Albert Strickler, Les andains de la joie, journal 2012 – Le chant du merle (437 pages- 20€)

Albert Stricker
Albert Stricker

 

  • Albert Strickler, Les andains de la joie, journal 2012 – Le chant du merle (437 pages- 20€)

D’emblée le lecteur ressent une fraternité dans ce partage du quotidien auquel nous convie Albert Strickler. Et d’autant plus que son Journal est également nourri par des lecteurs qu’il a su fidéliser. D’ailleurs certains ont même participé au choix du titre ! Comme Pierre Bergounioux, l’auteur est matutinal, ce qui lui permet de répondre aux nombreuses sollicitations dont il fait l’objet aussi bien en tant que poète qu’en sa qualité de diariste, et nous vaut de parcourir avec lui l’Alsace au fil des saisons.

Ajoutez à cela une hyperactivité professionnelle qui se traduit, elle également, par des courses effrénées et tous azimuts, et on comprendra que son corps, comme celui d’André Blanchard, ne suit pas toujours, voire se rebelle. Heureusement que notre auteur est aussi doté d’une extraordinaire capacité de résilience !

Les rares pauses qu’il s’octroie ont pour cadre la nature : « besoin de marcher, de moudre l’air, de brûler des scories », besoin d’admirer les fleurs: le « balbutiement rose des magnolias », ou le ciel, besoin de célébrer les compagnons qui veillent sur lui : les oiseaux (avec « l’onguent sonore des merles ») et l’écureuil « qui console de tout ». Cadre dans lequel il excelle plus que dans tout autre à nous transmettre sa capacité d’émerveillement.

Adepte par ailleurs de « l’échec fertile », il sait rebondir quand les deuils viennent noircir l’horizon et continue à convoquer ses amis, artistes disparus, ainsi que « petit père » qui reste la figure tutélaire de son Journal. Si la musique et la littérature y occupent une part prépondérante, comme autant de bouées de sauvetage en période difficile, c’est à la poésie que revient la place essentielle, ne serait-ce qu’à la faveur des nombreux inédits qui émaillent le volume.

Il suit également ses frères en poésie, s’intéresse à leur foisonnement créatif et les cite sans modération jusqu’à regretter de ne pas pouvoir le faire in extenso comme il l’aurait souhaité pour les magnifiques pages d’Amélie Nothomb sur le Japon, invité d’honneur du salon du livre de Paris 2012.

On pourrait lui reprocher d’être excessif dans ce partage – une lectrice n’a-t-elle pas comptabilisé mille noms d’auteurs cités ? – mais comme le rappelle Sylvain Tesson : « Les citations révèlent l’âme de celui qui les brandit ».

Quant au lecteur friand d’évasion, il sera comblé lui également, puisque les voyages d’Albert Strickler, quoique prioritairement intérieurs ou de réminiscences (Camargue, Provence, Cyclades, etc.), ne manquent pas non plus de s’ouvrir sur des vastes horizons, comme ceux de l’Argentine sur lesquels se clôt son année 2012.

Mais lire Albert Strickler, c’est avant tout cheminer avec lui dans son errance poétique, découvrir « les idées qui l’assaillent en légion », c’est approcher son intimité et sa sensibilité.

Lire Albert Strickler, c’est suivre le « chemin de joie et de surprises » qu’il a banalisé par des points d’exclamations, « d’acclamation » pour partager sa jubilation.

En ciseleur d’instants, Albert Strickler sait décliner les petits plaisirs minuscules, partager les sensations liées aux paysages, s’émerveiller devant la beauté, dont Charles Pépin rappelle combien elle « fait du bien ».

Mais Albert Strickler n’est pas seulement une plume ou un pinceau ! Il est une voix qui sait tirer sur tous les registres pour traduire la joie du partage et du don.

S’il a du mal à lâcher Emile Storck, qu’il traduit, le lecteur ne quittera son journal que… pour y revenir constamment.

Albert Strickler signe un ouvrage incontournable, servi par une écriture de dentelle, qui devient vite livre de chevet tant il est stimulant et peut constituer un antidote à la morosité ambiante.

©Nadine Doyen

 

Jonathan FRANZEN, Freedom ; Editions de l’Olivier, 2011.

Le nouveau roman de Jonathan Franzen, sorti en France en août, est arrivé précédé de la célébrité qu’a conférée le magazine américain Time à son auteur, présenté comme un « grand romancier américain ». Un de ses précédents romans, Les corrections, avait déjà été vendu à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires en français.

717 pages grand format : Franzen, qui admire la littérature européenne du XIXe siècle, Balzac et Tolstoï notamment, n’a pas ménagé sa peine pour nous dépeindre une Amérique pleine de contrastes et de déchirements, une Amérique qui peut tour à tour nous séduire ou nous décevoir. Séduit et agacé, c’est ce que j’ai été. Agacé dès le titre qu’on n’a pas cru bon de traduire en français, dès la mention d’institutions et d’organismes sur lesquels on aurait pu, en note, nous apporter quelque information (sans parler de sigles qui nous sont parfaitement étrangers), faute de quoi on reste parfois en marge de l’œuvre, dérouté aussi de voir que si le mot toit est employé à plusieurs reprises, le mot anglais deck l’est aussi souvent, et d’autres négligences ou maladresses du même genre. Il n’est pas évident non plus de pénétrer dans l’univers typiquement américain du romancier : des jeunes qui fondent leur valeur (même universitaire) sur leur valeur sportive; des adultes qui changent de profession apparemment sans problème et, surtout, qui foncent quelquefois à l’aveuglette. Mentalité différente de la nôtre.

Couvrant, en gros, les trente dernières années, le roman met en scène de nombreux personnages, les proches et la famille de Walter et Patty Berglund, universitaires dont les caractères seront analysés (parfois longuement) tout au long du livre, des caractères qui se modifieront au fil des événements.

Selon toute apparence, ils forment un bon couple. Lui, « plus vert que Greenpeace et dont les racines étaient rurales » travaille chez 3M ; son épouse, qui a été une basketteuse de renom, se cherche davantage dans la vie et, pour cette raison, est souvent déprimée. Elle est mère au foyer ou occupe de manière temporaire de petits jobs dans les domaines culturels ou sportifs. Il lui arrive également de boire un peu trop ; l’ambiance du foyer s’en ressent.

Ils ont deux enfants, Joey et Jessica, que l’on verra grandir au fil des pages, aller d’échec en réussite, à la manière des Américains, toujours prêts à se lancer dans de nouvelles entreprises, pourvu qu’il y ait de l’argent à gagner.

Tel sera Joey qui, dès le secondaire, se livrera à un petit commerce de montres auprès des amies de sa copine et qui, plus tard, revendra des pièces de camions polonais complètement inutilisables à l’armée de son pays se battant en Irak. Cette fois, il y a des millions de dollars à gagner et ce n’est qu’à la faveur d’un sursaut moral (cadeau du romancier à son personnage ?) qu’il pourra se sortir d’une aventure sordide où il s’était bien imprudemment engagé. Il refera fortune par après. Il a pour compagne Connie, la fille de voisins chez qui il s’était réfugié après une énième altercation avec son père, et qui se révélera une amie puis une épouse sur qui il pourra compter.

Walter, qui n’a jamais fait preuve de beaucoup d’ambition, trouve un jour l’occasion de révéler ses qualités dans une entreprise où la conservation de la nature sera, au moins officiellement, l’objectif principal. La famille quitte alors Ramsey Hill pour Washington.

Depuis son adolescence, il a eu pour ami un musicien du nom de Richard qui mène joyeuse vie, collectionne les aventures amoureuses mais pratique une musique qui a beaucoup de succès auprès de la jeunesse. Walter et lui représentent en fait deux pôles humais, le sérieux chez l’un, la désinvolture chez l’autre. Patty a longtemps hésité entre eux deux, préférant finalement Walter. Mais ce n’est peut-être pas le bon choix. Et, lorsque, ayant poussé son mari à bout, celui-ci l’a chassée du domicile familial, elle part rejoindre Richard dont elle devient la compagne.

Entre-temps, Walter se consacre avec passion à sa mission de préservateur de la nature. Il s’est donné pour tâche de sauvegarder l’habitat où un passereau, la paruline azurée, vient nicher, après avoir migré de l’Amérique du Sud. Hélas, dans cette zone de nidification se trouvent de vastes terrains où la houille peut être exploitée à ciel ouvert. L’enjeu financier est énorme. Les capitalistes promettent de soutenir l’action de protection des oiseaux et de remettre les terres en état, de reboiser, etc. en échange du droit d’exploiter les mines. Walter se trouve ainsi compromis avec les milieux industriels, ce que ne manquent pas de lui reprocher les écologistes de la région. Séparé de son épouse, il a une secrétaire très dynamique, Lalitha, qui devient sa maîtresse, mais périt tragiquement dans un accident de voiture.

Il s’est encore donné pour tâche de persuader aux gens que l’expansion démographique mondiale est en train de compromettre la vie sur terre. ( Le problème est très actuel et aurait pu à lui seul donner un roman.) Il mène campagne en faveur de la limitation des naissances, ce qui lui vaut encore des inimitiés. Enfin, lassé de tout, déçu, il se retire dans une maison isolée et y mène une vie d’ermite jusqu’au jour où Patty vient le retrouver. C’est elle qui a fait le pas que, plein de rancune, il se refusait à franchir.

A travers déboires, déceptions et misères, Jonathan Franzen nous peint finalement un monde où les choses s’arrangent, même pour les marginaux et ceux qui vivent de l’aide accordée par diverses fondations. Point de vue optimiste typiquement américain ? Pour en arriver là, il a mis en scène de nombreux personnages qui, à nos yeux, représentent bien l’Américain que rien ne démonte et, finalement, surmonte les difficultés.

Pour autant, il n’a pas peint son tableau à l‘eau de rose. La drogue et le sexe (quelques passages assez hard) sont de tous les instants. L’équilibre humain est une recherche constante. Bref, un univers dur. Pourtant, le livre ne manque pas de passages pleins d’humour. Surtout, le romancier se révèle un dialoguiste habile. C’est là qu’il me paraît être le meilleur, plus que dans l’analyse un peu tortueuse des sentiments, par ailleurs complexes, de ses personnages.

Finalement, à mes yeux, un roman qui aurait gagné à être dégraissé de cent ou deux cents pages.

Georges JACQUEMIN

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