Chronique de Jean-Luc Breton—Manuel de notions essentielles, de Nuno Júdice

Chronique de Jean-Luc Breton

By Averater (Own work) [CC BY-SA 3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)], via Wikimedia Commons
By Averater (Own work) [CC BY-SA 3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)%5D, via Wikimedia Commons
Manuel de notions essentielles, de Nuno Júdice, Editions Atelier la Feugraie, 2015, 107 p., 14€

Le sentiment fugace de l’éternel, suivi de Géographie du chaos, de Nuno Júdice, Editions de Corlevour, 2015, 74 p., 18€

La lecture des traductions récentes que Béatrice Bonneville-Humann et Yves Humann ont faites, dans un français fluide et musical, de ces trois recueils du poète portugais met singulièrement en relief la diversité des styles et des inspirations de Júdice.

Le sentiment fugace de l’éternel est une série de sonnets qui mêle réflexions sur la langue et l’écriture, le thème poétique par excellence qu’est la conscience du passage du temps, et d’autres thèmes comme la lumière et l’obscurité ou l’enracinement. La forme du sonnet impose au poète la contrainte de la concentration, une écriture impressionniste, et les petits paysages, mentaux ou réels, qu’il dévoile, plus qu’il ne les décrit, y ont une grande force d’évocation : Et le soir est né de l’après-midi. Le ciel / est descendu du ciel. Les nuages se précipitèrent / vers les nuages. La pluie amena / plus de pluie. La tristesse devint plus triste. Dans les sonnets, la répétition, un trope fréquent chez Júdice, n’a pas la place d’échapper à la conscience du lecteur et de serpenter au sein d’un univers complexe et multiforme, elle n’a qu’un effet d’intensification, de hantise même, qui plante un décor qui est toujours psychologique (les titres le montrent bien, Annonciation, Rêve, Miroir…) aussi bien que physique (Météorologie, Vents, Quatre saisons…), et évidemment littéraire (Antithèse, Syntaxe, Art poétique…).

Géographie du chaos est une élégie sur un paysage unique, suffisamment étrange pour que les évocations de Júdice nous encouragent à le suivre dans ses visions personnelles mais suffisamment identifiable pour que tout lecteur qui a fréquenté les rivages méditerranéens trouve en lui des échos (par exemple, de Grèce ou de Sicile) : la chaleur, des oliviers aux troncs noueux, des ruines, des fragments de statues, le marbre qui s’érode et grisaille et devient presque végétal. Nuno Júdice construit son poème comme des variations musicales, quinze vignettes différentes par l’atmosphère sur la même méditation byronienne : la beauté éternelle, femme ou statue, ne dure qu’à peine plus que notre mortalité, et bien moins en tout cas que le paysage qui l’entoure : je lis ici la densité de la terre ; l’olivier […] va chercher au cœur du son / la sève qui monte par son tronc, et finit / dans le filet d’huile d’olive que je verse sur la strophe, / je la remplis comme si ce filet ne cessait / de s’élancer le long des millénaires qui me / séparent d’une certaine idée de la beauté. La poésie de Júdice, comme toute langue unique, nous donne à voir la réalité selon un prisme différent, qui enrichit et modifie notre vision du monde. Par exemple, au-delà des statues de pierre que les riches d’antan ont fait sculpter pour prolonger leur souvenir, Júdice découvre aussi dans le paysage les traces évanescentes des pauvres gens, un amas de larmes […] sur le chemin commun de l’hiver.

Point n’était besoin que Júdice écrivît un Manuel de notions essentielles, puisqu’il sait les distiller au fil de ses images. Les traducteurs nous avertissent du danger qu’il y aurait à prendre le titre de ce troisième recueil au sérieux. Pour eux, il s’agit d’un clin d’œil en direction de l’époque qui demande des recettes en toutes choses, et lorsque le poète en donne, elles sont proprement absurdes et paradoxales. Manuel de notions essentielles est un mélange protéiforme d’évocations de moments ou d’expériences, d’épiphanies devant le ciel ou la nature (marcher sur le ciel / à la lumière de la terre), de tentatives d’appropriation de l’écriture (les mots qui se lisent seulement / dans les dictionnaires du cœur), mais c’est aussi un recueil plein de dérision, de moqueries, d’images à ne pas prendre au pied de la lettre, de jeux. Manuel de notions essentielles est un texte plus difficile, mais aussi plus existentiel, c’est un recueil où les aspirations spirituelles sont convoquées (Je lève les mains vers un vide / de coupole) et qui se conclut dans la simplicité grandiose des découvertes fondamentales : Sers-toi du poème pour élaborer une stratégie / de survie sur la carte de ta vie.

 ©Jean-Luc Breton