Betty Tompkins’s work, the Artsy booth à Art Brussels 25-27 avril 2015.

Chronique de Jean-Paul Gavard-Perret

Photo by Emily Johnston for Artsy.

 

Betty Tompkins’s work, the Artsy booth à Art Brussels 25-27 avril 2015.

Après ses « Cunt Paintings » et « Kiss Paintings » dans lesquels déjà le sexe était dévoilé et omniprésent, Betty Tompkins offrit des interprétations particulières du corps sous le titre de « Fuck Paintings ». Payant le prix de ses audaces, l’artiste tomba en disgrâce et presque dans l’oubli jusqu’à sa redécouverte grâce à Mitchell Algus, spécialiste des traques intempestives des arts « irréguliers ». Désormais Betty Tompkins est très présente aux USA. Elle fut redécouverte en Europe grâce à une galerie belge puis par la biennale de Lyon. L’opprobre qui recouvrait l’artiste sa calme peu à peu. Son « exhibitionnisme » engagé, féministe, bissexuel, très particulier et expressionniste est enfin compris. Il n’en demeure pas moins que certains voient toujours en l’œuvre un corpus diabolique, malveillant, ordurier.

Dans ses dernières séries (photographies et peintures) présentées à Bruxelles divers types de pénétrations sont traitées en une approche hyperréaliste en noir et blanc et parfois en couleur. L’évidente radicalité tient pourtant à une paradoxale « abstraction » dans la mesure où l’artiste « serre » la mécanique des scènes au plus près. L’effet de très gros plan provoque une mise en abyme des images pornographiques dont elle s’inspire. Betty Tompkins n’a plus à caviarder ses images des tampons « Censored » pour couvrir ironiquement ce qu’on ne saurait voir.

Les figurations d’éléments captifs et captivants oxygènent la peinture du temps de manière particulière. Les membres deviennent le miel à laquelle la peinture renvoie sa saveur de sel. Devenus armoires et armoiries ils sont transmués en motets visuels : leurs sens est donné par le tableau lui-même. Ils semblent leurs captifs consentants avant de leur retourner le compliment. Les veines des signes sont alimentées par la pulpe de la chair. Elle en devient syllabe, cil du désir, jouissance buissonnière. En bordure de ravin les figurations sont prises dans la sorcellerie perceptive : des parcelles de bleu, de rose, de blanc bâtissent de nouveaux terriers. Ils sont plus aptes à dire et surtout à montrer le plaisir. Berry Tompkins devient la subtile architecte et la reli(gi)euse des corps et des images afin de provoquer de nouvelles interrogations. Par enlacements le verrou des syntaxes est levé. A la cage de la raison, à la ménagerie de verre des nominations répond la nécessaire démence du chant des formes et des couleurs. Impressionnant ?

©Jean-Paul Gavard-Perret.

Orla Barry, Pierre Bettencourts & alls, « Mon jardin est dans tes Yeux », Centre de Wallonie Bruxelles, Paris, à partir du 4 avril.

Chronique de Jean-Paul Gavard-Perret

MON JARDIN EST DANS TES YEUX

Orla Barry, Pierre Bettencourts & alls, « Mon jardin est dans tes Yeux »,  Centre de Wallonie Bruxelles, Paris, à partir du 4 avril.

Laurent Busine, directeur du Musée des Arts Contemporains au Grand-Hornu est commissaire de l’exposition parisienne. Il définit son rôle ainsi : « Il n’est pas certain qu’il m’appartienne, et s’il est mien, c’est que j’en ai dérobé une partie aux artistes qui l’avaient conçu avant moi. Je me suis approprié quelques images à partir de détails qui me sont chers. Je ne sais vraiment par quoi ces œuvres sont entrées dans ma mémoire ; elles y résonnent de curieuse manière et façonnent avec une certaine intensité une part de ma vie, qui m’émerveille. » Tout est dit ! sinon que ce qui résonne dans la mémoire de Buisine trouve des échos dans le regard des visiteurs d’une telle exposition. S’y découvrent des artistes majeurs et très diversifiés : on retiendra de manière très impressionniste celles de l’Irlandaise Orla Barry, de Pierre Bettencourt, de Roni Horn, Giuseppe Penone ou encore d’Angel Vergara Santiago. En 12 ans, le Musée des Arts Contemporains au Grand-Hornu a créé – en son site historique de patrimoine industriel néo-classique bâti par le capitaine d’industrie Henri Degorge et inscrit sur la liste du Patrimoine mondial de l’humanité depuis juillet 2012 – une collection originale sur les thèmes du lieu, de la poésie et de la mémoire.

A ceux qui se disent que l’art – et la photographie en particulier – ne fait souvent que répondre à une sorte d’utilitarisme, Le Grand Hornu montre des œuvres qui refusent la culture et le goût du simulacre et du formalisme romanesque ou réaliste. Chez les photographes retenus ici, le déjà vu disparaît : s’y substituent chez Pennone la diaphanéité de l’air, chez Bettencourt une forme de magie et chez Orla Barry un humour des formes et des couleurs. Tous les artistes présents restent des rebelles dans leur genre : à la neutralisation main-street répondent leurs subjectivités chargées de technicité mais surtout de créativité poétique. Les marques de débordements et du franchissement poussent le langage plastique dans ses retranchements. S’instaurent divers types des transformations. Elles ne sont pas là pour décliner du réel mais le métamorphoser.

Comme la mer sur les côtes belges, l’ivresse monte. Les œuvres échappent à l’attraction du vide, du creux, elles s’agrippent à la plénitude du territoire des sens selon des formes pleines ou des éléments affinés. Elles sont peut-être autant de pièges, sans qu’on puisse les combler. Mais c’est ainsi qu’elles demeurent nourricières. Elles ne répondent pas à la folie marchande qui s’est emparée de l’art contemporain. Elles ont été choisies pour leurs effets de récurrence inattendue afin de réenchanter le monde selon une certaine beauté : elle n’a rien d’apparence ou d’apparat : les photographies d’Orla Barry, les sculptures de Bettencourt sont là pour le prouver.

©Jean-Paul Gavard-Perret

où

Salle d’exposition
127-129 rue Saint-Martin
75004 Paris

Dossier de presse

Dirk Braeckman, Works on Paper, Xeno Gallery, Anvers, du 11 mars au 10 avril 2015.

Chronique de Jean-Paul Gavard-Perret

Dirk Braeckman 1/1 - L007 a - 2015 - 1/1 2015 60 x 90 cm gelatin silver print mounted on aluminium unique

Dirk Braeckman
1/1 – L007 a – 2015 – 1/1
2015
60 x 90 cm
gelatin silver print mounted on aluminium
unique

Dirk Braeckman, Works on Paper, Xeno  Gallery, Anvers, du 11 mars au 10 avril 2015.

«Carré noir sur fond noir» : tel pourrait être le symbole de la photographie chez Dirk Braeckman. Le réel s’y trouve transfiguré en énigme : il gagne en pulsion, en mystère, en érotisme. Le chromatisme des différents « degrés » de noir prend des aspects picturaux Ils font plus que jamais de la photo un art de création et non un art de reproduction. L’impression de lumière (noire) que cherche à créer le photographe belge est un moyen d’affaiblir les indices de réalité phénoménale, les illusions réalistes dans un « seuil d’émergence minoré ».

En montrant moins, il montre plus car il force à regarder avec une attention accrue. L’éloignement du réel provoqué par affaiblissement lumineux fait le jeu d’une autre proximité. Elle fait le jeu de l’éloignement du leurre. Il y a donc toujours et pour reprendre un terme de la préhistoire du cinéma ce qu’on peut appel un effet de « dissolving views ».

L’objectif d’un tel choix paraît donc évident : voir ce n’est plus percevoir mais d’une certaine façon « perdre voir ». Le spectateur devient un témoin qui peut être atteint par une sorte de « déceptivité » puisqu’un tel choix viole les lois de la représentation. Pour autant – et à l’inverse – il est saisi d’une forme d’envoûtement. Surgit par le noir une forme d’immanence mais une immanence terrestre. Ce n’est pas une compensation du réel mais une adjonction à ce qu’il offre.

©Jean-Paul Gavard-Perret

Guillaume Decourt, « A l’approche », illustrations de Natalie Reuter, Editions Le Coudrier, 106 pages, 16 €, B-1435 – Mont Saint Guibert

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Guillaume Decourt, « A l’approche », illustrations de Natalie Reuter, Editions Le Coudrier, 106 pages, 16 €, B-1435 – Mont Saint Guibert

Dans ce nouvel opus (plus léger que les deux qui le précèdent), Guillaume Decourt joue l’éphèbe grecque et se refuse à la désolante emphase narcissique de bien des poètes. Ses textes abandonnent volontairement leur part de légende au profit d’une indignité captivante, d’un chant des ferrailleurs écrit du « sperme noir du poulpe à bout de trident ». La poésie éclate en sortilèges, joue sur un rendu simultané des facettes intimes et publiques. Les premières ne se remodèlent pas selon nature : elles s’enrichissent par superposition de strates au moment où la femme ne se réduit en trophée lumineux mais – et entre autres – en perle noire qui se transforme en fieffée « salope outrageuse » qui initie aux rites des gibbons son poète colon.

L’humour s’introduit dans la faille de l’existence pour faire barrage à l’eau dormante et stagnante. Et ce au profit de l’eau bouillonnante d’histoires d’O : elles permettent la mise en abîmes du miroir des apparences. Chaque poème devient un roman, une nouvelle, un cinéma muet. Exit les dialogue de cire et de circonstance. Si bien qu’à sa manière l’œuvre est « militante ». Elle apprend à rouvrir les yeux, à ne pas se contenter de jouir des apparences fixées mais dans leur traversée : il suffit de s’accrocher aux branches.

Celui qui se dit au revoir, revient néanmoins sur ses pas et multiplie les sourdes insolences. Elles ne sont pas coupées du monde. Du moins pas en totalité. Reste la moiteur du corps des femmes dans l’espace. Decourt rêve d’y vivre comme avec le reste d’une peuplade perdue. Il en attend toujours une comme s’attend une pluie qui ne veut pas venir. Au besoin il épouse un temps creux pour atteindre le « temps pur » en un grand verre d’alcool. Un temps sans conscience, un temps des premiers êtres. C’est un luxe à s’offrir là où les corps à demi-nus ou en totalité parlent soudain une langue étrangère. Et ce dans l’appel du vide. Mais pas n’importe lequel : le « trou », le vide à combler. Il permet l’espoir en luttant contre la réalité, il est en cela la seule manifestation de la lucidité.

©Jean-Paul Gavard-Perret

Diana Lui, Les Méduses, Texte d’Anne Biroleau-Lemagny, coll. Vanités, Chez Higgins, Montreuil, 200 €.

Chronique de Jean-Paul Gavard-Perret  Lui

Diana Lui, Les Méduses, Texte d’Anne Biroleau-Lemagny, coll. Vanités, Chez Higgins, Montreuil, 200 €.

Les égéries de la photographe belge Diana Lui n’ont rien de saintes. Elles en gardent le flacon sans l’ivresse. Celle-ci n’est pas forcément ce que le voyeur espère. A l’angoisse et l’extase charnelle font place des nuits blanches aux voluptés solitaires. Nulle tierce personne n’est là pour les partager. De telles femmes sont pourtant belles : leur corps, de l’orange ignore la peau et ne retient que la pulpe. Que demander de plus ? Sinon qu’elles proposent le paradis terrestre. Mais peu d’illusion sur ce point. D’autant qu’ici voir est plus compliqué qu’il n’y paraît. Diana Lui demande un regard attentif, une intelligence secrète, elle oblige par ses choix de pose à ne pas céder à l’agitation hors de propos.

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Les Méduses se soucient peu de séduire même lorsqu’elles sortent de leur salle de bains où les flocons de parfums sont alignés. Pour le voyeur, elles demeurent néanmoins des idoles qui bluffent et font perdre le nord en leur Plat Pays que leurs rondeurs modulent. Elles passent en boucles mais cheveux tirés dans l’imaginaire : la vérité n’est plus habillée. Elle s’exhibe non sans une insolente pudeur. Mélusine devient au besoin Blanche-Neige. Elle lévite indifférente aux regards qui se posent sur elles. D’où la poésie particulière d’une œuvre subtile et poétique. L’œil remonte à la source d’un mystère qu’il n’appartient plus à la raison de dissiper.

©Jean-Paul Gavard-Perret