir « ligaturer deux mémoires » dans cette « dynastie de mandarins ».

On connaît le journaliste à l’Obs, l’écrivain « intranquille », l’animateur du Masque et la Plume, ajoutons-lui une nouvelle casquette : chantre de la mémoire familiale.

Quant à sa petite-fille, Lou, peut-être embrassera-t-elle une carrière médicale ?

© Nadine Doyen


(1) Définition du Syndrome de Garcin : « Paralysie unilatérale progressive, plus ou moins étendue de nerfs crâniens ».

(2) : Olivier de Jérôme Garcin, récit autobiographique qui relate le destin tragique du frère jumeau de l’auteur. Gallimard.

(3) La chute de Jérôme Garcin. Gallimard.

Isabelle Carré ; Les rêveurs, Livre de poche, janvier 2019, 288 pages ; 7,70€)

Chronique de NadineDoyen

Isabelle Carré ; Les rêveurs, Livre de poche, janvier 2019, 288 pages ; 7,70€)


Isabelle Carré brosse avec tact le portrait de ses parents : couple atypique (classe sociale opposée),une mère rejetée par sa famille, un père artiste au goût japonisant.

Puis, elle fait défiler ses souvenirs d’enfance, revisite leurs sorties dominicales.

C’est en fouillant le passé  de ses géniteurs qu’elle exhume bien des fêlures.

Des mots : « abandon, tristes, mélancoliques », reflètent l’état d’âme des adultes d’où le besoin pour la narratrice d’échapper à cet enfer borderline. Lors de son séjour à l’hôpital, suite à une TS, qu’elle relate avec autodérision, elle noue des amitiés, et se découvre une vocation pour le théâtre, ce « lot de consolation merveilleux ».

Le jour où le père fait son coming out, le couple explose et il s’ensuit un véritable séisme. Tout s’éclaire pour la narratrice (le changement de look, les lectures de Lui, de Gai Pied). La musique, la danse, l’écriture, ont oeuvré à sa résilience. Rebondissements : le fils aîné retrouve son père, la mère son premier amour.

La comédienne démontre que « l’hérédité, même douloureuse, peut être une force ».

Elle signe un récit à la veine autobiographique, empreint de nostalgie, traversé de peurs, d’interrogations, de rêves comme chez Sempé. Un premier roman prometteur !

©Nadine Doyen

Grand Prix RTL LIRE 2018- GRAND PRIX de l’héroïne Madame Figaro 2018.