Jonathan FRANZEN, Freedom ; Editions de l’Olivier, 2011.

Le nouveau roman de Jonathan Franzen, sorti en France en août, est arrivé précédé de la célébrité qu’a conférée le magazine américain Time à son auteur, présenté comme un « grand romancier américain ». Un de ses précédents romans, Les corrections, avait déjà été vendu à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires en français.

717 pages grand format : Franzen, qui admire la littérature européenne du XIXe siècle, Balzac et Tolstoï notamment, n’a pas ménagé sa peine pour nous dépeindre une Amérique pleine de contrastes et de déchirements, une Amérique qui peut tour à tour nous séduire ou nous décevoir. Séduit et agacé, c’est ce que j’ai été. Agacé dès le titre qu’on n’a pas cru bon de traduire en français, dès la mention d’institutions et d’organismes sur lesquels on aurait pu, en note, nous apporter quelque information (sans parler de sigles qui nous sont parfaitement étrangers), faute de quoi on reste parfois en marge de l’œuvre, dérouté aussi de voir que si le mot toit est employé à plusieurs reprises, le mot anglais deck l’est aussi souvent, et d’autres négligences ou maladresses du même genre. Il n’est pas évident non plus de pénétrer dans l’univers typiquement américain du romancier : des jeunes qui fondent leur valeur (même universitaire) sur leur valeur sportive; des adultes qui changent de profession apparemment sans problème et, surtout, qui foncent quelquefois à l’aveuglette. Mentalité différente de la nôtre.

Couvrant, en gros, les trente dernières années, le roman met en scène de nombreux personnages, les proches et la famille de Walter et Patty Berglund, universitaires dont les caractères seront analysés (parfois longuement) tout au long du livre, des caractères qui se modifieront au fil des événements.

Selon toute apparence, ils forment un bon couple. Lui, « plus vert que Greenpeace et dont les racines étaient rurales » travaille chez 3M ; son épouse, qui a été une basketteuse de renom, se cherche davantage dans la vie et, pour cette raison, est souvent déprimée. Elle est mère au foyer ou occupe de manière temporaire de petits jobs dans les domaines culturels ou sportifs. Il lui arrive également de boire un peu trop ; l’ambiance du foyer s’en ressent.

Ils ont deux enfants, Joey et Jessica, que l’on verra grandir au fil des pages, aller d’échec en réussite, à la manière des Américains, toujours prêts à se lancer dans de nouvelles entreprises, pourvu qu’il y ait de l’argent à gagner.

Tel sera Joey qui, dès le secondaire, se livrera à un petit commerce de montres auprès des amies de sa copine et qui, plus tard, revendra des pièces de camions polonais complètement inutilisables à l’armée de son pays se battant en Irak. Cette fois, il y a des millions de dollars à gagner et ce n’est qu’à la faveur d’un sursaut moral (cadeau du romancier à son personnage ?) qu’il pourra se sortir d’une aventure sordide où il s’était bien imprudemment engagé. Il refera fortune par après. Il a pour compagne Connie, la fille de voisins chez qui il s’était réfugié après une énième altercation avec son père, et qui se révélera une amie puis une épouse sur qui il pourra compter.

Walter, qui n’a jamais fait preuve de beaucoup d’ambition, trouve un jour l’occasion de révéler ses qualités dans une entreprise où la conservation de la nature sera, au moins officiellement, l’objectif principal. La famille quitte alors Ramsey Hill pour Washington.

Depuis son adolescence, il a eu pour ami un musicien du nom de Richard qui mène joyeuse vie, collectionne les aventures amoureuses mais pratique une musique qui a beaucoup de succès auprès de la jeunesse. Walter et lui représentent en fait deux pôles humais, le sérieux chez l’un, la désinvolture chez l’autre. Patty a longtemps hésité entre eux deux, préférant finalement Walter. Mais ce n’est peut-être pas le bon choix. Et, lorsque, ayant poussé son mari à bout, celui-ci l’a chassée du domicile familial, elle part rejoindre Richard dont elle devient la compagne.

Entre-temps, Walter se consacre avec passion à sa mission de préservateur de la nature. Il s’est donné pour tâche de sauvegarder l’habitat où un passereau, la paruline azurée, vient nicher, après avoir migré de l’Amérique du Sud. Hélas, dans cette zone de nidification se trouvent de vastes terrains où la houille peut être exploitée à ciel ouvert. L’enjeu financier est énorme. Les capitalistes promettent de soutenir l’action de protection des oiseaux et de remettre les terres en état, de reboiser, etc. en échange du droit d’exploiter les mines. Walter se trouve ainsi compromis avec les milieux industriels, ce que ne manquent pas de lui reprocher les écologistes de la région. Séparé de son épouse, il a une secrétaire très dynamique, Lalitha, qui devient sa maîtresse, mais périt tragiquement dans un accident de voiture.

Il s’est encore donné pour tâche de persuader aux gens que l’expansion démographique mondiale est en train de compromettre la vie sur terre. ( Le problème est très actuel et aurait pu à lui seul donner un roman.) Il mène campagne en faveur de la limitation des naissances, ce qui lui vaut encore des inimitiés. Enfin, lassé de tout, déçu, il se retire dans une maison isolée et y mène une vie d’ermite jusqu’au jour où Patty vient le retrouver. C’est elle qui a fait le pas que, plein de rancune, il se refusait à franchir.

A travers déboires, déceptions et misères, Jonathan Franzen nous peint finalement un monde où les choses s’arrangent, même pour les marginaux et ceux qui vivent de l’aide accordée par diverses fondations. Point de vue optimiste typiquement américain ? Pour en arriver là, il a mis en scène de nombreux personnages qui, à nos yeux, représentent bien l’Américain que rien ne démonte et, finalement, surmonte les difficultés.

Pour autant, il n’a pas peint son tableau à l‘eau de rose. La drogue et le sexe (quelques passages assez hard) sont de tous les instants. L’équilibre humain est une recherche constante. Bref, un univers dur. Pourtant, le livre ne manque pas de passages pleins d’humour. Surtout, le romancier se révèle un dialoguiste habile. C’est là qu’il me paraît être le meilleur, plus que dans l’analyse un peu tortueuse des sentiments, par ailleurs complexes, de ses personnages.

Finalement, à mes yeux, un roman qui aurait gagné à être dégraissé de cent ou deux cents pages.

Georges JACQUEMIN

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