Bohème, Olivier STEINER, nrf, Gallimard, 223p. [R]
Bohème nous restitue la conversation soutenue entre deux protagonistes :
Pierre, metteur en scène, actuellement à L.A pour monter Tristan et Isolde et son admirateur jusqu’alors inconnu, Jérôme Léon, un rebeu, vendeur d’huiles dans l’île Saint-Louis.
A la source de leurs échanges, une brève entrevue à Madrid, au Prado après la pièce. Moment choisi par Jérôme (pseudo de Tarik Essaïdi, inspiré par le peintre Jean-Léon Gérôme) pour glisser à celui qu’il vénère un message et ses coordonnées, telle une bouteille à la mer. Intrigué, Pierre lui répondra avec un brin d’ironie : « Qu’est-ce qui est tombé sur moi ? Vous ? Je n’ai rien senti ».
Leur dialogue va se déployer sur « quatre espaces d’intimité » : textos, mails, téléphone et courrier.
Après la phase d’apprivoisement, la confiance acquise, ils s’épanchent, se confient leurs états d’âme, se promettent de ne plus se quitter, se bordent à distance. Leur viatique ? Donner et recevoir.
Jérôme décline son passé (un père distant), ses cauchemars, ado, dont il se délivrait en se masturbant, sa rupture récente ( blessure non cicatrisée), et dévoile de façon assez abrupte une liaison récente, sa fréquentation des saunas gays. Pierre ne cache pas être marié et père.
Au fil du temps, la magie des mots opère. Ils découvrent leurs affinités, leurs personnalités et s’enhardissent, s’enflamment, se stimulent. S’ensuivent d’innombrables échanges. Jérôme, une sensibilité à fleur de peau, de nature mélancolique, a baigné dans la tristitude ? Comme Pavese, il ne manque pas de bonnes raisons pour se tuer. Serait-ce prémonitoire ? L’écriture fiévreuse, virevolte.
Leur badinage va bifurquer vers le désir, le sexe et leur langage se fait plus cru, plus fougueux.
Pas de regards pour s’aimanter, mais une voix qui envoûte. Ils ne vivent plus que scotchés à leur portable, guettant les réponses. Cela vire à l’obsession. Ils sont fascinés l’un par l’autre, voire intoxiqués. Leur attachement réciproque croît. Les ingrédients de leur dialogue libre et « amoral » :
Leur vie quotidienne, des banalités mais aussi des considérations sur l’amour, des interrogations.
Comment ne pas être subjugué par ce vendeur cultivé qui parle de Proust, cite Duras et Sarah Kane ?
Deux projets concrets se forgent. Tout d’abord, grâce à son amie Oriane, Jérôme pourra assister à la première de l’opéra à L.A. Son exaltation est à son paroxysme, bien qu’il soit condamné à rester silencieux, en raison de la présence de Jasmine, l’épouse de Pierre. L’auteur nous plonge dans les coulisses de la création de l’opéra en trois actes sur fond de la musique de Wagner. L’autre musique d’Olivier Steiner vient de toutes les phrases et mots en anglais qui ponctuent le roman : « I’m not an angel », « Missyou », « It is so fast », « In the mood for love ».On perçoit aussi des airs de Brahms, une chanson de Dalida. On croise la poésie de Rimbaud et le « Rêver vrai » de Peter Ibbetson.
Le rendez-vous suivant est fixé à Trouville, le 12, seule date mentionnée. Ils anticipent ce moment d’abandon, où leurs corps pourront s’épouser. Leurs sentiments sont exacerbés, empreints de crainte.
Ils aspirent à être ensemble, lovés, à passer du je au nous, à « s’adonner à l’interdit ».
Pierre s’interroge sur son amour du corps des autres et en vient à se définir comme bisexuel.
A l’approche du dénouement, un rebondissement vient faire vaciller leur avenir amoureux.
Bohème, titre idéal puisque Jérôme était devenu pour Pierre sa « partmanquante », sa « bohème », rappelant qu’il était un « gypsy boy », descendant d’une Rom.
Bohème relate les tourments de leur passion ardente, dévorante, alimentée par leurs fantasmes.
Leur amour transfigure tout ce qu’ils se disent, s’écrivent et offre des lignes d’une beauté éblouissante : « Ne sommes-nous pas montés sur les vagues de l’amour ? », incluant une lettre de Wagner à Liszt.
Olivier Steiner souligne les affres de la jalousie, du manque, de l’éloignement, de l’attente dues à la dépendance des deux épistoliers, ainsi que la solitude que Jérôme trompe dans les pages de Camille Laurens où des bras l’attendent ou celles de Passion simple d’Annie Ernaux.
Olivier Steiner met en scène une romance « online », non dépourvue de lyrisme, dans laquelle la complicité va se muer en une relation virtuelle de plus en plus intense, intime et volcanique.
Une vraie flambée de désir sexuel, fusionnel sur le point d’être consumée et consommée.
Une émouvante love story version moderne qui montre les limites de l’écran interposé.
◊Nadine DOYEN
