Xavier Bordes, Sur le sentier des Cinq Montagnes, poésie, NRF, Gallimard, 132 pages, 18€

Quand j’ai vu sur la plage errer une femme nue d’une beauté 

Qu’on ne saurait concevoir même en rêve.

Quand j’ai vu


Cher Xavier,

Je viens de refermer ton ouvrage, mais en fait, il demeure comme un oiseau volant. Car il nous permet, chose rare aujourd’hui, non pas de nous évader, mais de nous ancrer entre ciel et terre, grâce à tes mots, et au silence de la réparation. Sur les sentiers des Cinq Montagnes, je t’ai suivi, cher Xavier, j’ai marché à tes côtés ; de l’adret à l’ubac. Dans mon sac, j’ai emporté une tasse à deux anses, en terre, héritée des Chartreux. A la main, un bâton de merisier, solide, je marche sur les chemins des vernalisations, seuls capables de soulever la vie des graines dispersées, pour les distribuer à la bonne aventure. A table, dans le printemps verdoyant, chargé de floraisons : verrais-je encore fleurir les cerisiers de mon jardin à la saison prochaine ? Pour l’heure, dans le concert des oiseaux, je pense à ce sentier sans âge où je te suis, immobile, vers l’instant originel grâce à toi. Faute de siège, il y a la berge, et les nuées d’insectes évadés qui, comme les atomes, naviguent sans que nous puissions en entendre les sens, à part, peut-être, les fées libellules… D’un ciel l’autre, identique à la flamme du bivouac, à la cendre retenue par la racine des arbres ; un feu de vérités qui consume l’ignorance, et n’apporte aucune réponse. Dieu merci ! Dieu nous en préserve ! Tu as connu cette glaise qui intercède entre l’infusion et la terre, celle qui ne réduit pas l’énergie du souffle. Tu nous l’annonces, non comme une victoire, mais comme une tradition ancestrale, pour laquelle tu ne demandes aucune explication, l’évidence nous servira de modèle. Mais lève-t-on jamais les approximations et les incertitudes ?

« Je suis très heureuse qu’à présent tu saches lire même dans 

Mes rêves ! » acheva-t-elle avec simplicité. Avec l’admirable

simplicité que je lui envie.

Communion

Faut-il passer à la question comme on ampute un rêve pour oublier le mystère, seule chose patente en ce monde ? Une boussole dans ton sac, mais en fait, tu ne t’en sers pas. Sa magnétique est presque une superstition, car tu nous conduis où ton intuition te mène. Il ne s’agit pas de « qui m’aime me suive », mais plutôt de : « peut-être là-bas » vers le défilé des cailloux, où cinq ordonnances nous attendent. La nourriture, mots compris, n’est pas secondaire, ni même facultative. Elle est la motrice des rencontres, car il te faut nous convaincre de nos rêves. Si les disciples te fatiguent, c’est qu’ils ne sont pas réellement attachés aux songes, ils observent tes chaussures, mais ils ne connaissent pas encore ton allure. Les arbres sont témoins de ta respiration ; quilles intrépides parmi les rochers, les éboulis ; leurs écorces sont un livre clos, une métaphysique du papier. Tu veilles le soir, adossé à l’un d’eux, sur les herbages encore vifs, chargés de coumarines que les herbivores n’ont pas encore saisies, devant un paysage miniature comme au pays du Soleil Levant. En chemin, la conversation est une avancée vers le mime. Devant la beauté du monde, nous exposons nos émerveillements, mais restons à demeure en matière d’entendement, la jonchée des fleurs nous fascine, tu regardes devant toi. Ton point d’appui est un morceau d’arbre, il en oriente l’itinéraire. La pire chose serait d’égarer ce bâton de marche, de l’abandonner par mégarde ou de le poser près d’un rocher en oubliant que tu peux faire jaillir une fontaine. Mais pour quelle soif ?

Comme celle-ci,

exquisement nue


et ruisselante de diamants, sortait


de l’eau, vivement je saisis la robe.

Robe et plume

Je te regarde avancer et tes yeux se fixent souvent sur ces murailles de pierres sèches, revenues à l’état sauvage. Il n’y a plus de mains d’hommes, mais un conclave de paysans absents, un oubli entamé à flanc de côteau, un effort inachevé où pourtant s’avancent quelques floraisons inattendues, vestiges des étapes messicoles et des vergers. Oiseau après oiseau, tu relaies leurs chants. L’eau est ton étape, la source du langage. Le Domaine qui nous retient par le cœur est loin de la foire aux ogres où certains moribonds s’apprêtent à dévorer une cervelle de singe. A l’horizon d’un bouquet de fleurs, la fiancée arrive en chantant et sa halte mystérieuse imprime le poème inattendu telle la danseuse au fond d’un verre de saké. La montagne repique vers tes yeux, les sommets enneigés s’élèvent encore entre les nuages, aucune trace de déplacement. Immobile comme face à un tigre, tu ajustes tes habits pour te rendre vers la salle d’armes où des harpons de glace s’égouttent sur un fil tendu. Sans flèche désormais établie aux limites du vertige, ton arc devient un instrument de musique. L’enluminure de l’aube s’envole avec les étamines dispersées par le vent, pollens et chagrins instruits des circonstances. Après cette halte dans le proche, il te faut repartir vers l’ermitage. Comment ne pas espérer une charge moins lourde, ou penser à Ausone écrivant la Moselle ; le poisson échappé à l’enfant embarqué dans les remous du fleuve. 

Moi, j’ai humé le parfum de ses cheveux,

 de son corps nu, 

senti sa taille si mince au-dessus des hanches,

 à travers la chemise de nuit, translucide et légère.

Le vol d’une buse

Je t’aperçois désormais entre les branches d’un cryptoméria ; je m’arrête. Des hameaux inspirent leurs foyers et leurs fumées s’élèvent depuis la vallée. Les femmes n’y sont pas prisonnières. Natives de ces berceaux angéliques, elles ne veulent pas renoncer à leur nature foncière. Elevés dans les cieux teints de nuages, leurs fils nourris de rubans colorés décrivent, tels des cerfs-volants, la tierce géographique du cosmos. Les hirondelles s’élèvent en gazouillant, la vallée se dessine, il faut repartir. Au loin les arbres de cet éden vernaculaire regorgent de fruits et, sans autres papiers, tu écris avec ton doigt sur la peau d’un bambou ou d’un aralie la primeur de l’instant, pour évoquer un soi dépossédé sans pleurs. Les tessons du philtre d’amour brisés par inadvertance te laissent sans reproche et sans peur. Tu ouvres la boite à infusions et comme dans une chambre d’échos, s’en échappe le chant des sirènes et l’accord des fées. Chères parentés, amour pour nos prédécesseurs, clef de la générosité et de la conscience d’être. Après quelques heures de marche, un rameau de myrte te conduit vers un balcon de roches saillantes. Tu observes en contrebas la fatigue latente monter vers toi. En effet, depuis un pin noir tortueux qui ne dépasse pas un mètre, et qui a peut-être deux cents ans, tu perçois l’extrême rudesse de sa condition, mais également sa richesse, qui le conduisent à se proportionner. Il est là.

Le vent était si doux sur la colline que ma compagne et moi nous sommes endormis,

                                Cet après-midi-là, dans notre Pavillon de Rêves Parfumés.

                                                                                          Communion

L’éveil du monde minéral, arqué en un souffle nouveau, te parle de l’alliance, de l’enfance neuve des arceaux de jasmin. Un mot encore ; simplicité. La vendeuse de mouron passe dans la rue, elle abolit les devantures qui apparaissent à ses yeux. Des paysages lui font face. Elle ne sait pas pourquoi. Elle est une campagnarde avec son panier d’osier et son fichu noir sur la tête, une lanterne berce ses yeux, le soir tombe, elle regagne sa masure, surprenant une martre assombrie. Vivre ailleurs, pour ne ressembler à rien, et se dire sauvé par un livre d’images pieuses. Présentes à la palpitation des choses, les sauvagines de ce monde sont capables de s’élever telle une ombre profane dans les nues.

Cueillir sans recueillir, voilà le drame. Nous sommes trop éloignés de l’enfance ; laissons-nous la chance de la récolte sacrée : se nourrir, honorer, se soigner, telle la cueilleuse d’Akrotiri, vêtue et parée pour la récolte, fresque inoubliable du voyageur. Tes mots sont des jalons d’intuition poétique, ils ne gouvernent pas le temps, ils ne le surveillent pas, ils sont les grains du sablier ; ils sont des mains portées pour la récolte souveraine. Dépenses et distances relatives imprègnent le bâton de marche. Il doit être coupé à bonne main, ajusté à l’allure, il doit, comme les mots, être disponible et disposé de sa ressource propre. L’amour ordinaire, semble l’amour accompli. Il n’y a rien à résoudre devant l’évidence de la beauté. 

« J’aperçois ma jeune beauté… 

   La voute étoilée. »

Anniversaire

La richesse du langage longe la nuptialité dans un lyrisme réel, suffisamment retenu pour nous permettre de nous identifier à celui qui aperçoit. Les sentiments sont la source de la concordance sensuelle, magnétique, cosmique. On ne démêle rien ; l’écheveau se déroule dans la grâce de la vie. 

La couleur aux portes des blancheurs éternelles est une prière exaucée devant le petit bol couvert de rosée. Tu avances, et le rivage nous renvoie à l’écume, aux sables, aux arbres échoués. Rivière, galet de l’autre face, galet des ombres bleues, pisés des fonds immémoriaux des naufrages et des flottaisons. Rien ne te fait dévier de ta marche. Ni corsages, ni cortèges, ni sortilèges ne t’arrêtent. Tu entraines le silence à chaque mot, à chaque pas, puis il se reforme dans le mouvement de la vie. Une cloche tinte au loin, étrange sonnaille ; tu es le berger et le troupeau à la fois. Marcher, bâton en main, comme si tu plantais un arbre à chaque pas, formant une forêt nourrie dans les siècles des siècles, sans reproche. Avec joie, tu montes en longeant le torrent sur un sentier d’encre neuve ; point de barbelés, juste un plessis de branchages mordorés en bordure. Le pétrichor souverain ombreux et salutaire en embaume encore l’air.

Si nous restons ainsi assez longtemps, peut-être l’eau calmée

Rendra-t-elle à notre pensée la substance unifiée du monde.

Sur l’étang aux lotus

Peindre avec les yeux, c’est-à-dire regarder ce que l’on prend pour le réel avec admiration. Tu as laissé à main droite le jardin de solitude où jadis tu avais admiré la rosée délicate perler sur une feuille de ginkgo biloba. Dans le détail de l’apparition de la Déesse, tu perçois les récifs des océans retirés. Un vaste ensemble dont tu t’inspiras pour décorer sagement la tasse en porcelaine presque translucide que la Dame t’offrit en présent. Mais où sont les anges peccables, ceux qui rêvent de franchir le seuil des humains, devenir des âmes mortelles afin d’écouter le souffle des inspirations ? Ils viennent d’être chassés de l’Ether, pour recouvrer la parure des immortels, avares d’illusions et d’incertitudes. Il faut lever le camp. Dans ma jeunesse, j’avais lu dans la collection rouge Lobsang Rampa, décrivant les voyageurs qui célébraient le beurre de yack et les sorties en corps astral. Elévation, apparition, aucune prévention ni médecine pour ceux qui, issus de la voie lactée, s’échinent à disparaitre. Tu avais avancé encore, je te voyais de loin converser avec, peut-être un esprit du lieu, sorte d’Annapurna de la conscience mais doté de six sommets. Tu semblais distrait, la sagesse en bas de page ne te convenait pas. En fait, je te voyais devenir pèlerin, l’avance avait changé, non pas le cap, ni la quête. De portes en puits, le serrurier ne fait plus bonne mesure, il se désole devant l’absence de clefs.

Le seul visage qui m’émeut dans cette vie :

 et c’est celui de la compagne qui la nuit dort

près de moi douce comme le paradis.

Le visage mystérieux

Être éveillé au sommet de l’ignorance, l’évidence était là. Comme au premier jour des enfants peut être Théo et Tao, jouent au pêcheur sur un petit ponton, et l’eau limpide éclaire les fines gravelines dorées près desquelles s’échappent des truitelles. Les Monts Jaunes ont changé de couleur, le silence également. Des centaines de battements de cœur rédigent leur mémoire, avec l’eau qui transmute sans cesse la vision d’un monde uni. Aucun rêve n’est plus doux que la réelle fusion des sensibles.  Il ne faut rien brusquer, la cime est à portée de voix ; ceux du paléolithique sont demeurés clos derrière des éboulis de pierres mûres comme des fruits exotiques. Un pavillon flotte au loin, teinté d’orange, presque la silhouette d’un moine ou d’un marchand de couleurs. Des acheteurs de chlorophylle reproduisent les liaisons de feuilles intimes. Il y avait une voie de chemin de fer, et, près du passage à niveau, dans la première vallée que tu as empruntée, le garde barrière était un ancien soldat avec une pension de blessé de guerre. Il ne parlait à personne ; il t’a simplement dit « c’est là-haut » ! la nasse est pleine d’éventails. Ta phrase loisible reste accessible. De chantier en chantier progresse l’incertitude comme les dons de l’été. Les éclats de forêt émergent parmi les ans et les froidures. Un if millénaire déchiffre le paysage, l’orange de Noël piquée de girofle médite près des sabots. Sur la borne milliaire une phrase fantôme est gravée, sorte de registre des convenances. Il me semble que tu es proche du sommet embrassé par l’amour. La lyre du conteur s’espace, le silence s’épure comme un fil de soie tendu de sentiments délicieux. Le calligraphe enjoué, éprit de la voie des fleurs, approche de ce long poème d’amour et d’humilité contagieuses. Heureux sois-tu, Xavier, d’avoir si magnifiquement haussé nos cœurs et nos esprits vers cette grâce de l’amour qui te fut donnée, seule raison de la poésie. 

Saint Augustin, le 30 avril 2026

De tout cœur,

 Jean

Bartabas, Les cogne-trottoirs, roman, Gallimard, collection Blanche, 288 pages, janvier 2026, 21€.


Violent, sensible, exubérant, torride ! Généreux, réconfortant, gorgé d’espérance, car dans de ce livre traversé par l’odeur du sang, l’adversité – c’est peu dire – la souffrance jusqu’à l’insupportable, est surmontée, magnifiée, courageusement, joyeusement – il s’agit de la vraie joie, pas d’une joie de pacotille -, fraternellement, car ces cabossés de l’existence sont solidaires, en union de solitude.

L’âne Balthazar, s’il n’écrit pas ses mémoires comme Cadichon, n’en pense pas moins, sait entendre ce qui n’est pas dit, et braire à bon escient. C’est le sage de l’histoire, le philosophe bienveillant.  Il « apprend (à Marie) à fermer les yeux pour mieux entendre le récit de la pluie et accepter la machinerie de l’existence ». Est-ce le cousin de Balthazar, celui du film de Robert Bresson, « Au hasard Baltazar » ? En tout cas il se range parmi les ânes pour lesquels nous nous prenons d’affection : outre Cadichon, l’âne-Culotte d’Henri Bosco, Modestine, l’ânesse de Stevenson, sans oublier Trotro l’ami des enfants. 

Il est entouré d’hommes et de femmes profondément attachants, brûlés jusqu’à la moëlle – en eux flambe le feu sacré – qui suscitent notre admiration, parce qu’ils avancent, s’abreuvant à leurs larmes, jusqu’au bout de l’idée qu’ils se font d’eux-mêmes, d’autant plus vivants qu’ils donnent réalité à leur rêve. 

Christian, l’Ange blanc, le funambule de Jean Genêt, avance sur son fil, le sexe dressé en guise de balancier. « Nu, il taille l’air de ses bras et trace un chemin secret que lui seul semble voir ». Le corps s’élève. La place. Les tours de la cathédrale. Spiritualité du corps. 

Le langage n’est jamais vulgaire car les mots sont justes.  On pisse, on pleure, on saigne, c’est simplement la réalité des vivants. Les moments où la poésie vous prend aux tripes n’en sont que plus « précieux ».  La poésie populaire est chantée dans les bas-fonds par des analphabètes anonymes » pourrait être un slogan de Léo Ferré, clamé par son poète Bipède volupteur de lyre / Epoux châtré de Polymnie/ Vérolé de lune à confire/ Grand-Duc bouillon des librairies/ Maroufle à pendre à l’hexamètre/ Voyou décliné chez les Grecs/ Albatros à chaîne et à guêtres/ Cigale qui claque du bec (Poètes vos papiers). De même : « Vos théâtres ne sont que des maisons closes, leurs toits sont des couvre-ciel ! On y pratique la contemplation béate, à distance…Un théâtre où le public s’identifie à des spectres ! Des spectres professionnels !»

Baltazar tourne sa queue sept fois avant de braire, il préfère penser et aimer. Si la muette (l’angelotte) parle avec ses mains, et son corps, les livres lui ouvrent un passage vers une autre vie, ils parlent à son silence.

La langue superbe de Bartabas fixe des moments intenses : « Dans l’euphorie du soir, comme des apôtres fatigués, les yeux brûlés de rimmel, ils lèvent leur verre à la santé de l’angelotte. Ils savent que nul n’apaisera jamais le sang qui les calcine ; cette nuit, le vin aidant, ils ne veulent être que tendresse et douceur. » Nous avons sous nos yeux ce tableau – qu’aurait pu peindre Le Caravage – nimbant les saltimbanques, grandioses, d’une clarté crépusculaire, et nous sommes remués. 

La naissance, la mort, les deux bouts de l’existence, touchent au Mystère. Entre, On souffre pour ne pas mourir. La vie, la mort, celle des hommes, des femmes, celle de l’animal. Au-delà encore la vie. Au centre, le désir, un désir fou, irrépressible qui se pose où il peut. Chacun garde une dignité, même dans l’abjection.

L’Amiral, au passé énigmatique, au rut fougueux, à la verve gouailleuse, qui porte son navire tatoué sur son torse, et crache le feu, lui-même pétri de poésie et de peinture, a su déceler en chacun de ses baladin son meilleur : la force chez le Cyclope, le goût des sentences et des formules chez René le Baron, ancien professeur de Lettres et de Philosophie qui devient l’Érudit, la tendresse offerte chez l’Ange Gabriel à la vie chaotique, qui a gardé pour toujours l’envie de pleurer, l’espérance chez le Père Joly, prêtre défroqué, qui ne cesse de croire dur comme fer à la Rédemption, et nous entraîne à sa suite, le chant chez Madame Lili, la Castafiore, qui a échappé de peu à la rafle du Vel d’Hiv et reporte son affection sur Vagabond, son chat « Une vraie artiste ne renonce jamais, jamais elle ne baisse pavillon. ». Tous avaient un avenir social et professionnel tracé, qu’une chiquenaude a fait basculer, donnant une autre impulsion à leur destinée qui s’accomplit malgré tout, devenant mission.  L’Amiral les porte, les transporte sur l’élan de sa voix. Et il a besoin de ce rapport à l’autre pour se sentir lui-même vivant.

Se joignent à eux Gaspard, l’homme aux rats, ancien vétérinaire, qui a tout perdu en jouant aux courses, et s’est mis à fréquenter les rats ; Clovis Trouille, le comptable pétomane, qui, les soirs du week-end, mène une vie parallèle ; Abdelkader le circassien, acrobate hors pair, que l’Amiral appelle « Le Petit Prince des Trompe-la-Mort », Andrea, l’illusionniste.  Il y a aussi la fille aux oiseaux, dite la Mésange, qui « charme » ses volatiles, et Cascabelle, la blanche Cascabelle, percée jusqu’au fond de ses entrailles, qui se cherche un groupe auquel se joindre, les féministes, les muettes, et trouve une aile sous laquelle se reposer. 

Un grand-duc blessé les unit, car, outre l’âne Baltazar, les animaux entretiennent une relation mystique avec les humains. Cascatelle entre dans la tête de l’oiseau, ouvrant « grand les yeux alors que l’oiseau abaisse enfin ses paupières en relâchant la pression de ses serres. » 

Bartabas peint le portrait de chacun des Baladins, hissant les formes et les couleurs, tableaux qui s’imposent à nos yeux, et à nos cœurs. Car l’essentiel n’est-ce pas d’aimer ? 

Les saltimbanques se déploient dans les rues, sur les places de Paris, boulevard Saint-Germain, devant l’église, au jardin des Tuileries, traversent le Pont-Neuf. Une soirée étrange et baroque à l’Hôtel Meurice, où le spectacle se joue dans la salle. Les bars, le parc des Buttes-Chaumont. On va à l’église parfois, à la cathédrale, celle de Reims, aux anges de pierre. Puis c’est Lyon, Avignon.

Bartabas nous immerge dans ce monde de baladins qu’il connait si bien, Célébration des corps en ébullition, des cœurs brûlant à fleur de peau. Assistez chez vous au nouveau spectacle de Bartabas ! S’il porte en lui quelque chose de l’Amiral, le révélateur de talents, c’est d’abord lui le metteur en scène, le monteur en selle de l’histoire initiatique de Cascabelle et de son âne, qui rejoignent ainsi la grande famille Zingaro.

Dans le temps où s’enchâsse la lecture de ce livre, je découvre dans le film Plein Pays, présenté par son réalisateur Antoine Boudet », Jean-Marie Massou, un personnage « extraordinaire » , artiste de l’art brut, qui vécut dans le Lot, où, seul avec son tracteur, il a creusé en profondeur de longs souterrains, orné des pierres, créé des musiques étranges, qui attendait les extra-terrestres, un « sauvage » génial qui aurait très bien pu, – et même dû dans la logique des choses – sans diverses interventions, passer son existence en hôpital psychiatrique.  Mais cela est un autre sujet. Quoique…..

Philippe Videlier, Rendez-vous à Kiev, suivi de L’escalier d’Odessa, Gallimard, mai 2023, 173 pages.


Philippe Videlier nous décrit avec force détails les horreurs des guerres quasi fratricides entre Russie et Ukraine, avant et après la révolution bolchevique de 1917.

Entre cette date et 1920, pas moins d’une vingtaine de changements de pouvoir, tout aussi sanguinaires ! Tout est dit !

Même si cet opus est paru dans la collection blanche de Gallimard, il n’en est pas pour autant un roman. C’est un véritable livre d’Histoire qui nous est offert et l’auteur a dû réaliser un véritable travail de titan et de documentaliste pour rassembler les éléments de ce terrible puzzle. Ne se sont succédés que des tyrans depuis l’empire des tsars jusqu’à nos jours et les populations juives et non-juives ont été sans cesse massacrées, torturées, exilées, empoisonnées, affamées… sous quelque prétexte que ce soit.

Philippe Videlier nous décrit l’indicible, souvent consenti et avalisé par des gouvernements occidentaux qui ferment les yeux. L’auteur nous offre ici un véritable devoir de mémoire en l’honneur de tous ces martyrs, qui n’ont pas demandé de vivre dans ces régions en plein délire ! Aussi nous apercevons une faible lueur d’espoir quand il nous dit que les tyrans ne s’en sortent – pratiquement – jamais ! Poutine, prends garde à toi !

Chacun des personnages que décrit l’historien est une légende en soi et pourrait à lui seul faire l’objet d’un livre, tant leurs vies sont denses. Lénine, Trotsky, Eisenstein bien évidemment ! Mais aussi Alexandra Kollontaï, Christian Rakovsky, Nestor Makhno… révolutionnaires et/ou anarchistes en diable.

Nous avons ici deux récits richement documentés qui nous aident à mieux comprendre le monde russo-ukrainien d’hier et d’aujourd’hui.

Chacune des deux parties pourrait être plus large, mais l’auteur a voulu ramener notre conscience à l’essentiel.

À lire !

La poésie à vivre –Paroles de poètes – Choix des textes par Marie Gargne et Jean-Pierre Siméon – Édition et préface de Jean-Pierre Siméon – Collection Folio 2 € / 3 € (n° 7246), Gallimard.

Une chronique de Xavier Bordes

La poésie à vivre – Paroles de poètes – Choix des textes par Marie Gargne et Jean-Pierre Siméon – Édition et préface de Jean-Pierre Siméon – Collection Folio 2 € / 3 € (n° 7246), Gallimard.


Dans ce petit volume, Jean-Pierre Siméon, talentueux avocat de la création en poèmes, nous présente une vingtaine de textes réflexifs, parfois un peu confidentiels, sur la question de la poésie, émanant de poètes pour qui la poésie est ou a été un enjeu vital.

La sélection est certes restreinte, mais cela offre un bon aperçu du faisceau de préoccupations qui furent les leurs, axé vraiment sur la vie, et non sur les spéculations théoriques. Ce sont chaque fois une poignée de pages précédée d’une mise en perspective judicieuse du poète qu’on lira, de ses ambitions, de sa façon de vivre la poésie. Nous l’avons noté, le choix de ces témoignages est judicieusement limité : si naturellement l’on y rencontre Rimbaud, Valéry, Eluard, St John Perse, Aragon, Bonnefoy, Jaccotet, il faut noter également des noms moins attendus, celui de Joe Bousquet qui trouve enfin une place digne de lui, mais aussi Virginia Woolf, Andrée Chédid, Rilke, Kerouac, Bianu, Velter et quelques autres. Autant de témoignages dont la diversité (en apparence) a pour source la même intuition et la même appréhension du vivre sur cette terre. À travers ces manières de « professions de foi », énoncées par inadvertance davantage que par prétention à théoriser, ce qui est le gage d’une certaine authenticité, que Jean-Pierre Siméon a extraites de telle ou telle des œuvres de ces poètes (et en fin de volume sont mentionnés les livres correspondants pour les lecteurs qui voudraient approfondir leur curiosité), domine comme ligne directrice cette idée que « la poésie est la plus haute et la plus irréductible affirmation de la vie contre tout ce qui la dément… » Et pour cette raison, l’anthologie inclut en particulier le poème « secouant » de Charlotte Delbo « Prière aux vivants pour leur pardonner d’être vivants ». Titre singulier tant qu’on ne se souvient pas que Ch. Delbo fut une résistante déportée à Auchwitz… Bref, autant de témoignages profonds chacun à sa manière, proche du mystique chez Joe Bousquet, épique coup d’oeil sur son siècle pour St John Perse, attentif à tout ce qui est chez Bonnefoy, écologique chez Pinson, optimiste chez Bobin, et ainsi de suite. Un belle et simple suite d’introductions à l’existence telle que le faire poétique s’y insère pour lui donner librement un sens. Autant de pages qui confortent la phrase conclusive et lapidaire de Siméon dans son introduction : « Vivre en poète, c’est ne pas renoncer. »

Je remercie ici Jean-Pierre Siméon d’illustrer cette devise par ses plaidoyers permanents au service du mystère poétique qui nous tient tant à coeur.

©Xavier Bordes – Paris, 5/6/23

Michel De Ghelderode, Sortilèges, L’imaginaire, Gallimard, 224 pages, 2008.

Une chronique de Lieven Callant

Michel De Ghelderode, Sortilèges, L’imaginaire, Gallimard, 224 pages, 2008.

12 contes curieux et sombres

Les contes réunis pour une première publication en 1947 aux Éditions A. Maréchal ont probablement été écrits entre 1919 et 1939. Chaque conte est une mécanique parfaitement ajustée, une mise en relation de mots savamment sélectionnés pour répondre à une logique intrinsèque à l’histoire et servir les thèmes de prédilection de l’auteur: la mort, la mort morale, la solitude voulue et recherchée pour se démarquer ou se protéger d’une société humaine trop normative, le temps comme expression passée de la vie, la vie sociale, mascarade consacrée aux mensonges, le rêve, nos rapports à la réalité, les frontières poreuses et floues du rêve fantastique.

Chaque récit est écrit à la première personne et cette utilisation du « Je » est un des artifices du spectacle au quel le lecteur est convié. On est tenté d’associer au narrateur, Michel De Ghelderode lui-même. Se dresse alors une sorte de portrait en douze nuances.

« Je devinai que cet homme empli de visions inexprimées était, comme je suis, un inadapté que l’existence ordinaire désenchantait et qui se mouvait dans un monde imaginaire. »

« Je ne fus bientôt plus que le quotidien passant, le petit personnage du tableau craquelé qu’était la plaine Saint-Jacques. Je ne résistais plus à la mystérieuse attraction. »

Les univers créés par Michel De Ghelderode sont donc régis par une mise en scène somptueuse, sombre sans être glauque, burlesque, grotesque peut-être mais sans jamais trahir la part profondément singulière des interrogations ou des inversions de situations. On invite le lecteur en toute discrétion à ne pas se fier à ce qu’on appelle « la réalité ». À comprendre qu’un mystère ne s’élucide pas forcément en faisant appel à la raison et qu’il vaut mieux laisser reposer les eaux tranquilles. Les titres attribués aux différents contes fonctionnent à la fois comme des avertissements, comme le parfait résumé, le coeur de l’énigme.

Les lieux, les différents décors où se déroulent les différents contes, excepté, « Un diable à Londres », dédié à Franz Hellens dépeignent une certaine Flandre des petites villes provinciales comme Gand, comme « Nazareth » du même nom que la ville de naissance du Christ. On reconnaît aussi Bruxelles ou Ostende, la ville d’Ensor.

Dans « Sortilège », nouvelle au centre du recueil, de multiples allusions sont faites à Ostende. Sans jamais la nommer explicitement, De Ghelderode fournit des indices réservées à ceux qui connaissent intimement la ville. Sa gare du bout du monde, le narrateur s’y arrête car il ne peut aller plus loin pour chasser son ennui et vaincre sa mélancolie. La mer met fin au trajet du train. Le centre de la ville est constamment menacé par les eaux parce qu’il est en dessous du niveau de la mer. Ce qui protège la ville de l’enfouissement c’est probablement un carnaval, une population qui s’enivre mais sauve de la mort par suicide un anonyme passant. La vie sociale, les carcans imposés aux vivants font qu’ils ont besoin de céder sous l’effervescence de carnavals. C’est naturellement ce qu’on peut aussi observer dans les tableaux de James Ensor. Pour se divertir, pour oublier et dépasser son sort, un grain de folie devient nécessaire. On aime porter des masques de morts, manger et boire à outrance, danser et faire la fête pour par exemple accueillir le fils de Dieu à Bruxelles. 

« La ville et son chargement de monstres descendraient lentement sous les eaux, en une universelle noyade des esprits et des sens, dans le plus absurde rêve ou le plus horripilant cauchemar. »

« Je n’étais plus un homme en fuite, j’étais un homme immobile, accoudé au parapet et contemplant les eaux fluant dans le chenal, sous la protection des glaives ardents que le phare tendait sur ma tête; un homme simplifié, purifié, qui venait de passer le seuil de l’infini, comme celui d’une cathédrale, et qui se penche sous les voûtes nocturnes. »

À l’instar d’autres écrivains ou artistes de l’époque, De Ghelderode est un flamand qui « a choisi » d’écrire en français. Cet entre-deux langues, entre-deux cultures semblent provoquer chez les auteurs belges du début du 20ème siècle comme un détachement serein, amusé mais aussi terriblement lucide, ce pseudo-déracinement culturel ne crée pas de blessure à proprement parlé, il est le lieu de la « Belgitude », lieu de contrastes, lieu où les incohérences adhèrent entre elles malgré elles.  

Michel De Ghelderode a en lui le pouvoir de créer des mondes parallèles, des univers en dessus ou en deçà de la réalité ordinaire. Les  spectacles offerts par De Ghelderode ressemblent à ceux que nous offrent d’autres artistes belges. Je pense à Breughel qui résume la chute d’Icare à un petit remous de vagues sur le point d’engloutir les deux petites jambes d’une poupée. Le peintre préfère montrer en avant plan un paysan flamand labourant la terre comme indifférent au drame qui se joue derrière lui. N’est-ce pas vouloir nous avertir sur l’absurde place que nous pensons occuper au centre de la création? La  vie ordinaire, la peine du paysan ne vaut-elle pas un tableau? Toute oeuvre humaine n’est-elle pas dérisoire?

Mais il y a aussi Jérome Bosch qui fait des enfers des jardins où les « monstruosités » se côtoient dans ce qu’appellent les biens pensants, le vice. La mort comme la vie n’est-elle pas une mascarade morale? Qui se sert de nous? De quoi devons-nous avoir le plus peur si ce n’est de nous-même? 

The Carrying of the Cross, Christ and St. Veronica- Jérôme Bosch

Dans « Le jardin malade» c’est sous la forme de journal que nous est conté l’histoire. Chaque jour, le mystère s’épaissit autour d’un jardin. Le type de jardin qu’aurait pu peindre Bosch. Un jardin malade d’une humanité affreuse, néfaste. Le conte se termine par la page du journal du 25 décembre, il a neigé.  

« Le jardin malade est mort – il est enlinceulé. Les souvenirs, qu’ils se dissolvent avec les cristaux du Ciel! Je dis adieu – Je jette les dernières goutes du vin sur la neige immémoriale… »

Et ces phrases ne nous mettent-elle pas au centre d’une oeuvre de Jules De Bruycker? Le conte « Un crépuscule » lui est dédicacé.

Autour du Gravensteen à Gand (1913), eau-forte, Jules De Bruycker

« Les nuages avaient pris relief et, en une frise sculpturale, figuraient une impitoyable bousculade de bestiaux ocres, bruns et bleuâtres, une silencieuse charge vers les barrières du couchant. »

« L’église disloquée se reconstituait géométriquement à l’ordre d’un invisible architecte, qui n’était autre que la lumière. »

Chez Renée Magritte, ou chez Marcel Broothaers créant le « département des aigles dans son musée d’art moderne, je retrouve également comme un écho des univers crées par Ghelderode.  Il y a un amour de la provocation mais aussi un désir profond de défendre tout ce qui sort de l’ordinaire. Il réclame le droit à être « autrement », à marcher en dehors des sentiers balisés. Mais il combat aussi l’aveuglement du public. La vie est un spectacle! On peut en rire, on se doit d’être libre de le faire.

Dans le premier conte, «  L’écrivain public », on lit avec délice l’étrange rapport au public que parvient à créer Michel De Ghelderode. Il n’hésite guère à se moquer de l’élite , de l’écrivain qu’il est lui-même.

« On ne calligraphie plus, on n’écrit plus qu’au moyen de machines ou d’instruments barbares; mieux: le dernier des imbéciles est lettré ou instruit, voire porteur de diplômes, bien que peu de gens sachent écrire ou lire ou parler avec un minimum de correction… »

« J’eusse aimé être Pilatus, dans un éternel silence: un homme oublié des hommes, qui sait écrire merveilleusement et qui n’écrit jamais, sachant que tout est vanité. »

Notons au passage que Pilatus n’est pas le préfet de Judée mais est un mannequin de cire qui représente le métier d’écrivain public au sein d’un musée vieilli, désuet et sans public. Un pied de nez de plus à la religion, à la morale chrétienne.

Dans « Le diable à Londres » le narrateur lance ceci:

« La vie des autres ne m’intéresse pas et je présume que la mienne ne doit intéresser personne. » C’est un peu De Ghelderode qui met en garde son lecteur. 

Comme ici à la presque fin du recueil «( …)vous ne m’êtes rien, lecteur; je crache hors de moi, cette histoire, pour me soulager, voilà! »

On lit plus loin : « je ne redoute pas les morts, pas tous les morts et comme me l’enseignait ma mère, je crois qu’il faut redouter tous les vivants… »

« Je rêve beaucoup. N’ai-je pas cultivé l’art de dormir éveillé, debout et les yeux ouverts, de sorte que je ne suis presque jamais de plain-pied dans la réalité?(…) Ceux qui m’ont connu savent que j’apprécie tout ce qui s’éclaire par le sourire de la Folie. » et il n’oublie pas d’écrire « On m’a trop menacé naguère, mes parents et les prêtres, et ma vie s’est édifiée sur la peur. » 

Rien dans ces contes ne nous permet d’établir une conclusion moralisante qui servirait d’exemple. Au rêve ne s’oppose pas la raison. À l’illusion, la lucidité. À la vie, la mort. Sont déjà morts sans s’en rendre compte ceux qui ont éteint en eux l’imagination. Ceux qui ont fermé la porte aux pouvoirs qu’elle concède à l’intelligence pour répondre aux défis qui nous sont posés quotidiennement. 

Aux spectacles qui nous sont offerts succède l’illusion de la vie telle qu’elle est vécue la plupart du temps. À la vie qui n’est qu’une formalité faites de contraintes sociales ou morales succède la mort. Un néant pour un autre? Non, les mots, les images chez Michel De Ghelderode interrogent la représentation, la réalité un peu à la manière de René Magritte qui précise en dessous d’une pipe peinte : « ceci n’est pas une pipe ». 

« Le normal a des limites, l’anormal n’en a pas. »
« Il ne s’agit pourtant que d’une réalité s’enchaînant à d’autres réalités; mais l’on n’ose concevoir quels aspects la réalité peut prendre. Qui la décrit ou la peint telle risque d’être réputé visionnaire sinon fou. »

L’humour, l’ironie, la dérision sont des voies de secours. Il faudrait ne jamais se prendre trop au sérieux. Dans « Le diable à Londres » on peut lire comme une provocation:

« Que le diable existe, je n’en doute pas: les éducateurs m’ont enfoncé cette croyance dans la tête et jusqu’à ce jour, aucun rationaliste n’est arrivé à me prouver que cette croyance, ou ce dogme, fût une fable pour enfants. Si je crois au diable? parbleu! Et de manière plus permanente qu’à Dieu et ses saints! » 

« J’accepte de tout supporter, au physique comme au métaphysique, toutes les turlupinations; oui, je supporterai tout de la part du diable, sauf qu’il me prêche, se mette à moraliser et me fourre dans les poches des petites bibles ou des brochures antialcooliques! …. »

« à part des affiches de music-hall, rien n’avait de signification diabolique. Au contraire, ce diable était le plus humain des hommes, collectionneur de reliures, amant des fleurs, ami des oiseaux . »

Dans « L’amateur de reliques », l’antiquaire est « l’ornement de cette sordide collection, le concierge de cette caverne de pilleurs d’épave » plus loin le narrateur s’exprime: « cet homme n’a pas de destinée! À l’image de sa marchandise désuète et sans signification, il se contente d’exister, légalement, et de n’attendre rien du tout. » C’est sans doute pour cette raison et parce que le boutiquier se moque de lui en disant « Monsieur est poète » que le narrateur décide de lui jouer un tour en disant qu’il est amateur de reliques. Cette farce aura une issue inattendue car « le hasard, dont on ne saurait jamais assez admirer les machinations m’apprit que l’aventure n’était pas près de banalement finir. » Dans ce passage on peut lire tout le bien que pense De Ghelderode du boutiquier ordinaire, du petit commerçant qu’attire l’occasion et peut importe laquelle de faire un bénéfice.

Dans « Rhotomago » le cinquième conte, on lit: « Pourtant, je concède que Rhotomago peut en connaître plus long que les hommes si rationnellement ignorants. » Rhotomago est un petit diable contenu en suspension dans un liquide dans un bocal qui peut selon qu’il monte ou descente prédire l’avenir. 

« Que m’importa jamais l’avenir, à moi qui ai le coeur sans désirs et qui sais à l’imitation de mon chat Mima, vivre intensément l’heure qui s’écoule au sablier, dans une quiétude parfaite! » Ce que veux pénétrer le narrateur c’est « le passé, le grand mystère du passé, l’impénétrable nuit du passé ». Non pas le passé immédiat, le nombre des jours vécus depuis ma naissance; je dis le passé antérieur à cette naissance, tous les passés qui forment le Passé depuis que j’existe, toutes les existences qui m’ont conduit à mon existence actuelle!»

Histoires singulières, personnages comme sortis d’un théâtre d’ombres et de lumière, mises en scène dignes d’un spectacle de carnaval, dérision, mise en garde, ces douze contes m’ont plongé dans les univers bien particuliers de quelques peintres et d’artistes belges d’époques différentes. Ils sont ces contes, les produits révoltés d’un visionnaire. La langue de Michel De Ghelderode est subtile, audacieuse et merveilleuse. La vision qu’elle offre est kaléidoscopique: on en croit pas son âme.   

« Seul, un poing surnaturel avait pu frapper l’heure d’or, sur le gouffre du Temps. (…) L’église disloquée se reconstituait géométriquement à l’ordre d’un invisible architecte qui n’était autre que la lumière. »


© Lieven Callant