STÉPHANIE DUPAYS, Comme elle s’imagine, Mercure de France (157 pages – 16€), Février 2019

Chronique de Nadine Doyen


STÉPHANIE DUPAYS, Comme elle s’imagine, Mercure de France (157 pages – 16€), Février 2019

Les protagonistes de Stéphanie Dupays sont des digital natives addicts aux réseaux.  A travers Laure, professeure de Lettres, « maîtresse de conférences », l’auteure explore les relations amoureuses sur la toile : comment l’étincelle naît, comment l’attirance grandit, évolue au point de tomber dans la dépendance.

On suit donc Laure, la trentaine, au début de sa relation virtuelle avec Vincent.

Elle croit « avoir trouvé un cocon chaud et doux où elle pouvait faire halte ».

Elle est si entichée, que même en plein cours, elle ruse pour pouvoir vérifier si Vincent lui a bien répondu. Si impatiente de s’isoler pour lui répondre, est-elle vraiment présente à ses élèves ? L’attentif Jean-Baptiste n’a-t-il pas décelé un signe de fébrilité ? La voilà scotchée à son smartphone.

Elle est si hypnotisée par l’écran que même dans un bus bondé elle est capable de se créer une bulle.

On peut lire certains de ses échanges avec ses followers, et en particulier avec ce fameux Vincent. Elle n’hésite pas à passer des heures à zoner la toile, à chatter ou à passer au crible le profil de Vincent, à fouiller dans ses posts. (1) Comme Swann, elle décrypte le moindre mot, le moindre geste, chaque texto, « comme s’il s’agissait d’un télégramme diplomatique pendant la guerre froide ».

Sa dépendance aux messages de Vincent devient incontournable car celui-ci a l’art de la séduire, l’appelant sa « délicieuse », son « alliée ». Sa vie bascule, rêvant de leur rencontre, elle tente de la programmer mais la réaction de Vincent la refroidit, la déconcerte. La jalousie s’installe.

Elle va jusqu’à s’offrir une séance photo avec une professionnelle, pour poster une image séduisante de son profil. Elle fantasme déjà sur le nombre de likes qu’elle recueillera, en espérant ceux de Vincent.

L’auteure montre combien l’apparence prime sur Facebook.

Si bien que Laure qui se compare aux créatures virtuelles, aux « visages lisses, aux corps parfaits » en est complexée. Elle voit « se rouvrir la cicatrice d’une image de soi défaillante ». Il est bon de convoquer l’injonction de Frédéric Midal : « Foutez-vous la paix », déconseillant de se comparer à un autre.

On constate que Laure, spécialiste de Flaubert, peine à concilier son travail quotidien  (copies, colloques à préparer) et son égarement sur la toile. Elle perd sa concentration, corrige « l’esprit ailleurs, papillonne de ses copies à son smartphone, ce qui l’oblige à veiller parfois jusqu’à cinq heures du matin.

On suit les « montagnes russes » affectives entre les deux protagonistes et les rebondissements dans leur relation. Les vacances de Noël pour Laure, ce sera auprès de ses parents, à la campagne, pour renouer avec la nature, avec elle-même, afin que son cerveau ne tourne pas en boucle et surtout pour mettre Vincent entre parenthèses ! Elle se fait violence pour travailler sur ordi mais sans internet, elle se plonge dans Proust, Gary. Besoin de « retrouver sa souveraineté ». « Le travail effréné a un pouvoir anxiolytique » reconnu.

Comme le fait remarquer Patrick Boucheron : « Les livres sont des boussoles. Quand on perd pied, on n’a pas tant de choses auxquelles on peut se raccrocher. »

La romancière relate leur premier baiser, leurs premières étreintes, leur premier repas en tête à tête. Puis les rencontres ponctuelles, parfois de brèves entrevues, entre deux trains, une soirée au restaurant, des rendez-vous improvisés en dernière minute ! Entre, place à leur correspondance numérique qui est loin de combler Laure, une romantique, qui rêve de lettres manuscrites. En effet, « l’écran ne laisse rien transparaître du souffle qui guide la plume, de ses hésitations, de ses soubresauts » et « le choix du papier, le tracé délivrent  quand même un peu du génie propre au scripteur ». « L’espacement de leurs rencontres faisait de chacune une éternelle première fois ».

Or il apparaît que Vincent a « comme un sixième sens »:dès que Laure s’éloigne, il revient vers elle ! Va-t-elle lui accorder une nouvelle chance ? Peut-elle lui faire confiance quand il lui dit que leur « rencontre est un miracle » et qu’elle est « son ange gardien » ? Laissons le lecteur découvrir l’évolution de cette relation et voir si elle parviendra à « résoudre l’énigme Vincent ».

On serait tenté de rapprocher Laure de l’héroïne de David Foenkinos, Mathide, elle aussi enseignante, qui « avait trop lu de livres » et « tous les malheurs venaient de la littérature »! Pour le narrateur de « Deux soeurs » (2), le métier de professeure « c’était une soumission à l’interprétation des mots ». Stéphanie Dupays , elle aussi, met en exergue le pouvoir des mots à travers Laure qui a tendance à vouloir vivre sa relation amoureuse à l’instar de personnages de romans. « Elle avait besoin des mots des autres pour décoder les êtres et les choses, interposer la littérature entre elle et le monde la protégeait ».

Toutefois les livres restent sa bouée de secours, son refuge, préférant « se passer de confident et s’en remettre aux livres ». Ainsi toutes ses références littéraires et cinématographiques (Rohmer) offrent au lecteur un terreau éclectique où puiser pour s’enrichir. Citons les poètes Brautigan, Cadou, Bousquet et Valérie Rouzeau qui méritent d’être lus. On croise également Durrell, Modiano.

Et si vous êtes à Paris, vous pouvez rendre visite à la statue de Montaigne, lui frotter le pied droit et le bonheur devrait vous sourire ou l’amour !

Stéphanie Dupays livre une réflexion sur le célibat selon les âges, sur les vieux couples, sur la difficulté d’entretenir une relation pérenne avec autrui.

Elle oppose celui qui se contente d’échanges derrière l’écran et de rencontres épisodiques à celle qui a besoin de relations concrètes, de convivialité et ne se satisfait pas « de mots d’amour ». Pour Laure, il devient évident que « Vincent est une divinité inaccessible ». Leur connivence serait-elle factice ? On plonge dans les pensées de Laure qui en vient à douter de la sincérité des liens tissés avec Vincent, à se demander si elle n’a pas été ghostée. Le manque devient insupportable, douloureux pour l’amoureuse. Le poids du silence est terrible quand il brise l’illusion de proximité.

Si vous n’êtes pas sur les réseaux, ce roman vous protégera de cette aliénation, de cette techno- dépendance que Serge Joncour pointe aussi dans son roman CHIEN- LOUP. (3) Pour lui, « c’est comme le Nutella, dès qu’on y touche on est ferré » ! Le danger de devenir esclave de son smartphone est souligné : «L’objet magique peut devenir un instrument de torture ». Quant à Facebook, c’est ce « gigantesque texte à déchiffrer » où Laure s’égare des heures pour tromper sa solitude ou son chagrin. De plus elle se livre à des interprétations erronées.

Laure n’est pas la seule à s’être brûlé les ailes, mais son récit a la vertu de mettre en garde tous ceux qui s’emballent trop vite et s’investissent trop dans une relation virtuelle avec un(e) inconnu(e) ! Sa lucidité, toute relative, lui a toutefois permis d’éviter le piège tendu par Vincent, préférant renoncer à son invitation pour un week-end à Séville. Elle a su résister à la tentation !

Laure sait prendre de la distance (comme par exemple sa déconnexion lors d’un Noël chez ses parents), ce qui relance sa créativité, elle réagit comme Philippe Besson qui voit une corrélation entre écriture et séparation : « La souffrance et les chagrins d’amour rendent l’écriture très fertile ».

Stéphanie Dupays signe un récit nécessaire pour mettre en garde les naïfs afin d’éviter les rencontres toxiques et d’éventuelles désillusions ou déceptions.

Une sorte de diatribe qui éclaire et alerte sur les dangers de l’addiction à  Facebook et à son smartphone. En même temps, elle offre une ode aux livres (qui prennent soin de nous) et à la littérature, échappatoire pour les héroïnes.

La romancière se fait chantre de l’ici et maintenant, de la vraie vie, en sorte.

(1) Post : publications faites sur Facebook

(2) Deux sœurs de David Foenkinos, éditions Gallimard

(3) CHIEN-LOUP de Serge Joncour, éditions Flammarion

Prix Landerneau 2018 , Prix du roman d’écologie,

Prix de la Ville de Vannes 2019

©Nadine Doyen