Pierre Stasse, La nuit pacifique – roman – Flammarion – (250 pages – 18€)

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  • Pierre Stasse, La nuit pacifique – roman – Flammarion – (250 pages – 18€)

Pierre Stasse nous offre du dépaysement en nous embarquant en Thaïlande, « pays fragile » dont il brosse un portrait tout en paradoxe où hospitalité se conjugue à répression. La phrase inaugurale « La nuit de Bangkok n’apaisait rien » interpelle. Que fait le narrateur Hadrien dans cette ville, « l’enfer pour les piétons », congestionnée par les « traffic jams » ? Pourquoi ne trouve-t-il pas d’apaisement ? Pourquoi cette envie de se battre ?

L’auteur nous fait partager le quotidien d’Hadrien,pointe la difficulté d’assimiler la langue pour « un farang » et ce qui nous plonge en immersion dans la culture thaï.

Comment ne pas être déboussolé par les us de ce pays, comme le salut au drapeau ou par « ce gouffre infranchissable indissociable de sa langue » ?

Autour d’Hadrien gravitent son associé Vichaï, avec qui il avait créé l’INF, le directeur artistique ainsi que ceux (police, politiques) qui font appel à cette technique de la retouche photographique pour plaider leur cause.

Pierre Stasse sait distiller avec parcimonie les indices propices à relancer le suspense.

Il dévoile la liaison clandestine de la soeur d’Hadrien qui lui fut fatale. N’est-ce pas son fantôme qui habite et taraude le protagoniste ? Ne caresse-t-il pas le désir de la venger ? Quel lien avec le docteur Malle, chargé de soigner les dégâts collatéraux dont sont victimes les rescapés d’attentats ? Peut-il être tenu pour responsable de la noyade de cette soeur adorée. D’autres révélations troublantes viennent s’ajouter.

Un tournant s’opère lors de la consultation d’Hadrien auprès du psychiatre à qui il confie sa souffrance, sa culpabilité de faire disparaître des individus sur des clichés.

Le récit s’accélère quand Hadrien est déterminé à en découdre avec le docteur Malle ?

Pourquoi cette violence enfouie chez Hadrien ? Que doit-il « purger » ?

Va-t-il faire usage de la manivelle de cric dont il se saisit avant de se confronter au psychiatre ? Les allégations du docteur Malle sont stupéfiantes. Qui croire ? Dans ce roman, Pierre Stasse explore le mystère du TDI, trouble dissociatif de l’identité, incarné par le protagoniste principal qui s’était « entraîné à mentir ».

Si la canicule est presque un personnage à part entière dans L’Amour sans le faire de Serge Joncour, ici ce sont les pluies torrentielles, les précipitations infernales, qui traversent le roman, autant de menaces de voir les digues céder et conduire à la catastrophe.

La situation du pays « du sourire » est plus qu’alarmante pour le député Boosophone et le docteur Malle. D’où la mobilisation pour sauver le Sud en proie aux brutalités, tortures, insurrections, à la guerre civile. Mais que vaut-il mieux privilégier pour les politiques de « ce pays bouddhiste touché par l’incapacité de la société islamique à tolérer le cosmopolitisme » ? Éradiquer l’ennemi ou sauver Bangkok de la crue ?

L’intrigue se déroule sur un fond politique tendu, soulignant le côté répressif en cas de lèse majesté lors de l’arrestation de Nattapong. Hadrien émeut dans son adresse à sa soeur, lui confiant avoir trouvé « une femme digne » d’elle, prénommée Nitta.

Dans ce roman ample, l’auteur glisse des scènes inattendues comme la reconquête de Sukontip par son époux. On suit en travelling « leur floc floc » dans la boue, à la recherche de la femme disparue, « sous l’immensité noire », puis en contre plongée le regard se porte sur les points lumineux, jusqu’à leur étreinte, dans une odeur de frangipanier.

Tout aussi exaltant, pour les amateurs de boxe thaïlandaise, le combat d’Hadrien relaté coup après coup, avec une extrême précision. Le romancier brosse des portraits fouillés de ses protagonistes très opposés, au caractère bien trempé et complexe, certains tolérant la diversité sexuelle (homosexualité, kathoeys), d’autres aux gestes ambigus (une main sur une cuisse).

La nuit pacifique, soulève beaucoup de questions, à savoir:

Peut-on fuir son destin ? Peut-on échapper à ses racines ? La mort de Cécile : noyade ou suicide ? La venue d’Hadrien à Bangkok : hasard ou décision mûrie ?

Le roman s’achève sur la silhouette du protagoniste s’enfonçant dans la forêt, libéré de son traumatisme d’adolescence. Par sa communion lénifiante avec la nature, Hadrien semble retrouver la plénitude, « seul dans la nuit pacifique ».

Pierre Stasse signe un roman foisonnant de références culturelles thaïlandaises, émaillé d’exotisme (krap, waï…),traversé d’odeurs de bruits, des lumières de néons mettant en scène un pays déchiré sur fond de drogue, de violence et corruption, ce que les médias occidentaux occultent. Un récit truffé de flash back, d’introspections et rebondissements qui tiennent en haleine, servi par une écriture cinématographique, faisant écho aux patronymes des protagonistes Malle et Verneuil.

©Nadine Doyen

L’assassin à la pomme verte – Christophe Carlier – roman, Serge Safran éditeur (176 pages – €15)

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  • L’assassin à la pomme verte – Christophe Carlier – roman, Serge Safran éditeur (176 pages – €15)

Christophe Carlier plonge le lecteur dans un décor à la Hopper avec le huis clos de l’hôtel Paradise dont les clients se croisent au bar (refuge des insomniaques) ou lors des repas. Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous, comme l’a affirmé Paul Eluard. Le récit se focalise donc sur le trio : Craig, Elena et Adriano.

Qui sont-ils ? Craig est un universitaire qui voit la vie parisienne sous l’angle d’un américain et débusque dans « la trompeuse courtoisie des passants » « des pointes de sauvagerie ». Il ne se prive pas de brocarder les institutions, et commente avec ironie l’accès à la BNF, « monument de prétention idiote dont on sortait exsangue, horrifié et bredouille ». Une diatribe mémorable des plus justes, par un connaisseur de ce lieu écrasant, « funérarium », « cet enfer fonctionnel où rien ne fonctionnait » !

Adriano est un homme volage qui fit l’erreur de confier à Craig sa double vie, triple même, sans se rendre compte qu’une femme, la belle « LNA » a aussi entendu ses confidences. Ce qui va rapprocher les deux dépositaires de ses secrets. Les protagonistes se dévoilent à travers une succession de portraits croisés.

Des indices, comme celui de Craig s’interrogeant sur qui il allait « tuer » sur son passage mettent le lecteur en éveil. La découverte du crime, particulièrement étrange, par la femme de ménage va bouleverser la vie des clients. Le directeur tient à préserver l’image irréprochable de son établissement face aux médias. Chacun joue au détective, donne sa version, on suppute un crime passionnel.

Le réceptionniste, Sébastien, semble de mèche avec la police les informant pour effectuer les perquisitions. Mais il fomente aussi des idées macabres et nourrit la tentation « d’entremêler les fils, d’affoler le délicat mobile des existences ».

La façon dont l’enquête est menée conduit l’auteur à fustiger la police. On s’étonne que Sébastien, fin limier et observateur de ce microcosme, ne soit pas interrogé.

Le mystère sera-t-il élucidé ? L’auteur nous plonge dans les ruminations de l’assassin se prenant pour l’homme à la pomme verte de Magritte. Quant au coupable, il est assez stupéfiant de l’entendre raconter son forfait. Tout aussi sidérant le résultat de l’autopsie. On devine la malicieuse intention de l’auteur de vilipender la presse qui publie parfois sans vérifier l’information des faits mensongers ou erronés.

Dans ce roman, Christophe Carlier s’interroge sur les mobiles du passage à l’acte chez un meurtrier et montre les séquelles que cela peut générer. Il tente de démonter ses obscurs ressorts, de sonder sa psyché dérangée. N’a-t-il pas sombré dans la folie ? Serait-il taraudé par la culpabilité ? Serait-il un psychopathe ? Quand on sait que l’assassin a défendu dans un colloque sur la littérature policière la thèse que « certains crimes peuvent être commis pour rien », n’aurait-il pas confondu réalité et fiction ?

Témoin du parcours de l’arme du crime, le lecteur constate à nouveau que Monsieur Hasard orchestre les rebondissements de l’intrigue tout comme l’auteur du crime a actionné « la manette », tel un marionnettiste. Et l’auteur de citer Balzac : « Nous remplaçons le destin ». Hasard encore ou coïncidence le sort de l’écharpe, cadeau destiné au mari d’Elena qui va se retrouver dans les mains de Craig qui tente d’interpréter le message induit par Elena. C’est dans l’épilogue, « Six mois plus tard » que Vicky, l’élève qui avait épousé Craig découvre sa face cachée. Le masque tombe et la personnalité trouble et ambiguë de Craig apparaît. Quelle ironie de s’être livré à une étude comparative du crime aux USA et en Europe !

En filigrane se tisse la liaison éphémère entre la belle italienne, au « regard de Gorgone » et Craig, relation adultère, une parenthèse dans ce temps suspendu.

Leur « moment d’intimité » se poursuit en un instant d’abandon. Leur séparation est douloureuse, il restera les lettres. Mais ne sont-elles pas « des bouteilles à la mer » ?

La pirouette de l’épilogue est surprenante, Vicky se glisse dans la peau du maître et concocte une chute magnifique avant « le coup de grâce » vengeur.

Christophe Carlier signe un premier roman choral qui tient en haleine dans lequel il nous invite à un séjour dans le monde feutré, aseptisé, étouffant de l’hôtel Paradise.

©Nadine DOYEN

Valérie Tong Cuong, L’atelier des miracles

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  • Valérie Tong Cuong, L’atelier des miracles – roman – JC Lattès ( 17€ – 264 pages).

Valérie Tong Cuong met en scène trois êtres cabossés par la vie pour qui tout vient de basculer. Curieusement leurs prénoms Millie, Mike, Mariette commencent par un M, comme « aime », mais qui leur reste-il à aimer, vu leur état de détresse absolue, d’isolement ? L’auteur entrecroise les voix de ses trois protagonistes qui relatent leur passé, dévoilent leurs failles, leurs secrets (la part d’ombre), leurs blessures (viol, carence affective) et nous font plonger dans leurs pensées intérieures. On entre très vite en empathie avec eux.

On fait d’abord connaissance avec Millie, alias Zelda l’amnésique, rescapée d’un incendie. L’auteur sait créer la tension chez le lecteur en distillant des éléments alarmants, tels que : «Tu y es Millie. Au pied du mur » ou des phrases énigmatiques : « C’est l’heure des comptes… ». Nouvel indice pour Mike, le déserteur SDF, qui n’a pas su anticiper l’agression : «J’aurais dû être méfiant moi aussi, mesurer le danger». Quant à Mariette, professeur, poussée à bout par un élève meneur, «À cran » elle disjoncte et sombre dans la dépression. Un burn-out qui la conduit en clinique.

Leur seconde chance, pourrait-on avancer, c’est d’avoir croisé Jean Hart, altruiste, convaincu que « l’on se relève rarement seul », responsable de L’atelier des miracles. Jean, « le rédempteur » providentiel, ne serait-il pas un double de Cyrulnik, dans sa façon d’épauler les fracassés, leur promettant de leur redonner goût à la v ie au sein de ce cocon maternant qu’est l’atelier ? C’est oublier que son cœur bat pour la Petite alors que le cœur de Sylvie bat pour lui. Surgit une scène inattendue, l’instant d’abandon de Sylvie dans les bras de Mike, un baiser rappelant celui de Nathalie dans La délicatesse de David Foenkinos.

Un rebondissement va menacer l’harmonie retrouvée.

Si l’épilogue voit les liens entre les trois protagonistes se resserrer, ils se distendent avec leur ange gardien. A nouveau l’auteur glisse un indice : « C’est dans la voiture que tout a éclaté » et met en exergue une facette inconnue de Jean : son ambiguïté.

Valérie Tong Cuong décrit avec justesse la reconstruction des « aidés », tous habités par le désir d’avancer, de vivre. Leurs angoisses, appréhensions transpirent au moment de quitter ce nid protecteur. Mais leurs forces retrouvées vont leur permettre de cracher leur vérité, et de traverser « sans jamais fléchir » d’éventuelles nouvelles épreuves en restant debout.

L’atelier des miracles livre une galerie de personnages aux portraits très fouillés dont l’auteur sonde aussi les cœurs. Elle décortique les ravages de l’amour, tantôt destructeur, mensonger, tyrannique tantôt ressourçant et galvanisant et autopsie le couple Charles/Mariette, dont les sentiments se sont délités. Mariette n’est plus le « petit trésor », le « diamant », mais une « folle », une « cintrée » dont il doit nettoyer « les conneries ». Elle radiographie la complexité des relations humaines générant jalousie et même un esprit de vengeance et la colère de Jean.

En filigrane, Valérie Tong Cuong brocarde l’éducation nationale (pénurie de remplaçants, manque de soutien) et brosse un tableau féroce « des fauves affamés et cruels » qui voulaient la peau de madame Lambert. Elle étrille les psychiatres qui vous écoutent « à prix d’or ». L’auteur pointe aussi la rivalité au bureau qui conduit à un climat délétère entre collègues. Elle montre comment les rapports hiérarchiques peuvent conduire au harcèlement, à la soumission, voire à la tyrannie. L’auteur dépeint avec justesse les trois univers professionnels, et leurs réalités dramatiques.

La romancière surprend par son sens de la formule (« avoir affalé le grelot », « la rate au court-bouillon », de nombreuses tournures argotiques ou imagées (« le ventre en torchon ») ponctuent le récit. Elle sait nous tenir en haleine, alimenter le suspense. La gravité de l’incendie transparaît sur les visages des témoins (« mines effrayées ») de ceux qui tentent de sauver des résidents de l’immeuble et dans le style saccadé : « Morsure du feu, compression des poumons… ».

L’atelier des miracles, par son titre prometteur, offre au lecteur une vision optimiste du destin de ces écorchés vifs capables de résilience et un viatique pour affronter plus fort et avec confiance les vicissitudes de la vie. A rapprocher de ce proverbe zen : « Tomber sept fois, se relever huit, tel est le chemin ». Valérie Tong Cuong réhabilite les valeurs d’entraide, de générosité et solidarité et rejoint la pensée de Paul Eluard pour qui «La nuit n’est jamais complète », car « Il y a toujours au bout du chagrin/une main tendue/des yeux attentifs/la vie à partager ».

Un roman plein d’espoir montrant comment panser les plaies du passé, se réparer.

La preuve que nos souffrances ne sont pas vaines. Un hymne à la vie.

©Nadine Doyen

Claire Fourier – Dieu m’étonnera toujours, Suites pour le temps qui passe, récit, éditions Dialogues, 2013.

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  • Claire FourierDieu m’étonnera toujours, Suites pour le temps qui passe, récit, éditions Dialogues, 2013. (188 pages – 19,90€)

Certains rêvent de parcourir le chemin de Compostelle, d’autres d’effectuer une retraite spirituelle. C’est ce deuxième choix que Claire Fourier nous explique dans son « voyage au pays de Dieu » effectué l’été 2011 au coeur de la Chartreuse. La couverture annonce les occupations de la narratrice : jardinage, lecture, méditation, prière.

Claire Fourier nous décrit la configuration du site et nous ouvre la porte de son « ermitage » sur laquelle elle remarqua le mot «  suave ». Elle détaille l’ameublement de sa chambre. Avec un brin d’auto dérision, la novice Claire commente son intégration dans ce monde du silence, l’apprentissage des codes, d’où la valeur précieuse du sourire. La narratrice nous fait partage son quotidien, son repas frugal, sa communion avec la nature et décline tous les avantages de cet isolement pour retrouver son temps intime, la plénitude, et être « tout ouïe pour l’âme des choses ».

La voilà libre de gérer sa journée selon son gré.

Métamorphoser ce jardin à l’abandon devient une priorité pour cette amoureuse des fleurs. Avec délicatesse, elle dégage les fraisiers des liserons, grappille des framboises, se confectionne un fauteuil de lecture. Elle ne ménage pas sa peine, frottant, grattant. Chaussée des bottes du Chartreux, la narratrice va s’identifier à lui, et même tomber amoureuse de ce « presque co-locataire inconnu ». À l’instar de Christian Bobin, elle va voir Dieu partout : dans « ces lézards », dans les arbres, en elle-même. On plonge dans ses pensées les plus intimes. La « nonne poétesse » dévoile sa vérité, ses préférences : « j’aime la conversation au coin de la chair. J’aime la chasteté vibrant d’érotisme ». La nuit, elle se laisse visiter par ses fantasmes. N’est-ce pas encore Dieu « tapi dans le sombre résineux », cet « olympien conifère » avec qui elle dialogue ?

Claire Fourier arpente le ciel en jouant à la marelle. Elle guette les petits riens somptueux comme dans l’atelier de menuiserie un rayon de soleil tissant les toiles d’araignées « de fils d’or tremblants ». Mais ne devient-on pas ce que le regard contemple ? Elle s’émerveille devant « le courtil bichonné », devant « le grand calice de pierre blonde », cette fontaine, véritable «  harpe aquatique ». Elle a su « capter l’air de rien ». Tous ces instants supérieurs vont être engrangés afin de ressusciter et de permettre plus tard d’occulter « tumulte, crasse et vulgarité » de la ville et de la rue.

Comme Sylvain Tesson a testé les rigueurs hivernales de la Sibérie, Claire Fourier imagine ce qu’un moine a dû endurer. Et de conclure que la jouissance de Dieu devait anesthésier la sensation du froid.

Claire Fourier convoque ses amours d’antan, étayant ses souvenirs par cette réflexion : « L’amour est un mal qu’il faut prendre en patience et un bien qu’il faut prendre de vitesse. » Elle confesse les petits échanges verbaux (interdits) avec le gardien pour combler cette carence affective, puisque sa préférence va à « la relation homme-femme ».

Son rapport au temps change, ses journées sont ponctuées par les offices, l’angélus. Pas de contrainte : de « laisse électronique », pas de superflu.

La narratrice oppose les deux univers et décoche sa charge contre « le siècle mesquin, cruel et sordide » qu’elle a voulu fuir durant une décade. Toutefois elle reconnaît qu’elle ne pourrait pas y rester ad vitam aeternam, le besoin de musique l’habite.

Claire Fourier ne cache pas son désir de retrouver sa féminité et un peu de coquetterie.

L’originalité de ce recueil réside dans l’alternance prose/poésie. Les poèmes prolongent chaque chapitre, permettent de cristalliser les images. L’ «Extrême-Occidentale », comme Claire se définit, brosse le paysage environnant avec l’œil de son peintre culte Caspar David Friedrich : « Splendeur et majesté ».

On retrouve son écriture fiévreuse, alliant sensualité « Dansant nue sous la pluie » et mysticisme, et sous sa peau, le manège du désir. La narratrice joue sur les mots : extase/instase, exténuée/inténuée, extravaguer/intravaguer pour rendre « son feu intérieur », son « apocalypse ». De même, pour son adieu : « à Dieu, la Chartreuse. »

Une féerie de couleurs accompagne sa « saisie poétique » des lieux. Depuis le ciel d’azur, la pomme rouge, « un camaïeu de verts », l’or qui se mêle « au jade et à l’émeraude » jusqu’au « liseré turquoise » des cimes.

En alternant monologues (émaillés d’expressions latines), poèmes (saupoudrés d’un soupçon d’italien d’anglais), dialogues, apostrophe à l’absent, la romancière, « supersonique en mal de détachement », a su donner le tempo pour distiller les « élans erratiques »de son âme, ses interrogations, ses pensées, ses craintes, ainsi que pour traduire un soir d’orage « cette sublime folie de la nature ».

« L’ivresse de Dieu » fut le viatique qui guida Claire Fourier au point qu’elle en est contaminée, fécondée, même. Elle nous livre sa philosophie : « Se simplifier la vie est essentiel », se purifier l’âme, « vivre dans l’instant ». La plus belle conquête ne serait-elle pas histoire d’instants ? d’instants transfigurés ? Pour garder un lien avec son « béguinage », Claire Fourier conserve deux reliques : un bouton blanc trouvé dans le jardin et tombé de la bure qui, comme l’oeil du Chartreux ou de Dieu, veille sur elle désormais et un morceau de drap de laine faisant office de marque-page.

De « son expérience illuminative », Claire Fourier a retiré « la grâce du langage » et nous offre un livre « habitable et plein d’appels » mâtiné de lyrisme.

Dans cette confession érotico-poétique qui ne laisse pas l’esprit du lecteur en jachère, Claire Fourier, « celte et panthéiste », explore sa relation à Dieu, au temps qui passe, fait l’éloge de la lenteur et pointe les dérives de notre siècle et son rythme effréné. La romancière sait nous hypnotiser, nous envoûter et continue à nous étonner. N’aurait-elle pas inoculé à son lecteur son virus, lequel passe comme un mot d’ordre ou exhortation : « Récupérez-vous » ?

Claire Fourier signe là un opus divinement obsédant qui vous tatoue l’esprit.

©Nadine Doyen

Natalie Clifford Barney, Amants féminins ou la troisième, Collection Eros, Onyx (174 pages, 22,50€)

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  • Natalie Clifford Barney, Amants féminins ou la troisième, Collection Eros, Onyx (174 pages, 22,50€)

Chelsea Ray, « barneyphile », après des années passées à écumer des archives a exhumé ce titre inédit de « la volage Natalie Barney », dite l’Amazone datant de 1926.

À travers ce texte, établi conjointement avec Yvan Quintin, Chelsea Ray cherche à réhabiliter celle qui fut trop longtemps étiquetée Don Juan féminin. Qui était donc cette femme de lettres dont les références littéraires témoignent de son érudition ? Mélanie Hawthorne dans la préface en brosse le portrait. Elle souligne sa loyauté en amitié, sa sollicitude, son rôle de « consolatrice »

Jean Chalon apporta aussi son éclairage, confirmant l’influence de Baudelaire sur N., dans la biographie qu’il consacra à sa « Chère Natalie Barney ».

Dans son roman « moderniste », selon son propre terme, Natalie Barney décrypte le trio amoureux formé par M., N. et L. qui ne sont autres que Liane de Pougy et Mimi Franchetti, ses rivales. On croise aussi Romaine Brooks et la « Nouvelle Malheureuse », comme l’appelle Natalie Barney.

En explorant l’amour lesbien, l’auteur faisait figure de pionnière, brisant les tabous. Une succession d’échanges épistolaires, de télégrammes, de pneumatiques met en lumière la complexité de leurs relations tumultueuses, faites d’éloignement, de retrouvailles, de pacte, de bouderies, de rivalité, de jalousie. On y découvre leur langage amoureux, très suggestif, enflammé, jouissif, les prénoms qu’elles s’inventent.

La condition de « troisième » incarné par N. est analysée avec pertinence et ironie quelquefois.

Confrontée à une « épidémie de lâchages », N., pétrie d’orgueil, joue la carte de la résilience, décidée à ne plus souffrir. Avec lucidité, elle en conclut qu’il « est peut-être plus noble de vivre seul » et confie ses regrets et sa douleur à la page blanche.

Sa sensibilité à la poésie transparaît dans les poèmes traduits. De remarquables passages sont à souligner, comme son hymne à l’eau « le fluide amant ».

Dans l’épilogue, Natalie Barney livre sa vision assez pessimiste des relations humaines, constatant dans son entourage trahisons et infidélités dont elle-même fut aussi victime. Comment cette femme de lettres, tenant salon, considérée « un des honneurs » de l’époque, « unique », a-t-elle pu finir aussi seule ?

Roman irrévérencieux de Natalie Barney prônant la liberté d’aimer, avec une audace superbe pour l’époque encore engoncée dans les préjugés, Amants féminins ou la troisième fait écho au film La vie d’Adèle qui s’est vu décerner la Palme d’or du Festival de Cannes 2013. L’amitié « l’amour sans plaisir » et la passion avec un crescendo émotionnel y sont intimement liés.

©Nadine Doyen