Jean Maison – Quatorze précédé de Tranchée Ouverte– (poèmes – Ed. Citadelle, 7 €)
Dans cette belle plaquette de poèmes, l’émotion est à chaque page, en poèmes brefs mais denses et limpides. Un poète « fils, petit fils et neveu » y célèbre en des vers très beaux la mémoire d’un père et d’un grand-père ré-imaginés – sans doute à partir de données mémorielles familiales – dans la période de leur participation à la guerre de 14-18 (de laquelle tous ne sont pas revenus, évidemment). Pas de noirceur ni de pathos dans ces poèmes. Juste l’expression de la force vitale et de la grandeur d’hommes confrontés à la face la plus menaçante de leur vie : la possibilité de la perdre. Dans cette situation, le poète revit et exprime les « essentiels » qui traversent la conscience de ces humbles héros, et la sienne, en des poèmes concis et magnifiquement justes, auxquels j’ai adhéré tout à fait :
Certains partent sans se sauver
Et rassemblent
Dans l’intimité du devenir
La lueur instinctive du présent
Avec leur parole d’hommes
En période de pandémie de Covid-19 où il est naturel que chacun se sente plus ou moins menacé du pire, la méditation à laquelle ces courts poèmes nous exercent m’a paru paradoxalement rassérénante et salutaire ! Le petit recueil est précédé d’une page et demie d’avant propos intitulé « Une mémoire inconnue », qui situe en une prose très pure la perspective des poèmes qui suivront. Une plaquette qui est un objet poétique parfait. Jean Maison est un discret grand poète.
Dans ce petit livre, léger d’une centaine de pages, lourd de culture et de réflexions gaiement sérieuses, cédant à la facilité je dirai qu’on n’y voit que du bleu : sous prétexte d’ordre alphabétique structurant, Zéno Bianu, avec son habituelle et éclectique vivacité, décline toutes les variations qui lui chantent sur le thème du « bleu », thème qui touche forcément un natif le la Côte d’Azur tel que moi ! Il convoque à cet effet les références culturelles les plus diverses, écrivains, musiciens, peintres évidemment, etc. au cours de pages qui sont un festival où le clin d’oeil de connivence et de poésie, où la culture contemporaine, côtoient l’histoire de la pensée, et le Quattrocento y voisine avec Coltrane, le Zen, Rimbaud, la métaphysique, Wang Weï, la philosophie, la science-fiction, dans un optimiste et primesautier parcours en zigzag sous l’égide illimitée du Bleu, cet « emportement céleste » dont le peintre Yves Klein fut un des ardents promoteurs !
Du reste, ce merveilleux livre, qui tient si bien dans une poche, se place judicieusement dans la stratosphère de deux citations croisées, qui pour ainsi dire définissent son projet : « Ce vide merveilleusement bleu qui était en train d’éclore… » (Yves Klein), et « L’art suprême est celui de la variation… » (André Suarès). Le vide est évidemment ce qui appelle l’écriture et l’inspiration féconde de Zéno, et la variation son talent qui rivalise avec l’improvisation infinie du Jazz et de son blue’s. Dans Ouverture bleue, le prologue du livre, Zéno détaille toutes ses motivations, avec une clarté telle que je préfère, plutôt qu’en donner un aperçu maladroit, lui « céder l’écriture » : « Le bleu, on l’aura compris, se décline ici amoureusement. Telle une boussole qui marquerait sans relâche le Sud émerveillant. De A à Z, de l’Apnée au Zen, toute ma vie se retrouve sous la forme d’un abécédaire lumineux et virevoltant. Une histoire personnelle de l’azur en vingt-six épisodes. Une autobiographie au prisme du bleu.Un alphabet des exaltations, où découvrir les signes fervents de ma prédilection bleutée… Penser, voir, respirer avec le coeur, me souffle le bleu. Il se déploie en continu tel un kaléïdoscope d’états émotionnels. On dirait qu’il n’en finit jamais d’émettre son magnétisme. Pour qui l’écoute au plus vif, il permet de rayonner – et de rêver juste… Les noms changent, la source reste présente. D’où qu’on approche, le bleu ouvre un espace de pure immensité. Au fond du ciel comme au fond du coeur. Il mérite un éloge ardent. »
Qu’ajouter, sinon recommander la lecture de ce livre délicieux, profond, riche, inépuisable, dont la teneur rejoint l’intuition d’un autre Suarès, Carlo, ami de Joe Bousquet, qui écrivit « Le coeur du monde esr espace azuré et brise qui chante ». Zéno Bianu a sa manière à lui de chanter, foisonnante, en éventail, grave mais roborative et d’une sorte de nonchalance inimitable dans son voyage parmi les mots de la géographie terrestre aussi bien que culturelle. Un petit livre solide à fréquenter, surtout les jours de blue’s justement. Mon seul regret : rien sur le bleu touareg, ce bleu indigo qui déteint sur la face des Hommes bleus du Sah’ra, qui vivent sous un azur d’une intensité que renforce, ainsi qu’en le vers fameux d’Éluard, le safran ombré des dunes ondoyant jusqu’à l’horizon. Cela pourrait offrir à Zéno Bianu un programme de pérégrinations nouvelles, mais il lui faudra inventer une nouvelle lettre à l’alphabet latin !
Xavier Bordes, L’Astragalizonte & autres poèmes, Éditions Traversées, collection Poésie, 213 p.Introduction de Lieven Callant –ISBN : 978-2-96-016582-1
À première vue, le titre peut sembler énigmatique. L’Astragalizonte, statuette d’une joueuse d’osselets (ancêtres des dés; l’astragale est un des os du tarse, à savoir du pied ou de la patte du mouton), est attribuée au sculpteur grec Polyclète et fascine l’auteur de ce livre. L’Astragalizonte, nous précise Xavier Bordes, est une figure de la poésie, d’Aïleen, du coup de dés qui n’abolira jamais le hasard. La poésie étant elle-même liée au Nombre (…)Nous voici dans le monde d’un helléniste de renom, de surcroît musicien, musicologue et poète de haut vol. Mais ne vous découragez pas : jouons aux dés, entrons dans cet univers fascinant, malgré l’aspect imposant de cet ouvrage…
L’introduction magistrale de Lieven Callant nous éclaire. Elle nous explique d’abord qu’Aïleen, mystique et mystérieuse, mère, sœur et épouse, femme et déesse occupe une place centrale dans l’écriture de Xavier Bordes (…) L’inspiration, énergie noire, dicte à l’homme ce qui souvent le dépasse (…) La poésie devient oracle, elle répond aux questions que l’homme se pose, selon des rites et en suivant des règles précises et spécifiques. Le poète se fait l’instrument de la poésie.
Cela dit, et contrairement à ce que s’imaginent certains, le poète est le plus terre à terre des humains… nous dit Bordes lui-même. Le poème est un rapport à ce qu’on appelle l’univers… la recherche au travers du langage d’une adéquation au monde. Il est construit avec ses images, juste pour nous mettre les pieds dans le « réel ».
Jouons donc aux osselets !
S’approprier un recueil de poésies (j’allais dire en poésie) est souvent affaire d’heures, de jours ou de nuits bénies, même s’il faut parfois Pour la millième fois, ouvrir comme une fleur / Un poème à la lumière, avec ses étamines (…) Les présents fragments d’une odyssée inachevée se goûtent à petites doses, tant ils sont riches, denses en images et en pensées : ils ont occupé mon âme, quelques semaines durant. On entre dans une sorte de méditation laïque, comme si l’on épousait une calligraphie, goûtant la forme, l’encre, la construction et la déconstruction de la ponctuation, l’espace, tout autant que la signification propre des mots.
L’Astragalizonte aurait-elle pris le pouvoir ? Jetons ces poèmes sous nos yeux, invoquons Aïleen, déesse de la chance, de la fortune et du hasard : jouons !
… Au pays des phrases dont un vent étranger brosse les paroles, ensemble vers l’aurore, ainsi que les herbes hautes et luisantes sur la pente où des couples se cachent pour l’amour. Proximité de l’auteur avec la nature : Le printemps sent le désir et l’hormone. Des vestiges de l’Eden resurgissent de toutes parts, observant les nuées qui traversent le bleu surpris par le passage d’un avion. Ou par le retour d’une escadrille de colverts dodus comme des quilles.
Ou bien :
C’est à flanc de vertige que chante la cigale
Elle agrippe quelque écaille de réalité parmi la mouvance des airs
Constate le désordre et lui offre son rythme opiniâtre
Rien ne détourne son petit archet
Mistral, cigales : Bordes évoque également avec émotion sa grand’mère provençale, femme subtile et simple (…) qui réservait son âme pour les saveurs d’une beauté ordinaire.
Revenons à la démarche poétique, qui n’est, malgré tout, pas vraiment la langue de tous les jours, mais celle du cœur, nous l’avons bien compris. Il faut s’efforcer d’habiter tel pays d’une langue maternelle, s’en imprégner comme un humus d’engrais, jusqu’à ce que son énergie souveraine à travers un corps de chair prenne la parole.
(L’Astragalizonte me pardonnera-t-elle de citer si fréquemment l’auteur? Il faut bien admettre que ses phrases sont très belles et il me semble légitime de rendre ici au lecteur quelque senteur et saveur de son recueil…)
Coup de dés : silence avant la joie : Ce dont un poète parle importe moins que ce qu’il tait. Bel aphorisme suivi par : il y a tout au fond du poème un cristal chiffré qui ne se livre pas. Sans oublier les profondeurs océanes (à la première personne) : Bernard l’hermite, je squatte la coquille confortable du langage dont, en grandissant, j’élargis la spirale au fil des ans : dans ses tréfonds, elle recèle un abîme amorcé avec ma vie, d’où monte constamment la rumeur de la mer.
Humour tendre cousu ça et là, telle une dentelle :
Le corbeau comme toujours promet « demain, demain »
Il crie cela depuis l’époque des Romains
Poésie terrienne, on vous l’a dit, instinctive au-delà des thèmes souvent naturalistes qui ont pourtant souvent une connotation philosophique. Bordes se plaît à jouer avec la ponctuation, avec la place du mot et des majuscules dans l’espace de la page, avec une langue parfois à mi-chemin entre le texte vertical et une prose plus classique. Toujours il nous ramène aux règles du jeu (mais les dés ne sont pas pipés), de la métaphore, de la phrase construite, de la beauté qui guette le lecteur. Ce livre garde une intime cohérence tant par ses thèmes que par sa forme stylistique. Il en est de même pour divers autres textes qui suivent ces Figures de la poésie, dont Hellenika (Xavier Bordes est un fin connaisseur de la civilisation grecque) et Hivernales, à la « coloration » plus intimiste et qui évoque de nombreux voyages :
Pouvoir de la parole
et nappe de la neige
Un brin d’espoir au fond du ciel
malgré la rivière verrouillée
prend de pâles couleurs
C’est l’Alaska sur les collines
un présent écrasé d’uniforme blancheur
Espaces ouverts à la manière de La Prose du Transsibérien de Blaise Cendrars…
Des semaines durant, nous avons joué aux mots, au hasard, au rêve, à la poésie. Avec L’Astragalizonte, avec Aïleen, avec Xavier Bordes. Depuis les îles grecques jusqu’au fond de l’Alaska. Sur un brin d’herbe et une goutte de rosée. Jusqu’au fond de la nuit et à la pointe du jour. Le coup de dés n’était pas vain…
Ce n’est pas sans respect, et donc timidité, qu’on évoque la figure littéraire du poète Paul Valet, né Grzegorz Swzarc en 1905 en Ukraine), pianiste venu étudier auprès de Vincent D’Indy, polyglotte, licencié est Lettres, médecin français (doctorat en 1934), chef Résistant des FFI de Haute-Loire. Tous ses proches gazés par les Nazis. Il prend vers quarante ans le nom de plume « Paul Valet » pour des raisons intimes, qu’il voilera d’une explication moyennement convaincante, selon laquelle il se voulait « valet de la poésie ». On peut suggérer qu’en réalité, avec une pointe d’ironie, « valet » est la troisième personne du verbe latin « valere » : « Il est en pleine forme, il va bien, il survit (etc.)». Ou peut être phonétiquement « Paul valait » ?… Bref, ce nom en tout cas, tel qu’il est, témoigne d’une formidable humilité de la part de ce personnage de poète surdoué. Une humilité qui n’était pas feinte, et qui malgré l’estime que lui ont porté la plupart des grands noms de l’art et de la littérature de son temps, ne l’a jamais poussé à rechercher les vanités de ce monde. Médecin discret, acharné au service de tous et surtout des moins favorisés, il a écrit une œuvre poétique attachante, face à la mort comme un se tient face au mur d’une impasse, et qui utilise le désastre inévitable qu’est la vie humaine, pour faire pièce au terrible tragique qui la caractérise. Il aurait pu entrer dans l’anthologie du Dr Bruno Rostain*. C’est donc une œuvre poétique relativement sombre, que peut-être seul Zéno Bianu, grand connaisseur, a naguère tenté d’exhausser jusqu’au public, une oeuvre mystérieusement paradoxale, constamment proche de la mort mais très éloignée de l’ambiance assez morbide et réaliste d’un Gottfried Benn : de ces poèmes souvent durs et amers, on sort plutôt rasséréné, fortement encouragé à vivre, même si « derrière chaque bonheur / court un fantôme en détresse ». Valet s’exprime en poèmes brefs, souvent en distiques laconiques, ou en suite de distiques, et son propos général se résumerait assez bien dans ces vers-ci :
Dans mon défilé de paroles
Il est une faille infaillible
J’y planterai mon poème destructeur
comme un Arbre de Vie
En somme, Valet s’applique à résister « à tout » en s’appuyant sur une destruction fécondante. En retournant la destruction grâce à la parole « qui le porte » pour en faire une arme de vie. Car Valet, est avant tout un résistant, ancré dans une liberté qui ne se laisse pas séduire par les flonflons et les appâts d’une société que son principal travail de médecin généraliste consiste à soigner, alors même qu’il a tout vécu de ce qui pourrait désintégrer l’âme d’un homme : quitté ses racines, perdu les siens, sa sœur, ses parents, dans des conditions atroces, mais aussi certains de ceux qui luttaient à ses côtés, perdu l’avenir musical auquel son talent semblait le promettre, etc. La grandeur de Valet est de « revenir de loin », selon le titre d’un de ses recueils, et d’avoir livré du poème-remède.
On a relevé qu’en tant que tenant de l’homéopathie, en poésie aussi il exprime sa volonté de soigner la maladie du « mal-être » par le minimum du même mal, en y « enfonçant son désert ». C’est-à-dire en y employant le presque rien, la quintessence, qui seront dans la parole les générateurs d’anticorps face au malaise cosmique, en quelque sorte. Et de fait, la section qui évoque cela s’intitule « Amos », anagramme du grec « sôma »(= « corps »). Pour celui qui vit environné secrètement de fantômes impalpables, le corps est d’une pesante existence et densité. Et précisément le prénom Amos en hébreu a le sens de « lesté d’un fardeau ». On peut imaginer, en particulier, qu’il existe un rapport avec le fardeau de celui qui a seul survécu et, de ce fait, dont la pensée s’interroge incessamment sur le plus grave : la mort, la mort physique contre lequel la vocation du médecin est de combattre malgré tout, mais aussi le temps, et la faille « en soi» que l’on ne peut combler (et qui évoque en écho à la blessure d’un autre profond poète, Joe Bousquet.) Sur toutes ces questions, l’indispensable (et passionnante) préface de Sylvie Naulleau est éclairante et précise.
Par ailleurs Paul Valet, quoique ne parlant quasiment que de lui, très souvent s’emparant du « je » des solitaires, d’une étrange façon laisse le sentiment d’une parole chargée d’une fraternité, d’une proximité, d’une discrétion, permanentes. Une sorte de noblesse voilée, intimément consanguine des autres humains. Sans doute est-il conscient que le langage est un outil pauvre, désincarné, qui fait exister les choses auxquelles il se réfère sans permettre d’accéder à leur être, et plus particulièrement en ce qui concerne la poésie. La justesse de sa façon « orgueilleusement humble » d’écrire, provient de ce fait. À cela il faut ajouter un autre trait remarquable : notre poète dans sa jeunesse avait été éduqué avec, en sus du polonais et du russe, l’usage du français. Or souvent les écrivains de langue maternelle étrangère écrivent de belles choses, mais en poèmes, ils n’ont pas l’oreille de la langue française. Ainsi de Rilke, dont les poèmes en allemand sont bien supérieurs à ceux en français, qui n’ont pas la juste musicalité. Or, dans le cas de Valet, son oreille de musicien, quoique formée au polonais, semble s’être très tôt, d’instinct, imprégnée des sonorités et rythmes du français, à l’instar d’un locuteur dont le français serait la langue maternelle. Sans doute est-ce pour cela qu’il n’éprouve pas le besoin de « dadaïser » la langue de son poème, et qu’il se contente, comme il dit, de « désherber le poème / Sans toucher aux racines ». Pour lui, les choses qu’il éprouve le besoin de mettre en mots viennent de suffisamment loin dans l’indicible, pour qu’il n’ait pas besoin d’obscurcir son propos, de le rendre « précieux », de le « surréaliser ». Évidemment, cela attire moins l’oeil que le vacarme des « époustouflants » parmi les compagnons de route ses contemporains. Cela explique sans doute pourquoi ses poèmes sont demeurés assez confidentiels jusqu’au présent volume, et je rends personnellement grâce au directeur de cette collection d’avoir été l’artisan de la réapparition de ce poète étrange, qui prophétisait sur lui-même :
« Propre, balayé par la peur, mort bien-portant moi-même, je m’en irai avec eux**, loin dans le temps, habiter un poète impossible à venir ».
Poète « impossible », je veux bien, et le lecteur du livre, de page en page, comprendra mieux pourquoi, mais néanmoins, poète lisible, poètes certes paradoxal, mais poète majeur…