SERHIY JADAN, L’INTERNAT, traduit par Iryna Dmytrychyn, éd. Noir sur  Blanc, Lausanne, 2022, 267 pages.

Une chronique de Vladimir Claude Fišera

LE GRAND ROMAN DU DÉBUT DE LA GUERRE DE RÉSISTANCE DE L’UKRAINE (2014-2015)

SERHIY JADAN, L’INTERNAT, traduit par Iryna Dmytrychyn, éd. Noir sur  Blanc, Lausanne, 2022, 267 pages.

Prix Hannah-Arendt pour la pensée politique 2022


                                                               

Enfin, nous avons le grand roman du début de la guerre actuelle qui a bien commencé en 2014 par l’invasion par la Russie de la Crimée puis de l’est de l’Ukraine, la région du Donbass. C’est une guerre ininterrompue qui n’a fait que se généraliser en février 2022 par l’invasion de toute l’Ukraine par la Russie. L’auteur en est le plus grand romancier actuel de ce pays, Serhiy Jadan, auteur de cinq romans mais aussi d’un opéra, poète, traducteur de la poésie allemande et de langue anglaise et aussi chef d’un orchestre de musique rock. Né dans une petite ville du Donbass, d’un père chauffeur, il a fait des études de lettres et de pédagogie à Kharkiv, la grande ville du nord-est, qu’il n’a plus quittée. 

Il y a enseigné dans le secondaire jusqu’en 2004 avant de vivre de sa plume et de sa musique. Il est traduit dans de nombreuses langues et a reçu plusieurs prix littéraires internationaux des plus prestigieux. En 2014, période qu’il décrit dans ce roman, il a été blessé en défendant la mairie de Kharkiv contre des émeutiers pro-russes. Aujourd’hui, il se consacre entièrement à l’aide humanitaire à Kharkiv, sur le terrain et sous les bombes. 

Cet ouvrage, écrit en 2015-2016 et publié en 2017, bien avant l’extension, la généralisation actuelle de l’invasion russe, nous parvient avec cinq ans de retard mais n’en est que plus prophétique en ce qu’il décrit et révèle des comportements barbares des envahisseurs et de l’extraordinaire résistance du peuple ukrainien, des civils comme des conscrits. Il s’agit ici surtout des civils qui sont les personnages principaux de ce roman, roman réaliste qui ne cache pas l’horreur de la sale guerre menée par les soldats russes et par les milices séparatistes pro-russes.  Mais c’est essentiellement l’histoire personnelle du héros, jeune quarantenaire, professeur du secondaire (enseignant l’ukrainien alors qu’il parle en russe ou en inter-langue russo-ukrainienne avec ses élèves) qui vit sur la ligne de front et va chercher son neveu de 13 ans, orphelin de père et en internat, dans l’autre côté du front, derrière les lignes alors que les Russes avancent et que l’armée ukrainienne tente de résister. Écrit à la première personne, c’est l’oncle blessé de guerre à la main et réformé qui parle, le neveu prenant la parole à la première personne dans les cinquante dernières pages de l’ouvrage. 

C’est aussi un monologue intérieur du début à la fin (de l’oncle puis du neveu) qui se superpose aux scènes de description de leur anabase et aux dialogues nombreux, concis et percutants, avec une langue parlée populaire et argotique. C’est qu’elle est souvent chargée de mots crus, produits par la tension extrême, la peur comme par la résolution crâne de ne pas céder à cette même peur, à ces violents envahisseurs, à la fatigue, au terrain naturel hostile et au froid de ce mois de janvier 2015. Les envahisseurs ne sont pas nommés en termes politiques, ce sont « eux », « les autres » souvent difficiles à identifier, avançant masqués par rapport aux « nôtres ». D’ailleurs, entre les deux, il y a la masse qui se situait jusque là entre les deux identités nationales et entre les deux langues (l’ukrainien étant langue inférieure, paysanne, refoulée souvent dans l’oralité). Civils comme soldats, nombreux sont les terrifiés, les affamés, les frigorifiés. Les soldats qu’assiste le héros, infirmier d’occasion, souvent très gravement blessés, sont aussi contusionnés, comme rendus fous par le vacarme des bombes (shell-shocked). Tous sont par moment et durablement ahuris par l’invasion, épuisés et peinant à sauver leur vie dans ce crépuscule des dieux inouï et assourdissant, inimaginable qui annule en un instant tous les paramètres de la normalité. Tous sont privés de leur maison et leurs vies « sont retournées comme des poches ».

C’est la dévaluation de la vie humaine, foulée à terre par « les autres » qui méprisent ces péquenots d’Ukrainiens, ces « Petits-Russiens » comme les Grands-Russes les nomment, se sachant supérieurs en nombre et en moyens militaires (tekhnika). Certains cèdent à l’envahisseur par opportunisme ou simple épuisememt, d’autres, observateurs étrangers, n’en sortent pas davantage grandis quand ils sont, parfois, oiseaux de passage, voyeurs sentencieux et nantis. Les défenseurs, souvent livrés à eux-mêmes sur place et ignorant les médias de la capitale, comme les soignants, comme les transporteurs, comme les jeunes femmes, tous s’efforcent de garder leur dignité sans s’afficher pour autant, comprenant les chutes morales de certains.

Les deux héros blaguent à l’occasion, « sifflotent dans le noir », entourés de dévastation et de saccage psychopathique. À la dernière page du livre, le neveu, devenu mature trop vite de par ces événements, note quand même, enfin revenu chez lui que « les militaires sont concentrés, sereins. Personne ne crie. Personne ne se dispute. Tout le monde se prépare à la guerre qui se poursuit. Chacun pense survivre, a l’intention de revenir. Tout le monde a envie de revenir, de rentrer chez soi. (…) La maison sent les draps propres. (fin du roman, VF).

©Vladimir Claude Fišera

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