« Sur le fil », Elise Fischer Editions Presses de la Cité 440 p (20€)

Chronique de Sophie Mamouni

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« Sur le fil », Elise Fischer Editions Presses de la Cité- 440 p -(20€)


Le vingt-cinquième roman d’Elise Fischer « Sur le fil » nous offre le très beau portrait d’une femme aux multiples visages : Lina. C’est pourtant, derrière les barreaux qu’à cinquante ans, il lui faudra retrouver ses souvenirs les plus douloureux. Affronter la peur de découvrir d’où elle vient est incontournable pour lever le voile sur les secrets enfouis d’une vie fracassée.

Comment en arrive-t-on à laisser son mari mourir devant ses yeux sans lui porter secours ? Tous les faits et gestes de Lina l’accablent. Aucune circonstance atténuante ne lui sera accordée. Avant même son procès, elle connaît la sentence. Le reste de sa vie en prison. Désespérée Lina n’attend plus rien de la vie. L’horreur, elle connaît depuis bien trop longtemps avec ce mari qui ne cessait de la battre. Faire confiance est chose impossible pour cette femme meurtrie par la violence. De plus, le traumatisme subi dans l’enfance n’aura de cesse de la poursuivre. Les choix de sa vie en portent l’empreinte indélébile. Il faudra toute l’attention et la patience de la visiteuse de prison ainsi que de l’avocat pour redonner de l’espoir à cette femme hors du commun.

Les parts d’ombres de la vie de Lina sont mises en lumière par un récit qui nous amène en Ombrie dans le centre de l’Italie. Pays d’origine de sa famille. Gorgées de soleil les pages de cette époque sentent bon la lavande et l’olivier. La présence et le regard d’une grand-mère, comme sortie d’un film de Luigi Comincini, redonnent du sens à la vie de Lina. Elise Fischer écrit avec justesse les fêlures qui entaillent certaines vies. Puis comme une respiration, elle emporte son lecteur dans un vaste périple sur les routes qu’empruntent les caravanes du cirque auquel Lina appartenait jadis. L’auteur d’écrit cet univers avec talent et rend ainsi un vibrant hommage à ces artistes empreints de rêves et de poésie. Ils seront les seuls à aimer Lina durant son enfance et sa jeunesse.

Le récit par son rythme soutenu passe habilement du présent au passé. Il nous tient en haleine face aux interrogations du passé qui assaillent Lina cloîtrée au fond de sa prison. Sa ténacité aura-t-elle raison de son désespoir ?

Dans les romans d’Elise Fischer, la grande Histoire n’est jamais bien loin. Le lecteur découvre alors la fâche sombre des hommes, ici ceux de la seconde Guerre Mondiale, qui ouvre la voie au dénouement du mystère de ce livre. « Sur le fil » demeure avant tout un roman lumineux où les femmes sont guidées par l’amour, la bienveillance, la force et l’espérance que demain sera toujours plus beau qu’aujourd’hui.

© Sophie Mamouni

Jupe et pantalon, Julie Moulin ; Alma éditions (298 pages ; 18€)

Chronique de Nadine Doyen

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Jupe et pantalon, Julie Moulin ; Alma éditions (298 pages ; 18€)


Si Amélie Nothomb est connue pour les prénoms tarabiscotés de ses personnages, l’originalité de Julie Moulin réside dans l’attribution de prénoms aux parties de son corps. C’est donc avec les jumelles Marguerite et Mirabelle que débute le roman.

Originalité double car Marguerite nous relate sa venue au monde, une naissance traumatisante, on le devine, pour les parents. Sans être « un atterrissage brutal » comme chez Amélie Nothomb. Julie Moulin nous offre un dialogue savoureux entre jambes et bras, prêts à s’associer, à tenter l’impossible,vu leur retard à marcher .

On imagine la frustration de ces jambes, inutiles, car le bébé rampe, « lustre les sols », joue le « rôle de serpillière ». Comment va se passer la 1ère séance de stabilisation ? Suspense. Rendez-vous donné au parc (à barreaux) d’A. Mais que s’est-il passé pour que le parc soit au rebut dans un placard ? Un fiasco ! A. tangue.

Toute la première partie,le corps avachi d’A semble être une marionnette téléguidée par Camille, « le cerveau », qui donne ses ordres à Boris et Brice « les bras », Babette, « les fesses ». A trois ans, Camille a apprivoisé un « Ensemble solidaire ».

Quand on est bien portant, on oublie ce qu’est le handicap.

Mais le douloureux accident de Marguerite prive sa soeur jumelle de mouvement. Avoir été hospitalisées, condamnées à souffrir explique qu’elles prennent leur revanche, cavalent, skient, nagent, courent, pédalent et poussent « leur corps à outrance ».

Si Marguerite « se poile » au salon de beauté, elle nous divertit aussi lors de cette séance d’épilation. A. affiche ses choix : « Je porte la barbe, moi ! Je suis un sexe moderne », sur un ton quelque peu provocateur.

Mais pour qui « trottinent » – elles ? Elles portent A., business woman hyperactive, qui rappelle tout à fait Aurore, l’héroïne de Serge Joncour dans Repose-toi sur moi.

Elle aussi mariée à un homme qui ne semble pas partager les tâches et lui laisse le fardeau des enfants. Toutes les deux sont proches du burn-out. Leur couple

ne peut qu’accuser le coup à force de faire passer leur carrière avant la vie privée.

Mais quand le boss vous met la pression, confisque tout votre temps, pour Agathe, cela se traduit par des chutes, évanouissement, et le Big Bang, l’implosion.

Ses jambes ne réagissent plus. Tout le corps en surchauffe se rebelle, alerte sur l’épuisement de « son propriétaire ».

Dans la seconde partie, Agathe réagit, entend le message envoyé par son corps.

Mais sur qui peut-elle compter ? Fabien, l’inconnu providentiel de l’aéroport ? Claire, l’amie et collègue ? Sa mère pour la soulager des enfants, qui très vite lui manquent ? Agathe jongle avec les mensonges. Comment va-t-elle pouvoir se relever ? Reconquérir son mari ? A moins qu’elle cherche à renouer avec Fabien, son flirt de jeunesse ? A l’instar du héros de Serge Joncour, Fabien a deviné Agathe, compris qu’elle devait s’aérer l’esprit. Stupéfiante sa métamorphose après cette soirée à l’Opéra Garnier : « Agathe irradie. Elle évolue en apesanteur ». En transe, tout son corps vibre devant la grâce, la souplesse des deux danseurs. Magnifique tableau sur scène et au plafond : Agathe en extase.

L’auteure met en parallèle la vie de deux femmes. Claire, célibataire,sans enfants, valse avec ses amants de passage, mais connaît la solitude en soirée.

Agathe, mère, épouse, business woman, dévorée par son travail et cette vie trépidante, « speed ». Réussir en entreprise doit être notre moteur, croit-on.

Qui envier ? Qui est la plus heureuse ? Comment concilier tous les rôles sans sacrifier mari, enfants et sa liberté ? Sont évoquées les questions de la maternité, des enfants, de l’allaitement. Julie Moulin s’interroge sur la place de la femme dans le couple, au travail. Comment être épanouie, trouver l’équilibre entre travail, missions à l’étranger et famille , rester désirable? Comment ne pas se faire « bouffer » ?

Les héros de Repose-toi sur moi » de Serge Joncour en ont fait les frais : « Le business, c’est soit tu bouffes les autres, soit tu te fais bouffer ».

L’auteur nous immerge dans l’univers implacable des « open spaces », « prison insidieuse », « à la promiscuité intolérable » où le stress gagne le personnel.

Julie Moulin dépeint avec réalisme ce Paris vorace qui absorbe Agathe, « la bouche de métro qui engloutit, broie ». Comme Ludovic dans Repose-toi sur moi

de Serge Joncour, Agathe, qui suffoque dans cette foule hostile,cette « agitation délétère », arpente les rues de Paris. On se croirait dans le Paris de Modiano.

En fin de roman, la canne, indispensable à Agathe, impose sa cadence saccadée.

Agathe découvre les bienfaits de la marche, en silence (« colmater les plaies ») décuplés lorsqu’elle est effectuée en communion avec la nature. La marche décante, purifie permet de s’extraire du tumulte urbain, de s’approprier les paysages, de « goûter à l’espace ». Le corps se réaccorde à l’esprit et au monde. Moments salvateurs qu’elle partage avec Claire et d’autres jusqu’à ce que leurs routes les éloignent.

La fin de leur amitié hors du commun, si précieuse surprend.

Autre source d’évasion et sas de décompression : la lecture, « plaisir jouissif » pour Agathe qui aiguise notre curiosité à retrouver avec avidité ce roman de Mikhaïl Boulgakov ! Une vie démultipliée. Parenthèse poétique quand elle traverse le parc Monceau que « le brouillard couvre d’une écharpe de mousseline blanche ».

Pourquoi ce titre Jupe et pantalon ? On y entend la voix d’une militante féministe, disciple de George Sand. Julie Moulin revendique son statut de femme, « les femmes étant des hommes comme les autres » et dénonce le sexisme. Elle s’insurge contre les clichés séculaires de la femme aux fourneaux, confinée à la vie domestique, reléguée au second plan dans l’espace public, les sociétés modernes.

Si Julie Moulin confie avoir eu besoin de quitter le « franglais » lié au monde de la finance, consciente de ses ravages, elle en a distillé quelques miettes dans ce roman ou expressions. Judicieux, ce jeu de mots « I am pulling your leg » de Mirabelle !

En mettant en scène une héroïne qui vit avec ce traumatisme de la brûlure et de cette greffe, l’auteur montre les dégâts collatéraux indélébiles causés par cet accident.

Elle aborde la question du handicap et de la résilience. L’auteure, elle-même, n’a-t-elle pas eu à subir un coup dur de la vie ? D’où ce pacte et cette conversation avec ses jambes. A chacun de ménager sa monture, d’être attentif, vigilant à ses signaux.

Le corps, comme le rappelle Isabelle Kauffmann dans Les corps fragiles, « n’est

pas un havre de paix mais un monde frémissant en perpétuel remaniement ». « La vie est un cercle » conclut Agathe, au crépuscule de sa vie, atteinte par la déliquescence de son corps (« Mirabelle est prostrée », Boris et Brice « ont la peau fripée »), la voici « traitée comme un enfant ». Et de s’interroger sur le devenir de son âme que la poésie, la musique ont ravie, élevée. Que reste-t-il d’une vie ?

Le ton léger, nourri d’autodérision cède la place au grave.

À noter la présence d’une table des matières grandement appréciable.

Julie Moulin signe un premier roman pétri d’humour, dynamique, kinésique, ce qui est paradoxal vu les périodes d’immobilité forcée et le destin tragique de Marguerite.

Ainsi elle entraîne le lecteur dans un tourbillon endiablé, véloce à en perdre haleine, mais pas de crainte, lui ne chute pas, et reste arrimé au roman. A lire en marchant !

Ou avec, en fond sonore, une musique de Tchaikvoski, une barcarolle.

© Nadine Doyen

On parle du n°81 de Traversées!

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Article originellement posté ici: http://cestvousparcequecestbien.blogspot.be/2016/10/revue-traversees-n81.html

Merci à Patrice Maltaverne et à l’association Le Citron Gare

Le numéro 81 de la revue « Traversées » (14,5 cms X 20,9 cms), animée par Patrice Breno, Nadine Doyen, Caroline Callant, Paul Mathieu, Jacques Cornerotte, comprend des aphorismes (dossier spécial) de Francis Chenot, Julien Bestgen, Florent Boucharel, Eric Brogniet, Evelyne Charasse, Alain Dantinne, Théophile de Giraud, Eric Dejaeger, Denis Emorine, Marine Gross, Paul Guiot, Jack Keguenne, Jean-Louis Lejeune, Béatrice Libert, jean-Louis Massot, Paul Mathieu, Francine Minguez, Grégory Pichot, Gérald Purnelle, Jean-Philippe Querton, André Stas et Pierre Tréfois.

Avec également des poèmes (en vers ou en proses) de Jacques Ancet, Tim Buron, Anna Maria Celli, Eric Chassefière, Frédéric Chef, Chantal Couliou, Thierry Crépin-Leblond, Agnès Doligez, Laurent Fels, Jacques Guigou, Gabriel-Eugène Kopp, Daniel Rivel et Richard Rognet.

Une chronique de Henri Cachau (sur Jean-Claude Pirotte) et l’éditorial de Xavier Bordes (sur Yves Bonnefoy).

Et des nouvelles de Ziska Larouge et Sophie Mamouni.

Extrait de ce numéro 81 de « Traversées », ces quelques aphorismes de Jean-Philippe Querton :

« La police de caractère, c’est celle qui frappe à la matraque.

En littérature beaucoup d’appelés, mais peu de lus.

Il est bien plus âgé que moi… Au moins dix ans d’indifférence nous séparent.

Carence en vitamine B 12 ! Torpilleur coulé.

L’ancêtre de la carte à puce, c’est la carte à prépuce ? »

Pour en savoir plus sur la revue « Traversées », dont le numéro est vendu 8 €, contact : https://traversees.wordpress.com/a-propos/

 

©Traction-Brabant

Vivre en poésie (totémisme)

Chronique de Munesu Mabika de Cugnac

 

Île de Pâques - Pétroglyphe (Tortue)

Île de Pâques – Pétroglyphe (Tortue)

Vivre en poésie (totémisme)


C’est par un creusement intérieur, un quasi-vortex, que l’homme a délaissé la coquille pour le noyau.

Il est entré en soi-même. Pour un instant (peut-être éternel), il ne voit plus comme vous voyez ; n’entend plus comme vous entendez. Il vit dans la langue ; dans la caresse des mots qui refigurent le monde. Il est dans ce là-bas qu’évoquait Rimbaud, se gardant bien d’expliquer que ce là-bas est en soi (raison pour laquelle ce terme doit être utilisé avec la plus grande méfiance).

On ne sait avec qui il converse à cet instant. Il a pris l’habitude de discuter avec Poe, Baudelaire, Mallarmé, Verlaine, Nietzsche, Rimbaud, Valéry ; a esquivé l’écriture automatique mais a échangé avec Bonnefoy, puis rencontré Juliet (et tant d’autres).

On ne sait avec qui il converse en ce moment. Peut-être avec soi-même. (C’est le plus probable). Car avec Juliet et Nietzsche avant lui, il a inversé son regard.

L’homme, ce poète, a fait le tour des mouvements.

Il a compris – disons conclu – qu’un monde existait entre Le Déjeuner sur l’herbe et l’Impression, soleil levant. Le premier, comme l’écriture automatique, aura permis d’outrepasser des limites. Avec davantage de recul, on ne pourra s’empêcher d’y trouver un intérêt principalement historique. Le second, parce qu’il touche à l’essentiel, existera toujours, comme quelque photophore caravagique luisant dans le sombre couloir de quelqu’être. C’est le monde chaque jour recommencé.

C’est cela, l’essentiel, que recherche le poète qui n’a plus de mouvement.

Tribus d’Amérique, d’Afrique, d’Océanie ont su vivre en harmonie avec les éléments (l’harmonie n’excluant ni la rugosité ni la cruauté du monde). Leur art se trouve là où se lovent et luttent art et mystique, forces, mystère et éléments. Ce sont ces items inexplicables qu’elles ont bien souvent cherché à s’approprier pour permettre une vie commune en un lieu commun. C’est pourquoi leur art est essentiel. Point besoin pour eux de tenter cette mission impossible de les expliquer ou d’en percer le mystère – la science ne peut expliquer que des comment, non des pourquoi.

Cet art ne saurait être qualifié d’art premier que si l’on entend qu’il ne saurait être dépassé. Sinon, c’est d’art essentiel qu’il devrait être qualifié.

Si après ces digressions nous revenons à l’homme, ce poète qui s’est extrait de tout mouvement pour vivre en soi-même dans cet autre mouvement, c’est donc à recréer l’essentiel qu’il se consacre.

C’est avec les sensations d’un aveugle qu’il peut redécouvrir le monde comme un frisson qui se propage depuis le coccyx jusque dans le sourire ; qu’il peut recréer le monde. Tâtonnant, il le malaxe pour lui donner face.

Le poète ne poursuit pas la culture pour faire étalage d’un savoir. Il cherche plutôt cet espace où s’entrelacent vies intérieure et extérieure.

C’est dans l’obscurité et le silence des choses qu’émerge ce renouveau. C’est pourquoi le poète prononce si peu de mots. C’est pourquoi, après les avoir soigneusement choisis, assemblés, écoutés, décantés, laissé mûrir ou fermenter, lorsqu’ils ressortent de lui, ses mots semblent parfois des oraisons jaculatoires.

Après avoir parcouru tant de pages pleines, il se tourne enfin vers la page blanche comme le seul espace possible : le sien. Pour cela, il doit déconstruire la plupart des constructions humaines et inverser l’ordre des valeurs (qui le sauvage ?). Il peut alors s’apercevoir que le plus beau château, le temple le plus impressionnant, n’auront jamais la majesté, la permanence et la vérité du lieu sur lequel ils sont construits ; du lieu sous lequel ils sont construits.

Désormais, il vivra dans cette nécessité absolue de recréer un espace de vie.

Ce poète qui n’a plus de mouvement vit donc dans le mouvement d’une puissance qui n’a plus de limite que ses propres limites.

Lorsqu’il parlera de poésie, il parlera de cet espace mental, personnel, pont hydrolatique comme un entrelacs entre intérieur et extérieur, tissant des liens singuliers, qui ne sont partagés qu’exceptionnellement avec les autres individualités. Il parlera de cet espace mental de communion avec le monde où la langue épouse le monde pour recréer un monde propre ; n’appartenant qu’à soi. Il parlera en réalité d’essentialiser par les mots cet espace mental. C’est une maison-monde qu’habite le poète, cette tortue (tellement vulnérable mais pourtant tellement invulnérable). Ses mots sont des totems.

C’est parce qu’il va au plus profond de soi et de son environnement, à la limite de la rupture et de la communication, qu’il est condamné à vendre peu. C’est parce qu’il s’est assigné cette quête qu’il considérera que le quasi-systématique « combien en as-tu vendu ? » est parmi les mauvaises questions, la plus mauvaise par laquelle aborder le sujet (devrions-nous désormais dire l’espace ?) poétique. La bonne question serait plus probablement : « ce livre te permet-il de vivre ? ».

Si la réponse est oui, vous aurez là une nouvelle Bible. Car ne nous méprenons pas, lorsqu’il écrit un livre, ça n’est pas autre chose qu’une nouvelle Bible, non pas en tant qu’il dicterait un comportement ou aurait un quelconque contact avec un au-delà mais en tant qu’il permet une vie sur Terre pour celui qui l’écrit et, espérons-le, quelques lecteurs.

Il ne cherche pas ce qui pourrait plaire mais ce qui doit être. Rien d’autre que le tout ou rien en poésie. Jamais du côté de la facilité. C’est pourquoi il ne saurait simplement chanter la ville ou la femme. Et s’il devait les connaître, ça ne serait que pour les réinventer. Ce serait encore lui qu’il créerait à travers elles.

Par exemple, à travers la femme, le poète recréera le cycle des saisons ; l’hiver est rigoureux mais soudain Je dis : une femme ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d’autre que les calices sus, musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tous bouquets.

C’est pour cette éclosion que le poète chérira l’hiver, comme un repli sur soi nécessaire. Les arbres se recentrent sur eux-mêmes pour plus tard offrir leur meilleur printemps.

Là où l’homme de la ville verra deux beaux yeux qu’il ne pourra posséder et glissera dans le mauvais pan de sa bipolarité, le poète, lui, recréera un univers in(dé)fini. Au seul moyen d’un crayon et d’une gomme, il peindra la profondeur d’un lagon d’agate et d’émeraude parsemé de roches solitaires. Ces yeux qu’il avait vus ne lui appartiendront jamais mais cet espace qu’il a créé existe bien. Cet espace est le lieu dans lequel il pourra vivre. Qu’importe que ces yeux se reconnaissent, se reflètent, ou non dans le lagon. Ces yeux qu’il avait cru vouloir ne l’intéressent déjà plus. Il aura intériorisé cet espace extérieur puis, après l’avoir réinventé, extériorisé cet espace intérieur. Il ne ressentira plus la frustration. Cet espace existera à jamais. Il aura accompli son œuvre. C’est pourquoi le poète ne craindra plus la mort.

Il existe une poésie de surface. Elle doit exister comme la lisière de la mer et de l’air. C’est l’espace qui nous est offert. Mais que sait de la mer celui qui ne franchit pas cette frontière ? C’est au fond à la lisière de la mort, dans cette quasi-asphyxie, que la lisière de la surface prend son sens, comme une frontière dont on ne pénètre les pores que très temporairement. En réalité, ce n’est pas une mort venue de l’extérieur (par exemple par un assaillant) ni même une mort par asphyxie dont il est ici question car ce sont alors les réflexes de survie qui s’enclenchent. Il s’agirait plutôt ce mourir intérieur, comme une substance vitale qui s’échappe progressivement pour ne laisser qu’un contenant vide (presque). Deux possibilités dans ce propre mourir : la mort ou trouver (dirions-nous produire ?) une substance vitale nouvelle (énergie-espace de vie). C’est de cette expérience que naît la pure intensité.

Il doit donc exister une poésie du dedans.

On entre en poésie comme on entre dans la foi ; par une porte que l’on pénètre du dehors vers le dedans. Mais un dedans résolument encré vers l’extérieur.

Vivre en poésie c’est accepter de ne pas comprendre. Comprendre n’est pas l’essentiel, qui est de s’approprier. Quel besoin de se rendre malheureux en cherchant à l’extérieur de soi un autre monde qui n’existera jamais, alors que c’est d’abord en soi que ce monde doit exister ? Alors devenir tortue. Faire émerger ce monde. Se bâtir un monde plus fort que le reste…

©Munesu Mabika de Cugnac
Auteur d’Un monde plus fort que le reste, 2016, Poésie(s) L’Harmattan