Un nouveau roman d’Armel Job (Bastogne) par Paul MATHIEU

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  • Armel JOB, «Dans la gueule de la bête», Paris, Robert Laffont, 2014; 312 pages, 19, 50 €

On peut vraiment dire qu’il y a une «manière» Armel Job. Presque une recette éprouvée. Son nouveau roman en reprend tous les ingrédients et amène le lecteur dans la sombre période de la seconde guerre mondiale.

Les rues de Liège –à l’poque ça s’écrivait encore Liège – vers le milieu de la seconde guerre mondiale, une famille juive se cache. La fille est chez des bonnes sœurs, le père et la mère vivent chacun dans un appartement différent, tous sous des noms empruntés bien évidemment. Comment souvent chez le romancier belge Armel Job, les personnages sont mis en place petit à petit et l’on ne se rend compte des rapports qui les unit que comme dans une espèce de jeu de puzzle. Victimes, bourreaux, collabos et résistants se livrent ainsi à un jeu de cache-cache bien dangereux où les caractères se révèlent parfois à l’inverse de ce que l’on attendrait d’eux.

Bien entendu, toute la démarche ne tient pas dans la seule intrigue. C’est qu’il y a souvent aussi une sorte de morale derrière l’histoire, une mise à nu des sentiments et de ce qui, à l’occasion, les a motivés. Les circonstances particulières et barbares dans lesquelles évoluent les protagonistes sont d’ailleurs régulièrement le point de départ de reconversions, de changements de trajectoires: des bifurcations, des révélations, des chutes dans l’abîme… Reste, au milieu de ce jeu abominable, la petite Annette sur laquelle s’ouvre l’histoire: comment va-t-elle surmonter l’épreuve?

Au passage, l’auteur n’hésite pas à donner son avis sur tel ou tel problème spécifique. Par exemple sur l’attitude du Vatican face à la déportation des Juifs: «Les voies du Seigneur sont impénétrables, celles de l’Eglise sont hiérarchiques. Monseigneur [l’évêque de Liège] s’aligne sur le cardinal primat, et lui sur le Vatican, dont la politique se résume à ne pas énerver davantage le loup tandis qu’il ravage la bergerie».

Un roman qui ne se lâche pas et qui s’ancre bien dans la lignée des autres ouvrages de l‘écrivain dont un livre précédent, «Loin des mosquées», vient du reste de faire l’objet d’une réédition dans la collection «Pocket».

©Paul MATHIEU

Comment j’ai mangé mon estomac – Jacques A. Bertrand – roman ; Julliard

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Une chronique de Nadine Doyen

  • Comment j’ai mangé mon estomac – Jacques A. Bertrand – roman ; Julliard (111pages – 14€)

Jacques A. Bertrand amène le titre choc du roman avec brio, dans le chapitre d’ouverture, au cours de l’essayage de pantalons. Le protagoniste Anatole Berthaud aurait-il un secret pour avoir une telle ligne? La chute le dévoile.

On est en immersion dans la réalité de cet univers aseptisé que le narrateur nomme « l’antichambre » de l’enfer pour l’avoir beaucoup fréquenté. Il aborde de plein fouet la maladie, les diagnostics puisque lui et son épouse, Héloïse, font les choses de concert. D’ailleurs il déclara à une dame patronnesse: «  ma femme et moi avons eu la chance d’avoir un cancer en même temps ». Il nous fait partager en double, les visites, les craintes, les inquiétudes, les angoisses quand l’attente se prolonge. Attendre, mot « anxiogène » devient le leitmotiv. Les voici en « détention » au « royaume de l’Attente ». On entre en empathie avec Anatole et Héloïse en les accompagnant durant leurs combats. Le vocabulaire médical (radiothérapie, chimiothérapie…) n’a plus de secrets.

On est témoin d’une scène très touchante: les déclarations d’amour réciproques du couple que les épreuves vont cimenter. L’auteur sait dire l’indicible.

Le narrateur fait le portrait des soignants, saluant leurs compétences. Il soulève la question de dire ou non toute la vérité. Mais le patient n’est pas dupe des litotes employées pour ménager les proches. Il n’hésite pas à pointer ce qui fonctionne mal (vétusté d’un bâtiment, araignée au plafond dans une chambre, vieille camionnette des pompiers, pénurie de personnel, patient oublié).

Il brocarde « les voituriers » qui se planquent pour fumer. Il radiographie le rapport patient/personnel qui n’est pas sans connaître des tensions, des accrochages.

On pense à Fritz Zorn quand le docteur No fait remarquer à Anatole que cet ulcère à l’estomac pourrait être imputé à la cascade de soucis traversés. D’ailleurs, l’estomac serait « le siège de l’âme » pour les Arakawis.

Le lecteur profite des éclaircies, des bouffées d’oxygène que les deux protagonistes s’accordent et parfois imposent au personnel, comme un repas à l’extérieur, une sortie au parc Montsouris (qui tourna hélas à « la déroute ».

Comme le narrateur ne nous épargne aucun détail, il conseille aux âmes sensibles de passer certaines pages pour leur éviter la nausée.

J.A Bertrand déploie son art de la digression : sur la bêtise humaine, relate un rêve, énumère tous les « somptueux présents » que le monde nous offre. On apprend l’étymologie du mot pylore. Il convoque des malades illustres (De Vinci, Shakespeare, Montaigne) se persuadant que la maladie n’a pas nui, ni annihilé leur créativité. On retrouve le ton caustique et le talent d’observation de ses précédents romans, quand il épingle les cons. Tout devient source d’indignation (le mariage pour tous), comme sa diatribe contre le pigeon, « l’Attila des rebords de fenêtres et des balcons ». L’ironie est sous-jacente: étranges les noms des docteurs: Bo, No, So, Do, Po, Omega.

Quant à la couverture représentant « le vol d’un aigle planant au-dessus de montagnes enneigées », tableau de Hiroshige, c’est l’image qu’Anatole visualise avant « le trou noir ». Dans ce roman, Jacques André Bertrand explore les frontières de l’au-delà, ce que l’on appelle la NDE (near death experience).

Il aborde également une réflexion sur le temps, la durée et notre finitude.

Le roman s’achève par le V de la victoire, la sortie des statistiques et la convalescence des deux protagonistes. Jacques A. Bertrand est drôle quand il nous restitue la conversation d’Anatole avec son estomac, lui intimant de « faire la paix ». Ou quand il évoque un organe qui laisse passer « sans passeport ».

Il reste un adepte de la formule: « Au bout du compte, je me souviendrai davantage de mes rêves que de mes douleurs ».

Comme Vassilis Alexakis, fatigué par toutes les visites reçues pendant son hospitalisation, Anatole éprouve un besoin de solitude et choisit pour se ressourcer « une petite maison au cœur de la jungle » dans la montagne thaïlandaise. Il y accueillit « la pluie miraculeuse » comme providentielle, car telle un kärcher, elle éradiquait toutes ses misères, lui rendait un corps neuf.

Après de telles épreuves, on adhère facilement au viatique de Cécile Guilbert:

« Laissons le passé où il est, ne comptons jamais sur l’avenir, suçons chaque instant jusqu’à la moelle et recommençons ». Il est évident que lorsqu’on a touché le fond, on se raccroche à l’essentiel. Cela aiguise les sens.

Jacques A.Bertrand signe un roman aux forts accents autobiographiques, d’une rare intensité. « Un voyage au long cours » bouleversant, au cours duquel l’auteur ne s’est pas départi de son humour, parfois noir, ni de sa douce ironie.

Comme Vassilis Alexakis, dans L’enfant grec, ce récit témoigne, à double titre, d’un réveil qui aurait pu ne pas avoir lieu, d’une renaissance inopinée.

Une lecture poignante, mais aussi roborative. Une thérapie pour l’auteur.

Une leçon de courage, de résilience qui force l’admiration, porteuse d’espoir.

©Nadine Doyen

Yves Bichet -L’homme qui marche – roman ; Mercure de France (16,50€ – 174 pages)

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Une chronique de Nadine Doyen

  • Yves Bichet –L’homme qui marche – roman ; Mercure de France (16,50€ – 174 pages)

Le titre L’homme qui marche a inspiré sculpteurs (Rodin, Giacometti) et écrivains (Christian Bobin, Albert Strickler). Le narrateur, Robert Coublevie, se définit comme « le marcheur d’un seul chemin ». Il distille avec parcimonie les indices sur son passé : « ancien pion », «cocu par négligence », mais suffisamment pour comprendre qu’il reste mortifié d’avoir été quitté par l’être aimé, Elia. Celle qui lui est fidèle, c’est l’autre Elia, sa chienne. En leur emboîtant le pas, le lecteur se retrouve sur La ligne, la frontière-France -Italie dans des paysages grandioses, que l’auteur sait sublimer.

On s’interroge quant à ce choix de vie d’errance «entre ciel et terre », de chemineau, à l’écart des villes. On subodore que le héros a été écorché vif, et qu’il a perdu confiance dans ses semblables, qui le « déroutent » et l’ « effraient » et qu’il tente d’oublier. Il confie avoir « la trouille » de deux choses : « l’amour et les transports ».

Yves Bichet nous confronte dès le début à un mystère en restituant le texte qui fut donné à lire au narrateur par un « drôle de loustic », Yves Tissot, « douanier ». Mystère encore que cette adresse notée sur « ce fichu papelard », trouvé dans la casemate. Mystère quant aux confidences édifiantes de Camille qui vrillent Robert.

Le côté lumineux du récit vient du duo Robert et Jean son double, moine italien.

On est témoin de la naissance d’une amitié unique avec Jean, ce chartreux, rencontré sur les cimes. Ils se sont reconnus dans leur communion avec la nature, aiment partager de brefs moments conviviaux, un repas et se fixer ces rendez-vous, loin de la fureur du monde. Ces retrouvailles deviennent leur viatique et le lecteur se surprend à les attendre, d’autant que le lieu varie. Leur solidarité dans l’épreuve, la maladie, l’un épaulant l’autre, force notre admiration pour ces deux marginaux, qui ont le sens des valeurs chrétiennes, de l’entraide. Dieu s’invite dans leurs conversations.

Le lecteur notera très vite que le narrateur croise surtout des hommes, fréquentant peu de lieux publics à l’exception d’un bistrot. Ce milieu masculin fait penser aux romans d’Hubert Mingarelli dont les protagonistes évoluent dans une sorte de no man’s land, mènent des vies spartiates et se contentent parfois d’un repas frugal.

Où sont les femmes ? Le narrateur convoque sa mère défunte. Il reste habitée par Elia, aux «  longues jambes et seins pointus ». La douceur de son corps lui manque.

La seule figure féminine présente est la mystérieuse Camille, fille du propriétaire du bar que connaît Robert. Robert montre un regard paternel à l’encontre de Camille, pour l’avoir aidée dans ses études, et semble désireux de la protéger. Se douterait-il des fréquentations interlopes de Camille ? Y aurait-il un lien entre l’auteur de la lettre et Camille ? Devrait-il se méfier des clients qu’il côtoie au Café du Nord ?

Le récit connaît un rebondissement quand la chienne flaire la présence de quelqu’un et s’empare du message anonyme. Robert en déduit que Camille a été dans les parages. Mais avec qui ? Que serait-elle venue faire ?

Quand il revoit Camille, celle-ci réussit à l’entraîner jusqu’à un loft où a lieu « le repas des salauds ». Ce qu’il découvre est assourdissant, sidérant pour lui au point d’y retourner seul. Nouveau coup de théâtre: Robert réalise que l’homme mort est « La belle gueule » Le suspense s’installe. La police recueille les indices, voilà la lampe du narrateur dans leur filet. La traque commence pour le narrateur.

Un autre temps fort du roman est celui des révélations édifiantes de Camille, « l’enfant martyre, l’enfant proie… » qui viennent corroborer les doutes du narrateur. N’aura-t-elle pas été victime du syndrome de Stockholm ? Mais le bourreau n’était pas celui que Robert avait soupçonné, fourvoyant en même temps le lecteur.

L’attachement de Robert pour Camille est de plus en plus évident, il n’hésite pas à la gratifier d’une envolée lyrique : « À toi, dans l’impulsion des temps ».

Le récit atteint son paroxysme : scène émouvante d’autant plus poignante que Robert vient faire ses adieux à Camille qui lui remet une image pieuse, comme un talisman. Une phrase résume sa consternation : « Je ne comprends rien à ce monde absurde ».

L’homme qui marche déroule une série de contrastes. Les protagonistes évoluent sur la frontière, dans de grands espaces, avec l’horizon à l’infini mais aussi dans le huis clos d’un café, de blockhaus, du loft ou la chambrette de Camille. En haut, on croise « les poètes, les rêveurs, les amoureux… »), dans la zone industrielle, « les Roms qui dealaient… », dans la ville (Briançon), au bistrot se réunissent « une bande de tordus, de quenelles », « des connards ». La pureté, contre la noirceur du monde.

Le romancier a su impulser le mouvement de marche. Tel un cameraman, il suit en travelling les « ruisselets qui dévalent »; la chienne qui se carapate, trottine, bondit ou détale ; les flocons qui virevoltent et « s’enfilent un à un dans le petit cœur en bois. »

Yves Bichet sait plonger son lecteur dans l’extase en l’immergeant dans « la beauté

omniprésente » des cimes, leur splendeur et majesté. Il sait rendre à merveille l’explosion de la nature au printemps, « un vrai miracle ». Son regard attentif balaie une ligne verticale, s’attarde sur la flore (gentianes, rhododendrons, narcisses) ,la faune (les marmottes) et s’abime dans la contemplation du ciel (« de nuages frangés de blanc » et ses variations : « Une bande bleu clair, toute perlée de rose, striée de reflets cuivrés ». Tel un poète, l’auteur nous fait entendre un « ruisseau qui caracole ». Tel Man Ray, il saisit « une larme en arrêt en haut de la lèvre ».

Si le mot tabou n’est pas prononcé, c’est bien ce sujet que l’auteur explore avec

beaucoup de subtilité et de tact en focalisant notre attention sur Camille.

On quitte à regrets le trio attachant (Jean, Camille et le narrateur) et « Pépète », qui nous attendrit quand elle « gobe d’un coup de langue » les larmes de Camille.

Yves Bichet, pétri de poésie et d’attention émerveillé à la nature sauvage, signe un polar envoûtant, à l’épilogue stupéfiant qui nous fait osciller «  entre deux vertiges : la fascination, l’effroi », comme le narrateur incarnant « Un amour oblatif ».

©Nadine Doyen

Philippe Besson – La maison atlantique – roman – Julliard.==Une chronique de Nadine Doyen

Chronique de Nadine Doyen

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  • Philippe BessonLa maison atlantique – roman – Julliard ; (217 pages- 19€).

C’est dans ce décor à la Hopper de la couverture que Philippe Besson plante sa maison atlantique, aux volets bleus. De là on voit la mer, la plage.

Le narrateur, orphelin, hanté par les fantômes de ses disparus, nous ouvre les portes de « Stella Maris» dont il évoque l’historique. Pour l’auteur: « Les lieux sont aussi des liens et ils sont notre mémoire » et « C’est là que tout s’est noué puis dénoué ».

Dès la première page, l’ambiance est posée dans ce huis clos chargé de « trop de mauvais souvenirs », avec en fond sonore, « l’écho sinistre » de la voix de Rufus Wainwright. Se retrouver dans ce « sanctuaire » de son enfance ravive l’indicible douleur de l’absence, du manque de la mère. Le narrateur remonte à l’année de ses 18 ans, de l’obtention du bac, et la tentative de réconciliation avec son père, lors de son séjour de juillet. Alors que ses copains s’adonnent au farniente, lui est acculé à cohabiter avec ce père, prédateur, qui lui est presqu’un étranger. Dans ce face à face père/fils, tout revient en boomerang, leurs hostilités, leurs affrontements : le fils reprochant son égoïsme, sa défection, les écarts de conduite du père.

Son échappatoire sera Agathe, une ado rencontrée sur la plage, avec qui il va nouer une aventure sans lendemain, croyant pouvoir en faire sa confidente.

Mais aussi ce jeune couple voisin avec qui le père va s’empresser de faire connaissance. Les portraits des quatre protagonistes principaux se dessinent.

Le narrateur brosse celui de sa mère en exhumant d’un coffre des photos.

Il voudrait élucider la mort de celle-ci, comprendre le délitement, qui mena au divorce de ses parents, retrouver le grain de sable qui fit tout basculer.

On est très vite happé par le récit, le narrateur nous glissant des apartés (« Je sais ce que vous pensez… »), des aveux, des confidences, tissant une complicité avec son lecteur. Ainsi, on sait que ses parents ne sont pas décédés accidentellement.

A la moitié du récit, la curiosité du lecteur est aiguisée par des indices : « un engrenage venait de s’amorcer », « la machine folle » ou encore : « Il fallait qu’il se passe quelque chose ». «Ma prémonition n’était pas fausse ». Quant au « ballet à quatre » ne tissait-il pas « une toile » dans laquelle ils allaient se piéger ?

Le narrateur nous fait partager la pléthore d’interrogations qui le taraudent, ses ressassements, donnant l’impression de s’immiscer dans son for intérieur. N’était-il pas celui qui avait vendu la mèche, « qui avait armé » le bras du meurtrier ?

Philippe Besson sait créer des atmosphères contrastées : la plage déserte sous la pluie ou assaillie par les estivants, « un été moite et fastidieux », « la langueur de juillet ». Il faut un sacré talent pour évoquer avec la même précision l’intérieur d’une maison, le désordre d’une chambre, une gare, le vieil embarcadère à l’abandon, commenter une partie de tennis ou dresser l’inventaire du coffre.

Il en faut tout autant pour tisser cette intrigue amoureuse improbable, en faisant monter crescendo le suspense jusqu’au dénouement inéluctable. Il nous tient en haleine, grâce aux indices distillés : « C’est arrivé le jeudi… ». On devine qu’une tragédie lourde se tapisse, est en route, ce qui n’empêche pas la claque que prend le lecteur, le laissant horrifié, atterré, exsangue devant le « carnage inévitable ».

Philippe Besson s’impose en portraitiste et en entomologiste des cœurs, dans son autopsie de la passion amoureuse et des dommages collatéraux dus aux ravages de la jalousie. Que ce soit la liaison fugitive d’Agathe avec le narrateur et celle avec Jérémy. Ou encore l’incandescente et destructrice entre Guillaume et Cécile. Il excelle à rendre l’intensité, l’impétuosité de leur désir, transpirant l’urgence et la dépendance : « ce besoin insatiable d’elle ».

L’auteur sait faire vivre ses dialogues : confrontation du fils avec le père où ils se disent leurs quatre vérités : « Mon fils est pédé ? » et le fils d’exploser, de se délester de ce poids, soulignant sa responsabilité : « laisser mourir sa femme de chagrin », c’est « vraiment obscène ». Paroles « telles des balles sifflant au-dessus de nos têtes », déclenchant la violence physique et un climat délétère.

Si le narrateur renonce à se séparer de ce bien maternel, n’est-ce pas la preuve qu’il a réussi à apprivoiser la mort, et qu’il se sent « imbattable » ? Cette complainte qu’il perçoit parfois, « rapportée par la mer », n’est-elle pas la voix des disparus ?

On le quitte, en osmose avec ce paysage lénifiant, contemplant la plage.

Philippe Besson tisse ensemble les thèmes qui jalonnent son œuvre : le lien père/fils dont le fossé se creuse à la découverte de l’homosexualité du rejeton et entre qui l’amour devient poison ; l’histoire implacable d’un couple voué au désastre miné par l’adultère soulignant la fragilité, « la comédie » du couple et la confusion des sentiments.

Une écriture fluide, nerveuse, vibrante d’émotion et nimbée de nostalgie dans ce roman autour de la perte, dédié au père de l’auteur. Deuil qui se double d’un retour sur l’enfance du narrateur. S’entremêlent les regrets, les rancoeurs, les mensonges, les souvenirs, le chagrin. La maison atlantique, c’est aussi les retrouvailles avec un lieu qui a changé (bars-tabac fermés, île frelatée), où le narrateur n’y a plus d’amis, comme Arnaud Cathrine dans son roman Je ne retrouve personne.

Philippe Besson signe un roman poignant qui au final prend des allures de polar.

©Nadine Doyen

Marie Modiano – Upsilon Scorrpii – L’arbalète Gallimard – roman — Une chronique de Nadine Doyen

Chronique de Nadine Doyen

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  • Marie Modiano – Upsilon Scorrpii – L’arbalète Gallimard – roman ; (179 pages – 18,50€)

Pour son premier roman, Marie Modiano campe ses personnages dans un pays étrange où l’on paye en nimbes, où un permis est nécessaire pour se déplacer, ce qui ne manquera pas de déboussoler le lecteur. Quant au titre « Upsilon Scorpii », la narratrice l’a choisi dans livre sur les Constellations, pour sa sonorité.

L’auteur a recours au style du journal pour relater le parcours des deux protagonistes qui semblent former un couple en pointillé. L’auteur les observe et souligne la difficulté d’aimer, la crainte de s’engager : « Il est dangereux de dire le mot toujours ».

De Freddie, on apprend qu’il travaille dans un café où il a rencontré la narratrice.

Bien qu’ensemble, l’héroïne souffre de solitude. On les suit dans leurs journées de travail gratuit pour la nation (JGPN), dans leurs sorties, leurs déambulations en ville.

Marie Modiano multiplie les allers retours entre la vie réelle et les rêves, « seuls refuges », de son héroïne, ce qui n’est pas sans égarer le lecteur car la frontière de l’un à l’autre est parfois imperceptible. De plus les lieux décrits sont si précis qu’on serait tenté de les géolocaliser sur google.

Le récit prend un tournant quand la compagne de Freddie voit débarquer celui-ci avec Nadège, une rivale. Puis quand Freddie s’évanouit laissant à la narratrice une adresse.

La narratrice est taraudée par de multiples interrogations. Ses nuits sont traversées par ses fantômes, des hallucinations et des cauchemars récurrents. Elle voit ses disparus réincarnés « dans un brin d’herbe » ou des feuilles, et reconnaît « leurs voix à travers le murmure du vent ». On devine sa lassitude face à un quotidien sans relief et le besoin de panser des « blessures » et de « se vider de toutes sortes de pensées. »

Tout est mystère dans ce récit. La maladie non nommée de la narratrice. Le docteur Kressmann qui s’évapore. Un autre qui s’endort pendant sa consultation. Azur, « le vieil homme au dos courbé », le suiveur de la narratrice, censé éradiquer son mal. L’origine de la cicatrice de Freddie. La disparition du père Jouvier de sa ferme.

Marie Modiano installe une atmosphère oppressante pour la narratrice : « Je tourne en rond, dans une sorte de nuage blanc et opaque… ». On ressent son malaise à traverser des villages déserts, aux volets fermés, également quand elle séjourne à la ferme Coliope qui pour elle « n’est pas le genre d’endroit où l’on a envie de s’éterniser ». Pour s’en évader, elle ferme les yeux ou lit de la poésie. Les poètes n’empêchent-ils pas les étoiles de tomber ? Le ciel est omniprésent, la narratrice s’abimant souvent dans sa contemplation : « J’aime les journées d’hiver où le soleil brille et le bleu du ciel vous étourdit ». La toile de fond est une alternance d’obscurité et de luminosité : « La neige est comme luminescente dans cette obscurité sans fin ».

Marie Modiano glisse une parenthèse plus féérique avec la représentation du cirque au palais d’un prince africain.

Marie Modiano nous séduit par son écriture fluide, ses envolées poétiques, les titres attrayants des lectures de la narratrice : « Les cadenas de l’aube ». Elle joue avec les mots comme dans sa variation sur « Vagabond. Vague à bond… », résonnant comme le refrain d’une chanson. En filigrane, on retrouve les intérêts de Marie Modiano pour la musique et les textes en italiques pourraient être chantés. L’auteur excelle à dérouler le roman comme un film en travelling, les descriptions des personnages et des paysages sont décrits avec une telle précision que le lecteur a l’illusion de vivre les scènes en direct, d’être dans le mouvement.

On quitte la narratrice, grisée par l’altitude, en route vers Les Gardeuses, où Freddie l’attend. Mais y parviendra-t-elle ? Son espoir d’entrevoir la guérison, dans cet air pur, salutaire pour elle et Freddie est son viatique, son « issue de secours ».

Marie Modiano livre un roman pétri de poésie, de légèreté, susceptible de désorienter le lecteur, car le récit avance sur deux terrains : le présent et les songes qui ne cessent de se chevaucher, dans un univers souvent onirique.

© Nadine Doyen