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D’un cheval l’autre de Bartabas, Gallimard, collection folio, mai 2021.

Chronique de Paule Duquesnoy

D’un cheval l’autre de Bartabas, Gallimard, collection folio, mai 2021.


Clément Marty, alias Bartabas, celui qui écoute les chevaux, raconte sa vie avec eux, les rencontres, les échanges. Le mystère est glorieux, douloureux aussi. Un cheval hennit quelque part jusqu’à la fin du monde, écrivait Joseph Delteil. Comme un souffle de l’âme.

D’un cheval l’autre s’en réfère au monde du cheval et de l’homme. Déjà à l’origine, l’homme figurait les animaux sur la paroi des grottes. Beauté sauvage et harmonieuses du premier matin. Violentes, les forces telluriques. En mouvement la Vie la Mort le Désir l’Amour, ce qui fait l’être depuis la Création. L’art commence avec le dessin de l’animal. L’homme pour la première fois représente son émotion.

Avant le dessin était l’animal, avant le dessin était l’homme.

Le livre est un hommage au cheval, à travers des chevaux singuliers, Hidalgo, le premier acheté à un maquignon, Zingaro, l’impétueux, qui a révélé Bartabas à lui-même – l’inverse est vrai aussi –, celui qui chante la nuit une plainte venue des origines, une mélopée suspendue, Dolaci, l’habitué des corridas, appartenant à un rejoneador en déroute, Micha Figa, Quixote, Vinaigre, L’Araignée, Félix, Lautrec, Horizonte, Caravage, Soutine, Ryton Regent, Pantruche, compagnons du Célébrant, qu’il nous présente avec pudeur et passion dans leur vérité libre. In memoriam. La vie d’un cheval, la vie d’un homme se croisent, pour un inoubliable pas de deux.

Bartabas est exemplaire car il accomplit son destin, tel un jardinier au pied de son arbre, tel un danseur s’élevant vers le ciel (Rudolf Noureev). Chaque cheval aussi accomplit son destin.

Zingaro !!! Bordeaux, le chapiteau de bure – douze jours de montage – dressé sur la vaste place des Quinconces, d’une superficie de douze hectares, plantée d’arbres disposés en quinconce. Fin août 2018, en compagnie de ma fille amoureuse des chevaux, de mon petit-fils de 6 ans, tout attente, et de l’aïeule partagée entre inquiétude de ne pas arriver à vaincre les obstacles matériels dus à son âge, et joie de partager ce moment avec nous, j’ai eu le bonheur d’assister au mythique spectacle Ex Anima. C’était quelques jours après l’accident du petit cheval mort en scène, comme Molière. 

Les cavaliers sont absents, présents seulement dans l’ombre, pour la célébration du cheval par lui-même : 36 chevaux sur la piste. Beauté des scènes, des tableaux. Guerre et paix.  

Théâtre équestre – c’est l’expression choisie par Bartabas. L’homme soudé au cheval. L’homme-centaure, animal et divin, proche des êtres célestes que sont les Gandharvas cités dans les Védas indiens. Le sacré est présent. Un théâtre sans mots qui parle le silence, la langue des signes, langage secret, sacré, des corps, celui de l’étreinte charnelle.

Alors que j’écris ces lignes, j’apprends que Pimprenelle, le gentil poney noir du pré devant la maison, qui s’était gravement blessé, s’enroulant une ficelle autour de la jambe, est parti rejoindre le paradis des équidés.

Comme vous l’aurez compris, ce livre m’a bouleversée.

© Paule Duquesnoy

Je ne tromperai jamais leur confiance, Professeur Philippe Juvin, Gallimard

Chronique de Nadine Doyen

Je ne tromperai jamais leur confiance,  Professeur Philippe Juvin, Gallimard

(17€- 297 pages)
304 pages, 01-12-2020
ISBN : 9782072932205


Le titre «  Je ne tromperai  jamais leur confiance » est un extrait du serment d’Hippocrate mis en exergue de ce journal. Phrase qui engage tous ceux qui embrassent une profession médicale.

Dans le prologue, daté d’octobre 2020, Le Professeur Philippe  Juvin présente /décline ses multiples casquettes, sa promotion. Le chef des Urgences de l’hôpital Pompidou est connu pour ses interventions médiatiques, mais aussi en tant que Maire de La Garenne-Colombes. 

Comme certains consignent leurs rêves, le professeur- auteur a senti la nécessité de remplir « ses petits cahiers d’écolier » pour y consigner « son Journal du tsunami Covid, conscient que « quelque chose d’inhabituel nous arrivait ». Vu le  côté exceptionnel, voire historique, il était urgent de garder trace de ce qui se tramait en France, aux urgences de son hôpital, à savoir cette vague « d’une violence effroyable » devenant une  situation apocalyptique dans le Grand-Est.

Ce cahier d’écolier, où il note d’ordinaire ce dont il veut se souvenir, recueillera pendant cinq mois toutes ses constatations sur le coronavirus, afin de fixer ces instants inhabituels. De Janvier à mai, il noircira les pages de « son écriture illisible de médecin », témoignant de son combat sur tous les fronts. Si certains journalistes  en Chine ont été inquiétés pour avoir voulu rendre compte de la pandémie,on peut souligner que, lui, a eu toute liberté d’action.

Il remonte  à l’apparition  du virus en France.

Il évoque le cas d’un patient revenant de Chine sur lequel il s’entretient avec le médecin interne de garde avant de prendre la mesure de prudence, le placer en isolement, faute de pouvoir le tester, n’hésitant pas à « désobéir aux consignes ». Puis la course pour retrouver les cas contacts quand il est testé positif. Il donne en même temps un aperçu de leur quotidien, ce ballet de coups de fil pour trouver le bon lit dans le bon service. 

Le Professeur rend  compte de  notre incrédulité, il s’étonne que les autorités sanitaires françaises ne réagissent pas plus devant « ce virus émergent », alors que les réseaux sociaux s’emballent, que les télés et radios sollicitent son intervention. 

Il retrace donc jour après jour l’évolution de la crise sanitaire. Il souligne très vite la pénurie de matériel. Il ne cesse de réclamer  à corps et à cris le moyen de faire les tests, l’installation d’une tente et de répéter qu’il faut confiner. Cela sera effectif seulement le 17 mars. Il voit la solidarité s’organiser, Patrick Pelloux propose un coup de main. LVMH fabrique du gel. Des hôtels hébergent des soignants volontaires d’autres régions. Les étudiants en médecine sont sollicités en renfort.

Fin janvier, il constate le fossé entre l’OMS qui alerte sur la portée internationale de cette pandémie et le silence des chefs d’état, préoccupés par d’autres affaires. La maladie est nommée Covid-19.

A la télé, il est obligé de corriger les fake news. Il est attentif  à la découverte (début février) d’un cluster dans les Alpes, dont on a beaucoup entendu parler. Il  rappelle le cas du bateau de croisière.

Ayant occupé le poste de député européen, il suit les réunions de Bruxelles, quatre états craignent les ruptures de stock de masques. Du coup on déconseille aux équipes de porter systématiquement un masque. L’annonce, le 16 février  2020, de la démission d’Agnès Buzin interroge le diariste, qui se fend d’ un « No comment ». Le discours de son successeur Olivier Véran le surprend dans son audace. On le sent remonté contre ceux qui assimilent le Covid-19 à une grippe, à une grippounette. On déprogramme toute activité opératoire. Il faudra organiser le pont ferroviaire et aérien.

Fin février, le salon de l’agriculture ferme, des manifestations sont annulées, les rassemblements sont  interdits. En mars, les écoles, les crèches ferment. Cours de fac en ligne. Il faut organiser une garde pour les enfants des professionnels. Restaurants fermés à 22h à la mi-mars.

En mars, le scandale des masques réquisitionnés révolte le Professeur Juvin qui frappe aux portes des haut placés ! Il se montre en faveur du confinement et des fermetures des frontières. Après l’incertitude, c’est finalement le maintien des élections municipales. On le suit en campagne électorale, avec pour credo le conseil de Chirac. Il pourra savourer sa réélection le 15 mars.

Il met en garde contre les annonces de produits miracles qu’il voit fleurir.Il se montre très prudent envers le Pr Raoult et déconseille de prendre de l’hydroxychloroquine.

En avril, le directeur du Groupe hospitalier prépare l’équipe au pire, « l’entrée dans un long couloir sombre ». Une situation dramatique et l’impossibilité à la famille de voir l’hospitalisé. Beaucoup d’émotion pour le narrateur quand il évoque sa mission de messager entre un malade et un proche.

C’est avec une grande lucidité que Philippe Juvin avance : « Ce qui arrive ailleurs, nous arrivera probablement ». Il jongle de l’hôpital à sa mairie et parfois au Val-de-Grâce où il donne des cours.

Il laisse exploser sa satisfaction quand, enfin, on accorde aux urgentistes le plateau-repas du soir pendant la garde. Autres bonnes nouvelles accueillies : « la collaboration public-privé », les chouquettes du boulanger d’en face, comme « un pansement au moral », on livre des pizzas.

Par contre la directrice refuse la venue de Renaud Capuçon devant les urgences. 

Ce journal  de bord se décline de façon binaire, les sujets gravitent en alternance autour de l’hôpital et de la mairie . Il fustige les hommes politiques, qui, depuis leur bureau, imposent des lois irréalisables. On sent la tension quand les choses s’aggravent, tension amplifiée avec le vol de masques. Pénurie aussi de gel hydroalcoolique, de respirateurs, puis d’écouvillons. Surblouses mal dimensionnées, la France serait-elle un pays sous-développé ? 

Le Professeur Philippe Juvin y ajoute, une fois les faits bruts exposés, des « Notes pour plus tard », sorte de bilan avec la conviction de la nécessité « d’une autre politique de santé ».

Il glisse aussi des lignes plus personnelles, sur lui (ses origines corses) et sa famille. Il confesse regretter qu’aucune de ses filles ne se soit tournée vers la médecine. Sa vaste culture littéraire se révèle au détour d’un livre, d’une expo, d’une troupe de théâtre ou d’une citation.

Dans ce journal, s’il ne manque pas de rendre hommage à tous les soignants qui se dévouent sans compter, saluant leur investissement, il félicite aussi le réseau de bénévoles qui ont oeuvré à la  création de « Visitatio », association destinée à maintenir le malade à domicile, il pointe l’inadéquation des salaires, malgré le Ségur. «  Serons-nous prêts un jour ? » est l’antienne qui le taraude.

Cette immersion dans les coulisses d’un hôpital permet de prendre conscience de toutes les difficultés rencontrées par le personnel qui a été tant applaudi. Ils méritent d’être qualifiés de héros. 

On se familiarise avec tous les sigles (UHCD, AP-HP., SDRA, MARS, DGS, SF2H…).

Le chef des urgences ne cesse de dénoncer la bureaucratie, tous ces ordres et contre-ordres qui les ralentissent dans leurs actions, or « Il faut de l’agilité dans la prise de décision ». 

Le professeur Philippe Juvin, tel un lanceur d’alerte, tire la sonnette d’alarme, espère faire bouger les lignes et  voir une refonte d’ampleur du système de santé. Espérons que les sommités le liront !

Il signe un livre engagé, à charge, essentiel, indispensable. Son souhait ? Que l’on sache tirer des leçons de la gestion de cette crise sanitaire, ce qui convoque une réflexion d’un des protagonistes de Nature Humaine, dernier roman du visionnaire Serge Joncour : «  L’histoire c’est comme la nature, il s’agit moins de tout comprendre que de savoir tirer des leçons. »

©Nadine Doyen

LA FAMILLE MARTIN – David Foenkinos ; Gallimard (226 pages – 19,50€)

Chronique de Nadine Doyen

LA FAMILLE MARTIN – David Foenkinos ; Gallimard (226 pages – 19,50€) 

Madeleine Tricot cela aurait pu être vous, si vous aviez été la première personne que David Foenkinos avait croisée ! A condition d’habiter dans le même arrondissement.

En exergue une citation de Milan Kundera, sorte d’hommage à cet écrivain qu’il vénère.

Le roman s’ouvre sur un écrivain en panne d’inspiration et nous plonge dans ses états d’âme :  « vertige d’ennui » et déroule « le making of » de celui qui s’écrit sous nos yeux. A l’inverse l’angoisse de la page blanche pour Tesson c’est de savoir s’il aura assez de papier pour tout dire !

Alors David Foenkinos décide de prendre au mot (mots qui ne viennent pas) la suggestion de lecteurs « d’écrire sur leur vie ». Et si passer de la fiction à la biographie romancée d’inconnus était le sésame. ? Ce sera donc une dame veuve, d’un âge respectable, rencontrée dans son quartier que l’auteur, ayant « la tête de l’emploi »,va apprivoiser avant qu’elle ne lui déroule sa vie et lui présente sa fille. De fil en aiguille, elle ne sera pas la seule à être la clé de voûte du roman, en effet graviteront aussi ses filles, son défunt mari, « l’homme pansement », et même son premier grand amour. L’écrivain se frotte les mains, il aura matière à broder un roman intergénérationnel avec les deux ados ! Encore faudra-t-il les amadouer ! On devine la déférence de l’auteur des Souvenirs pour Madeleine, qui n’est pas sans lui rappeler ses grands-mères. Il est délicat d’aborder la vieillesse, surtout quand la maladie s’incruste…, que la mémoire joue des tours. 

Ce qui est original, c’est que David Foenkinos instaure une sorte de dialogue avec son lecteur et  partage ses réactions durant ce « work in progress ». En général, le choix des noms, prénoms est un vrai casse-tête, pour bien les cibler en fonction du caractère. « Certains prénoms sont comme la bande annonce du destin de ceux qui les portent ». On sait son attachement pour les Nathalie !

Le nom de Madeleine Tricot lui arrive comme sur un plateau, et en plus il découvre qu’elle porte un aptonyme !(1) ayant travaillé auprès de Karl Lagerfeld. Une occasion rêvée pour révéler des anecdotes sur le célèbre empereur de la mode par le prisme de son héroïne couturière, quand les personnages ne se livrent pas assez. « Sujet de secours excitant » que ce grand créateur allemand !

Ainsi on apprend à quel destin une voyante le destinait. 

Remercions l’auteur pour ses chapitres récapitulant les informations sur cette famille Martin, nous épargnant de faire des fiches. Il met en évidence la façon dont se tisse progressivement le roman.

Après des repas pris en commun, il a été convenu que voir un seul membre de la famille à la fois était préférable. N’est-il pas là pour chaparder, grappiller, des bribes de leurs vies ? 

Au cours de son tête-à-tête avec Valérie, prof, David Foenkinos se livre, devenant acteur à son tour. Ils abordent la question de la reconversion et on sourit à cette idée d’ouvrir une fromagerie ! (fantasme que l’écrivain avait révélé dans une interview). Il souligne combien le métier d’enseignant est devenu difficile au point d’en perdre la motivation : « Les professeurs devenaient les exutoires d’une société en crise ». Valérie finira par confier au narrateur sa décision de quitter son mari, éprouvant cette urgence à vivre autre chose, avançant comme argument : « La vie est brève et le désir sans fin » pour reprendre le titre d’un roman de Patrick Lapeyre.

Lors d’une autre entrevue, Valérie révèle le différend qui l’a définitivement éloignée de sa sœur Stéphanie, ce qui permet à David Foenkinos d’explorer leur lien sororal, de remonter aux sources de leur rupture : jalousie concernant la réussite, perversité, rivalités amoureuses…. «  Le poison de la comparaison s’était mis à gangrener progressivement leur relation ». Fabrice Midal préconise d’ailleurs de cesser de se comparer dans son ouvrage « Foutez-vous la paix » ! 

On est témoin d’une violente réaction de Patrick, le jour où il voit sa femme revenir légèrement ivre ! Explosion de colère qui plonge les ados et le biographe dans la sidération.

La poursuite du livre va-t-elle être remise en question après un tel esclandre ? 

Dans les romans de David Foenkinos, les couples font souvent naufrage. 

Ici , le suspense est total : l’un est en crise, l’autre perçoit des indices prometteurs pour renouer.

Rebondissements en chaîne dont l’un causé par les conséquences de l’entretien de Patrick avec son chef ! Patrick incarne les victimes du harcèlement au travail… #Balancetonboss !

Le romancier dépeint une famille où la télé a remplacé le dialogue et où le père, miné par ses soucis professionnels, s’était éloigné. Il tacle twitter, « l’équivalent d’une cigarette en intérieur ».

Il brosse aussi le portrait des deux ados, pas faciles à apprivoiser, peu impressionnés par sa présence. (C’est Mbappé l’ idole de Jérémie !). Il soulève la question des programmes de Lettres, montrant un jeune lycéen de 15 ans guère enclin à avaler Villon ! Si Amélie Nothomb réussit à faire lire des classiques à son élève particulier, le professeur Martinez ne rencontre pas la même adhésion ! Des ados qui ont suffisamment de culot pour insulter cet intrus, cet espion qui vient semer la zizanie dans leur famille et saborder la relation de Lola avec son amoureux Clément.

Coup de théâtre quand Madeleine vient confier à son biographe sa décision de s’envoler pour L.A.

« Un premier amour ne se remplace jamais », selon Balzac. On suit leurs formalités avant la quête du Graal ! Ne dévoilons rien de l’accueil sur place et du mystère entourant son départ de France.

C’est avec émotion qu’on la voit préparer son voyage et peut-être « la dernière valise de sa vie ».

On devine le choc causé par la révélation d’Yves …Loin de ce que le lecteur avait pu imaginer.

En devenant le biographe des Martin, David Foenkinos incarne parfaitement la définition de Nancy Huston : « Les écrivains sont des pies voleuses, des chapardeurs, perpétuellement aux aguets, à la recherche d’histoires, de bribes étincelantes qu’ils pourront sertir …dans leur projet ». 

En tant qu’écrivain, il aborde les questions de propriété intellectuelle, de censure. Peut-on publier sans l’aval des personnes concernées dans le roman ? On connaît les polémiques autour de certains récits, à la veine autobiographique. Fera-t-il lire son manuscrit avant sa publication ?

On peut s’interroger sur le sommeil des écrivains ! Si Mathias Malzieu reçoit dans ses rêves la visite de Gainsbourg, Bashung, Vian (qui lui donne des conseils), David Foenkinos, lui, regrette que le passage de Milan Kundera soit muet, nous rappelant son lien particulier avec cette figure tutélaire. En plus il confie « adorer glisser des K » ! 

Lire David Foenkinos, c’est retrouver les notes de bas de pages. (Et c’est contagieux !)

Lire David Foenkinos, c’est aller à la cueillette de ses mots fétiches. Si Amélie Nothomb glisse son sempiternel mot « pneu », chez l’auteur de La délicatesse, on débusque : « suisse »(2), « deux Polonais », personnages qui lui ont porté chance, ont fait basculer son destin d’homme de lettres. 

Lire David Foenkinos, c’est  surligner à chaque page des formules qui font mouche, c’est retrouver  des allusions à ses romans précédents : Deux sœurs, La tête de l’emploi... ou son clin d’oeil indirect à John Lennon, par le prisme de Yoko Ono.

A saluer le talent du dramaturge, certaines scènes faisant penser à du vaudeville, ainsi que la griffe du scénariste dans les savoureux dialogues. Une expérimentation littéraire réussie.

David Foenkinos signe un roman pétri d’autodérision dans lequel il se livre quant aux rouages de l’écriture et fustige les médias assassins dont il a su prendre du recul. Une lecture divertissante, teintée à la fois d’humour, de légèreté et de gravité, qui montre que « dans toute autobiographie » ou biographie, on a la tentation de flirter avec l’imagination » pour la rendre romanesque.

© Nadine Doyen

 

(1) aptonyme : « quand un nom possède un sens lié à la personne qui le porte ». Ex : nom de métier.

(2) Dans le beau livre sur Paris à vol d’oiseau, l’oiseau vient de Suisse !

Là d’où je viens a disparu de Guillaume Poix – Verticales (272 pages – 19,50€); septembre 2020

Chronique de Nadine Doyen

Là d’où je viens a disparu  de Guillaume Poix – CollectionsVerticales- Gallimard (272 pages – 19,50€); septembre 2020


Quel est le point commun entre tous les personnages dont Guillaume Poix se fait le porte-voix ? Je dirais le mot frontière. Certains l’ont déjà franchie, d’autres en rêvent. Et il y a ceux qui la protègent et la défendent avec détermination.

Que fuient-ils ? Qui sont ces candidats à l’exil, prêts à affronter le tout pour le tout ?

Car comme le formulent les extraits d’un texte de la poétesse somalienne, Warsan Shire, placardés sur les murs de l’association dont s’occupe Hélène : « Personne ne quitte sa maison à moins que sa maison ne soit devenue la gueule d’un requin. No one leaves home unless home is the mouth of a shark ». 

L’auteur ne traite pas le sujet de façon frontale, ce qui en fait l’originalité, mais la galerie de vies minuscules est édifiante. On croise les parents, dont les enfants ont disparu sans donner signe de vie, qui dénoncent « cet eldorado qui engloutit leurs enfants ». On les suit sur cinq années, de 2015 à 2019.

Chacun relate son parcours par flashback, ou c’est une tierce personne qui raconte leurs pérégrinations. Ils viennent du Salvador, de Somalie, etc…

La première à prendre la parole, c’est Litzy, 25 ans,  mère célibataire, installée à Somerville (New Jersey) avec son jeune fils Zach, qui, lui ,sait lire, nager, pas comme ce jeune enfant syrien échoué sur une plage turque dont la dramatique photo, devenue virale, a ému, a révolté et fait polémique. Peut-on montrer à la une d’un journal cette mort en direct ? Pour Litzy, ce fils est sa fierté. Né à San Diego, donc américain, il a moins à craindre qu’elle qui doit être transparente, s’effacer pour durer ». Mais pourra-t-elle prétendre à un autre statut que clandestine, quand on connaît la politique migratoire ? Quand un mur doit être érigé ?

Les Etats-Unis ont aussi attiré Sahra, qui travaille avec Litzy comme femme de ménage pour un richissime Américain. Deux classes sociales sous le même toit.

On croise Angie (de Mogadiscio, Somalie) qui rêve d’ailleurs, bercée par la voix de Beyoncé dans une vidéo dont les paroles sont inspirées par la poétesse anglo-somalienne engagée, mentionnée ci-dessus.

Peu à peu, comme un puzzle, les portraits s’étoffent, le lecteur perçoit ce qui reliait certains personnages entre eux.

L’auteur se glisse avec une facilité déconcertante dans la peau d’une femme, dans le rôle d’une mère. Il soulève les craintes du père d’avoir à élever une fille, taraudé par tous les périls qu’il fait défiler ! Prémonitoire, pense-t-on, une fois le livre refermé.

Voici Marta (du Salvador) désespérée d’apprendre que son fils Luis veut émigrer aux Etats-Unis, avec femme et bébé, d’autant que son autre fils s’est déjà évanoui. Eux aussi seraient-ils hypnotisés par « l’American dream » ? Mais quelle odyssée pour rallier leur destination : passer par le Mexique, rejoindre le Texas, obtenir un visa humanitaire, et enfin l’asile aux U.S A.Y parviendront-ils ? On partage les inquiétudes de Marta, cette mère qui a inculqué à ses fils des valeurs féministes, le sens du partage des corvées ménagères. Elle, qui les a « formés au ménage, à la cuisine, au repassage, associés à la tenue de la maison », se retrouve seule au Salvador, ne pouvant profiter de sa petite fille Angela. Rafael, ami et témoin au mariage de Luis, la soutient, écoute ses confidences, sa détresse au vu d’une photo qui témoigne d’une tragédie de plus. Des nuits à venir hantées par les cauchemars.  Mais « vos enfants ne vous appartiennent pas », affirme Khalil Gibran (1), alors comment aurait-elle pu s’opposer au choix de son fils ?

Le narrateur nous intrigue avec cet alignement de chiffres que commente Pascal (de Lyon), essayant lui-même de décrypter leur signification, avançant des hypothèses des plus inattendues. Quand sa femme, Hélène, documentaliste, impliquée dans une association, la lui révèle, quelle claque ! Quelle comptabilité macabre !

Encore plus surprenant l’engagement de leur fils Jéremy. Celui-ci crée le suspense en parlant d’« opérations imminentes », puis de la réussite de son action, mais tardant à dévoiler celle-ci. Une famille qui incarne les deux camps aux convictions diamétralement opposées face aux migrants : soit les refouler, soit les intégrer.

On est témoin du malaise de la mère qui se livre à une introspection et tente de convertir « l’être qu’elle a sorti d’elle-même », en lui joignant un document.

On reconnaît sa formation de cinéaste quand Guillaume Poix zoome sur un détail ! La peluche, jetée d’une fenêtre de bus à de pauvres enfants qui squattent un trottoir, hélas avalée par l’égout. Et des pleurs au lieu d’un sourire.

Le romancier distille des réflexions sur le côté nombriliste et égocentrique des réseaux, sur les croyances, explore les relations filiales, la transmission, pointe le rôle des passeurs, la carence des gouvernements quant à la politique migratoire.

On pense aux propos d’Erri de Luca pour qui ce flux migratoire ne peut pas être réglé par des murs, des barbelés, des digues et qui dénonce « les pires conditions de transport de l’histoire humaine », conduisant à tant de naufrages et tragédies.

L’écrivain nous émeut quand sont énumérées les données d’un article du Guardian qui recense tous ceux qui ont perdu la vie dans leur migration. Une litanie de noms qui donne le frisson, « une psalmodie funèbre ». « La vie est implacable, elle n’appelle aucune consolation aucune justice, aucune revanche ». Certaines situations font penser au tableau de Böcklin, «  L’île des morts », ici la lune a remplacé le soleil : « je glisse sur une marée noire, je m’y englue comme un oiseau ».

On est frappé par l’extrême précision dans les descriptions de lieux, que ce soit le local mystérieux où Jérémy rejoint un groupe en vue d’actions ou la chambre de bébé chez Marta. Un style concis, poétique qui nous happe, une construction originale qui peut dérouter mais quelle découverte que cette poétesse anglo-somalienne, fille de migrants, qui a inspiré Beyoncé dans son clip Lemonade ! Warsan Shire apporte sa voix forte, émouvante et rythmique à ce drame mondial des migrants.

Quand on a parmi ses connaissances des personnes qui enseignent aux migrants les rudiments du français, une autre qui en a épousé un, d’autres qui en ont hébergés, nourris, on se sent doublement concerné.

Guillaume Poix signe un récit choral poignant qui ne peut laisser indifférent, inspiré par des faits réels, dont certains ont été largement relayés par les médias. Il met en parallèle les réactions opposées de nous, les humains, les altruistes et les sans-coeur. 

Des destins brisés, des familles dans la détresse, mais aussi des retrouvailles.

L’auteur offre, dans son deuxième livre, une sorte de tombeau de papier aux disparus, une manière d’honorer et de ne pas oublier ces anonymes, donne la parole aux minorités, ce qui permet au lecteur de prendre conscience des drames qui se jouent en mer, ou quand les pays ferment leurs frontières. Nul doute que le message devrait être entendu par ceux qui vont jusqu’à ériger un mur pour refouler l’étranger.

Un roman nécessaire pour agir, pour sauver des vies, pour aider les immigrés.

(1) Khalil Gibran: Le prophète


©Nadine Doyen

Petit Éloge du Bleu – Zéno Bianu (Coll. Folio, Gallimard.)

Une chronique de Xavier Bordes

Petit Éloge du Bleu – Zéno Bianu (Coll. Folio, Gallimard.)


Dans ce petit livre, léger d’une centaine de pages, lourd de culture et de réflexions gaiement sérieuses, cédant à la facilité je dirai qu’on n’y voit que du bleu : sous prétexte d’ordre alphabétique structurant, Zéno Bianu, avec son habituelle et éclectique vivacité, décline toutes les variations qui lui chantent sur le thème du « bleu », thème qui touche forcément un natif le la Côte d’Azur tel que moi ! Il convoque à cet effet les références culturelles les plus diverses, écrivains, musiciens, peintres évidemment, etc. au cours de pages qui sont un festival où le clin d’oeil de connivence et de poésie, où la culture contemporaine, côtoient l’histoire de la pensée, et le Quattrocento y voisine avec Coltrane, le Zen, Rimbaud, la métaphysique, Wang Weï, la philosophie, la science-fiction, dans un optimiste et primesautier parcours en zigzag sous l’égide illimitée du Bleu, cet « emportement céleste » dont le peintre Yves Klein fut un des ardents promoteurs !

Du reste, ce merveilleux livre, qui tient si bien dans une poche, se place judicieusement dans la stratosphère de deux citations croisées, qui pour ainsi dire définissent son projet : « Ce vide merveilleusement bleu qui était en train d’éclore… » (Yves Klein), et « L’art suprême est celui de la variation… » (André Suarès). Le vide est évidemment ce qui appelle l’écriture et l’inspiration féconde de Zéno, et la variation son talent qui rivalise avec l’improvisation infinie du Jazz et de son blue’s. Dans Ouverture bleue, le prologue du livre, Zéno détaille toutes ses motivations, avec une clarté telle que je préfère, plutôt qu’en donner un aperçu maladroit, lui « céder l’écriture » : « Le bleu, on l’aura compris, se décline ici amoureusement. Telle une boussole qui marquerait sans relâche le Sud émerveillant. De A à Z, de l’Apnée au Zen, toute ma vie se retrouve sous la forme d’un abécédaire lumineux et virevoltant. Une histoire personnelle de l’azur en vingt-six épisodes. Une autobiographie au prisme du bleu.Un alphabet des exaltations, où découvrir les signes fervents de ma prédilection bleutée… Penser, voir, respirer avec le coeur, me souffle le bleu. Il se déploie en continu tel un kaléïdoscope d’états émotionnels. On dirait qu’il n’en finit jamais d’émettre son magnétisme. Pour qui l’écoute au plus vif, il permet de rayonner – et de rêver juste… Les noms changent, la source reste présente. D’où qu’on approche, le bleu ouvre un espace de pure immensité. Au fond du ciel comme au fond du coeur. Il mérite un éloge ardent. »

Qu’ajouter, sinon recommander la lecture de ce livre délicieux, profond, riche, inépuisable, dont la teneur rejoint l’intuition d’un autre Suarès, Carlo, ami de Joe Bousquet, qui écrivit « Le coeur du monde esr espace azuré et brise qui chante ». Zéno Bianu a sa manière à lui de chanter, foisonnante, en éventail, grave mais roborative et d’une sorte de nonchalance inimitable dans son voyage parmi les mots de la géographie terrestre aussi bien que culturelle. Un petit livre solide à fréquenter, surtout les jours de blue’s justement. Mon seul regret : rien sur le bleu touareg, ce bleu indigo qui déteint sur la face des Hommes bleus du Sah’ra, qui vivent sous un azur d’une intensité que renforce, ainsi qu’en le vers fameux d’Éluard, le safran ombré des dunes ondoyant jusqu’à l’horizon. Cela pourrait offrir à Zéno Bianu un programme de pérégrinations nouvelles, mais il lui faudra inventer une nouvelle lettre à l’alphabet latin !

 ©  (Xavier Bordes – 23/10/2020)

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