Philippe Besson – De là, on voit la mer – Julliard (roman) (204 pages-19€)

Philippe Besson – De là, on voit la mer – Julliard (roman) (204 pages-19€)

 

  • Philippe Besson – De là, on voit la mer – Julliard (roman) (204 pages-19€)

Philippe Besson renoue avec les paysages qui lui sont familiers en campant ses deux protagonistes en Italie, en Toscane, à Livourne. Sa plume se fait caméra et la contre plongée sur le port nous offre une vue panoramique du ballet lent des ferries.

Il troque la plume pour le pinceau quand il sillonne cette campagne toscane « aux collines verdoyantes, ponctuées d’oliviers sous la pesanteur zénithale du soleil ».

On se croirait dans Sagan, quand un bolide dévale les routes en lacets « des montagnes du Chianti », traverse des « paysages vertigineux », avec à bord deux êtres grisés par la vitesse et l’amour, croquant l’instant présent de la dolce vita.

Même fidélité au prénom de son héroïne. On se souvient de Louise dans Se résoudreaux adieux. L’auteur se glisse cette fois dans la peau d’une romancière française.

Le récit se déroule en trois actes correspondants à trois lieux majeurs, trois huis clos.

Les lieux ne racontent-ils pas les gens ? Pour Louise, «Les lieux sont de passage ». Pour Philippe Besson, « ils sont aussi des liens et notre mémoire ».

Le premier tableau brosse le portrait de Louise, dans son appartement d’Alésia, rivée à son bureau, quelque peu en panne d’inspiration. Elle a renoncé à sa maison atlantique, étant trop sollicitée. La proposition alléchante d’une amie : changer de décor pour nourrir ce roman commence à faire son chemin. Exil incontournable.

Mais comment son mari accueillera-t-il sa décision, ce modus vivendi imposé ?

Le tableau suivant nous transporte dans une villa idyllique, surplombant Livourne, qui « s’offre comme un trophée, une récompense ». A ses pieds, l’agitation du port, les flots miroitants. Cadre idéal pour Louise, assurée d’un silence claustral, et des services d’une gouvernante. En reine du mensonge, essence même de l’écriture, la narratrice va mêler imaginaire et vécu pour le terreau de son roman et orienter le destin de ses personnages. La venue fortuite d’un bel éphèbe va faire basculer l’avenir de cette « auguste invitée » et nous faire vivre leur « amour clandestin », leurs émois partagés, leur parenthèse enchantée, au plus intime. Louise, en disciple de Simone de Beauvoir, « une femme sans hésitation », revendique sa liberté et son choix de vie. Dans un éclair de lucidité, elle passe au scanner de la déraison son embrasement des sens, se livre à une introspection. Serait-elle « un monstre » à aimer ailleurs ?

L’acte trois n’est autre qu’une chambre d’hôpital où Louise, dépourvue de compassion, vient constater les dégâts corporels sur cet homme qu’elle a aimé. La situation est tendue, la politique de l’autruche ne peut plus durer. Comment peut-on sortir d’une telle trahison, accepter de n’être qu’ « une roue de secours » ? Quelle sera la décision de François qui se promet de réfléchir ? Suspense quant à sa réponse. Sont évoqués l’usure du couple, la déliquescence sentimentale, le rapport dominant/dominé.

Dans ce roman, Philippe Besson nous embarque vers les rivages de l’écriture, de la création, avec comme pierre d’achoppement : la page blanche. Il nous dévoile les coulisses, la genèse d’un roman (la source de l’inspiration), « in the making ».

Il décrit avec justesse l’inéluctable solitude de l’écrivain, « presqu’une sauvagerie », son besoin de s’isoler dans sa bulle, dans un monde hors de la vie. Il met en exergue la relation ambigüe entre la vie privée (sacrifices, compromis à consentir) et l’exaltation de l’écriture, d’où la difficulté de concilier les deux. Louise n’a-t-elle pas privilégié son travail au détriment de la maternité ? Comme Amélie Nothomb, être enceinte d’un roman, suffit à la combler. Faut-il y voir le côté égoïste de tout auteur ?

Philippe Besson s’impose en sondeur des âmes, disséquant les tumultes intérieurs et tréfonds émotionnels. Il poursuit l’exploration de l’attractivité des corps fougueux. Il autopsie le trio amoureux (mari, femme et amant), ainsi que « le cercle restreint des liens noués entre deux amants ». Une passion sublime, incandescente, hors des convenances. Ne vont-ils pas se brûler les ailes ? L’auteur sait enregistrer les soubresauts du cœur de Luca et François (qu’on devine assommé par les révélations couperets de Louise).Tout est-il perdu pour François ? Louise vit-elle une aventure ponctuelle ? Luca, disparu, reviendra-t-il ? Le romancier ne juge pas, mais pilonne le lecteur d’un faisceau d’interrogations et laisse une pointe d’espoir pour chacun.

Parmi les sujets récurrents, on retrouve la douleur de l’absence, l’apprentissage de l’éloignement, du manque (preuve de l’état amoureux, situation de dépendance), la relation mère-fils. Ici, l’auteur souligne l’adulation de Luca pour la mère italienne.

Ses aficionados reconnaîtront le style bessonien. Courts chapitres. Phrases nominales. Salves d’hypothèses échafaudées pour cerner le comportement des protagonistes. Intensité d’un verbe : « quantifier, mesurer, jauger, calibrer. » ou d’un adjectif, d’un adverbe rehaussée par une série de synonymes : des façades « patinées, ébréchées, assombries… ». Ils débusqueront des clins d’œil aux romans précédents : L’arrière–saison ; Un instant d’abandon et devineront en Louise, un double de l’auteur. Car, lui aussi a pris ses quartiers dans une résidence toscane pour commettre un manuscrit.

Le romancier aborde ici la finalité de l’écriture : « ne plus se reconnaître soi-même ».

Le roman est construit sur les contrastes. Tout s’oppose.

L’Italie et sa « chaleur accablante », « sa moiteur étouffante », Paris sous le crachin.

Louise : « la femme vieillissante » cédant à la « junévilité » de Luca, «  sa virginité ».

Un couple qui s’est délité, au bord du gouffre : Louise a fait tabula rasa de son fardeau de passé, alors que François convoque leurs souvenirs heureux.

Le désir exacerbé de Louise, « l’urgence charnelle » pour Luca dont « la peau frissonne sous les baisers », éteint pour le corps « entravé, mutilé », paralysé du mari.

Philippe besson signe une intrigue intense et lumineuse, articulée autour des verbes écrire et aimer, pleine de sensualité et de rebondissements. Roman sur les mystères d’une rencontre, l’aimantation fulgurante (la voix, le regard, le sourire comme armes de séduction), le désir, le tout servi par une écriture très cinématographique.

A noter que Philippe Besson consacre un bel exercice d’admiration à l’icône Fanny Ardant en lui dédiant ce roman, après lui avoir écrit le rôle d’ Elisabeth Lanzac pour le téléfilm « Le clan des Lanzac », programmé en 2013 sur France 3.

©Nadine DOYEN

ISABELLE KAUFFMANN, Cabaret sauvage, Éditions Le passage (14€ -144 pages).

ISABELLE KAUFFMANN, Cabaret sauvage

 

  • ISABELLE KAUFFMANN, Cabaret sauvage, Éditions Le passage (14€ -144 pages).

Après deux romans, Isabelle Kauffmann s’essaye à la nouvelle avec brio. Elle y déroule une variation autour de l’animalité et se livre à l’exploration du dédoublement de personnalité.

Le titre relève de l’oxymore et nous plonge dans l’inconnu. D’un côté le mot cabaret symbolise la convivialité, de l’autre sauvage éloigne du civilisé. En bandeau, un détail de La Terre d’Arcimboldo, cette tête anthropomorphe, représentant différents traits de caractères.

La jalousie, l’amour, le désamour, l’addiction, la dépendance, la soumission, la domination, la domestication jouent le trait d’union entre les neuf nouvelles. Des thèmes qui épousent la vie avec ses caresses et ses âpretés et que l’auteure explore avec une intensité poignante.

Parmi les personnages rencontrés, plusieurs souffrent de carence affective, de rejet, d’indifférence à leur égard et se retrouvent condamnés à la solitude. Comme l’affirme Baltasar Gracián y Morales : « Il n’y a point de désert si affreux que de vivre sans amis ».

D’autres sont victimes de leur handicap, comme Aldo « nain sans grâce » dont le physique ingrat (« une laideur sans espoir ») devient un atout lors de ses prestations en ourson et lui permet de prendre une revanche sur la vie, de retrouver confiance en lui. Réussira-t-il à conquérir Reine, à gagner son affection quand elle aura vu sa prestigieuse performance ? N’est-il pas devenu la mascotte, « le clou du spectacle », ovationné à tout rompre ? De quoi lui mettre du baume au cœur.

Par contre Isabelle Kauffmann sait entretenir le mystère autour de certains de ses portraits, les désignant par ‘il ‘ ou ‘elle’.On croise Nora, danseuse émérite, « à la grâce angélique », qui refuse de se dénuder les épaules. Son secret sera-t-il débusqué ? Puis Jojo, cette étrange créature qui rampe, qui siffle, est-ce un psychopathe qui aurait perdu l’usage de ses jambes, à l’affût de sa proie ?

La nouvelliste campe ses protagonistes dans des paysages idylliques comme une clairière « baignée de soleil », « à l’herbe tendre et anisée » où trois lapins bondissaient de joie. D’autres ne connaissent qu’une cellule étriquée à l’horizon bouché par de « hauts murs, froids et sales ».

Elle ajoute parfois une touche de poésie : « le ciel strié des lueurs du soleil couchant ».

La coupole du théâtre « dans un dégradé céleste », les « constellations peintes » rappellent le firmament étoilé de Grand Huit. Par contre les indications géographiques restent vagues.

L’héroïne orpheline de Trapèze-moi, Roselita, fait songer à La petite fille de Monsieur Linh de Philippe Claudel. Elles ne parlent pas. On ne peut qu’interpréter leurs silences. Les gestes, les signes remplacent les mots. L’amitié, la complicité de Roselita avec les chevaux qui « lui donnaient la force de surmonter ses peines » lors de ses numéros se passent de mots. En filigrane, la jalousie, le sentiment de trahison de Roselita (Jenny lui ravissait Franck, son coach) précipitent l’épilogue des plus surprenants, car Isabelle Kauffmann a réussi à nous mystifier comme Philippe Claudel. Nous voici embarqués dans l’univers féérique du cirque pour mieux accélérer la chute tragique.

Certaines nouvelles peuvent être lues comme une fable ou un conte. Une morale s’en dégage.

Par exemple : Tel est pris qui croyait prendre, dénonçant la cruauté de cet enfant « prestidigitateur » envers les bêtes qu’elle avait hypnotisée par sa musique. Dans celle intitulée La clé, construite comme un polar, est abordé le dilemme suivant : Que choisir ? Être libre mais seul ou être captif mais avec la présence proche d’« un doux compagnon affectueux et fidèle » ?

Cabaret sauvage soulève de nombreuses interrogations : La beauté intérieure peut-elle éclipser la laideur ? Le succès, la notoriété suffisent-ils à compenser le désert affectif ? Peut-on se construire privé d’amour maternel ? La tendresse, les caresses, dispensées par les humains ne seraient-elles que mensonge et illusion ? Pourquoi cette propension à rechercher la compagnie animale ? Pour fuir les humains capables de cruauté ? Ce qui rappelle la phrase en exergue : « La bête ne ment jamais».

Autre objet, qui ne triche pas, récurrent dans l’œuvre d’Isabelle Kauffmann : le miroir. Que renvoie-t-il ? Un faciès difficile à accepter par un narrateur, en souffrance, dans la nouvelle inaugurale.

Réciproque, la nouvelle qui clôt le recueil réunit trois êtres vivants et oppose la jeunesse (l’enfant gracieux « à la peau diaphane ») et la vieillesse (Monsieur Pablo « prisonnier d’une demeure presque centenaire à la façade délabrée »). L’évocation de la déliquescence du corps fait écho au film Amour. Isabelle Kauffmann montre qu’humains et animaux sont égaux devant l’inéluctable et impuissants face au destin, au « temps qui frappe, qui blesse », au « temps qui poursuit son œuvre », soulignant la finitude des êtres. Elle efface peu à peu les frontières entre l’humanité en questionnement et l’animalité côtoyée et nous offre une peinture insolite des passions humaines et animales. La romancière met en scène le summum de la détresse humaine dans « cette succession impitoyable d’espoirs et de déceptions ».

Isabelle Kauffmann excelle dans l’art du portrait (distillant moult détails), dans l’insolite qu’elle dépose au creux de métaphores : « L’hiver ressemblait à un accordéon avec de la nacre… ».

La nouvelliste se joue du lecteur en mêlant fiction et réel. Elle nous dérange en traquant la part animale, la sauvagerie enfouie en nous, notre dualité. Humains et animaux se croisent, se répondent.

D’ailleurs ne dédie-t-elle pas cet opus à « son animal » avec un soupçon d’auto dérision ?

L’auteure sait exploiter un détail, une faille, un comportement décalé pour faire basculer le récit. Elle manifeste avec virtuosité un sens implacable du suspense et de la chute percutante.

Elle a su insuffler du mouvement par un tourbillon d’actions qui donne le vertige. Elle orchestre une véritable chorégraphie avec ses protagonistes. Ils pirouettent, virevoltent, se contorsionnent, se trémoussent, sous nos yeux ou effectuent des « pas chassés, entrechats » plus vrais que nature.

Les odeurs de patchouli ambré, d’amande, de sous bois qui traversent le recueil émoustillent.

Des airs de Stravinsky, de Dizzy Gillepsie se mêlent aux rugissements, aux applaudissements.

Avec Cabaret Sauvage, Isabelle Kauffmann change de registre et signe un recueil déstabilisant, composé de nouvelles surprenantes, déroutantes, parfois cruelles (eros face à thanatos), noires, mais toutes pleines d’inventivité, servie par une plume grinçante. Une réussite flagrante.

©Nadine DOYEN

Fouad Laroui – L’étrange affaire du pantalon de Dassoukine, Nouvelles

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  • Fouad Laroui – L’étrange affaire du pantalon de Dassoukine, Nouvelles, Julliard (167 pages – 17,50€)

Fouad Laroui renoue avec l’esprit de son roman de 2010 : Une année chez les Français. Dans ce recueil de nouvelles, il ouvre les frontières et fait circuler ses protagonistes dans des territoires qui lui sont familiers: du Maroc à l’Europe du nord.

L’auteur crée un univers cosmopolite, un melting-pot où les étrangers, les exilés tentent de se comprendre, de s’accepter, de communiquer et même de s’aimer.

Il nous met en immersion dans un bain de langues, de cultures, de religions et autopsie l’étranger en phase d’intégration et souvent confronté à la barrière linguistique. Il souligne le parcours des déracinés, des baroudeurs qui ne savent plus à quel pays ils appartiennent et se retrouvent en quête d’identité.

On y croise un diplomate , des enseignants dont un maître et son élève, un ingénieur, des couples mixtes, qui se délitent, quand les deux cultures se télescopent. Les protagonistes sont en prise avec des situations délicates ou burlesques, grâce à l’imagination débridée de l’auteur. On devine aussi l’importance que Fouad Laroui accorde à l’oralité par ce narrateur qui a moissonné des nombreuses anecdotes, bribes de conversations ou récits entendus dans des cafés et se délecte à nous les relater.

La nouvelle éponyme qui ouvre le recueil nous transporte à Bruxelles, en pleine canicule. Imaginez la stupéfaction de Dassoukine au réveil, constatant que son seul pantalon a été volé ! Comment pourra-t-il remplir sa mission diplomatique avec ce contretemps ? Mais la Belgique n’est-elle pas la patrie du surréalisme ?

Les retrouvailles du maître et de l’élève donnent lieu à une vraie mise en scène et leurs échanges nous gratifient d’une parenthèse philosophique (carpe diem).

Les rapports sont inversés, un revolver est brandi. Suspense. La chute est irrésistible.

Le monde entier ne joue-t-il pas la comédie ? comme l’affirme Pétrone.

L’auteur pose un regard caustique sur la société (employés SNCF), ses contemporains et les gouvernements, dénonçant l’aberration de certaines lois, les erreurs administratives. Il épingle les sommités qui promulguent des circulaires ministérielles inapplicables, mais contournables grâce à l’ingéniosité d’un directeur qui propose : la natation sèche. Il s’interroge sur la pérennité de liaisons « longue distance ».

Dans chacun des récits , Fouad Laroui, doté d’un talent de conteur, a su maintenir son lecteur en haleine avant de servir la chute, parfois inoubliable.

La richesse de ce livre tient à la variété des niveaux de langue, du style, aux nombreuses digressions, références littéraires et cinématographiques (Lost in translation), aux formules savoureuses (« Je suis un professionnel jusqu’au bout de l’étamine ») qui émaillent les récits. Le tout servi par une plume mâtinée d’humour.

On peut y voir aussi un plaidoyer pour les langues, car de toute évidence l’auteur est polyglotte : « marocain par le corps, par la naissance, mais français par la tête…».

Fouad Laroui signe un recueil roboratif et nous régale de sa truculence verbale.

Merci à l’auteur de pourvoir à notre bonheur.

©Nadine DOYEN

Franz Bartelt – Hopper, L’Horizon intra muros –

 

  • Franz BarteltHopper, L’Horizon intra muros – Éditions Invenit, collection Ekphrasis (12€)

 

Certains écrivains s’inspirent de faits divers, d’autres comme Franz Bartelt tentent de percer le mystère d’un tableau, laissant leur imagination les guider. On sait l’auteur amateur d’art. N’a-t-il pas déclaré que « Si les gens fréquentaient plus souvent les musées, ils ne mettraient jamais les pieds dans les pharmacies…» ?

A l’heure de l’exposition Hopper à Paris, Franz Bartelt revisite une des œuvres majeures du peintre : l’emblématique tableau Nighthawks, et concentre son regard sur ces Oiseaux de nuit afin d’en décrypter les moindres détails. Il dédie cet ouvrage à ceux « que le temps transporte », pour qui le temps n’a pas de prise, fil rouge qu’il va dérouler en insérant des réflexions poétiques et philosophiques avec sa touche d’humour : « sans y convoquer plus d’un neurone ».

En préambule, l’auteur part du constat que l’art n’est pas la nourriture quotidienne du « quidam ordinaire », qu’il ne s’invite pas dans nos chaumières, par paresse ou manque de curiosité. Les calendriers pallient cette carence ainsi que les cartes postales souvent utilisées en marque-pages.

C’est pourquoi Franz Bartelt retrouve le tableau Nighthawks, carte de vœux mystérieuse, dans un ouvrage consacré à Brueghel, ce qui lui permet une étude comparative. Le contraste est frappant : l’individualisme, la solitude « impartageable » chez Hopper s’oppose au collectif, à cette communauté solidaire de Brueghel. Chacune des retrouvailles avec cette carte volante (qui semblait jouer à cache-cache avec l’auteur) déclencha l’écriture d’une prose poétique, dont des extraits sont distillés dans ce recueil. Si le mot nighthawks, qui convoque pour l’auteur « quelque chose d’effrayant », désigne des noctambules assimilés à des fêtards, ceux du tableau n’ont pas l’air de s’éclater. Ces êtres atones, comme figés, perdus dans leurs songes, semblent plutôt tromper ou noyer leur solitude « géométrique », leur ennui dans ce bar « immensément désert ». Face à une telle immobilité, vacuité, l’auteur aurait souhaité déceler un soupçon de douceur, de chaleur, ne serait-ce qu’avec la présence d’un chat. Mais il convoque Rimbaud pour qui « l’essentiel est ailleurs », et ici c’est la société « fric » avec le tiroir caisse bien en évidence.

Franz Bartelt focalise notre attention sur des détails relatifs à chacun des individus : un journal sous le coude, une cigarette, les doigts de la femme en rouge. C’est elle qui accroche la lumière réfléchie par le mur jaune paille et rayonne telle une icône, au visage serein et recueilli.

L’auteur s’interroge quant à la présence de ces trois anonymes dans « cet asile de nuit », ce havre de paix où l’obscurité et la lumière se livrent bataille. Attendraient-ils un train dans un buffet de gare ? citant une phrase célèbre d’Antoine Blondin : « Un jour, nous prendrons des trains qui partent ». Hopper aurait-il peint le tableau de l’attente, cristallisé des instants suspendus où il n’y a ni passé, ni avenir ? Mais où le temps implacable aura le dernier mot.

Dans ce huis-clos, cet enfermement, tels des poissons captifs d’un aquarium, les personnages semblent subir leur vie, « avoir perdu l’espoir », face à cet « horizon intra muros ». Pour l’auteur, il se dégage de cette scène statique une certaine mélancolie, lui faisant songer à L’intranquillité de Pessoa, « une nostalgie de l’immédiat » que la couleur masque en surface seulement, tel un fard.

Comme un livre récolte autant d’interprétations que de lecteurs, Franz Bartelt rappelle que « le tableau parle par la voix de celui qui regarde », ajoutant que « Ce que l’on ressent prime sur ce qu’on apprend ». Au lecteur de s’approprier cette toile spleenétique, ayant aussi inspiré Philippe Besson.

En filigrane, on devine l’écrivain rivé à sa table ensevelie sous un flot de papiers, absorbé dans son travail « lent, long, obscur » qu’impose la créativité, et parfois taraudé par un « sentiment d’inutilité ». A la fin de ce recueil, on trouvera une biographie condensée du peintre et de l’auteur.

Franz Bartelt pense que « s’il s’est produit des miracles sur la terre, on le doit plus à la peinture qu’à la littérature ou à la musique ». Alors quand le lecteur découvrira qu’il sait allier littérature et peinture, il ne pourra être que comblé par cet opus à la présentation raffinée, enrichie par des gros plans du tableau. Franz Bartelt reste cet auteur éclectique, toujours là pour nous surprendre.

©Nadine DOYEN

Un repas en hiver, Hubert Mingarelli

 

  • Un repas en hiver, Hubert Mingarelli – Stock (17€ – 137pages)

 

Hubert Mingarelli renoue avec ses paysages dépouillés, austères, son univers masculin et distille avec parcimonie les indications temporelles et géographiques.

Le lecteur se retrouve parachuté dans une campagne polonaise hostile, en plein hiver, où il croise trois soldats réservistes, investis d’une mission qu’ils semblent avoir oubliée dans leur errance, tenaillés par la faim et le froid, « un vrai marteau ».

Un mystère pour le lecteur, qui tente de décrypter qui est désigné par l’anaphorique « en » dans « Il en arrivait aujourd’hui », tout en comprenant qu’ il s’agit de traquer et livrer des fugitifs. La saison rendait la traque plus difficile ( ornières qui les faisaient trébucher), alors qu’ au printemps, ils en aurait trouvé dans les meules de foin.

Les trois hères, sentant un vent de liberté s’épanchent. On devine que ces fusillades les hantent, les minent et qu’ils rusent pour échapper à cette corvée expéditive. Le narrateur et Bauer prennent Emmerich en pitié, soucieux d’avoir laissé un fils, essayent de le conseiller, plaisantent même, prennent le temps d’une pause cigarette.

Le roman se déroule dans deux lieux : à l’extérieur et en huis clos une fois la cabane débusquée par l’un des trois protagonistes. Le temps se fige. On suit les efforts du trio hyperactif pour rassembler du bois, ranimer une cuisinière, trouver un récipient, faire de l’eau propre pour la soupe capable de les réchauffer. La visite inopinée du polonais (dont le flacon d’alcool providentiel délia l’atmosphère) et la découverte du juif au bonnet arborant un flocon de neige brodé vont élargir cette communauté fortuite. La communication entre ces hommes s’effectue par gestes, par le regard, faute de se comprendre et même par borborygmes. L’intonation de la voix ne traduisant pas uniquement de la solidarité, mais aussi du mépris, de la colère.

Hubert Mingarelli met en exergue ce qui force l’admiration pour ces hommes : leur esprit pratique, débrouillard, solidaire et fraternel, leur persévérance, leur combativité, leur patience et même leur générosité dans le partage de ce frugal repas.

La dextérité manuelle du polonais à sculpter une cuillère est également soulignée.

Comme Serge Joncour dans L’amour sans le faire, Hubert Mingarelli sait faire parler le silence. Cette quiétude omniprésente est toutefois troublée par le tintement du fer du lieutenant; une serrure, des volets que l’on force, le bruit sec des coups de crosse.

Le récit se lit comme une succession de tableaux convoquant l’œuvre de Caspar David Friedrich et ses paysages de neige (« La neige faisait un monticule effilé comme la crête d’une vague ») sous un ciel laiteux, d’abri enneigé, de chasseur dans la forêt, représentant la solitude, la tragédie du paysage. L’obscurité prévalant, les rares rais de lumière et une fenêtre éclairée sont un vrai baume pour le groupe.

La scène du repas est le point d’orgue du récit. La tiédeur se diffusant rehausse leur sensation de bien-être. La fumée, « la plus belle chose à voir » décuple leur bonheur.

Les bourreaux font alors preuve d’humanité, d’esprit fraternel, le temps d’une courte parenthèse qui leur fait oublier la hiérarchie militaire, leur soumission et leurs obligations. Mais la réalité les rattrape, leur insouciance va, à nouveau, faire place à la peur, aux craintes de l’avenir et pour certains au cafard.

Hubert Mingarelli sonde leur conscience, dévoile leurs atermoiements et expose le dilemme final qui les taraude. Obéir et ramener le juif que l’un d’entre eux devra fusiller à la balle, alors qu’ils ont partagé un semblant de repas (le syndrome de Stockholm ayant agi) ou le relâcher (le narrateur ayant cerné que leur captif avait la jeunesse du fils d’Emmerich) et rentrer bredouille, mais au risque que ce soit eux les victimes. Qui va donc être sacrifié ?

On peut subodorer que ce thème récurrent de l’état de guerre est une façon de dénoncer toute cette violence, la perte d’identité et d’humanité pour ces hommes.

Hubert Mingarelli signe un roman dans la lignée des Quatre soldats, au décor rude etglacialdans lequel ilmontre toute l’horreur de la Shoah. S’y mêlent poésie et douleur.

Nadine DOYEN