Franz Bartelt. Un flic bien trop honnête Seuil, cadre noir ( 17,90 € – 193 pages)

Chronique de Nadine Doyen

Franz Bartelt. Un flic bien trop honnête Seuil, cadre noir ( 17,90 € – 193 pages)


L’écrivain ardennais revient avec un polar à la couverture orange flashy ! Dans la collection du cadre noir, occasion de rappeler le précédent : L’hôtel du Grand Cerf, auréolé de prix dont celui du Grand Prix de littérature policière 2018.

Il réussit son entrée en matière car quel individu peut arborer « un bonnet de bain surmonté d’une aigrette en plastique » ?! On apprend que ce dernier a eu un violent différend avec un autre passager durant un trajet en bus. Lunettes de marque cassées. En citoyen honnête, l’inspecteur Gamelle veut les lui rembourser, pris de remords quand il apprend que cet homme est aveugle. On suit donc ses investigations pour le retrouver. Un opticien lui donnera de précieux indices. Enfin une enquête fructueuse, qui le conduit au restaurant L’AmiPopol où l’aveugle, Ferdinand Ladouce, a ses habitudes. 

Dès la première page,le narrateur jette le discrédit sur certains journalistes en rétablissant la véracité des faits : «  Les choses ne se sont pas passées comme l’ont raconté certains journalistes… ».

Franz Bartelt campe son intrigue dans une ville de province, sans la nommer.

On serait tenté de la situer sur les terres ardennaises, par fidélité de l’auteur à son territoire. Une localité où la psychose règne, en effet la presse rend compte de 44 crimes. L’enquête diligentée par l’inspecteur Gamelle piétine depuis quatre ans.

Son bureau ? « Un foutoir » :murs tapissés de citations de Rimbaud et de Montaigne, d’articles,de photos, pages de catalogue…!

On peut aussi douter de l’efficacité de celui qui l’assiste car il s’agit d’un cul de jatte, obèse, dit « le bourrin », qui se déplace en chaise à porteurs, dont le passe-temps favori est de tirer des traits sur une page blanche ! 

Et si l’aveugle, croisé malencontreusement par l’inspecteur, s’avérait le plus intuitif, lui qui aurait voulu être policier ?! Ils se retrouvent à table et même au domicile de Ladouce. Aucun risque pour Gamelle de s’entrucher(1) quand l’aveugle lui offre le champagne, lui qui ne boit que de l’eau parle toutefois des vins comme un oenologue ! Mais sachez que le champagne, « ça s’écoute » !On peut « juger de la qualité des bulles, de l’accent qui marque le terroir » . Amélie Nothomb ne contredira pas cette assertion !

Or ce Jack l’éventreur tue « comme on fait des mots croisés », quatre victimes à son actif en un jour et le serial killer toujours en cavale. Pas de quoi affoler ce policier qui mise plutôt sur le hasard ! Cependant il consent à appliquer la suggestion de l’aveugle, courtois et intrusif, envers qui il est redevable. Cette idée saugrenue s’avérera-t-elle payante ?

On assiste à une scène cocasse, épique même : la toise des suspects. 

Toujours est-il qu’une jeune stagiaire compte parmi les victimes. Tombée en mission pour un sandwich ! Ce drame anéantit le commissaire Valentin, qui l’aimait cette « magnifique créature » et l’avait  même aimée dans le local de la photocopieuse ! 

Ce qui est nouveau, c’est que le criminel a opéré de jour, la paranoïa enfle…

Quand vous aurez, vous aussi, déduit qui est cet « effroyable monstre qui terrorise les arrêts d’autobus et les passages protégés », agissant selon un rituel bien codifié, vous serez sidérés ! Vous aurez même envie de revenir sur son parcours… N’avait-il pas rêvé d’embrasser la carrière de limier ? Rappelons que dans le roman précédent de Franz Bartelt, un personnage est diplômé d’EIFFEL (école internationale de formation des Fins Extra Limiers) ! 

Rebondissement quand l’inspecteur dépressif, endetté, prend un congé sans solde, trop attiré par le gain d’un futur job providentiel au salaire notoire ! Le comble, son employeur milliardaire est le compagnon de son ex-femme, Justine !

Pourquoi l’a-t-elle quitté ? (Ne dévoilons pas leur différence, sujet de mésentente, d’incompatibilité).

Ainsi il va découvrir un train de vie de luxe, où 20 employés sont au service du couple et croiser la bien plantureuse, callipyge serveuse, Magdeleine qui lui  a fait de l’effet ! « Il conjecturait le coup de foudre ». 

 Le narrateur glisse un message écologique aux automobilistes afin de sauver la planète et évoque la conduite de Gamelle tout « en douceur », comme si c’était le corps de Justine (son ex) qu’il avait entre les mains, « freinant avec une délicatesse d’amant » ! Description très évocatrice, sensuelle et mémorielle pour le flic.

À noter que les personnages principaux de l’auteur apprécient de rouler dans des voitures qui en imposent. Celle du milliardaire Jeffrey Durandal- Beethove est  « longue et large comme un bateau » . Dans Ah, les braves gens, Julius Dump se déplace en « Cadillac , une  décapotable jaune citron » !

Quant au 48ème homicide, une histoire de bouton pourrait confondre le meurtrier !

Laissons le suspense… Une intrigue que l’on verrait bien adaptée à la scène ! 

Franz Bartelt se révèle virtuose d’un style tiré à quatre épingles, il manie l’absurde avec brio et nous inciterait à lire notre horoscope ! Loufoque. Détails croustillants…

Ses personnages sont toujours atypiques, déglingués, burlesques, hauts en couleur, leurs noms parfois un aptonyme comme Gamelle… (Franz Bartelt n’a pas son pareil pour nommer ses personnages, souvenez-vous de Vertigo Kulbertus dans L’Hôtel du Grand Cerf). Situations toujours aussi rocambolesques.

On retrouve sa verve, sa tendance au sarcasme, à la farce noire et sa plume corrosive  quand il épingle les institutions ou évoque les mœurs illicites des soirées ludiques !

Du Bartelt pour jus qui réjouira les adeptes de ce genre de littérature. Savoureux.

© Nadine Doyen


(1) Terme entré dans le Robert 2022 : s’étouffer en avalant de travers. ( origine champenoise)

Benoît Duteurtre, Ma vie extraordinaire, Gallimard ; (20€ – 325 pages) ; Février 2021.

Chronique de Nadine Doyen

Benoît Duteurtre, Ma vie extraordinaire, Gallimard ; (20€ – 325 pages) ; Février 2021.


Avant de commencer la lecture de ce roman, il faut avoir en mémoire les trois enchantements de Benoît Duteurtre, qui lui sont prodigués par : « l’eau, la forêt, la prairie sur la montagne ». Le chapitre d’ouverture est à la fois une véritable déclaration d’amour à cette montagne vosgienne qu’il vénère depuis l’enfance et un coup de gueule contre les choppers en colère à qui on pourrait interdire la route des crêtes qu’ils envahissent «  dans un monstrueux tintamarre ».

Il égrène donc ses réminiscences juvéniles, ressuscitant le grand-oncle et la tatie, à la source de cette passion indéfectible, chez qui il passait avec sa soeur les grandes vacances estivales. Les séjours au Moulin, c’était la parenthèse enchantée. Et en même temps il embarque le lecteur dans la voiture de Jean-Sébastien, son compagnon, dans un road trip découverte de la vallée des lacs vosgiens. Tous ceux qui connaissent la région des lacs, les randonneurs, n’auront pas à se laisser convaincre, ils savent contempler la beauté de cette nature et la respectent.

Pas étonnant que l’auteur s’insurge et dévoile sa part animale quand la sérénité de son coin de paradis est polluée par les nuisances sonores des motards ! « Rengaine » connue des lecteurs du conte philosophique En marche qui dans un chapitre oppose ces envahisseurs (« semant le bruit, le danger et confondant les petites routes européennes avec les étendues américaines d’Easy Rider ») et les villageoises leur faisant barrage: « Les murs tremblent quand vous passez comme des sauvages ». Si beaucoup s’indignent du saccage de Paris, le Vosgien d’adoption fulmine devant le saccage de la nature qu’il compare à « un tableau romantique allemand ».

Pour l’auteur, il reste à faire aimer ce décor à son ami comédien. Il le décrit avec des termes dithyrambiques :magie du lieu, délice d’un bain, lac féerique, éblouissement. Il décline et détaille ses enchantements liés à la nature : « l’eau, la forêt et la prairie sur la montagne », que l’on appelle ici des ballons.  Il se délecte à admirer une libellule aux ailes transparentes faire du surplace !

L’écrivain se fait conteur et tisse en trois chapitres prenants, l’histoire du loup de Belbriette, du projet de Crazy Park et de ce monde nouveau d’anticipation qui mène à 2070, nous tenant en haleine d’un épisode à l’autre. On suit le rêve utopique de Denis, « rockeur urbain » devenu un musicien à succès éphémère, qui, depuis ses quinze ans s’imagine construire une maison de verre dans cette clairière, comme Lloyd Wright. Mais ce site ne serait-il pas une zone nature protégée ?

On s’y déplace d’ailleurs en tricyles à biopropulsion, pour respecter le plan : «  Save our Planet ».

La musique est omniprésente dans ce récit. Dès l’enfance Benoît apprend le piano, le travaille chez Rosemonde qui lui a enseigné les rudiments du solfège ainsi que les gammes ; il retrouve trace au Moulin de partitions illustrées de la Belle Époque. Contrairement aux ambitions des parents qui voyaient des études de médecine, c’est en musicologie qu’il s’inscrit. Rappelons que l’auteur est mélomane, critique musical et anime une émission hebdomadaire de radio, consacrée aux musiques légères (1). Ne vous fiez pas à internet qui est pour lui, « le miroir déformant d’une vie, avec des photos flatteuses ou ratées qui ne lui ressemblent guère ». 

Dans la partie 2, un nombre intrigue : 14 600 jours, il correspond au bilan de sa vie de 20 à 60 ans.

Sylvain Prudhomme s’est aussi amusé à calculer les jours vécus lors de ses quarante ans. (2)

Dans la troisième partie, Benoît Duteurtre rend hommage aux vieilles dames dont la comédienne et chanteuse Suzy Delair, ce qui n’est pas sans rappeler Les Dames de coeur  de Jean Chalon. (3)

Dans ce récit, une série de portraits se tissent, et nous faisons tour à tour plus ample connaissance avec les protagonistes. L’ange, stoïque au volant, à qui l’auteur consacre un chapitre entier, dévoilant les circonstances de leur rencontre. Jean-Sébastien incarne le personnage de Victor dans Livre pour adultes. L’écrivain salue son travail de webmaster pour la création du site de son œuvre.

Quant à lui, la bête, il reconnaît son côté animal, son « instinct primaire » capable de fulminer, de bouillonner, mais se définit comme « un hédoniste, gouverné par la mesure et la raison »…

Le narrateur, hanté par la déliquescence du corps (presbytie), par la mort, confie ses craintes quant à cet amour fusionnel : « Nous redoutons de nous perdre ». Parmi les obsessions de Benoît Duteurtre, on compte les chaussettes orphelines (un cauchemar), les clés et les lunettes fugueuses ! Autre  « embarras de sa vie » : ses archives qui s’empilent, remplissent des armoires. Ceux qui gardent tout depuis des lustres comprennent aisément l’encombrement, parfois le capharnaüm que cela crée, toutes ces correspondances, les press-books ! Sa vocation précoce d’écrivain l’a conduit à  donner priorité à installer son bureau devant une fenêtre. Il décline aussi sa géographie sentimentale, son goût des lieux (Étretat, New-York), plus que pour les humains. Il évoque ses jobs alimentaires, ses différents domiciles, son quotidien (courses avec caddie, sans honte), ses addictions, ses amours, ses fréquentations, ses relations (Houellebecq, Sempé…).

Un portrait sans complaisance avec autodérision et sincérité. Délicatesse, pudeur et tendresse.

Dans le chapitre « littérature », l’écrivain dresse un panorama de ses publications et revient sur ses débuts difficiles pour percer. C’est en marchant que ses idées s’organisent et que ses romans s’élaborent. Le journaliste recense aussi son impressionnante pléthore de contributions à des revues.

Il rend un hommage touchant à ses disparus dont sa professeure de musicologie de l’université de Rouen (qui lui avait offert l’hospitalité dans sa maison de Fécamp), son cousin, le couple sans enfant, Rosemonde et Albert, le grand-oncle dentiste, résistant, fervent gaulliste, (Kabert, le héros de son enfance, qui avait construit une cafourotte, une cabane pour les jeux). 20 ans d’écart. Leur généalogie est déroulée ainsi que leur rencontre, leurs études, leur mariage, se précisent les liens avec le Président Coty et leur installation au Moulin, où une phrase d’Alphonse Daudet avait été inscrite dans le vestibule par Rosemonde. On devine son affection pour ce couple qui le considérait comme un fils, lui offrait des vacances studieuses mais aussi théâtrales d’où le retour au Havre plus difficile, où à la liberté « allait se substituer l’ordre familial ». L’autorité du père, une mère à cheval sur les principes. Il se remémore ses séjours en compagnie d’un cousin, « biologiste dans l’âme » avec qui il se livrait à de multiples expériences ainsi que leurs sorties, dont celle à La Moineaudière. Quand on a soi-même connu ce lieu, on comprend combien les jeunes pouvaient être impressionnés par la lumière noire et les minéraux exposés. Il se souvient des parties de belote, des galettes de pomme de terre et des pots de confitures. Pour y avoir séjourné depuis longtemps, il a été le témoin « du déclin de l’agriculture montagnarde, de la disparition des bidons de lait au bord des routes », des routes élargies, et de la ruée des touristes ! Mais il a nourri « sa besace affective », de moments doux et réconfortants auxquels se rattacher. Son viatique : « s’efforcer de goûter chaque instant ».

Hélas, il a fallu pour la veuve quitter le Moulin, vendu en viager. Toutefois le narrateur a pu profiter de la générosité d’amis pour y revenir, « épisodes à la vertu curative », car il ne cache pas qu’à 20 ans il a mené une « vie parisienne dissolue » qui a viré à la catastrophe. Puis, ses parents ont acquis une maison, dotée « d’un panorama merveilleux », devenue son sweet home vosgien actuel.

C’est avec « une intensité redoublée », qu’il a ainsi retrouvé le paradis de son enfance.

Benoît Duteurtre signe un roman enraciné au coeur des Vosges, bruissant de sons (symphonie liquide), exhalant de multiples odeurs (foin coupé, résine, bois, fougères au parfum anisé…) , aux accents autobiographiques, dans lequel on retrouve la verve du contempteur impitoyable de son époque. En vrai ambassadeur, il réussit avec talent à nous donner l’envie de nous évader, de nous oxygéner sur les crêtes, de retrouver son éden. Le roman d’une vie à la fois « extraordinaire » dans des lieux inspirants mais aussi « infernale » qui prend une valeur testamentaire !

© Nadine Doyen


1) Étonnez-moi Benoît, sur France musique.

2) Nouvelle : Dans le ventre de la baleine de Sylvain Prudhomme- La nouvelle revue française.

« Il y a 40 ans que le temps m’érode, m’use, me consume. Je viens de faire le calcul : 14 610 jours et 14 610 nuits que sans y penser je fais l’expérience du temps. » No  638 , septembre 2019.

3) Dames de coeur et d’ailleurs de Jean Chalon, éditions La Coopérative.

Jean Philippe Blondel, Un si petit monde, Buchet-Chastel, (18€-250 pages), mars 2021

Chronique de Nadine Doyen

Jean Philippe Blondel, Un si petit monde, Buchet-Chastel, (18€-250 pages), mars 2021

Que vous ayez déjà lu ou pas La grande escapade, tome 1 de la trilogie annoncée, sachez que vous trouverez page 217 la table récapitulative des familles à la fin de ce tome 2.

Jean-Philippe Blondel reste fidèle à ses protagonistes, tout comme ses aficionados ! Nous voici quinze ans plus tard, en septembre 1989 pour un état des lieux. Que sont-ils devenus ? Habitent-ils encore dans le microcosme du groupe scolaire Denis-Diderot ?

Les abords ont changé, un parking répond à ce flux exponentiel de parents conduisant leurs progénitures à l’école en voiture. On peut subodorer que l’auteur de Il est encore temps fustige ces pratiques.

Le personnage principal Philippe, 25 ans, entre dans la carrière de professeur d’anglais alors que sa mère Michèle, 58 ans, approche de la retraite. Pour le père, André, « cet étrange fils », se retrouve sous leur toit, comme un Tanguy, ayant tout bazardé l’été avant son envol pour Quito, persuadé d’avoir échoué au concours.

L’auteur brosse le portrait des deux parents, évoque l’ambition qu’ils avaient pour leur fils, « gaucher, malhabile ». Si le père est fier de sa promotion qui l’oblige à séjourner à Paris, son épouse a anticipé son départ en retraite et préféré quitter le logement de fonction pour s’installer dans un pavillon. La bibliothèque renferme de la littérature française (Duras, Modiano) mais aussi les goûts d’un anglophone pour les écrivaines anglaises, le prix Nobel Ishiguro, ainsi que Bret Easton Ellis. Et même les carnets où il a consigné son journal.

Puis le romancier convoque Baptiste, l’ami de Philippe, qui a dû bénéficier d’un soutien psychologique après le décès de son père. Alors qu’il va être papa, il tente d’obtenir des témoignages pour cerner le profil de son paternel enseignant. Pas facile de faire parler ceux qui l’ont connu, pas même sa mère. Mais il le soupçonne de violence, de cruauté. Connaîtra-t-il la vérité ? À travers ce jeune dentiste, installé en campagne, Jean-Philippe Blondel pointe le désert médical qui ne fait que s’accentuer, un village doté d’une maison médicale, certes, mais sans médecins ! Il lui aura suffi de faire la une du journal, suite à son acte de sauveteur, pour que sa notoriété fasse un bond prodigieux. Parmi ses patients Charles Florimont, enseignant qui a succédé à son père décédé, un rival aux méthodes opposées.

L’auteur sait tenir son lecteur en haleine. Ce dernier se demande pourquoi Baptiste veut voir Philippe, quel secret il a donc à lui confier. Des retrouvailles différées. Suspense.

Ce sera au bar de la cathédrale que Baptiste s’épanchera. Le narrateur met en parallèle deux vies opposées : celle de l’homme marié, un bébé à élever , qui envie celle du célibataire !

Leur besoin de vivre quelque chose  ensemble rappelle le roman de Sylvain Prudhomme où l’auto-stoppeur retrouve son ami de jeunesse Sacha.

Quant à Janick, la mère, si elle semble s’adapter à son veuvage, elle ne paraît pas prête  par contre à assumer son rôle de grand-mère, elle avoue ne pas avoir « la fibre grand-maternelle » mais acceptera de dépanner les parents de Dimitri.

Par ailleurs, elle cultive des affinités électives avec Michèle, la mère de Philippe, seule la semaine et dont le couple n’est pas amené à vieillir ensemble. Après avoir abordé l’homosexualité masculine dans des livres précédents, l’écrivain aborde le couple lesbien.

Janick ne manque pas d’humour pour croquer ses collaborateurs lors d’un colloque dans « une parodie de la Cène »! Ni d’imagination pour créer un autre nom de marque de fabrique, « roommates » pour booster, redynamiser l’entreprise.

Philippe, après son échec sentimental avec Elena, est attiré par une autre étrangère, Annette, assistante allemande. Celle-ci vit la chute du mur de Berlin avec d’autant plus d’excitation qu’elle va pouvoir revoir des membres de sa famille.

Le jeune professeur stagiaire d’anglais (« nouvel espéranto ») donne ses premières impressions devant « cette chorale de cœurs dissonants et pourtant irrémédiablement unis ».

Il se souvient du choix des langues quand il était collégien : pour certains l’option allemand en LV2 était synonyme d’élite ! Le voilà confronté à sa première inspection dont le bilan déçoit sa tutrice qui l’avait présenté comme un phénomène. Autre inspection commentée, celle d’une jeune institutrice par Charles Florimont, qui, en raison d’ un moment d’absence perd le fil de la leçon !

Le narrateur, qui connaît bien les coulisses des inspections, souligne le côté stressant pour l’enseignant avant, pendant, après, au point de songer à changer de voie. Une vocation à encourager.

Jean-Philippe Blondel pointe la présence d’élèves qui relèveraient d’une autre structure, mais existe-t-elle ?

On sourit quand la vérité sort de la bouche de Mathias, qui a remarqué que « le monsieur », un adepte de la méthode Freinet, a passé son temps à faire des dessins et n’a rien écouté, ce qui se confirme quand celui-ci doit rédiger son rapport d’inspection qui se veut dithyrambique !

Une réflexion sur l’éducation se glisse : enseigner en CE2 évite d’avoir « ces chiards ingrats » pressés d’être au collège ! On pense aux enfants rois de Delphine de Vigan et à la vraie vie d’Adeline Dieudonné.

Le professeur troyen anticiperait-il sa retraite quand il énumère, avec un zeste d’ironie, la multitude d’activités auxquelles se consacrent les inactifs ?!

L’auteur met en exergue le métier d’enseignant, une odyssée pour certains professeurs, mais n’est pas tendre avec certaines professeures, celles qui manquent de tact, convoquent les parents ! Il montre comment le rapport élève/prof peut être déstabilisant à travers Raphaël, qui pensait obtenir un soutien de celui qu’il vénère. Un élève déterminé à quitter le bercail familial et à éclaircir l’énigme autour de sa naissance, en rassemblant ,comme un puzzle, les indices recueillis. Autre message à décoder pour Nathalie, celui que Baptiste a gravé sur la cabane, le camp de base de la bande durant leurs jeunes années.

L’ avantage pour ceux qui ont lu La grande escapade, c’est de mieux saisir les allusions auxquelles Jean-Philippe Blondel se réfère par flashbacks : le scandale de Reine Esposito, le voyage à Paris par le train l’Arbalète, les liaisons extra-conjugales, le motif récurrent des rocades empruntées, le lac, la bande de gosses insouciants et leurs bêtises loin du regard de leurs parents, toujours prêts à se retrouver dans leur cabane secrète, Janick, la reine de l’omelette norvégienne.

Plusieurs assertions / situations renvoient au professeur d’anglais (le brunch, le choix du mot roommates, les collégiennes débarquées à Oxford Street).

En toile de fond, se tisse une fresque historique de taille, avec la chute du mur et la réunification de l’Allemagne, mais aussi l’URSS prête à imploser, l’attente de la libération de Mandela, l’approche du millénaire…

C’est aussi le début de l’obligation du port de la ceinture. Si Baptiste a été traumatisé par l’accident, on devine que pour l’auteur les fantômes du passé reviennent de façon obsessionnelle. L’ère du portable n‘est pas encore advenue, c’était l’époque des chiens en plastique sur la plage arrière des voitures. Pour Michèle, les albums photos lui rappellent les coiffures 1950/1960 ainsi que la petite robe à pois.

La scène de clôture correspond à l’image de la couverture, à votre tour de rejoindre à table, pour un repas vérité, « cette salade composée », « un si petit monde » que forment les convives  et de trinquer à l’inconnu ! 

« Profiter et se faire plaisir », pourrait être le viatique à suivre d’autant que le narrateur rappelle que la vie ne tient qu’à un fil et que quelques protagonistes ont connu des fractures de vie (trahison,  rupture).

A  noter que l’écrivain troyen nous gratifie de titres pour chacun des chapitres, des titres brefs suggestifs : « Cloque, Claque, Déclic … », de scènes théâtrales et de comparaisons marquantes.

Si on oublie souvent le nom de ses maîtres, nul doute que les lycéens passés par la G229 n’oublieront pas l’humour et le rire de leur prof d’anglais qui sait manier l’autodérision !

Jean-Philippe Blondel montre non seulement l’évolution de ses personnages, mais décrypte aussi de façon fouillée de nouvelles tranches de vie : ceux qui débutent leur carrière, ceux qui la quittent et ceux qui se reconvertissent, ainsi que ceux qui changent de vie comme ces deux femmes, qui, ignorant les tabous, faisant fi des rumeurs, s’installent ensemble. Les fidèles de l’auteur retrouveront avec la même appétence « sa petite musique blondelienne », son humour, et « son petit théâtre» : des personnages croqués avec brio par une plume encrée dans le réel, digne de La Bruyère, où chacun pourra reconnaître une personne qu’il a déjà croisée .Une galerie de portraits tout en finesse.

©Nadine Doyen

Jean Chalon, Dames de coeur et d’ailleurs, La coopérative (19€ – 240 pages) Mars 2021.

Chronique de Nadine Doyen

Jean Chalon, Dames de coeur et d’ailleurs, La coopérative (19€ – 240 pages) Mars 2021.

Si Claire Fourier déclare « ne compter que les heures heureuses », Jean Chalon a adopté un viatique quasi semblable : « je sais l’art d’évoquer les minutes heureuses ».

Jean Chalon ayant travaillé à la rubrique du « Figaro littéraire », comme Bernard Pivot, il a connu de nombreuses personnalités dans le milieu. Par ailleurs ses biographies ont remporté un franc succès. Dans cet ouvrage, dédié à celui qu’il appelait « son soleil », il ressuscite des écrivaines qu’il a connues, lues, fréquentées, admirées, d’où les anecdotes croustillantes qu’il a cueillies.

Il décline une galerie d’une quarantaine de portraits féminins, enrichie de collages, de photos.

Difficile de les citer toutes. Des femmes généreuses, mondaines, certaines aimant le divin nectar apprécié aussi d’Amélie Nothomb, d’autres dotées de l’art de recevoir.

Il a même correspondu avec celle qui ouvre le bal, Natalie Barney, une éternelle conquérante devenue son égérie. Le biographe se remémore leurs rencontres en tête à tête. Lors des soirées qu’elle organisait, il  a connu la princesse Bibesco qui  l’a invité à son tour et lui a confié un flot de souvenirs ! Le journaliste s’est improvisé secrétaire et a été chargé de trier la correspondance de l’Amazone. On trouve ,insérée, une lettre de celle-ci à Apollinaire et la réponse de ce dernier déclinant l’invitation.

Il a participé aussi aux réunions dans le salon bleu de Verrières, organisées par Louise de Vilmorin, « une Sévigné du  téléphone », que Jean Cocteau surnommait « Radio Loulette». Il a endossé le rôle de page, « d’escort-boy » pour des sorties au théâtre, des vernissages, des cocktails ! Mais cela semblait insupporter Malraux. Jalousie ? Le confident de ces dames divulgue d’autres témoignages concernant « le papillon et l’éléphant », glanés lors de déjeuners avec Pierre Bergé ou auprès de  Iolé, la gouvernante de « l’hermine ».

Il a fait partie d’une société plus secrète fondée par Josée Chambrun, aux invités prestigieux.Une maîtresse de maison hors pair, qui  lui livrait trois mirabelles tous les ans !

Il a eu également le privilège d’accompagner Florence Jay-Gould à Séville, lui l’hispanophone.

Ce jeune homme charmant (voir photo page 187), qui rédigeait reportages, interviews, critiques, devint un des dévots d’Anaïs Nin, « la sobre sylphide » célèbre pour son journal, qui se distinguait par sa grâce.

Son ami Karl Lagerfeld le mit en garde : « Il vaut mieux ne pas fréquenter les monuments », lui confia-t-il, après l’ émission radio à laquelle le biographe de Chère George Sand était convoqué en même temps que Sagan, une rencontre sans lendemain !

Jean Chalon, sensible à la poésie de l’irremplaçable Anna de Noailles, à « sa prose pleine d’harmonie », porte ses publications aux nues. Quant à son idole Colette, il se glisse dans sa peau et imagine la réponse qu’elle aurait pu adresser à Cocteau, avec un tel brio que l’on croirait entendre « la scandaleuse » en personne !

Autre déesse incontournable : Lola Florès, la chanteuse-danseuse andalouse qui a ensorcelé l’étudiant qu’il était à Barcelone ! L’admirateur inconditionnel lui a d’ailleurs consacré une hagiographie et le diariste cite une page de son Journal de Paris où il revient sur sa rencontre inespérée avec « La pharaonne » qui l’avait tourneboulé au point de prendre un calmant !

Beaucoup de ces femmes, de ces déesses françaises ou étrangères, volages, certaines lesbiennes, furent des séductrices, à l’exception de la poétesse Marie-Noël dont le compagnon était Dieu.

Cette fréquentation assidue des « dames » lui a attiré les moqueries de Karl qui se demande, comme d’autres, « s’il n’est pas lesbien lui-même » ! Des dames « au coeur tellement anglais », d’autres « au coeur innombrable ». Quelle vie riche et intense !

Revenons à la photo en couverture, car en arrière plan se dresse le Mont Ventoux si cher à Jean Chalon ! Violette Leduc, qui venait de s’acheter une maison avec vue sur « ce phare protecteur », l’aura-t-elle idolâtré, elle aussi ? Ses tenues extravagantes ont fait couler l’encre ! Voici l’auteure de La Bâtarde devenue déesse de la mode.

Le natif de Carpentras, l’adorateur du Ventoux, croque ses amies provençales sans oublier les femmes de sa famille et ne cache pas sa préférence pour sa sœur aînée, Juliette, qui a été comme une seconde mère, le veillant quand il était malade. Une marraine bien-aimée, qui l’intriguait par sa façon de soigner sa peau : « elle mettait des rondelles de concombre sur son front, se frottait les joues avec des fraises ». Douze années de différence. Pieuse, elle lui a enseigné le catéchisme en vue de sa première communion.

« Yette » a endossé aussi le rôle de sœur de lecture, aiguisant sa curiosité, l’initiant à la littérature jeunesse, une porte ouverte sur la comtesse de Ségur …

Touchante scène de les imaginer lire « main dans la main ». Elle a ainsi contribué à développer très tôt, son goût pour la lecture. C’est elle qui lui a mis dans les mains les Claudine de Colette et les aventures d’Alexandra David-Neel. Ces livres ont dû provoquer le déclic de la vocation de Jean Chalon ! D’ailleurs depuis, il rend un culte permanent à Colette, et avoue ne pas concevoir sa vie sans elle. Il célèbre aussi Pauline Tissandier, dévouée et méritante gouvernante de la baronne de Jouvenel.

Le résident de Batignolles consacre des pages à celles qu’il a croisées au square de ce quartier, qui « a gardé quelque chose de provincial ». Il peut être fier d’avoir été reconnu comme « l’ami des  arbres » par l’académicienne Marguerite Yourcenar en qui il voyait justement un arbre ! Toutefois, il commit un impair qui « lui valut une volée de bois vert » !

Un des atouts de cet ouvrage, c’est qu’il peut se lire selon ses attirances, des personnalités des plus célèbres aux noms inconnus. Autre plus, si vous êtes gourmand, vous pourrez confectionner la recette d’un entremet au chocolat, crée par Mapie de Toulouse-Lautrec (1) devenu « le gâteau de Jean Chalon, le péché mignon du « mémorialiste » !

Notre hagiographe peut se targuer d’avoir dans ses archives des photos rares, précieuses, aux côtés de ses égéries (Anaïs Nin, Louise de Vilmorin…) ! Ce qui enrichit la lecture.

Jean Chalon livre un aréopage époustouflant qui permet de faire découvrir ces femmes exceptionnelles dont les noms/ont traversé le siècle/sont gravés à jamais. Époque révolue !

Une invitation à lire ces écrivaines mais aussi l’auteur, à la bibliographie impressionnante.

Merci à lui d’avoir ouvert son tiroir aux souvenirs, émaillés d’humour. Par cet ouvrage, il paye sa dette envers toutes celles qui lui ont prodigué des trésors de sagesse, l’ont pris comme confident, lui ont accordé des voluptés d’amitié. On en jalouserait ces privilèges !

(1) : sœur de Louise de Vilmorin , connue pour ses chroniques culinaires


©Nadine Doyen

Le dernier enfant, Philippe Besson  –  Julliard (19€ -206 pages) ; Janvier 2021

Chronique de Nadine Doyen

Le dernier enfant, Philippe Besson  –  Julliard (19€ -206 pages) ; Janvier 2021

Philippe Besson avait dédié La maison atlantique « à la mémoire de son père, un homme admirable ». Il nous touche de nouveau en destinant cette fois son dernier roman à sa mère. En  exergue, une définition de la maison familiale par Marguerite Duras et quelques paroles de Léo Ferrer autour des voix que l’on oublie ! 

En ouverture, l’auteur zoome sur « l’oeuvre » de la mère, tel un tableau de nature morte  représentant une table de petit déjeuner. Pourquoi tant de cérémonial ?

C’est le dimanche où le couple va installer son fils Théo à 40 km de là, c’est une rupture des habitudes, le dernier breakfast qui marque l’envol du fils cadet. 

Juste avant on a suivi le ballet des gestes, tout en plongeant dans les pensées de la mère.

Dès les premières pages on cerne les protagonistes. Patrick, un père ferme, autoritaire, qui ne veut pas confier un volant, ni au fils (qui vient d’avoir le permis), ni à sa femme ! 

D’ailleurs pour lui, « les mères aiment trop leur fils ». Il brosse le portrait d’une famille modeste qui a dû et su se contenter « d’un bonheur simple, frugal, un bonheur du quotidien », comme « une maison bien tenue, une pelouse impeccable, un bac de géraniums sur le rebord de la fenêtre ».

Le trajet rappelle à Théo leurs vacances d’été en caravane, les seules que les parents pouvaient s’offrir… « être ensemble, les uns avec les autres, les uns sur les autres, tout partager ». 

Séjourner en camping trahissait une certaine précarité économique. 

Théo se souvient de la promiscuité pour le couchage, devant « dormir avec sa sœur dans un lit rabattable ». Il détaille/passe en revue leur rituel de cette période. C’était l’apprentissage du monde  et de la liberté : « les gamins avaient le droit de faire un saut à l’Escale ».Il y avait la plage, la mer. (Voir la couverture du livre.) Rendre les trois enfants heureux était une nécessité pour le père.

L’installation se déroule comme un minuscule inventaire. L’auteur focalise notre attention sur chaque objet, chacun ayant sa propre histoire, son passé : l’ordinateur,la console, la guitare,quelques affiches… Le dernier est un cadeau de sa mère : un cadre contenant une photo familiale, ainsi elle est sûre que Théo pensera à eux. 

Ce fils montre une addiction au portable et pratique le phubbing (1), ce que la mère désapprouve.

« Elle, elle n’est pas esclave de ce petit boîtier ridicule ». On devine son besoin de savoir avec qui  son cadet communique, se sentant exclue. Il est également techno-dépendant de son ordinateur, y passant jusqu’à six heures par jour, l’écrivain souligne combien cet objet devient le compagnon quotidien, comme «  une prothèse » de Théo. Sa mère déplorait de le voir asservi, elle qui aurait tant préféré qu’il s’intéresse au jardin, à ses fleurs, qu’il participe à la conversation.

Au cours de la manipulation des cartons, le regard de la mère accroche la cicatrice au bas du dos de Théo. Flashback sur les circonstances de l’accident. Pour certains, le 11 novembre convoque une tragédie, pour les parents de Théo, c’est le 21 novembre, qu’ils ont tremblé, craint le pire. Rien de plus anxiogène d’attendre une bonne heure à tourner en rond, à paniquer avant que le chirurgien vienne les rassurer.

On perçoit l’admiration d’Anne-Marie pour son époux doué d’ « un sens pratique », mais empoté à exprimer ses sentiments lors de leurs premiers flirts, et encore pudique maintenant pour lui déposer un baiser. Et si « La froideur des pères engendrait l’extrême sensibilité des fils » ? 

L’installation terminée à midi, ils prennent un dernier repas au restaurant, réplique d’ un « diner américain », occasion pour la mère de se remémorer leur dernière sortie, qui ne semble pas avoir marqué les hommes ! Pour alimenter la conversation, Théo les interroge sur leur rencontre. Le père n’est pas enclin à de telles confessions, mais la mère se livre aux révélations qui ont de quoi déboussoler leur rejeton, qui apprend ainsi qu’il était un accident (!) et que les fins de mois leur étaient plus difficiles. Dans son monologue intérieur, elle se remet en question sur le plan éducation. 

La serveuse s’offusque du peu de galanterie du père qui passe sa commande en premier, ce qui apparaît normal pour cette famille, mais n’était-ce pas « une question de génération » ? Anne-Marie trouve qu’à présent les jeunes sont davantage sensibilisés à l’égalité homme/femme.

Le lecteur ne sera pas surpris que Théo remarque les affiches de James Dean. Philippe Besson a décliné sa passion pour cet acteur dans un de ses romans : Vivre vite .

Avec un mari taiseux, Anne-Marie anticipe le vide, redoute la séparation, des repas sans paroles.

Ce couple fait penser aux personnages des tableaux de Hopper, à certains de David Hockney ou même à ceux photographiés par Martin Parr. Des scènes sans paroles où l’ennui transpire. 

Quand on entend la voix de Patrick, c’est qu’il s’énerve. Il peste de ne pas pouvoir trouver à se garer, il s’emporte contre l’armoire Ikéa dont le montage lui résiste. On imagine ce genre de scènes croquées par Sempé ! Pourtant, trente années sans se quereller, un exploit. Du solide.

Quant à la voix de la mère, elle rappelle celle qui demande à son fils d’arrêter ses mensonges, dans un roman précédent de Philippe Besson ! N’est-ce pas à cette femme qu’il répond par ce livre ?

L’émotion saisit le lecteur devant cette mère poule, proche de la « dislocation », quand l’heure des adieux approche. Le père arbore sa réserve naturelle, alors que son épouse a besoin d’une dernière étreinte avec « son splendide enfant ». Et de compter sur leurs échanges téléphoniques. Toutefois la mère n’aura pas manqué de lui rappeler ses obligations familiales. Comment échapper à cette emprise maternelle ? Théo saura avancer un bobard, trouver un compromis pour éviter les tensions.

« Anne-Marie déteste les querelles, elle n’est pas du genre bagarreur ». On l’imagine volontiers, envoyant un texto avec une injonction nouvelle : «Pense à moi quelquefois ». Cette scène de séparation fait écho à celle entre Paul et le narrateur, restituée dans Diner à Montréal

L’intensité du malaise de cette femme  désemparée va crescendo au cours du trajet de retour. 

Les termes employés pour en rendre compte sont puissants : « peine immanquable, chagrin phénoménal, foudroiement, vacillement, oppression, vertige… ». La dépression la guette. La reprise de son travail de caissière, dès le lendemain, sera-t-elle salutaire ? Pourra-t-elle compter sur Patrick ? Ses amies ou sa voisine Françoise, l’épauleront-elles ? On tremble pour l’héroïne quand elle part faire une promenade en direction de la rivière, d’autant plus que l’écrivain a, un jour, reconnu qu’il y avait beaucoup de noyades dans ses romans. Ne dévoilons pas l’épilogue.

« Quand les enfants partent/Ils sont dans nos pensées/Nos rêves/Nos cauchemars », confie Thierry Radière dans son recueil Entre midi et minuit.

En neuf séquences, Philippe Besson montre le tsunami que provoque chez une mère le départ du chouchou de la fratrie. Aussi douloureux qu’un deuil, il faut survivre à cet éloignement. Un récit ponctué de souvenirs heureux où l’auteur rend en filigrane un hommage touchant aux mères.

Un roman d’introspection, centré sur l’amour maternel, aux accents autobiographiques, qui touche à l’universel. Chacun reconnaîtra un proche, que ce soit dans les portraits des parents ou de l’ado.

Le romancier se glisse avec brio dans la peau d’une femme, d’une mère dévastée, car confrontée au syndrome du nid vide. Un talent déjà remarqué auparavant, et aussi une plume délicate et sensible.

(1) : Phubbing : le fait d’ignorer l’autre, trop absorbé par son téléphone ! 

© Nadine Doyen