Aliens mode d’emploi, manuel de survie en situation de contact extraterrestre, Laurent Genefort, Éditions Le Bélial, 2012

Chronique de Lieven Callant

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Aliens mode d’emploi, manuel de survie en situation de contact extraterrestre, Laurent Genefort, Éditions Le Bélial, 2012

Illustrations de couverture et intérieures de Cédric Bucaille


Si comme moi vous ne manquez aucun des communiqués de L’E.S.A. ou de la N.A.S.A. que vous suivez avec intérêt les émissions de France Culture , que la notion de “trou de ver” (Whormhol) vous est familière, et que vous possédez un brin de fantaisie, beaucoup de curiosité et une belle ouverture d’esprit notamment vis à vis de la littérature de science-fiction alors ce livre vous est vivement conseillé. « Il pourrait bien vous sauver la vie… »

Comme n’importe quel guide, ce livre se veut avant tout utile et pratique. Après un beau rappel historique des principales étapes et des faits les plus marquants survenus depuis les premières migrations d’aliens et de brèves explications sur les bouches (nom commun donné aux trous de vers de Lorentz), vous envisagerez avec l’auteur toutes les situations qui peuvent se produire en cas de contact avec un ou plusieurs aliens. Explications vous seront données concernant la physionomie des aliens, vous serez en outre capable de distinguer les espèces agressives ou nocives, des espèces plus pacifistes et craintives. Vous apprendrez à vous familiariser avec leur psychologie, leurs croyances et philosophies. Vous trouverez des réponses concrètes aux questions que vous vous posez notamment sur leur sexualité et leurs modes de reproduction, leurs coutumes et habitudes alimentaires ainsi que sur leur sociabilité. Vous recevrez de précieux conseils et d’indispensables leçons de bon sens au cas où vous voudriez tenter l’aventure d’une amitié avec un alien, d’une relation plus intime ou si vous envisagez de faire des affaires avec un alien (types de contrats, types de statuts attribués aux migrants). Vous serez en mesure de savoir quels sont les comportements et les pièges à éviter.

Le but principal de ce livre est de vous préparer activement à la présence extraterrestre d’espèces variées tout en garantissant au mieux votre sécurité.

Vous pourrez grâce à de petits apprentissages, vivre en toute sérénité avec la plupart des aliens. Si vous envisagez de voyager en traversant une bouche, vous trouverez réponses aux nombreuses questions que vous vous posez, notamment concernant le matériel indispensable à toujours avoir avec soi si on veut devenir un voyageur de la voie lactée. Un kit spécial est parait-il disponible.

Vous l’aurez compris ce livre a aussi le pouvoir de vous interroger sur vous-même, sur votre seuil de tolérance et d’acceptation de la nouveauté mais aussi de l’autre, cet être totalement différent de vous et dont vous aimeriez tant qu’il vous ressemble. On vous mettra en garde contre toutes les tentatives d’anthropomorphisme. Ce livre prône la tolérance mais non la naïveté et rappelle que l’apprentissage de nouveaux comportements, de nouveaux savoirs est un principe fondamental à la vie. La vie peut prendre bien des formes différentes et suivre des chemins que nous ne connaissons pas forcément.

Vous vous apercevrez que dans les mondes de fictions créés par les livres, les légendes, les savoirs ancestraux, il y a une part de vérité qu’un esprit attentif, curieux, imaginatif peut redécouvrir. Il ne vous sera jamais demandé de faire confiance aveuglément aux croyances, aux rumeurs, aux principes établis mais de faire appel à votre intuition, votre bon sens et votre esprit critique que vous aurez pris soin d’affuter par de nombreuses recherches personnelles. Les aliens sont bien plus que de simples migrants, les raisons qui les ont poussé à quitter leur planète sont aussi variées que l’univers est grand. Les accueillir correctement en tenant compte de nos facteurs de bien-être mais aussi en respectant les leurs est d’une importance capitale.

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Ce livre se lit d’une seule traite tant il est amusant, brillamment illustré, alternant références historiques à notre passé de colonisateur, à notre présent où nous nous sentons envahis par des peuples dont il n’est pas toujours nécessaire de nous méfier. Certains conseils ne seront pas sans nous rappeler les discours xénophobes, protectionnistes de certains de nos hommes politiques actuels et plus anciens. L’humour permet de dénoncer sans lourdeur les dysfonctionnements de nos sociétés, de pointer les irrégularités, les absurdités, les abus mais aussi de nous révéler les singularités qui les rendent propice à des formes de vies étonnamment riches.


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©Lieven Callant

Jacques GUIGOU – Sur la page de gauche – Éditions de L’impliqué (2016)

Chronique de Marc Wetzel

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Jacques Guigou

Jacques GUIGOU – Sur la page de gauche – Éditions de L’impliqué (2016)


« Plus que le son strident de la sirène de la mairie avertissant d’un risque de bombardement de Vauvert par l’aviation britannique, c’est le séjour immobile et prolongé sous l’escalier de la maison Trabuc qui augmentait sa peur » (p. 172)

« Par la porte entr’ouverte du salon où a été installé le lit de malade de sa grand-mère Marthe, il aperçoit sa mère passer à la flamme d’un coton alcoolisé des ventouses en verre et les poser sur le dos de l’alitée dont la peau est soulevée par chacun des verres » (p. 140)

« Le corps à demi penché dans le vide, il aimait se laisser glisser du grand escalier de la maison Trabuc. Ce matin-là, déséquilibré par la courbe, il tomba la tête la première sur le carrelage. Lorsqu’il émergea du coma, son père, assis sur les marches de la terrasse, le tenait dans ses bras. Les lamentations de sa mère le firent tressaillir » (p. 8)

« Saumon, tel est le totem qu’ont prévu de lui attribuer les chefs des Éclaireurs unionistes. Opposant de l’intérieur au scoutisme et pressentant l’imminence de la cérémonie, il se rend introuvable » (p. 31)

« Il rédige une dissertation de philosophie. Son père entre dans sa chambre – fait rare – et lui demande si, après son baccalauréat, il envisage d’entreprendre des études de théologie. Sa réponse est immédiate : non » (p. 73)

« Une fois installé au bureau de l’estrade, prêt à donner son cours, il repoussait parfois le premier mot d’une à deux minutes et prononçait alors sur un ton psalmodique : « Ça suit son cours, ça suit son cours » (p. 65)

***

Jacques Guigou (né en 1941, ex-universitaire gardois et sociologue critique), c’est un poète : on sait qu’il sait ; mais, comme c’est un poète, il ne sait pas ce qu’il sait.

Je vois en lui, dans ce merveilleux recueil rassemblant des centaines de fragments de vie, trois vraies originalités au moins.

* D’abord, il est rare comme un intellectuel intelligent, je veux dire un intellectuel que ça n’empêche pas d’être intelligent.

Être intellectuel, c’est produire des idées (ou en tout cas les reproduire) ; être intelligent, ce n’est pas nécessairement produire du réel (on peut être intelligent et contemplatif ; on peut être subtil et patient).

Non, être intelligent, c’est savoir qu’on est produit par le réel. D’où les nombreux accidents, surtout au départ, dans l’enfance, quand de toute façon le réel nous produit plus vite qu’on ne peut le produire en retour, et plus secrètement qu’on ne pourrait le surveiller.

Et des accidents d’enfance, Jacques Guigou en a eu à foison, et s’en est comme structuré. Des rampes d’escalier qui tournent plus vite que celui qui les chevauche, et c’est le coma. Une intense piqûre de vive qui montre que, certes, le jeu est une pêche, mais que la pêche n’est pas un jeu. Des échardes de bambou se fichant dans les narines. Des fléchettes prenant pour cibles ses paupières. Un épanchement de synovie refaisant de chaque agenouillement un chemin de croix. Mais même plus grand, les aléas sont au rendez-vous : un accident de bagnole en tentant de débusquer le repaire héraultais du mathématicien Grothendieck … mais il réagit bien, il apprend vite : quand on lui jette un œuf, il cesse de s’habiller en blanc. C’est ça, être intelligent : on voit bien que c’est le réel qui est à la manœuvre, mais on repère son volant. On n’aime pas la force, mais on s’en instruit ; on n’aime pas la virtuosité, mais on en profite pour l’admirer ; on n’est pas masochiste, mais on profite de souffrir en apprenant à même la douleur ; on brûle ses échecs, mais, tant qu’à faire, on s’éclaire avec.

Savoir que le réel nous produit, c’est savoir aussi que la nature se produit ; avant la technique humaine, et sa gestion rationnelle, il a bien fallu que la nature se débrouille toute seule pour surgir et durer. Et voir que la nature se produit, c’est saisir qu’elle n’a que la nécessité et le hasard pour se faire ; parce qu’elle a usage du hasard pour se produire, la nature est par principe imprévisible, puisqu’elle se renouvelle avec les seuls moyens du bord, qui eux-mêmes interfèrent et errent ; Être intelligent, c’est savoir que la nouveauté n’est pas comme pour nous une question de mode, de prestige, de look, mais, pour elle, de vie ou de mort. S’adapter à l’imprévisible, voilà le premier versant de l’intelligence. Le second, c’est saisir que la nature doit se produire elle-même pour exister, et donc doit aller chercher en elle-même (car la Providence n’existe plus, et l’homme pas encore), dans ses entrailles, ses arcanes, sa propre universalité intime, de quoi, à chaque moment, à chaque ère, se dépêtrer d’elle-même et se soutirer une suite. C’est ça qui lui donne sa complexité de principe, car il faut qu’elle ait tout (et même le Tout) en magasin, dans ses réserves. Si elle n’accède pas à son infinie arrière-boutique, c’est fini, la chaîne d’auto-production de la Nature s’arrête ; le second versant de l’intelligence est là : savoir que la nature est complexe, et c’est donc s’adapter à la complexité en tentant de la ramener non à du simple (la nature simplifie ses voies, mais suite à des procédures extraordinairement élaborées !) , mais à du tout aussi compliqué, mais déjà su, un peu jadis fréquenté, à de la complexité déjà prise sur le fait.

Jacques Guigou est donc un homme qui sait que le réel le produit et la nature se produit ; ça n’a l’air de rien, mais chez les intellos, c’est rare. C’est prendre comme chefs de cabine, respectivement Spinoza et Empédocle. Ça tangue formidablement, mais au moins, c’est le Devenir réel qui nous porte !

* La deuxième originalité, sentie, de Jacques Guigou, c’est que habituellement, dans la méthodologie des sciences (Dilthey), on distingue la nature (matérielle, déterminée, inerte) qui est à expliquer (par causalité régulière, par déterminisme) et le monde de l’homme (de la société, du langage, de l’histoire etc.) qui est à comprendre (parce qu’il y a des intentions et des jugements, c’est à dire de libres représentations de la situation, à la base de son activité, et qu’on ne peut pas saisir ce que fait un homme si on ne prend pas en compte ce dont il se saisit en lui-même (idées, valeurs, buts …) pour avancer, bref, si on ne s’efforce pas d’aller voir dans son esprit comment se place ce qui se passe, donc si on ne tente pas de comprendre). Eh bien, cette respectable vulgate : on explique la nature, mais on comprend l’homme – Jacques Guigou la renverse, et pas par fantaisie ni provocation, mais par exigence et vocation. Car il est à la fois un professionnel des sciences humaines et un poète.

Donc d’un côté, il explique franchement l’homme (en n’hésitant pas à dire que les sciences humaines, justement, sont des sciences, et qu’il y a donc des lois de fonctionnement de l’humain) – parce que l’homme est moins libre qu’il ne le croit, et que même la série des figures disponibles de sa liberté est déterminée ; de l’autre côté, il pense (c’est à dire il éprouve) qu’il faut comprendre la nature, justement parce que, on l’a dit, elle se produit elle-même, elle ne peut compter que sur ses propres forces et ressources, elle puise dans son quant-à-soi avéré et robuste, et saisir ça, c’est la comprendre, c’est la prendre depuis elle, depuis son réservoir et ses ressorts. Et c’est un poète qui n’hésite donc pas à dire que les sciences naturelles sont … naturelles !

Et puis c’est dire que l’homme, au fond, n’est pas du tout inexplicable, au contraire. On voit sa vulgarité, sa perversité, sa vanité, bref, la rouille et la lèpre de sa machinerie intime, on les voit comme le nez au milieu de la figure … Ce qu’on dit des Français (à savoir qu’ils se distinguent tous par ce qu’ils montrent, et se ressemblent tous par ce qu’ils cachent – même si les Allemands se rassurent un peu vite en disant que pour eux, c’est l’inverse ! …), on peut le dire, pense Jacques, de tous les hommes, en tout cas de tous ceux qui laissent aller leur humanité au lieu de la faire advenir.

Les ressorts intérieurs de l’homme sont en effet peu mystérieux : l’homme se préfère à son voisin, il a plus facilement peur de sa mort qu’il n’a honte de sa vie, il laisse volontiers ses voisins s’exploiter les uns les autres pourvu que la rente lui en revienne etc. Mais, pour relier les deux aspects, on peut dire que l’homme est facile à expliquer, mais que sa nature, justement, comme toute nature, est difficile à comprendre, et en particulier sa puissance même d’explication, le surgissement en lui d’un pouvoir explicatif, d’un pouvoir d’éclairement critique, bref, l’existence en lui d’un désir d’expliquer et de s’expliquer est incompréhensible.

Ce qui est à comprendre, donc, c’est comment un être dispose de lui-même. Pour la nature, on voit très bien comment ses causes disposent de ses effets, comment ça marche, mais beaucoup moins ou pas du tout, comment elle dispose de ses causes mêmes, de ses propres facultés de produire ce qu’elle est, comment elle s’est mise en état de marche ! La nature se produit par la guerre qu’elle se mène, et par les vaincus (et à la fin, tout le monde est vaincu) qu’elle recycle, mais d’où lui vient ce savoir stratégique, cette aptitude à faire vivre son usage même de la mort, c’est mystérieux. Il suffit d’un savant pour voir comment les moteurs de la nature (ou de la société) fonctionnent, mais il faut un poète pour deviner dans quel atelier intérieur à elle elle a bien pu les mettre au point. Voilà le programme de vie de Jacques Guigou : hanter utilement les ateliers de formation de la Nature comme de l’Histoire !

* La troisième surprise, c’est le lieu de fréquentation quasi-exclusif de ce poète : le littoral. Pour lui, l’endroit le plus significatif, le plus prégnant, le plus représentatif de la Planète, c’est le littoral, c’est le mouvant arrangement frontalier entre terre et mer. C’est là que le sublime se passe.

Pour lui, les deux éléments restent distincts : la pêche sous-marine n’est pas son truc ; la pêche de surface, sur barque ou chalutier, oui. L’homme y transporte son travail de terrien à la surface de l’eau, il flotte et fait ce qu’il peut, sur ce sol fluctuant pour remonter des thons rouges de cette obscure masse en apesanteur. Mais dans le strict respect de la logique propre de chaque élément :

La mer ne travaille pas. Elle fait plein de choses, mais elle n’a pas recours au travail (à l’organisation de la progression du monde par gestes discontinus) pour subsister, se réguler, alors que la terre, si. C’est clair : les poissons (et généralement les animaux de mer) ne se servent pas, au contraire des terrestres et de nous, de leur propre corps comme d’un instrument de travail. C’est que la mer, dit le poète, ce n’est pas une terre liquide ; non, c’est autre chose.

C’est un milieu profond, je veux dire, au contraire de la terre et de son grand air, de ses étagements bien découpés dans le vide, la profondeur de la mer est immanente et continue (comme les plongeurs sous-marins obligés, eux, à des sas de décompression, le savent bien par contraste), – s’il y avait par impossible des immeubles sous-marins, ils seraient sans étages ni escaliers, et c’est pourquoi ils sont impossibles ! ! – alors que la profondeur sur terre, même si elle peut être parfois plus intéressante, est toujours, elle, discontinue et vertigineuse, et déclic de transcendances plus ou moins factices et complaisantes. La mer, non ; elle est profonde pour elle-même, et non pour l’idée qu’on se fait d’elle, comme pour nos ravins, gratte-ciels et avens, non, elle est prise, elle, dans sa propre profondeur.

Jacques Guigou assiste au mystère immanent de la mer depuis le littoral. Il l’arpente infatigablement, et, comme un renard qu’il est s’adressant au corbeau qu’il est aussi, il se tient à peu près, je crois, ce langage :

Sur mer, à bord d’un vaisseau, la vie est autre. L’obéissance et la mutinerie vont l’une et l’autre de soi. Il faut obéir sans réserves au pilote, parce qu’il sait mieux que nous ce qu’il fait, et que, comme nous sommes « embarqués », nous ne ferons quoi que ce soit que s’il le fait. Si on plaisante, si on délire, aux fers ! Mais, en même temps, dès que le capitaine cesse de savoir ce qu’il fait, à l’instant même où il cesse de savoir mieux que nous ce qu’il faut faire de nous tous, alors il devient vital de le jeter, lui, à fond de cale, ou par-dessus bord. Eh bien, notre homme du littoral est comme un Janus des vents de terre et de mer.

Quand il se retourne vers la terre, il y comprend l’ordre des travaux croisés, l’exploitation dépassable, facultative, de l’homme par l’homme. Quand il tourne le dos à la mer, Jacques Guigou est logiquement marxiste, car sur la Terre entendue comme usine socio-historique, il faut l’être ; il faut veiller à ce que le moteur de l’Histoire ne saute pas à la gueule de ses wagons et usagers, et veiller aussi à ce que la Lutte des classes se termine si possible mieux que les Évangiles.

Mais quand le poète Jacques Guigou se retourne vers la mer, il comprend la terre, je veux dire, la planète Terre, non comme atelier économique et laboratoire social,

mais comme vaisseau spatial, qui vogue, souverainement, sur une mer de vide. Et là, tout aussi logiquement, il n’est plus du tout marxiste, il devient une sorte d’anarchiste cosmique, à la fois totalement loyal à la Capitainerie multi-séculaire de la Nature et totalement rebelle à sa sourde et muette nullité.

Tel apparaît notre drôle de savant intimiste et notre drôle de poète pragmatique. Il écrit autrement sur les pages gauche et droite, voilà tout. Il veut ici expliquer à quoi joue la liberté, et là il veut comprendre à quoi se joue la nécessité.

Quand par exemple le cercueil de sa mère se bloque dans le virage de l’étage, il pardonne au réel, sachant bien qu’un escalier n’est pas d’abord fait pour les morts. Et nous, nous lui pardonnons son insolente intelligence, son goût vachard des bons mots, l’impitoyable acuité de ses relances, et même les orgueilleuses remontrances de son rire. Car il désire la vérité, et il aime désirer : voilà deux qualités rarissimes.

Et quand si souvent il nous cloue le bec, au moins il ne se prend pas pour le silence. Ce qu’il égratigne et ponce, c’est notre rouille, c’est pour nous laisser nous repeindre.

« Ferme la porte – demande mon père à ma mère -Un courant d’air est plus mortel qu’un coup de revolver, car lui, il ne vous rate jamais » (p. 111)

Héréditairement, donc, il aime moins la réplique qui tue que celle qui ressuscite.

©Marc Wetzel

Frédéric Chef, Le Colporteur magnifique, éd. Weyrich, coll. “Plumes du Coq”, 204 p.,15 €

Chronique d’Alain Dantinne

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Frédéric Chef, Le Colporteur magnifique, éd. Weyrich, coll. “Plumes du Coq”, 204 p.,15 €


Quelle mouche a bien pu piquer Frédéric Chef ? J’opterais plutôt pour un moustique virevoltant au-dessus des eaux saumâtres du Schelde (l’Escaut dans la langue d’Hugo Claus et Tom Lannoye). Le valeureux Rémois nous raconte une folle équipée sur les pas de Robert Louis Stevenson et de son ami Walter Wilson. Au travers des Cévennes avec un âne ? Pas du tout. En 1876, l’écrivain écossais projette de descendre en canoë les canaux d’Anvers à Gretz-sur-Loing, petite bourgade entre Fontainebleau et Nemours où Fanny Osbourne, qui vint troubler son cœur de jeune dandy, s’adonne à la peinture. Il raconte son périple aquatique dans un petit livre En canoë sur les rivières du Nord (réédité par Actes sud, coll. « Babel » en 1994) qui servira de guide à Frédéric Chef qui marchera (et ramera) sur le même parcours près d’un siècle et demi plus tard. C’est dire si nous assisterons à l’enterrement d’une Révolution, industrielle, sans pour autant entrer dans une autre, technologique, car c’est sans portable que notre auteur naviguera de friches en zones d’abandon et de misère.

Il quitte Anvers pour Boom et ses briqueteries, puis Willebroek (que l’auteur, pour éviter que ses compatriotes ne se tordent la langue n’hésite pas à traduire phonétiquement en « ouillebrouque ») avant de suivre le halage jusque Bruxelles et le canal de la Senne. Le choc du décor, usine Renault abandonnée à Vilvorde ou décharge publique de Neder-Over-Heembeek, sera adouci par la bonne liqueur de Jean-Pierre, le bouquiniste de La Borgne Agasse dans Matonge (quartier congolais de la capitale) qui hébergera notre explorateur d’un autre temps pour une nuit roborative. Mais n’eût-il pas dû le prévenir en lui donnant à lire Belgique toute nue où Charles Baudelaire, magnanime, prévient du suicide :

– Je sais un moyen de guérir

De cette passion malsaine

Ceux qui veulent ainsi périr :

Menez-les au bord de la Senne

Voilà de quoi lui donner le courage de retrouver le Canal qui mène à Charleroi. Le paysage ne change guère « Entre Tubize et Ittre, les anciennes usines sidérurgiques arborent leurs tuyères rouillées, leurs cuves, leurs monte-charges inclinés, leurs gueulards inoffensifs. Des pipelines traversent le canal. Toutes ces ruines de l’ancien labeur n’attendent que le chamboule-tout de la démolition. » (p. 59) La traversée de La Louvière, où canettes de bière et gravats jonchent le sol, donne à la ville un petit côté surréaliste : la ville d’Achille Chavée accueillit en 1935 la première exposition mondiale du mouvement initié par Breton. Ce fut la seule aussi.

La marche vers Charleroi passe par Pont-à-Celles, ce qui nous vaut cette petite contribution de notre voyageur au déterminisme social : « Des adolescents boutonneux

traînant toute la misère du monde draguent deux minettes aux allures collectives. » Il est vrai que l’auteur précise que « Charleroi rappelle certaines cités de la défunte URSS » ce qui lui confère en fin de compte « une paradoxale beauté ». L’auteur n’est pas sans nous rappeler le passage de Rimbaud dans le “Pays noir”. Je ne suis pas sûr que ce détail rassure le lecteur et que l’ouvrage sera primé par l’Office du Tourisme de Wallonie, même si les vallées à venir vont se présenter sous une lumière plus soyeuse. Stevenson nous avait averti : « Contrairement à toute attente, la Sambre n’est nulle part aussi belle qu’entre Jeumont et Charleroi. » La Haute-Sambre paraît dès lors presque joyeuse et fleurie, le promeneur rencontre un port de plaisance où « quelques voiliers, attachés à leur anneau, songent à prendre le large. » Il n’en faut pas plus pour qu’il nous gratifie d’un sonnet.

C’est accompagné de Cingria qu’il passe la frontière. À Jeumont, chez Lina, il est le seul client pour goûter la flamiche au Maroilles. À Guise, c’est le familistère de Jean-Baptiste Godin, ce “Versailles du prolétaire”, qui intéresse le marcheur, plus que l’Hôtel de Guise où sa réservation a été perdue. À Compiègne, il veut imiter son initiateur et se procure un canoë, un modèle gonflable, made in China, pour descendre l’Oise. Le canoteur n’est pas le bienvenu aux écluses. Il rame jusqu’à Creil, tantôt en eau propre, tantôt au milieu de déchets, bouteilles de soda gluantes ou barquettes de frites graisseuses. « Les voyages, comme les testaments s’achèvent toujours par un codicille » (p.185), notre champion arrive en forêt de Fontainebleau. Il retrouve le vieux pont de Grez-sur-Loing (Gretz qui, depuis Stevenson, perdu son “t”) et l’auberge Chevillon mentionnée par son illustre prédécesseur. Comme lui, il descend sur Barbizon, pays fréquenté autrefois par Corot, Daubigny, Rousseau, Millet. L’âme de Fanny Osbourne et la mémoire de Robert Louis flottent dans ces murs ; sur la façade de l’hôtellerie à faux pans de bois du Bas-Bréau, on peut lire R Louis Stevenson while at his wrote Forest Notes.

Il faut prendre cette odyssée au second degré, le livre ne manque pas d’humour, et d’humour belge ai-je envie de préciser, car la dérision (et même l’autodérision) est partout présente. Il a aussi la qualité de nous faire découvrir un grand auteur naturaliste, Robert Louis Stevenson, qui nous donne sa vision du voyage : « Une randonnée devrait être entreprise seul, parce que la liberté en est l’essence ; parce qu’on devrait être à même de s’arrêter ou de repartir, suivre le chemin-ci ou celui-là, au gré de sa fantaisie » (p. 124). L’Écossais, que l’on découvre libertaire, nous livre ici un voyage à l’intérieur de l’être.

L’écriture trouve dans les dessins en noir et blanc de Daniel Casanave un parfait complément. Ils participent du même esprit, même la statue de Léopold II, le roi conquérant, paraît minable sinon ridicule sous un vent d’automne que l’on devine froid et triste. À se demander si Casanave, à l’instar de Wilson, n’a pas suivi l’auteur pour croquer, dans son dos, des atmosphères, des sensations.

Je ne sais quel conseil donner à Frédéric Chef pour un prochain périple littéraire. Peut-être devrait-il suivre, entre Herstal et Seraing en banlieue liégeoise, l’itinéraire

des frères Dardenne ? Ou mieux, s’il repasse à Bruxelles, de choisir les frites de “Chez Antoine”, place Jourdan. Les meilleures du Royaume.

©Alain Dantinne

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Daniel ARNAUT – Les choses que l’on ne dit pas, suivi de Commander et mentir – postface de Laurent Demoulin – Espace Nord, 2016

Chronique de Marc Wetzel

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Daniel ARNAUT – Les choses que l’on ne dit pas, suivi de Commander et mentir – postface de Laurent Demoulin – Espace Nord, 2016


Deux récits composent cet ouvrage ;

l’un, déjà publié en 2006, expose les circonstances de la mort du père (ouvrier d’usine) du narrateur (universitaire), père qu’une phase terminale par principe peu négociable mène, à l’hôpital, à un effondrement délirant poétiquement restitué ;

l’autre, inédit, écrit très récemment, décrit les dernières années professionnelles de ce même père, devenu sur le tard contremaître d’aciérie, dans une promotion mal vécue, et pour tout dire indésirable, dans une ambiance tragi-comique de séminaire de formation (mené par des psycho-sociologues d’une rare verve entrepreneuriale, et raconté de seconde main par le même fils narrateur).

Le personnage (visiblement non-fictif) de ce père est le commun cœur de ces deux récits rédigés en vers libres, mais témoignant d’une rigueur de composition, d’une netteté de formulation et d’une densité d’évocation, qu’on rencontre rarement dans les plus fortes proses.

Une postface d’une quinzaine de pages (rédigée par « Laurent Demoulin »), d’une troublante pertinence, ressaisit, avec une empathique et éclairante habileté, la subtile et formidable humanité de l’ouvrage, se terminant (p. 188) par ce jugement sans appel (que je ne pourrais que paraphraser si j’omettais de le citer) :

« … Ainsi père et fils trouvent-ils tous deux un terrain d’entente inespéré. Ainsi, à l’inversion banale qui veut que la maladie du père vieillissant mette le fils en position de père du père, se superpose ici une autre inversion : le personnage le plus littéraire n’est pas celui qui lit Klossowski mais l’ancien ouvrier en proie au délire verbal. Et ce sont les mots du père qui ont permis à Daniel Arnaut, cet écrivain acharné et insatisfait, cet infatigable travailleur de l’écriture, de publier, avec Les choses que l’on ne dit pas, un premier livre, sublime, lucide, grave, riche de poésie, de justesse et d’émotions ».

Pour commencer, par respect de la chronologie de vie du personnage paternel, par Commander et mentir (titre qui dit tout), le récit indique, avec une « infatigable » intelligence, en effet, comment une tardive ascension professionnelle ne peut ni ne doit singer – ou remplacer – une ascension sociale dénuée de sens. Le père ouvrier, simple « brigadier » d’usine, se voit proposer une tâche de contremaître qui, loin de conforter son image de lui-même, va ruiner son usage de lui-même. Car, souligne admirablement le texte, trois contreparties au moins de cette tardive reconnaissance sont fatales :

d’abord, tout contremaître est un dirigeant aux ordres (p. 120), c’est

à dire doit mener des hommes sous des conditions qu’il ne choisit pas. Or « Georges » n’aime pas commander, c’est à dire se faire obéir d’autre chose que des choses, et ses subordonnés (dont il était longtemps l’égal) le sentent :

« or les hommes n’aiment pas être commandés par quelqu’un qui n’aime pas commander » (p. 118)

mais il n’aime pas non plus devoir rendre des comptes, non plus sur ce qu’il fait (il ne s’y déroberait pas), mais sur ce qu’il fait faire (sur une gestion d’autrui qu’il vit en lui-même comme une activité étrangère). Daniel Arnaut le montre : un chef qui doute n’est plus un chef puisqu’il confronte au doute (c’est comme s’il faisait savoir que lui obéir ne va pas de soi …).

Ensuite, – et l’épisode terrible du jeu de rôles impossible lors du séminaire probatoire l’avère – toute maîtrise d’autrui suppose le dédoublement aisé (il faut, pour commander efficacement, feindre de ne pas comprendre ce que le corps du subordonné paye de nous obéir); et ce dédoublement de conscience, dit décisivement Daniel Arnaut, est un luxe de nanti, une contorsion de meneur, de riche (qui doit faire fructifier plus qu’il n’a) et de puissant (qui doit contrôler plus qu’il n’est) :

« or s’il y a avait une chose dont mon père était bien incapable, comme la plupart des gens de son milieu, c’était celle-là, il ne possédait pas cette aptitude à se dédoubler, à tenir un double langage, à devenir un autre que lui-même, ou pis encore à faire semblant d’être un autre tout en restant lui-même, fût-ce de façon tout à fait temporaire » (p. 163)

Le paragraphe qui suit l’illustre : « dans les milieux aisés la duplicité est une chose que l’on apprend pour ainsi dire en naissant, une compétence que plus tard les garçons mettront à profit dans l’exécution des tâches directoriales, et les filles dans la supervision des tâches domestiques et la perpétuation des rituels sociaux, ce que des personnes de milieu modeste ne sont pas amenées à faire, n’ayant pas de patrimoine à gérer, ni de personnel à commander ».

Enfin, et c’est le titre du récit, le père sent qu’on ne pourrait d’aucune manière commander sans mentir (ce qui lui fait irréductiblement préférer la sincérité au pouvoir) parce que si l’on peut obéir sans respecter (une loyauté extérieure, fonctionnelle, y suffit – et Georges s’y est employé toute sa vie), on ne peut à l’inverse pas commander sans se faire respecter, c’est à dire sans faire prévaloir l’importance sur l’élégance. Car le rustre ouvrier est un bouleversant praticien de l’élégance, de la délicatesse morale, c’est à dire d’une sorte de bon goût dans l’interhumanité, qui est l’art de supporter le malheur en ne le relayant pas. L’élégance qui (montre partout ce texte) est le vrai contraire, non de la seule mesquinerie, mais de la vulgarité vraie : et cette modeste sainteté du « type bien » (ne pas retourner sa finitude contre autrui, mettre toute l’intelligence disponible au service de la

sensibilité, ne pas suspendre le prochain à ses travers ni le crocheter à ses aléas, mais aussi lui épargner toute peine d’aller nous chercher ailleurs que là où nous sommes !), voilà ce que commander périme. D’où, au seuil d’un « séminaire », qui ne lui accordera pourtant que la trente-sixième clé du Pouvoir, une soudaine et indignée crise de larmes comme on en lit peu (p. 103-4) :

« je me rappelle l’avoir vu un jour affalé à la table de la salle à manger, en train de sangloter la tête enfouie dans ses bras, ma mère debout ou assise à côté de lui, la joue contre la sienne, lui enlaçant l’épaule, tentant de lui remonter le moral, pleurant elle-même de le voir aussi désemparé, l’implorant d’une voix brisée par l’angoisse, suite à quelque chose qu’il venait de dire et que je n’avais pas entendu, mais qu’il n’était pas difficile de deviner, non chéri, ne fais pas ça, je t’en supplie, qu’est-ce qu’on va devenir (…)

il aurait pu aller dans la pièce donnant sur la rue qui servait de bureau, et qui à ce moment était vide, il aurait pu aller se coucher dans sa chambre ou faire un tour au jardin,

mais peut-être ne s’attendait-il pas lui-même à avoir une telle réaction, peut-être le désespoir lui était-il tombé dessus si soudainement qu’il en avait eu les jambes coupées, il y a des moments où il nous est impossible de réprimer nos larmes et où nous n’avons d’autre recours que d’attendre qu’elles se tarissent … »

Toute la description, anodine et terrifiante, du cours même de ce séminaire (vécu comme perverse formation, et clos en salutaire syncope) est magnifique : animateurs sans anima, jouant virtuosement de l’imperfection d’autrui, comme suite à une intervention jugée attentiste et « décalée » du père,

« le psychologue leva la main avec un petit sourire ironique, il dit qu’il n’était pas obligé de raconter sa vie, puis lui demanda s’il avait oublié son cerveau à la maison, ce qui fit s’esclaffer tout le monde, surtout les psychologues à vrai dire, puis lui demanda s’il allait encore les faire attendre longtemps …» (p. 152)

ou cette remarque d’une impudente perspicacité commentant le port à l’envers de sa « nominette » par l’embarrassé et maladroit Georges,

« … lorsque arriva le tour de mon père, l’animatrice lui fit remarquer qu’il ne portait pas de badge, il l’épingla à son polo, mais par distraction le mit tête-bêche, ce que la psychologue ne manqua pas de relever,

elle lui demanda s’il se trouvait important au point qu’il voulait être le seul à pouvoir lire son nom, alors qu’il était précisément le seul qui n’avait pas besoin de le lire … » (p. 142).

Le prométhéisme de carnaval – le transhumanisme de salon ! – de ce training psycho-social est admirablement rendu et jugé :

« c’était un peu, toutes proportions gardées, comme ce sinistre docteur Mengele, qui pratiquait des expériences sur des individus

parfaitement sains, leur inoculait les germes de maladies mortelles ou leur brûlait la peau avec des produits corrosifs ou leur implantait des électrodes dans le cerveau, juste pour voir quels effets cela allait produire sur ces malheureux,

en somme, une méthode scientifique mais à l’envers, on ne partait pas d’une hypothèse pour tenter de la vérifier par les faits, on procédait à des manipulations au petit bonheur la chance, dans l’espoir d’en tirer des observations à caractère général, ce séminaire était en réalité une torture dissimulée sous les apparences de la civilité » (p. 143)

La même sobre et déconcertante exigence de juste intégrité hante le premier récit (celui de l’agonie du père), récit s’il est possible plus délicat et profond encore, dans lequel la formule d’humanité (non bien sûr comme vie de l’espèce mais comme vertu suffisant à sa survie) est exemplairement restituée, et déclinée comme mélange sobre et dynamique d’aménité, de douceur, de décence et de compréhension. Je n’ai tout simplement pas la place ici de présenter, même sommairement, ces « Choses qu’on ne dit pas », récit dont le postfacier L. Demoulin dit d’ailleurs fortement (p. 187), qu’il est bien plutôt « le récit des choses que l’on peut enfin dire, quand s’achève le règne du commandement et du mensonge ». Et, pour le dire franchement, je suis comme soulagé de n’avoir pas à commenter ce texte prodigieux, à la fois lumineux comme du Bobin, incisif comme du Krebs, jubilatoire comme du Delerm, mais pourtant parfaitement singulier, et qui me paraît être une réussite extraordinaire. Je renvoie donc ici à la lecture renversante, cruciale, auto-suffisante, de ce texte au phrasé merveilleux, dont j’extrais seulement, sans précaution ni ordre, trois passages :

« docteur lance mon père

il y a des problèmes dans votre maison

moi je voudrais bien savoir

ce qu’on fait avec les problèmes

quel genre de problèmes

demande le médecin

et lui d’expliquer

des problèmes

il y en a deux sortes

il y a des problèmes qui montent

et il y a des problèmes qui descendent

moi je suis dans les problèmes qui descendent

mais non il n’y a pas de problème

dit le médecin d’un ton rassurant

en reposant machinalement le graphique

avec les courbes de température

et si jamais il y en avait un

ne vous en faites pas

on est là pour s’en occuper

quel crétin

murmure mon père

comme se parlant à lui-même

une fois qu’il a quitté la chambre

nous voici de nouveau seuls

je l’observe qui l’examine avec soin

l’image pieuse que l’aumônier lui a remise

en partant et au dos de laquelle figurent

une prière et quelques pensées

vaguement consolatrices

il la gratte avec l’ongle la retourne

d’un air perplexe entre ses doigts

comme s’il cherchait à faire

apparaître une autre image

une scène secrète qui se tiendrait

tapie dans la profondeur illusoire

dissimulée dans les courbes du dessin

comme la maladie dans les replis de son corps

et qu’il s’agirait de révéler au grand jour » (p. 45-6)

« il y a aussi la sentinelle

celle qu’on aperçoit par la fenêtre

fils la sentinelle la vois-tu

la sentinelle où cela une sentinelle

là-bas regarde près de l’arbre

oui l’arbre je le vois

mais je ne vois pas la sentinelle

ça ne fait rien fils

ça ne fait rien

moi non plus je ne la vois pas » (p. 37)

« me regarde et dit

fils nous sommes foudroyés

invective son ombre

trébuche sur son ombre

fait refluer son ombre

jusqu’au fond de la prison

où se tiennent les ombres assemblées

comme si je pouvais

comme si quelqu’un

avait jamais pu

nous sommes foudroyés

parler à la foudre

comme si l’on pouvait

s’arranger avec la foudre

demander des comptes à la foudre

me dit mon gars

tu as bien fait de venir

il était temps

il était grand temps

ce furent là ses ultimes paroles

compréhensibles

après quoi

il n’y eut plus

qu’une bouillie de sons

puis le silence » (p. 72-3)

Je crois qu’on n’a jamais ainsi décrit le goulot d’étranglement qu’est mourir, et que peu d’œuvres littéraires illustrent comme celle-ci combien créer est tirer un être par son ombre, et savoir … le faire venir. Daniel Arnaut nous fait purement et simplement rencontrer la vérité de notre condition comme, dans le texte, (p. 83-86) il croise, à la cuisine, plus tard, le fantôme prosaïquement assis de son père. Et, tout aussi purement et simplement, ce génial fils (parce que génial narrateur, et génial auteur !) s’assied en face du spectre, et là :

« un coude appuyé sur la table

et l’autre au dossier de la chaise

il sirote une tasse de café froid

dans lequel il plonge un sucre

qu’il suce et laisse fondre

sur le bout de la langue (…)

brusquement je n’en peux plus

je me mets à pleurer

je lui dis que ça ne va pas

je tends ma main dans sa direction

dans l’espoir qu’il la prendra

dans la sienne il hésite un instant

et gauchement il la saisit

avec réserve

non avec réticence

mais avec réserve

j’y pose mon front

et j’éclate en sanglots » (p. 85)

Mon maître Marcel Conche écrit quelque part : « La mort n’est rien si l’on aime ce qui vient après soi ». Daniel Arnaut exactement, avec ce portrait d’un père qui ne désespère que de lui-même, nous apprend comment faire.

© Marc Wetzel

 

Jacques BASSE – Hommage à eux – Mondial Livre, 2016, préface de Jean-Claude Tardif

Chronique de Marc Wetzel

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Jacques BASSE – Hommage à eux – Mondial Livre, 2016, préface de Jean-Claude Tardif

(Quatre-vingt quinze visages de poésie)


On découvre ici, peut-être, le monde de Jacques Basse (peintre et poète nîmois, né en 1934) et voilà deux surprises : d’abord, il n’y a ici ni choses ni événements, seulement des personnes. Et puis, son monde n’a rien de lui, il n’est littéralement fait que des autres. C’est exclusivement une galerie de personnes, et un pays d’autres. Pourquoi ?

D’abord, ces gens, à l’évidence, sont réunis par une commune admiration. Basse admire beaucoup, et comme méticuleusement : c’est que, sans une intense estime pour certains êtres humains, on ne peut guère, en soi-même, rejeter la tentation de l’inhumain, ni compenser le mortel mépris que nous inspirent leurs petits camarades de vie – mépris qui, livré à lui-même, tuerait bientôt toute confiance en l’humanité du prochain, comme dans le suivi de la sienne propre. C’est ainsi : seule la grandeur de volonté ou d’intelligence de certains êtres par nous rencontrés (dans la rue aux livres ou dans le livre des rues) nous sauve de la si commode et immunisante petitesse. Pour lutter contre les deux ennemis simultanés de tout destin (la monstrueuse imagination, et la monstrueuse absence d’imagination), un carnet de visages de gens exemplaires peut suffire. Bien sûr, pour nous humaniser, dirait Hans Jonas, nourrir, bercer et secourir des bébés peut suffire : leur absolue faiblesse sollicite spontanément le meilleur de nous-mêmes, et nous fera nous occuper de leur protection. Mais ce qu’aucune armée de nourrissons ne peut pourtant déclencher en nous, induire, c’est le souci de protéger ce meilleur de nous-mêmes. Seule l’admiration (qui ne peut aller aux bébés, dont toute grandeur reste à venir) le peut. Jacques Basse s’y emploie.

Comme l’indique le titre de ce livre, l’admiration est ici hommage rendu. Le mot est fort, il engage presque dangereusement : loin des hommages que présente distraitement politesse ou courtoisie, les hommages que rend le travail de portraiturer et de saluer autrui retrouvent leur teneur première, médiévale, martiale, périlleusement exigeante, d’égards du vassal, d’obéissances d’esprit d’un homme à un autre, de soumissions-liges à un seigneur d’existence, à un maître psycho-social d’humanité. Pareille fidélité ne badine pas, telle loyauté ne s’économise pas, semblable dévouement se veut sans excuse en ne s’abritant derrière aucune. Mais l’hommage rendu l’est ici non à des visages (comme ferait un bréviaire de mode), mais à des êtres par leurs visages, et ce choix surprend. Bien sûr, les visages de poète et penseur ont une meilleure expressivité que n’auraient leurs nuques, coudes, nombrils ou talons, mais pourquoi célébrer à leurs visages des gens qui n’ont pas à plaire, qui n’ont pas à être beaux, qui ne sont en rien tenus d’être avantageusement visibles ?

La réponse est bien sûr que l’on veut pouvoir lire sur les faces ce que leurs

incessants efforts d’inspiration et grâces de formulations y ont marqué, y ont apprêté et changé. Le visage est cette seule surface où s’inscrit d’un être sa profondeur assimilée, et nous fait en quelque sorte voir ce qu’il a su voir. Etymologiquement (vis, videre), le visage désigne comme l’immédiat champ visuel d’un être pensant, son masque naturel (inné, et acquis) d’être regardant. Comme le suggérait Borges lui-même, l’aveugle a bien figure, partie antérieure de tête, et même bouille, mais non plus visage à proprement parler, si celui-ci requiert que la face y résulte de son travail régulier de voir, et trahisse comme la devanture vivante d’un accueil de monde, la vitrine en peau d’une présence attentive. Jacques Basse célèbre ainsi ses modèles à leur masque d’observateur. Comme on le devine aux visages ici montrés de Pierre Oster, de Werner Lambersy ou de Philippe Jaccottet, sa justesse même de lecture est ce qui est le plus intensément lisible d’un visage, ou, pour le dire plus radicalement : ce qu’il aura visiblement su tenir pour parfait, voilà qui fait l’excellence expressive d’un visage. On peut dire que notre auteur saisit prodigieusement cela, et le restitue très remarquablement, très contagieusement, très virtuosement, et d’abord : très utilement. Rien ne vaut en effet le spectacle de visages ayant affronté la profondeur pour rappeler à tout loisir notre devoir d’elle.

On sera surpris que ces portraits aient exclusivement pour supports des photographies ; des clichés, de plus, pris par d’autres, étrangers au dessinateur, et souvent indifférents au modèle même. Basse dessine des gens exemplaires, à l’intériorité rare, toujours et seulement sur photos anodines, et d’extériorité routinière. Pourquoi ? C’est franchement mystérieux : le support de chaque œuvre est ici un portrait d’abord fait, comme si Jacques voulait commenter une visibilité déjà objective. Il est peut être bien fétichiste de clichés, mais il ne peut par définition être voyeur de présences : se passant délibérément de tous modèles vivants, il nous certifie qu’en tout cas ces gens portraiturés par lui n’ont jamais eu à soutenir son regard. Ce n’est de toute façon pas devant lui que leurs originaux se sont exhibés, s’ils l’ont fait, voilà la drôle de garantie d’impartialité ontologique fournie par l’auteur de ces portraits : littéralement, le narcissisme de ces individus ne l’a pas regardé ! Ainsi peut-être seul le réel de leurs images le regarde.

Enfin, ce manieur d’images de visages, aux dons extravagants, est quelqu’un qui écrit ici des poésies, des sonnets d’accompagnement. Leur contenu, on verra, surprend aussi beaucoup. Jacques Basse* n’y commente jamais son œuvre propre ; il ne prend pas du tout en compte, chez l’être qu’il célèbre, ce qu’il en aura dévisagé, prélevé, fait ressortir. Il n’en extrait que la vérité qu’il lui présume. Il ne juge de chacun que la vie qu’il est. Hommage à cet anti-caricaturiste des âmes !

Et bienvenue, décidément, à cette baroque armée de doux extra-lucides !

©Marc Wetzel


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Jacques Basse

* http://www.jacques-basse.net (On découvrira sur ce site très complet d’autres centaines de portraits de poètes, mais aussi de savants, philosophes et divers gens d’art et de pensée, portraits cette fois commentés par leurs modèles mêmes, et réalisés par notre prodigue virtuose)