Le rire de « Dirty » ————une chronique de Jean-Paul Gavard-Perret

Le rire de « Dirty »

  • Georges Bataille, « Dirty », Derrière la Salle de Bains, Rouen, 10 E., 2014.

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Les éditions Derrière la salle de bains republient le court récit éponyme de Bataille où la jouissance semble s’exhiber par le rire mais aussi par son revers. Dans ce texte (de 1945) le rire n’est pas communicatif mais représente l’expérience de l’enfermement de l’être en lui-même et sa solitude. Il ne surligne pas la jouissance mais pétrit l’angoisse selon un mouvement qui s’inscrit dans l’œuvre dès « L’Expérience intérieure » (1943) où Bataille créa un lien entre le rire et la mort (et pas seulement celle qu’on nomme petite).

Dirty comprend d’une part le trop de l’angoisse et d’autre part le pas assez – voire l’impossible – du plaisir. Le rire solitaire marque leurs contours en devenant sa propre négation au moment où la Dirty exhibe d’abord son sexe dans un bouge de Londres, puis dans un second temps évoque devant un ami (Léon) dans une chambre d’un palace de la même ville le souvenir d’une chute grotesque que fit sa mère dans ce lieu. Ayant appelé une femme de chambre et un liftier, elle leur jeta un énorme pourboire avant d’uriner et déféquer devant eux puis de crier sa peur et son écœurement avant que l’héroïne, récit achevé, vomisse par la fenêtre sous le regard effaré de Léon.

Ce texte est évidemment proche l’ « Histoire de l’œil » comme de « L’œil pinéal » où une femme livre son corps à la lubricité et à l’imagination des hommes tandis qu’une étonnante odeur de pourriture achève de les extasier. Dirty propose elle aussi son corps. Il déborde de  cris, larmes, rots, hoquets et surtout de rires inexplicables proches de l’étouffement. Le corps comme hystérisé explose d’une énergie dans ce récit qui mêle le passé au présent et où Dirty est saisie par une vision masculine. Le narrateur est spectateur d’une femme qui se met en jeu sans réserve, allant au bout d’exclamations qui vont bien au-delà des mots – ce qui souligne encore plus une incommunicabilité.

La femme se retrouve « objet » devant l’« œil éteint » des hommes. Sorties hors d’elle-même Dirty comme sa mère deviennent le symbole de l’impossible jouissance. Elles touchent aussi à l’innommable de la chute et de la souffrance dont l’héroïne « comme une petite fille, abandonnée » apparaît – jusque par son nom – la sainte de la souillure, le parangon bataillien de l’ambiguïté du sacré, du pur et de l’impur.

Dirty permet de scénariser la souveraineté de la révolte du rire fou et du dégout mais aussi de la fête (l’orgie, la dépense improductive sous toutes ses formes). Toutefois le livre ne fait guère rire. Mais de fait la rire est ici plus profond et en dépit des apparences le texte est désopilant par tout ce qu’il « renvoie ». Il illustre ce que Bataille écrit dans un de ses derniers fragment autobiographique « je n’imaginais pas que rire me dispensât de penser, mais que rire, étant à certains égards préalable à ma pensée, me porterait plus loin que la pensée ».

©Jean-Paul Gavard-Perret