Chloé Delaume, Une femme avec personne dedans

Chloé Delaume, Une femme avec personne dedans

 Delaume, Chloé - 1

  • Chloé Delaume, Une femme avec personne dedans, coll. Fiction & Cie, Le Seuil, 144 p., 15€, Paris ; Perceptions, illustrations de François Alary et Ophélie Klère, éditions Joca Seria, 96p., 15€, Nantes.

Chloé est une philosophe qui refuse le sens et en conséquence toute explication. Elle est une romancière absurde qui se satisfait de ce qu’elle n’est pas. Nulle envie, nul désir, nulle pulsion ne la dérange ou l’anime du moins selon les canons admis. Une telle créatrice sait bien que le monde ne peut rien lui proposer et qu’elle ne peut rien lui renvoyer en retour sinon peut-être une gifle.

A la psychologisation, à la socialisation, elle offre des romans d’extraction perceptive aux ingrédients délétères venus parfois de très loin. Ils ne proposent pas de prise sinon de continuer. « ça suit son cours » disait un des personnages de Beckett dans Fin de Partie. Et ce ça a un nom: c’est l’existence.

Mais pour qu’un roman d’extraction fonctionne, une donnée fondamentale est nécessaire : l’acte d’écrire doit avoir un faux sens – crapuleux (crime), social, psychanalytique peu importe – qu’il se justifie n’est pas le problème. Une femme avec personne dedans est un livre fidèle à l’économie libidinale de sa créatrice. Elle s’y revendique toujours tel un être de fiction et d’autofiction qui veut donner au lecteur le statut de propre (et sombre) héros.

Dans sa démarche formelle, la trinité que Chloé Delaume instaure (auteur, narratrice, héroïne) se veut une carapace face à un corps qui gène et qu’il s’agit d’expulser. Entre gravité du sujet et côté ludique (test terminal) et à l’inverse du côté clean d’une Oliva Rosenthal la romancière interpelle son lecteur avec un côté porté envers son voyeurisme qu’elle nourrit de miasmes glauques et proprement gothique.

A un de ses précédents livres J’habite la télévision parfait livre multi média répond ce livre multiple fait de propositions propres à tuer la fiction dans l’œuf afin de créer un malaise. Chloé Delaume dérange par sa déconstruction identitaire dans une esthétique de l’abjection qui épouvante le lectorat classique. Certains ne s’en remettent pas et refusent le glaireux et le trash.

Existe pourtant dans cette prise de parole un effet de saturation propre à créer une torture mentale qui répond au traumatisme premier de la créatrice (mère tuée par son père puis se suicidant devant les yeux de la gamine). Une nouvelle fois la créatrice entre horreur de soi et l’horreur de l’autre secoue la fiction elle-même en dérogeant à toute règle. L’être absurde est plus qu’absurde. Plus question de quête d’un amour fantasmé on nom. Le cynisme se suffit à lui-même.

On ne peut rien attendre d’autre. Il n’y a même plus d’histoire – pas même un meurtre (comme dans son précédent livre) et ce même pas par effet retour cher à la magie noire dont la romancière est friande. Exit les Experts et autres NCIS. Que faire alors d’un tel livre ? Avec le modèle delaumien le roman est ébranlé. On pourrait même penser que ses lendemains lui sont comptés – le livre est d’ailleurs quantitativement mince, mais c’est plutôt bon signe.

A sa manière ce livre est un faux roman, un modèle d’anti-genre. Il est fidèle au goût de la provocation à l’artiste gothique dont la romancière est devenue une diva. Elle devient ce que Beth Dito est à la musique : elle cultive la même provocation mais avec beaucoup moins de kilos). On ne peut qu’apprécier une telle fiction dans ce qu’elle a d’aberrant et insensé en regrettant que ce qu’on accepte chez un Novarina on le refuse à la créatrice. Elle représente pourtant un sens de résistance au sens et pour l’imaginaire.

Chloé Delaume de fait redresse le roman par opposition aux choucroutes familiales dont la littérature à la française se goinfre. Elle prouve que son écriture est comme l’absurde « la raison lucide qui constate ses limites » mais ose aller plus loin. La romancière laisse en suspens toute explicitation par des procédés arbitraires et c’est tant mieux. Elle leur préfère le domaine des puissances du hasard, du destin.

La romancière caresse des raisons que la raison ignore. Une suite d’idées ou d’événements n’est plus liée par un rapport de cause à effet. Chloé Delaume n’envisage aucune réponse et en ce sens son acte est gratuit, possiblement tragique mais gratuit. La vie n’a pas de sens, mais elle est porteuse de mystère et d’ombre. Le jeu subtil que dirige l’auteur et auquel se soumet le lecteur est là la condition sine qua non pour se livrer à un plaisir particulier là où les pistes se brouillent, que présomptions s’envolent une à une, les hypothèses les plus subtilement échafaudées s’écroulent.

Nous sommes là dans un autre monde qui se détache du genre romanesque. On peut soudain marier la pluie à la foudre. D’un coté la tension de l’autre l’abandon dans cette agora amplifié par plusieurs miroirs qui se tournent vers le pas où les anges enterrent leurs ailes qui frôlent en silence la nuit angoissée d’une enfant dévastée. Elle va pouvoir dormir en larmes mais sera apaisée.

Si le roman delaunien n’existait pas il faudrait l’inventer.

©Jean-Paul GAVARD-PERRET