Marie Modiano – Upsilon Scorrpii – L’arbalète Gallimard – roman — Une chronique de Nadine Doyen

Chronique de Nadine Doyen

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  • Marie Modiano – Upsilon Scorrpii – L’arbalète Gallimard – roman ; (179 pages – 18,50€)

Pour son premier roman, Marie Modiano campe ses personnages dans un pays étrange où l’on paye en nimbes, où un permis est nécessaire pour se déplacer, ce qui ne manquera pas de déboussoler le lecteur. Quant au titre « Upsilon Scorpii », la narratrice l’a choisi dans livre sur les Constellations, pour sa sonorité.

L’auteur a recours au style du journal pour relater le parcours des deux protagonistes qui semblent former un couple en pointillé. L’auteur les observe et souligne la difficulté d’aimer, la crainte de s’engager : « Il est dangereux de dire le mot toujours ».

De Freddie, on apprend qu’il travaille dans un café où il a rencontré la narratrice.

Bien qu’ensemble, l’héroïne souffre de solitude. On les suit dans leurs journées de travail gratuit pour la nation (JGPN), dans leurs sorties, leurs déambulations en ville.

Marie Modiano multiplie les allers retours entre la vie réelle et les rêves, « seuls refuges », de son héroïne, ce qui n’est pas sans égarer le lecteur car la frontière de l’un à l’autre est parfois imperceptible. De plus les lieux décrits sont si précis qu’on serait tenté de les géolocaliser sur google.

Le récit prend un tournant quand la compagne de Freddie voit débarquer celui-ci avec Nadège, une rivale. Puis quand Freddie s’évanouit laissant à la narratrice une adresse.

La narratrice est taraudée par de multiples interrogations. Ses nuits sont traversées par ses fantômes, des hallucinations et des cauchemars récurrents. Elle voit ses disparus réincarnés « dans un brin d’herbe » ou des feuilles, et reconnaît « leurs voix à travers le murmure du vent ». On devine sa lassitude face à un quotidien sans relief et le besoin de panser des « blessures » et de « se vider de toutes sortes de pensées. »

Tout est mystère dans ce récit. La maladie non nommée de la narratrice. Le docteur Kressmann qui s’évapore. Un autre qui s’endort pendant sa consultation. Azur, « le vieil homme au dos courbé », le suiveur de la narratrice, censé éradiquer son mal. L’origine de la cicatrice de Freddie. La disparition du père Jouvier de sa ferme.

Marie Modiano installe une atmosphère oppressante pour la narratrice : « Je tourne en rond, dans une sorte de nuage blanc et opaque… ». On ressent son malaise à traverser des villages déserts, aux volets fermés, également quand elle séjourne à la ferme Coliope qui pour elle « n’est pas le genre d’endroit où l’on a envie de s’éterniser ». Pour s’en évader, elle ferme les yeux ou lit de la poésie. Les poètes n’empêchent-ils pas les étoiles de tomber ? Le ciel est omniprésent, la narratrice s’abimant souvent dans sa contemplation : « J’aime les journées d’hiver où le soleil brille et le bleu du ciel vous étourdit ». La toile de fond est une alternance d’obscurité et de luminosité : « La neige est comme luminescente dans cette obscurité sans fin ».

Marie Modiano glisse une parenthèse plus féérique avec la représentation du cirque au palais d’un prince africain.

Marie Modiano nous séduit par son écriture fluide, ses envolées poétiques, les titres attrayants des lectures de la narratrice : « Les cadenas de l’aube ». Elle joue avec les mots comme dans sa variation sur « Vagabond. Vague à bond… », résonnant comme le refrain d’une chanson. En filigrane, on retrouve les intérêts de Marie Modiano pour la musique et les textes en italiques pourraient être chantés. L’auteur excelle à dérouler le roman comme un film en travelling, les descriptions des personnages et des paysages sont décrits avec une telle précision que le lecteur a l’illusion de vivre les scènes en direct, d’être dans le mouvement.

On quitte la narratrice, grisée par l’altitude, en route vers Les Gardeuses, où Freddie l’attend. Mais y parviendra-t-elle ? Son espoir d’entrevoir la guérison, dans cet air pur, salutaire pour elle et Freddie est son viatique, son « issue de secours ».

Marie Modiano livre un roman pétri de poésie, de légèreté, susceptible de désorienter le lecteur, car le récit avance sur deux terrains : le présent et les songes qui ne cessent de se chevaucher, dans un univers souvent onirique.

© Nadine Doyen

Bérénice 34-44, Isabelle Stibbe

Bérénice 34-44, Isabelle Stibbe,

  • Bérénice 34-44, Isabelle Stibbe, roman, Serge Safran éditeur, 2012, 316p. ; Prix littéraire des Grandes Ecoles 2013 ; Prix Simone Veil 2013 ;  Premier Prix du Conseil Général de l’Ain 2013 ; 1er Prix du Salon du Premier Roman de Draveil 2013 ; Grand Prix du 1er roman 2013 de la Ville de Mennecy.

Quelle idée d’appeler son enfant Bérénice ! Dès sa naissance, irrémédiablement, elle se vouera au théâtre. Bérénice de Racine, une tragédie ; Bérénice 34-44, une autre tragédie, mais du XXème siècle !

Premier roman d’Isabelle Stibbe, Bérénice 34-44 nous décrit comment une passion peut atteindre son paroxysme, envers et contre tout. Si les parents de Bérénice Capel, adolescente juive, ne voient pas d’un bon œil la décision et l’obstination de leur fille d’entrer au Conservatoire, celle-ci, contre leur avis, va se battre bec et ongles pour arriver à ses fins.

Ce roman nous captive du début à la fin, nous conduit dans les coulisses et les méandres de la Comédie française avant la Seconde guerre mondiale puis sous l’Occupation. Une écriture superbe doublée d’une documentation abondante font de cette fiction une œuvre hautement crédible, où, pour notre plaisir, nous côtoyons des noms célèbres tels Louis Jouvet, Jean-Louis Barrault, Colette, Pierre Dux mais aussi l’antisémitisme dans ce qu’il a de plus abject, la résistance de plus farouche contre ce « massacre des innocents ».

« Quand reviendra le jour, tout s’arrangera », la poésie, la musique, l’amour, la paix… Bérénice 34-44, c’est le roman passionné de destins en lutte perpétuelle contre l’ignominie, la faiblesse et la lâcheté…

Il leur faut croire, à nos héros, en des lendemains meilleurs même si des talents, des passions sont contrés, étouffés dans l’œuf. Quelle connerie, la guerre !

Ce roman, c’est aussi celui de la vie, avec ses amours et ses révoltes, ses larmes et ses rires ; il réconcilierait le plus récalcitrant d’entre nous avec le théâtre des voix et des mots, la musique des sens et des sons, et surtout avec la poésie, que chacun doit garder secrètement au plus profond de soi.

A lire absolument ! Une auteure à suivre…

©Chronique de Patrice Breno

Alain Bertrand, Jardin botanique, roman ; Escales des lettres, Le castor astral (144 pages – 13€)

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  • Alain Bertrand, Jardin botanique, roman ; Escales des lettres, Le castor astral (144 pages – 13€)

Les lieux ne sont-ils pas notre mémoire ? C’est ce qu’Alain Bertrand va nous relater en convoquant ses souvenirs marquants, pas toujours heureux, dans cet opus articulé autour de trois lieux : Bruxelles-Wallonie-Flandre, « plate comme une feuille de papier ».

En chapitre d’ouverture, Bruxelles évoque un amour défunt. Pourtant tout s’annonçait bien avec Chantal, mêmes études, gendre idéal, mais « l’amour à la Bruxelloise » lui restera une inconnue. C’est son ami Michel qui peut se targuer de connaître les blandices de Chantal ainsi que sa « cambrure de reins si magistralement africaine ».

Le tableau des copains fait penser à une scène du Petit Nicolas de Sempé et Goscinny. Le narrateur brosse les portraits de Julien (souffre douleur) que le narrateur abandonna pour Daniel, son héros, qu’il aimait « comme un frère, une idole » et avec qui il fera quelques mauvais coups.

Quelques enseignants font les frais de la plume caustique de l’auteur dont Schmiede, « une brute stupide », violent, « feignant » ou Mathilde, « d’une mélancolie de braise sur le point de tomber en cendres ». De sa scolarité, le narrateur se remémore les brimades de l’abbé Romuald, et sa difficulté à s’intégrer dans une école flamande.

Le narrateur se remémore ses nuits « entre mecs » à écumer les bars ou à « piocher dans la chaleur salée » d’un cornet de frites, « un rite pour délacer le corset de l’aube ». Il fréquentait bien les musées avec ses condisciples, mais qu’en retenaient-ils ? Si le narrateur voyait une invitation au voyage devant Gus de Smet, Patrick se reconnut dans Spilliaert et décida de son destin devant le Palais royal.

Si dans L’homme qui ne savait pas dire non de Serge Joncour, le protagoniste fouille son passé et remonte à son enfance pour éluder ce mystère, le narrateur d’Alain Bertrand, sur le divan d’un psy, tente de comprendre son refus de dire « oui ».

Autre similitude avec Serge Joncour en ce qui concerne l’existence de Dieu.

Dans une nouvelle de Situations délicates : Tu ne vas pas y croire,le narrateur dit avoir rencontré Dieu. Ici, pour cette mère soulagée de retrouver dans un buisson, désormais ardent, « son petit Jésus » qui s’était évanoui dans la nature, devient l’incarnation de Dieu.

Pour ne pas laisser son lecteur passif, l’auteur nous soumet les charades de l’oncle Curzio, ce qui nous conduit sur les circuits automobiles avec des décibels à vriller « les tympans ».

Ses souvenirs, Alain Bertrand les raconte aussi à travers les odeurs (« remugles de choux » ou « parfums inouïs d’algues »), les sons (« cri des mouettes », «Le tramway sonnaillait ») et les saveurs(« purée relevée de muscade ». Il nous fait saliver à évoquer « les gaufres en forme de cœur » et nous déroute avec les noms de plats typiquement belges (carbonades flamandes), ajoute une touche moutardée, nous rappelant qu’il n’y a pas que Dijon qui peut s’enorgueillir de ce produit du terroir. Celle de Gand se vendait à la louche. Il découvre les vertus aphrodisiaques de certains légumes. S’ajoute à ce récit une touche poétique : « Les étangs, les chenaux scintillaient aux feux du printemps ».

Alain Bertrand excelle dans le registre des comparaisons (« Les pavés de Bruxelles nous secouèrent comme des cerisiers japonais » et les associations insolites (« hostie de lumière » ou « le tourbillon gélatineux » de l’amitié de Julien.

L’auteur distille de nombreuses références aux peintres (Magritte, Gus de Smet, Ensor…) et brosse avec minutie ses descriptions d’intérieurs, tels des peintres flamands. Par exemple l’appartement des parents d’Olga : « parcouru de boiseries et de scènes de chasse » ou la vaisselle de tante Lucienne, «  décorée à la mode de Delft, des verres trapus et biseautés ». Ailleurs « des napperons brodés sur les meubles ».

Tout aussi précis les portraits de ses protagonistes. C’est une rencontre improbable qui permit au narrateur d’admirer « la plénitude sanglée » de la gorge d’Olga, au « visage clair, cerné d’une blondeur de bel été ». De Bintje, il retiendra son « sourire comestible, la chair drue ». Il la comparait à « une patate des polders ». N’est-ce pas « cette fille farineuse » qui le mit au défi de gagner le titre de « peleur de patates » ?

Quant au style, on devine que l’auteur a été nourri par « la perfection du vocabulaire et de la syntaxe » de Madame Van Hamme, à « l’œil maritime, la peau de porcelaine tendue sur une chair replète ».

Alain Bertrand, natif de Gand, « importé à Bruxelles », à qui il est reproché d’être « Traître au sol flamand, traître à la culture wallonne », livre un roman de la belgitude qui réunit Wallonie et Flandre. Il y dévoile une parcelle de l’enfance et de l’adolescence, quelques déboires sentimentaux. Cette plongée dans le passé du narrateur, riche en anecdotes, sous une plume pétrie d’ironie, d’humour est un vrai bonheur de lecture.

©Chronique de Nadine Doyen

Jean-Philippe Blondel – 06H41 – roman – Buchet. Chastel (232 pages- 15€).

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  • Jean-Philippe Blondel – 06H41 – roman – Buchet. Chastel (232 pages- 15€).

« Il n’y a pas de hasards, mais des aimantations », affirme Martin Melkonian. C’est ce qu’auraient pu penser les deux protagonistes du roman de Jean-Philippe Blondel, en prenant le train de 06H41!

Pourquoi ? Parce ces deux là se sont aimés, vingt-sept ans auparavant, une liaison passagère.

Le mot: « catastrophe » préfigure cette rencontre improbable qui va donc les aiguiller vers le comptoir des souvenirs. Pourtant, dans un train, « rien ne peut vraiment vous arriver ».

L’auteur entrecroise les voix de Cécile et Philippe. Ceux-ci se livrent à une introspection, mais donnent aussi un portrait de l’autre, sans concession, ne se privant pas de phrases assassines. Par flashbacks, ils déroulent l’écheveau de leurs moments partagés, de leurs années au lycée. Chacun d’eux se remémore leur liaison éphémère, tente de remplir les alvéoles du passé. Ayant le recul de la maturité, ils sont plus lucides pour commenter leurs folies de jeunesse, leurs erreurs, et mieux comprendre leurs ainés, les mères. En creux se tisse le portrait de leur ami commun, Mathieu, le « sparring-partner » qui a beaucoup compté pour Philippe, manqué (Ne pensait-il pas à lui avant de s’endormir ?) et qu’il accompagne maintenant dans sa maladie, alors que la mort est en embuscade. Poignante son empathie à l’égard de la mère de Mathieu, comme une mère de substitution, puis son refuge. C’est donc un constant aller-retour entre passé présent auquel est soumis le lecteur.

Cécile et Philippe vont-ils se reconnaître, se parler, se sourire, renouer un lien ? Vont-ils s’offrir une nouvelle parenthèse londonienne ou au contraire s’ignorer ? L’art de l’auteur est de ferrer son lecteur et de le maintenir dans le suspense, d’autant qu’il reste une demi-heure « pour se jeter à l’eau » avant le terminus. Il excelle aussi à disséquer le maelström intérieur des deux protagonistes, réunis dans cette proximité fortuitement, leurs tergiversations, leurs atermoiements, leur dilemme de l’instant.

Dans ce roman, l’auteur s’interroge sur l’état amoureux. Il développe une réflexion sur les amours d’adolescents insouciants, immatures (passion mais aussi désillusions), le couple (violence, divorce et enfants ballotés), la rupture amoureuse et l’amitié que l’on croit parfois inoxydable mais qui s’étiole ou cesse. Celle entre Mathieu et Philippe, le seul à qui il accorde sa confiance, a résisté.

Il aborde les relations générationnelles, la vieillesse des parents, et la ritournelle du temps qui passe. La phrase : « C’était il y a vingt-sept ans » résonne comme un refrain, scandant le récit.

Jean-Philippe Blondel se plaît à dégommer ces retraités oisifs (la mère et son Véloman) qui goûtent à la vie de pacha sur des bateaux de croisière. Il explore la complexité des rapports humains, montre comment des destins peuvent bifurquer pour se recroiser de nouveau.

L’auteur nous offre des parenthèses comiques. Par exemple quand il plonge (à la manière de Jean-Claude Kaufmann ou de Marie Despleschin) dans les profondeurs du sac de Cécile et nous révèle son univers intime. Jean-Philippe Blondel est fidèle à son style haché, ses phrases nominales, « des mots lancés comme des javelots », ses dialogues spontanés, ses séries d’adjectifs.

Jean-Philippe Blondel distille son immuable touche locale (Troyes et « la désertion de l’industrie textile », le stade de l’Aube, le lac de la forêt d’Orient), égrène des bribes autobiographiques, facilement reconnaissables pour ses aficionados. Ici, sa connaissance de Londres, de la langue anglaise, d’où sa référence à des proverbes : « Every cloud has a silver lining », apprenant à Cécile à positiver, puisqu’après la pluie, vient le beau temps. Mais les lieux sont mémoire, liés aux événements de votre vie, constat amer de Cécile. Pour Philippe, la cathédrale, cadre « érotique » fut le témoin d’un baiser, pour son fils,Loïc, qui avait lâché un ballon, le théâtre d’un chagrin.

L’auteur glisse un soupçon de nostalgie, l’ironie côtoie l’humour. Il nous offre une réjouissante variation sur le genou de Cécile (en écho au genou de Claire), autour du train, ce huis clos qui favorise les rencontres, les retrouvailles et la lecture. Faites comme lui, glisser des poches et ajoutez 06H41. Un roman à lire sur les rails, capable de fédérer un large lectorat par son côté universel.

©Nadine DOYEN