Anna Ayanoglou, Le fil des traversées, poèmes, Gallimard, 2019, 97 pages

une chronique de Patrice Breno

Anna Ayanoglou, Le fil des traversées, poèmes, Gallimard, 2019, 97 pages


« Pourquoi construire, même / quand on peut vivre et se guider / aux battements que l’ailleurs a précipités ? »

« Le fil des traversées est divisé en trois grands chapitres, initiés par un « Prologue » et terminés par un « Fugitif épilogue ». Les chapitres sont reliés entre eux par un « Intermède », comme une respiration, une escale, une passerelle, un passage d’un lieu à un autre, d’un thème à un autre…

Anna Ayanoglou, dans cette suite de poèmes qui est en soi un long poème à lui seul, relate ses années passées dans les pays baltes. Plutôt que de tourisme, nous parlerions d’errances dans ces pays froids qui ont encore des relents du communisme stalinien. Dans les villes que l’auteure parcourt, de Vilnius à Valga/Valka, en passant par Riga, certains bâtiments « suinte[nt] l’autorité ». Rien de tel que le poème pour mettre des mots sur des sentiments, sur des sensations. Pas besoin de longues phrases pour ressentir en même temps la nostalgie et le rejet du passé (soviétique), dans les visites de ce bout du monde vaporeux, de ces bars et de ces villes aux rues froides — des rues où « rien / jamais, n'[y] advenait ».

Pas besoin de logorrhée ni de longue romance pour dévoiler la souffrance quand la relation avec l’amant se révèle être porteuse de mal : « il faut partir – rentrer / sans rien, personne, / et surtout pas l’amant ». Nostalgie des espaces parcourus, des instants fugaces ! L’amour se confond avec ces paysages de fin du monde.

Le voyage d’Anna est un passage obligé, mais qui doit s’occulter progressivement, pour aller vers l’avant.

« Le fil des traversées » n’est pas un récit touristique. A part le nom de quelques villes, il appartient à chacun d’imaginer l’horizon qui se découvre à lui, car ni les rues, ni les lieux, ni les personnes ne sont nommés ; ils sont simplement suggérés, comme un palimpseste sur lequel Anna Ayanoglou recompose son propre monde, revit son passé, pour mieux se construire, se reconstruire ; un parcours indispensable pour aller vers un ailleurs plus serein. « L’illusion de la liberté » !

Des poèmes à savourer, à lire et à relire et aussi à se lire à haute voix…

©Patrice Breno

Sylvain Tesson, La panthère des neiges, Gallimard, (18€ -169 pages), Septembre 2019 – Prix Renaudot 2019

Chronique de Nadine Doyen

Sylvain Tesson, La panthère des neiges, Gallimard, (18€ -169 pages),  Septembre 2019 – Prix Renaudot 2019


Évadez-vous au Tibet sur les traces de l’once, la panthère des neiges, but de l’expédition (en février 2018) du célèbre photographe animalier Vincent Munier, retracée par Sylvain Tesson. Un vrai défi pour lui, voyageur infatigable, et intrépide qui va devoir se taire, rester immobile et différer le moment de griller un cigare ! Avec eux Marie, cinéaste et Léo, l’aide de camp.

Une carte détaillée permet de visualiser le périple mais pas de percevoir les basses températures que les aventuriers ont dû affronter, y compris dans leurs abris de fortune ! Jusqu’à -30°C !

Mais la phrase du Tao : « Le mouvement triomphe du froid » permet de reprendre la marche matinale plus facilement.

On les suit dans leurs différentes étapes :ils croisent pikas, loups, renards, grands rapaces avant de gagner le royaume de la panthère, espèce en voie d’extinction. 

Munier connaît les lieux et désigne certaines bêtes par leur nom tibétain: « barhals » (les chèvres bleues), « drung » (les yacks), « kiangs » (les ânes sauvages), « chirou » (antilopes), « procapra » (gazelles) , « Mau » (Chat de Pallas). Il comprend le langage des bêtes et il est surprenant de l’entendre communiquer avec un loup. Il connaît aussi leur stratégie d’attaque.

Sylvain Tesson est attentif aux moindres bruits et anticipe « les heures de sang et de gel, la fête barbare jusqu’à l’aube », « La mort n’était qu’un repas ». Passage qui rappelle la vie nocturne que Serge Joncour évoque dans Chien-Loup. 

Leur graal ? Les apparitions successives de celle qui règne en « impératrice ». Comme une vision sortie de la montagne, descendue du ciel, elle procure chez Tesson « une électrocution de plaisir ». Elle incarne, pour lui, le totem des femmes disparues (sa mère et la fille des bois).

Il y voit quelque chose de divin, de sacré : « Le plus beau jour de ma vie depuis que j’étais mort. », confesse-t-il !

Lors des bivouacs, le géographe leur lit ses notes, ses aphorismes. Il livre des réflexions philosophiques sur la vie, l’amour, brosse de superbes descriptions de Saâ, la déesse féline mythique : « panthère poikilos, bigarrée, moirée », « sa fourrure était une nacre aux reflets bleus ».

Il découvre un nouveau style de vie : l’affût, qui apprend la patience, vertu suprême et éduque l’oeil. Il faut vivre dans le sisu (1), car « rencontrer un animal est une jouvence ». 

Si le silence s’impose pendant les périodes de vigie, on entend en filigrane le coup de gueule du narrateur qui dénonce le trafic des braconniers et déplore « l’épilepsie moderne ».

On devine l’insoluble dilemme de l’aventurier entre immobilité et voyage, d’où sa constante oscillation entre plusieurs projets (conférences, voyages multiples). Incapable de se fixer une direction unique. L’écrivain voyageur livre aussi sa vision du monde (« Chez les hommes tout finit dans un collecteur. »), distille son viatique (« Jouir de ce qui s’offre », « Se souvenir beaucoup »).

Les quatre amis habitent le monde en poésie, non pas en prédateurs, ni en « nettoyeurs », mais en contemplateurs panthéistes. Ils préfèrent observer et célébrer la beauté des paysages et font le nostalgique constat que « La terre avait été un musée sublime » mais hélas « l’homme n’est pas un conservateur » et la nature est si fragile.

Sylvain Tesson signe un magnifique récit, peuplé d ‘espèces rares, jalonné de références littéraires, artistiques, enrichi de citations. Il décline un hymne aux animaux sauvages d’Asie dont la beauté est immortalisée dans les photos d’art du Vosgien. Ils incarnent « la volupté, la liberté, l’autonomie : ce à quoi nous avons renoncé ». Un témoignage captivant qui laisse des empreintes indélébiles.

Nadine Doyen


(1) Sisu : terme finlandais pour désigner « l’abnégation spirituelle, la résistance mentale ».

Sylvain Prudhomme, Par les routes, Gallimard, collection l’arbalète/ Gallimard, juin 2019, (296 pages – 19€)

Chronique de Nadine Doyen

Lauréat du Prix Landerneau 2019 

félicitations à l’auteur


Sylvain Prudhomme, Par les routes, Gallimard, collection l’arbalète/ gallimard, juin 2019, (296 pages – 19€)


Le titre Par les routes fait écho à celui de Kerouac et convoque l’idée d’errance, de nomadisme, de voyages et de rencontres fortuites.

Il y a des êtres croisés, côtoyés qui vous marquent au point de rester gravés dans votre mémoire. L’autostoppeur, « donquichottesque silhouette », que le narrateur écrivain Sacha a retrouvé quinze ans plus tard appartient à cette catégorie.

Sacha brosse le portrait de cet ami d’adolescence et colocataire. Épris comme lui de liberté, il leva le pouce en sa compagnie avant que leurs routes divergent.

On comprend qu’il s’en était éloigné, la relation devenant toxique.

La fée hasard les réunit de nouveau quand Sacha, à la quarantaine, choisit de quitter Paris, désireux de changer son cadre de vie pour « retrouver la concentration » et mener à bien son roman. Il emménage dans un meublé dans cette ville du Sud, V., où le baroudeur invétéré est lui aussi installé avec femme et enfant.

Inimaginables de telles retrouvailles !

Que ressent-on en pareil cas ? Le passé défile et convoque de nombreux souvenirs communs. 

Sacha s’interroge sur ce besoin compulsif de rencontres, ce virus qui habite son ami retrouvé et note son énergie décuplée à ses retours. Mais ce dernier n’est-il pas en train de ruiner son couple à négliger ainsi sa famille ? Le naufrage est à craindre.

Au début le téléphone permet un contact plus proche, son fils, Agustin, les guette ces appels du paternel, puis il manifeste parfois une curieuse indifférence.

Et à la longue, ils insupportent Sacha.

Les cartes postales et les photos polaroid des automobilistes qui ont pris en stop ce père fugueur affluent ainsi que les lettres, souvent rédigées avec humour, jeux de mots. Ce sont les seuls liens avec Sacha (l’archiveur du voyageur) et sa famille qui permettent d’apprivoiser l’absence. Certes, par la correspondance qu’il entretient avec ses êtres chers, leur déclarant à distance son amour, « il parvient à conserver une place à leurs côtés », mais il semble avoir démissionné de son rôle de père, d’époux pour endosser celui de pigeon voyageur. Le contact vocal n’est pas totalement rompu, le trio restant se met à téléguider l’autostoppeur sur des sites de leur choix : magnifique et émouvant échange entre le père et le fils suite à un dessin d’Agustin.

Toutefois les envois semblent se tarir. « Un imperceptible effacement » s’installe.

Reste en suspens la question du retour du nomade, ce qui crée agacement et tristesse chez Marie, qui, elle aussi, a besoin de souffler. Mystère quant aux mobiles de son absence d’une dizaine de jours. Le récit devient haletant quand elle relate son escapade émaillée de rencontres. Cet interlude lui a permis de faire le point.

Aime-telle toujours celui que Sacha compare à « un coucou, un tisserin qui fait son nid de ce qu’il rencontre » ou même à « une baleine qui refait surface plus loin qu’on ne l’imaginait » ? Marie va-t-elle s’autoriser à s’abandonner à un autre ?

Peu à peu Sacha va combler ce vide de sa présence auprès de ceux qui restent. Une complicité se tisse avec le jeune Agustin. (promenades, jeux, gardes) Une affinité grandissante le rapproche de Marie, traductrice, tous deux soucieux du mot juste. L’auteur insiste sur la nécessité de l’ascèse, « de la juste dose d’isolement » pour avancer dans le roman en chantier. Ce moment de solitude également indispensable pour Marie. Ne faut-il pas vivre avant d’écrire ?

Mais l’équilibre de cette nouvelle vie à trois ne risque-t-il pas d’être menacé en cas de retour inopiné de l’autostoppeur ? Le récit réserve surprises et rebondissements !

L’errance de cet électron libre, mobile, interpelle. De quoi vit-il ? Trouve-t-il  toujours son bonheur dans la griserie de la vitesse et de la liberté ? Est-ce pour lui une façon de « secouer le fardeau de la routine » ? Va-t-il un jour revenir définitivement ? Personne ne connaît les pensées secrètes du drôle de «zouave », de « ce doux dérangé ». Et Sacha de sursauter à chaque coup de sonnette !

Ce kaléidoscope de la France (des autoroutes et « des vaisseaux secondaires ») qui se déroule comme en travelling, avec des arrêts images sur des libellules, des forêts, des plages, un goéland, suscite chez le lecteur une envie de partance. On se prend à rêver à l’énoncé d’une myriade de lieux aux noms pleins de poésie (Orion, Joyeuse, Beausoleil, Contes, Lançon : « le tremplin rêvé », La Flotte, Saint-Pompont…).

Les déplacements étant en stop, une galerie de portraits d’automobilistes défilent en même temps que la radiographie des habitacles, ce qui permet d’avoir un miroir de la société empruntant ces routes. Une mixité des classes. « Un échantillon représentatif de la variété des hommes et femmes d’aujourd’hui ».

Sylvain Prudhomme nous offre une traversée de l’Hexagone quelque peu atypique et  erratique, car au gré des voyages en stop de celui dont la passion est restée intacte, de celui qui a une propension à la dromomanie. On avale les kilomètres, fait halte sur les aires de repos et stations service, arpente des villages, passe une soirée conviviale chez Souad, on s’abîme dans la contemplation des paysages dont le narrateur cartographie les charmes, on se recueille aux Éparges devant un champ de croix blanches, devant une plaque commémorative relatant la blessure de Genevoix. Lieu tristement célèbre où l’écrivain Pergaud a perdu la vie.

En alternance mouvement, avec l’autostoppeur pour qui « partir est nécessaire à son équilibre », qui « avait toujours besoin que sa trajectoire en frôle d’autres et immobilité avec Sacha, devenu plus sédentaire, à l’heure du bilan de la quarantaine, cherchant, lui,  à freiner, à retenir le temps.

Ce qui donne un rythme saccadé en plus des phrases courtes.

L’auteur signe un roman géographique, une invitation à sillonner, à notre tour, la France profonde, à la manière de Depardon. Un road trip sensoriel, à plusieurs vitesses, scandé par la musique (Cohen Nina Simone, ragas), la voix du GPS, traversé d’odeurs (d’ail, de tarte, de framboise, de café, de piment, de terre, de résine, d’herbes détrempées ou de térébenthine, de javel),nourri de multiples lectures ( Kundera, Mc Carthy, Levé, Lodili, Sau, Ponge). Une écriture frétillante de la vie.

Sylvain Prudhomme explore la pérennité du couple, la fidélité, l’amour, la fiabilité de l’amitié. Il distille de nombreuses références à la fuite du temps : « Vivre c’est maintenir entier le petit nuage que nous formons, malgré le temps qui passe ».

Il expose le processus de la genèse d’un roman, l’attente de voir jaillir « une fulgurance, récompense de mois de patience, d’obstination, de labeur, d’endurance ».

Le tableau final apporte un regain de fraternité salvateur/jubilatoire dans ce rassemblement euphorique, digne de Woodstock. Serait-il là le bonheur dans cette chaîne humaine et son partage ? Dans cette même communion à repérer « la ceinture d’Orion ». Dans cette grande famille de l’Autostoppeur qui lui a fait « don de son hospitalité ». Un récit qui se termine en apothéose et qui ravivera les souvenirs de ceux qui ont pratiqué le stop dans leur jeunesse. Et si l’envie de barouder vous habite, sachez que l’auto-stop ressemble à la pêche : « Même patience, même délicatesse dans le coup de poignet, même absence de brusquerie. Même joie dans les prises » !

©Nadine Doyen

ARAGON – La Grande Gaîté, suivi de Tout ne finit pas par des chansons – (ED. Gallimard, NRF Poésie/Gallimard)

Chronique de Xavier Bordes

ARAGON – La Grande Gaîté, suivi de Tout ne finit pas par des chansons – (ED. Gallimard, NRF Poésie/Gallimard)


La figure du poète Aragon, si sa place dans la littérature est bien établie, demeure complexe, multiple, parfois contestée, comme son œuvre qu’on pourrait dire variable et parsemée d’écrits inattendus. C’est que le lecteur, confronté à chacun d’eux, s’y trouve dans un moment « de l’histoire d’une vie ». Car, selon Aragon, tout poème est de circonstance, et sur cette affirmation, au demeurant évidente, l’on a passablement glosé. Or, si la circonstance est le déclencheur, ainsi que la teneur vitale, de l’affaire poétique, de la prise de parole qui devient le dire du poème, deux éléments en modifient la nature : d’une part le texte est écrits, de l’autre le langage pour l’écrire est hors-temps ; je m’explique : malgré des blancs de page en page, des silences, des interruptions apparentes, on peut considérer que « depuis l’humanité » le langage, en ses déclinaisons et colorations en langues, continue, et qu’il a toujours continué. Nous naissons au sein d’une langue maternelle reçue. Simplement, un peu comme le monstre du Loch Ness dont les anneaux de loin en loin affleurant à la surface donnent l’impression qu’il est plusieurs, le dire du poète, à cause du vécu révélateur, dû à un tempérament excessif qui force le langage à émerger de loin en loin à la surface de la page, donne un sentiment de diversité et pluralité, bref d’une hétérogénéité circonstancielle. Une fois recueillis en livre cependant, la discontinuité des textes poétiques par la lecture imaginative reforme une unité, rend sa continuité logique, émotive et sentimentale, à un parcours dont les poèmes ne sont en quelque sorte que les bornes. C’est le cas de ce recueil d’Aragon dont le titre, d’une ironie déchirante, annonce la suite des poèmes qui sont la conséquence d’amours finissantes : il s’agit de la liaison passionnée, (exacerbée par l’intensité d’un premier amour, disons, « sérieux ») avec Nancy Cunard – héritière à la fortune incommensurable -, et de la façon dont cette liaison s’est délitée, du fait que l’amoureux surréaliste « avant-gardiste » s’est découvert des ressorts psychologiques d’humain ordinaire, c’est-à-dire jaloux de la manière de vivre, des relations d’une femme sans entraves, avec laquelle de toutes façon l’arrière-plan était la pratique (pour Aragon relativement théorique après les idylles fugaces de l’effervescence surréaliste) d’une libre sexualité. Cette évolution vers une jalousie lancinante et destructrice n’est pas en soi tellement neuve, certes. En revanche, le témoignage poétique des réactions d’Aragon à cette liaison qui peu à peu le mine et l’attire vers l’autodestruction, prend le tour d’un langage où la maîtrise fait jeu égal avec sa vérité.  Le faux-semblant ici est violemment banni. La réalité matérielle des choses s’y montre sans cesser d’être poème, – « furie / qui dépasse le but et ne l’atteint pas » dit le poète, en un exact et remarquable paradoxe. Dans ses paroxysmes, tout est laminé, néantisé : le recueil est puissamment évocateur d’une expérience que la langue poétique d’Aragon lui a permis de chevaucher, jusqu’à peut-être constituer l’inconsciente soupape de sécurité qui l’aura finalement empêché de réussir « à quitter cette vie », en dépassant fortement la dose de toxique qui eût été mortelle (comme il l’indique dans le commentaire postérieur intitulé Tout ne finit pas par des chansons »)… Le bilan en est que l’on ressort de cette suite de poèmes, à l’humour grinçant et sous-tendus par une vitalité débordante, avec le superbe « Poème à crier dans les ruines », suivi du long et conclusif « Rien ne va plus », cependant que pour la poésie, on peut dire que « tout va toujours ». Le paradoxe est une fois encore que cette audace, à la fois verbalement crue et pourtant digne, cet emportement rageur dans la ruine et la dépression laisse le lecteur – moi-même en tout cas – sur une expérience qui ragaillardit : l’expérience revigorante d’une quasi-noyade sous-tendue par l’implicite perspective (pour nous lecteurs) qu’un coup de talon salvateur contre le fond ramène à la surface. Ce qui se réalisera avec le retour à l’oxygène que sera pour Louis la rencontre, quelques temps plus tard, de la fameuse Elsa, inspiratrice des célèbres poèmes d’amour que l’on sait. En somme après le temps de Nane-Lilith, fièvre et vaccin, viendra l’Ève-Elsa baume d’une vie – qui ne tournera pas pour autant à la relation d’amour sereine et sans nuages, l’un comme l’autre étant restés malgré tout partisans d’une sexualité ambiguë. (Mais ceci, comme on dit, sera une autre histoire.)

©Xavier Bordes    (4/5/2019)

Jérôme Garcin, le syndrome Garcin, Gallimard, Récit, ISBN : 2070130622, 1 décembre 2017.

Chronique de Alain Fleitour

Jérôme Garcin, le syndrome Garcin, Gallimard, Récit, ISBN : 2070130622,  1 décembre 2017.


« J’écoute le silence du médecin, écrira Jérôme Garcin page139, le silence de Paul Launay, qui a consacré des pages à la découverte de la mort pour un enfant, à la perte d’un frère, au langage et à la séparation violente des jumeaux, mais qui laissera sa femme dire ce qu’il est incapable de dire.


Par erreur, ou au détour d’une confidence, Jérôme Garcin fait parler Pam et dévoile  le mutisme de la douleur, le drame qui fissure encore l’âme de celui qui est Paul Launay, le médecin le mieux qualifié pour alléger le poids du deuil chez l’enfant, non à le surmonter, mais juste pour l’évoquer.
C’est Pam encore qui explique à l’enfant de 10 ans, combien le décès de son frère l’a meurtri.
Jérôme Garcin se tait, ou du moins, il ne parle qu’à la 3ème personne.


Le syndrome Garcin est là, douloureux, impalpable, il est un mélange d’angoisse et de désinvolture, il est là dans la négation du drame, dans cette façon de se blinder et de se taire, jusqu’au moment où les parents de Jérôme Garcin, faute de le comprendre, traduiront parfois cette froideur en égoïsme. Jérôme, était-il insensible, peut-être que l’auteur s’en souviens, de cette incapacité d’aimer comme si l’enfant avait perdu l’élan du cœur.



« Pam me raconte le garçon que j’ai été
dans les mois qui ont suivi la mort d’O1ivier,
me décrit très précisément ma détresse,
ma sidération, mon repliement,
de feindre d’ignorer le drame
qui m’a métamorphosé
au seuil de mes six ans. »



Mais le conteur Jérôme Garcin n’en reste pas là, et sur cette page 138, Pam se confie, elle lui montre soudain, « celui que, avec autant d’amour que d’anxiété, elle n’a cessé d’observer et de materner, mais que j’ignore- ou que je veux ignorer- avoir été. »


La réponse à cette incontournable question ; pourquoi cette famille a tout donné à la médecine ? Elle se trouve page 9 . « Au commencement était l’homme et sa souffrance, en face se trouvaient son semblable et sa compassion. Toute la médecine est partie de là ( séance inaugurale par Raymond Garcin en 1954 ) ».


Raymond Garcin aura trouvé les mots, pour expliquer ce goût de soigner, dans une indisposition naturelle à se mettre en avant, en choisissant de venir en aide aux souffrants, et d’entrer dans les ordres de la compassion.

Cette retenue, cette humilité se traduira par la lecture de tous les écrivains qui cherchent à combattre les fléaux, au lieu de scruter l’horizon pour débusquer les boucs émissaires.
Il lira Albert Camus et sa fougue à combattre, à résister aux grandes épidémies par le travail et la raison.


Jérôme Garcin écrit dans ce livre l’essentiel, notre destin à tous, dans une langue simple fluide, pleine de fantaisie, oh combien lucide. Ce ne sont pas des chapelets de titres qui défilent, mais une lignée de personnalités, de déterminations, de pratiques qui se situent entre la profession et l’ordination.


Il y a dans le style Garcin celui qui s’amuse, taquine, se cache et celui qui monte en selle pour vilipender tel rustre ou telle funeste logique. Je finirai par trouver dans la prose de ce grand lecteur, du d’Ormesson avec une pointe de Desproges.



© Alain Fleitour