Claude Simon,  « Œuvres , tome II, édition d’Alastair B.Duncan, collection Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris, 1712 pages, 66,50 €.

Claude Simon
Claude Simon

 

Dans le roman comme dans la vie, le secret n’existe pas – ou  existe trop. Il ne signifie donc jamais en tant que tel. Son « exhibition » ne se reconstruit qu’à travers un réseau de résonances autant en aval qu’en amont d’une histoire individuelle ou collective. Claude Simon l’a bien compris. En ses grands romans  –  réunis dans le tome II et que l’auteur n’avait pas retenu de son vivant pour le Tome 1 – tout un mécanisme de reconstruction et de divers jeux de puzzles flèchent le secret familial qui irrigue le volume comme dans « L’herbe » ou « Histoire » – en lui donnant une universalité. Claude Simon a donc créé une fission plus importante qu’on l’a supposé dans la traque de l’intime.

En dépit de son Nobel, l’auteur a toujours été et demeure plus ou moins occulté. Pourtant Jean-Claude. Montel dans La littérature pour mémoire rappelle son rôle capital dans « sa lutte contre le retour massif de l’illusion expressive, contre l’aveu du secret en tant que symptôme comme s’il suffisait d’un peu de cul, d’un peu d’horreur et de crapulerie pour s’égaler au charnier, pour rendre compte du monstre ». Ce parti pris, cette remise en cause du statut et des conditions du romanesque ont rendu le romancier quelque peu lointain à bon nombre de lecteurs et même aux critiques. Ce fut le prix à payer pour ouvrir la voie à une autre expérience de la fiction qui atteint un nouveau romanesque et un  réel excorié de sa pure structure d’aveu d’un événement tu et caché dont les évènements autobiographiques ne sont que le prétexte.

Pour l’auteur de « L’Acacia » la monstration du secret ne pouvait passer par la loi traditionnelle de l’aveu biographique. Celle-ci implique au mieux un apparentement et ne déjoue en rien les poncifs de la représentation admise. Fonder la fiction sur l’aveu du secret revient à refuser d’accéder à une autre logique, à la région nue de l’expérience intérieure.Pour l’atteindre il est nécessaire de développer une langue parallèle etdérouler autrement le tissu de la fiction. Claude Simon a créé des trous dans la convention tacite du roman pour que chaque fiction devienne un travail de décryptage. Arraché à sa narrativité classique le romanesque est détourné du flux du lit de son fleuve tranquille.

Dès « Histoire » Claude Simon laisse émerger les horizons perdus de l’êtreselon une perspective chère à Blanchot où l’éloignement de l’aveu fait le jeu d’une proximité particulière. L’engagement déterminé dans le refus du mode narratif admis provoque une vision extrême hors exhibition, une clarté confondante qui n’a pas toujours été vue. Le « Tome II » permet de reprendre letravail de disjonction des jointures et des liens opérés par leur auteur. L’écrivain y atteint une zone de turbulence où le projet stendhalien de mise en miroir de la route du monde prend un autre sens par les nouveaux procédés de construction. Il ne s’agit plus de reconstruire à l’identique mais de créer des « hétéronymes » à la fiction classique.

Le roman est donc aboli de son statut de bloc de référence et de référent afin qu’émerge à nouveau de l’existence au sein d’une littéralité faite de fragmentations, dispersions, incisions, coupures. De ces bribes assemblées surgit – à l’inverse de ce qui se passe chez Pinget ou Beckett – non l’attrait du néant mais la quête du sens où la poétique de l’imaginaire prend des tournures paradoxales et inconnues. Si bien que chacun des livres de Simon reste l’approche ou le prolongement d’un livre entrevu. Non pas qu’il s’agisse du livre avenir, du livre idéal mais de celui qui répondrait par exploitations de nouvelles données et archives à la fois au « sommes nous » de Jabès et au « si je suis » de Beckett.

Dans cette stratégie, l’auteur pulvérise les voies de la prétendue transparence narrative afin de les métamorphoser. Pour l’auteur d’Orion Aveugle un livre n’a rien à raconter. En cela il reprend la recherche qui – après Joyce et Dos Passos – par-delà l’histoire d’une vie fait émerger certaines pièces qui en font partie et qui ne peuvent l’englober en sa totalité mais qui à l’inverse ouvrent des strates de l’Histoire. C’est pourquoi toutes ses fictions se présentent comme un puzzle, un assemblage de pièces disparates.

Avec Les Géorgiques il parvient à une sorte de « perfection ». Jamais la technique du puzzle n’a été poussée aussi loin. L’effet de bande (fragment) se complique, comme si – avec le temps et sous l’effet d’une mémoire de plus en plus chargée mais aussi parfois balbutiante – la structure du roman devait laisser apparaître des doutes voire des confusions et des absences. Tout semble y apparaître. Tout « sauf le secret » dit Claude Simon (in Entretiens, éditions Subervie, Rodez, 1972). Et l’auteur d’ajouter : « face àune idéalisation très influencé par la rêverie, il n’existe pas unpeuplement par les aveux mais par la splendide limpidité du Rien ». Mais chez le romancier, sous ce Rien, quelque chose remue. Le montage des romans le fait vibrer.

Claude Simon – on l’aura compris – refuse les tendances réparatrices du roman. La fiction joue différemment. L’auteur retourne l’aveu, le détourne de sa pseudo-réalité, de ses douces ou cruelles certitudes acquises. L’écriture travaille la présence autrement. Elle s’oppose à toute stéréotypie de représentation. Il n’existe donc jamais une inclination à régresser en une phase première, en une modalité frustre d’interrelation. Tout processus de transfert ou d’identification narcissique et primaire est transcendé. L’écriture, l’agencement, la stratégie de l’auteur vont à l’encontre de ce mouvement « naturel ». S’inscrit, par la stratégie de l’écriture, une déchirure pour atteindre ce que Deleuze nomma un « incompossible » auquel l’œuvre est chevillée.

©Jean-Paul GAVARD-PERRET