Mariages de saison, Jean-Philippe Blondel ; Buchet .Chastel ; (14€ / 191 pages)

Chronique de Nadine Doyen

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Mariages de saison, Jean-Philippe Blondel ; Buchet .Chastel ; (14€ / 191 pages)

« Les hommes viennent de Mars et les femmes de Vénus » nous serine-t-on.

Ce n’est pas le roman de Jean-Philippe Blondel qui va démentir cette assertion.
Ce ne sont plus les coulisses du métier de professeur qu’il nous dévoile, mais celles de vidéaste de mariage en compagnie du tandem Yvan, professionnel  reconnu et Corentin, 27 ans, « joli garçon, grand, frêle », qui assiste son parrain en extra les week-ends pour arrondir ses fins de mois et par passion de filmer.
On suit donc le tandem Yvan, Corentin dans ces journées festives interminables.
A force de côtoyer tant de couples, Corentin, en plein désert sentimental, ne peut que s’interroger sur ce qui fait le ciment d’un couple et pourquoi certains renoncent à s’engager, au point de s’évanouir : « le beau gâchis ».
Quant à ces mariages dispendieux, ils ne font pas l’unanimité. Comment supporter ce « cirque », « ce cinéma » ? La belle-mère envahissante, une « furie » ?
Ceux qui convolent ne sont pas uniquement des trentenaires, ainsi le mariage d’Anne et Luc, la cinquantaine, est initié par leurs enfants.
Certains repas sont plus pimentés que d’autres, surtout quand la drogue circule.
Le champagne permet à Corentin de dissoudre « le nuage de déprime », lui qui trouve que « son existence ressemble à un marécage ou à des sables mouvants » au point d’avoir des pulsions suicidaires. Et on pense à Un hiver à Paris.
Des surprises en cascades : Yvan retrouve ses amis de lycée, dont Annabelle, celle qui connaît son « dos par coeur ». Il repasse un DVD où il a immortalisé ces boums estudiantines et ces flirts d’un soir. Voici Corentin qui « découvre la passé de son parrain » par ce film, puis croise une ex, enceinte, qui fait appel à lui « qui compte toujours dans sa vie » pour une idée de prénom. Touchante cette demande.
Des couacs alimentent le roman. Ainsi un curé refuse qu’on filme dans son église.
Un orage violent, la foudre s’invite au repas : black-out et panique. « une vengeance divine » ? Une coiffure s’effondre, « des auréoles sous les bras » !
Après les rires, la joie, l’ivresse, les mots tendres, c’est un concert de pleurs, de cris, de désillusions, d’injures. Des liens se tissent, « ils se hument. Il se désirent ». D’autres se détissent et l’avenir sera le divorce. Et peut-être l’espoir d’une famille recomposée.
Un maire refuse d’unir Fanny et Lise, scandale dont les médias sont friands.
Un moment de suspense quand Corentin remarque qu’Yvan a disparu. Se serait-il éclipsé avec une convive ? Y aurait-il anguille sous roche ?
Jean-Philippe Blondel sait happer son lecteur en choisissant de soutirer les confessions des personnages devant la caméra de Corentin. Tel Fogiel, Corentin sait se faire oublier derrière sa caméra et joue au psychanalyste. Il recueille plus spontanément les états d’âme. Les masques tombent, les secrets se délivrent. Quelles confidences vont lui faire Yvan et ses parents ? Cela aura-t-il une incidence sur leurs relations futures ? On se surprend à attendre les prochaines révélations, les scoops.
Comment Corentin, passé « expert en mensonges » et « en nature humaine », dont la solitude devient invivable, pesante et cause sa déprime, va-t-il réagir se retrouvant à son tour, face à Alexandre, son meilleur ami ? Ne va-t-il pas devoir accepter ses propres vérités assénées par ses proches ? N’est-ce pas un moyen d’avancer ? De lui faire prendre conscience de la raison du départ de ses petites amies, de « La faille. » ?
On devine parfois l’auteur, dans ses références au Connemara, à l’Ecosse, à une date d’anniversaire. Les musiques (Coldplay, David Bowie) sont-elles dans sa playlist ?
Jean-Philippe Blondel ausculte le couple : « il y a des hauts et des bas, et même carrément des Everest et des fosses océaniques… ». Il élargit la vision du mariage sans tabou : couple mixte, lesbien ou gay. Il enregistre la palette d’émotions lors de cérémonies, par le prisme de ses personnages. Il oppose ceux qui s’engagent et ceux trop attachés à leur liberté. Le narrateur fait écho à la vague homophobe qui a secoué l’année 2013 et a généré le refus de certains maires à célébrer un mariage « de pédés ou de gouines ».Sujet repris par Charles Dantzig  dans Histoire de l’amour et de la haine où il dénonce l’homophobie et défend « le mariage pour tous ».
Il ne lâche pas sa plume caustique dans son panorama de la société et dénonce l’hypocrisie, les faux semblants. En phase avec le monde technologique en constante évolution, l’auteur sait épouser l’air du temps (bientôt les drones), montre combien ses contemporains sont hantés par le monde de l’argent, des réseaux sociaux, de l’image omniprésente (selfies). Ce roman interroge sur la fuite du temps et la pérennité de l’amour, le désir, soulignant que « l’amour est fragile et friable ».
Toutes ces unions vont-elles durer plus de trois ans ? Qu’en est-il de la fidélité ?
Les protagonistes soupirent souvent dans ce roman, alors le lecteur, à son tour, pousse un soupir de soulagement au vu de l’épilogue. On se détache de l’un pour s’attacher à l’autre. « La vie comme un grand huit ».
Jean-Philippe, ayant opté pour la légèreté, concocte des coups de théâtre et offre à ses deux personnages principaux une happy end. Il signe un roman polyphonique pour lequel Gérard Collard, libraire à ST Maur, ne tarit pas d’éloges : « C’est à la fois gentil, cruel, lucide, mélodieux, élégant, plein de tendresse et de surprises, comme on aime. On s’y retrouve ». Et Valérie Expert d’ajouter : « Jean- Philippe Blondel est un incroyable portraitiste ». Universel comme 6 h 41.

©Nadine DOYEN

Frédéric Vitoux, de l’Académie Française, Au rendez-vous des Mariniers ; Fayard (20, 00€ – 310 pages)

Chronique de Nadine Doyen

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Frédéric Vitoux, de l’Académie Française, Au rendez-vous des Mariniers ; Fayard (20, 00€ – 310 pages)

Comme pour Grand hôtel Nelson, une photographie sert de déclencheur au récit.
Ici, c’est le cliché de Louis Foucherand représentant le bistrot-restaurant du quai d’Anjou, un lieu qui n’habite plus les souvenirs d’enfance de Frédéric Vitoux, alors qu’il passa devant de multiples fois.
A partir de cette photographie, exhumée par son épouse Nicole, à qui il dédie le roman, l’auteur remonte le temps et faire revivre Le Rendez-vous des Mariniers avec sa clientèle depuis son acquisition par la famille Lecomte en 1904, ses heures de gloire, de prospérité, puis avec ses deux successeurs jusqu’à sa fermeture en 1953.
L’auteur nous livre une description très détaillée de ce bistrot où l’on mange sur le marbre nu, et où l’addition est présentée sur une ardoise, et insère des photos.
Il rend compte de toutes ses innombrables recherches pour tenter de retrouver des descendants de ceux qui ont géré ce restaurant et également de ses lectures pour vérifier si tel auteur a bien fréquenté ce lieu mythique. La page de remerciements atteste de cette passionnante enquête menée à quatre mains.
Frédéric Vitoux nous confie ses intuitions, ses interrogations, par exemple savoir où a bien pu passer le livre d’or du restaurant. Curieuse coïncidence, Nicole, venant d’ouvrir sa libraire L’Étrave, en 1961, a exposé « ce talisman » dans sa vitrine, déjà constellée de signatures de célébrités, des dandys de la littérature.
Quand Frédéric Vitoux manque d’informations, il ne cherche pas à broder, fait parfois confiance à son intuition. Souhaitons que ce livre lui permette de retrouver des héritiers des Lecomte, le net permettant cet espoir.
L’auteur nous convie au rendez-vous de l’intelligentsia qu’il va faire défiler au fil des ans, comme dans un film. Ce lieu, d’abord prisé par les Américains, devient une vraie ruche, d’autant que l’île Saint-Louis se révèle détenir une concentration d’écrivains étonnante, sorte de « microcosme de la France », « un village », « un état d’âme » à l’unisson de « l’humeur ô combien diverse de ses habitants ». Le narrateur s’attarde sur les clients qui font de cette « gargote » leur refuge, leur havre de paix. Qui sont-ils ? « lavandières, ouvriers, artisans voisins, employés des compagnies fluviales… ». Ceux de « la génération perdue ». On voit les amitiés naître, puis se lézarder. L’ « effervescence culturelle » parmi cet aréopage montre que la course aux Prix (Fémina, Goncourt) débouchait déjà sur des scandales.
Parmi les sommités qui se délectèrent de la cuisine «  hors pair », renommée de Mme Lecomte, on croise Jean de La Ville de Mirmont, poète, fauché par la sale Grande Guerre qui inspira à Jérôme Garcin le magnifique roman Bleus horizons. De lui, il faut retenir ses poèmes, et aussi Les dimanches de Jean Dézert. L’atmosphère, on en trouve trace dans sa correspondance : « les ouvriers sont sympathiques, plus polis que les bourgeois. Là trônent de grosses lavandières. Nous échangeons de joyeuses plaisanteries ». Pas de barrière de classes. Il y trouvait « comme une consolation ».
S’y retrouvent  aussi «  l’insaisissable » Dos Passos et Hemingway, lors de leurs passages à Paris. Frédéric Vitoux nous plonge au coeur de leurs romans, tout en détaillant leurs tribulations et en glissant des remarques pour éclairer la quintessence.
Il développe sa vision de l’amour et l’amitié qui « vous ouvre le monde ».
Quant à Simenon, « forçat de la plume », qui s’amarra quai d’Anjou, en août 1931, l’auteur s’imposa de relire toute son oeuvre, persuadé y trouver une mention des Mariniers. Il ne cache pas son admiration pour ses romans exempts de politique.
On entend Tristan Tzara et ses compagnons crier Dada ! Dada !
Plus tard, on croise le trio Mauriac, Fernandez, Céline, lors du dîner du 23 mars 1933. L’auteur, en spécialiste de Céline, nous dévoile ses différentes facettes : d’une part «  sociable, encore fréquentable » puis, « aigri, misanthrope et désespéré ».
Il expose ce qui oppose Céline et son « délire ou fou rire le plus apocalyptique » à Mauriac, « chat patelin et griffu, tapi, aux aguets » concernant la foi et la chair.
Se sont aussi attablés des héros de roman, comme Aurélien du roman éponyme d’Aragon. A leur tour entrent en scène Cyril Connolly, écrivain et critique anglais et Bernard Frank, « l’un des meilleurs chroniqueurs, des plus personnels observateurs de la vie littéraire de son temps ». Leur lien commun ? Une femme : Barbara Skelton.
Blaise Cendrars, « poète, écrivain, globe-trotter » n’a-t-il pas mentionné cette enseigne des Mariniers et les quais de bouquinistes dans Bourlinguer ?
A vous de découvrir le nom de cet « homme qui a embrassé tout un siècle », par qui Fédéric Vitoux est heureux de « boucler sa liste ».
Le récit est ponctué de dates : 1924 : proclamation de l’indépendance de l’île, naissance du journal Le Sémaphore. Juin 1966 : organisation du festival de l’île, en hommage à Joris Ivens dont la compagne Marceline Loridan est revenue de l’enfer.
Au fil des pages, Frédéric Vitoux entremêle des faits relatifs à sa propre famille, dont il nous a déjà entretenus dans de précédents romans. Il brosse les portraits de ses grand-parents, « germanophobes ». Il pose un regard perplexe sur leur couple.
Il retrace le parcours de son père, « orphelin à 25 ans », qui s’est affranchi du « joug maternel et de son anglophobie asphyxiante » à Heidelberg : « des mois de bonheur, de liberté », mais qui connut plus tard la détention à Clairvaux. Il cite des extraits de ses souvenirs. L’auteur révèle l’origine de la devise retenue pour son épée d’académicien. Les chats ne sont pas oubliés dans ce roman, d’autant qu’ils « ont toujours été nombreux dans l’île Saint-Louis », utiles pour éloigner les rats. Mais aussi compagnons des écrivains. Drieu apparaît dans une photo avec un siamois.
L’Académicien Frédéric Vitoux, d’une érudition à donner le vertige, signe un roman de souvenirs et de confessions, minutieusement documenté, traversé de multiples ombres, donnant la première place aux lieux et à ceux qui les habitent, d’où un triple intérêt. En amoureux de son île « ensorcelée », déjà présente dans Jours inquiets dans l’Île Saint-Louis, il nous fait partager son attachement et arpenter celle d’autrefois, « où régnait un sentiment de magie », et de maintenant, baignée dans « une douceur léthargique ». Contrastes sidérants.
Le Rendez-vous des Mariniers, pivot du récit, « lieu de ralliement du Tout Paris », restitue cet art de vivre et de manger à l’époque de son aura, où « Paris était bien une fête », mais aussi le contexte historique (l’après-guerre, les années folles, la débâcle de 40, l’Occupation).
Et enfin l’auteur dresse un très complet panorama littéraire depuis Jean de La Ville de Mirmont jusqu’à Simenon, Aragon, Cendrars, une invitation en quelque sorte à les lire ou à pousser la porte du Rendez-vous des Mariniers. Ces « antémémoires » préfigureraient-elles l’ouvrage suivant : Les Mémoires de Frédéric Vitoux ?

 

©Nadine Doyen

Emmanuel Pierrat ; Le Procès du Dragon ; dédié à Jacques Cloarec ; LE PASSAGE (140 pages – 16€)

Chronique de Nadine Doyen

2048x1536-fit_proces-dragonEmmanuel Pierrat ; Le Procès du Dragon ; dédié à Jacques Cloarec ; LE PASSAGE (140 pages – 16€)

Attaché à son cabinet, au cœur de Paris, « maître Emmanuel Tapiro » se refuse à déménager malgré le manque de place pour les nouveaux dossiers. Comment se résoudre à procéder à la dématérialisation d’archives datant de l’époque du grand-père de l’auteur, Vincent Tapiro, «  créateur du cabinet » dans le 6ème arrondissement ?

Dans ce « désherbage », il tombe sur un dossier, datant des années 1920, insolite par son titre : « Le Procès du dragon », qui « sentait les épices ».

En plongeant dans la correspondance, l’auteur tente de cerner cette amitié singulière qu’il note entre son grand-père et Wayan et d’éclaircir des zones d’ombre.

On devine l’attachement d’Emmanuel Pierrat à ce grand-père, éclipsant les liens avec ses géniteurs qui avaient choisi pour lui le pensionnat.

Quant aux lettres de Vincent, « fils turbulent mais fidèle » à sa mère qu’il voussoye, elles sont une découverte et permettent à ce petit-fils de fouiller dans le passé de ses ancêtres. C’est ainsi qu’il a pu retracer le parcours, les voyages de maître Vincent, dénicher ses thèmes de prédilection dont certains sont occultés par les juristes actuels, comme « les procès d’animaux ». Mais traîner en justice « une créature aussi chimérique qu’un dragon » dépasse l’entendement. Comment pourrait-il passer aux aveux ? N’y voit-il pas « une des marottes mortifères » de son grand-père ?

A force d’écumer maints feuillets, dans l’espoir d’éclaircir « cette intrigue judiciaire », un article de presse retient l’attention du narrateur : un fait divers signalant des disparitions sur l’île de Komodo, peuplée de varans ou « oras ».

L’auteur souligne la rigueur des classements de ce vénéré grand-père, mais pour ce qui est de la lisibilité, mieux vaut être doté d’« une âme de Champollion » pour sonder la « graphie hermétique ». Ayant intégré les conseils de Vincent, l’auteur freine sa gloutonnerie à dévorer le dossier, aiguisant la curiosité du lecteur. Nous voici au cœur de l’enquête, intrigués par « la présence d’un dragon » « déroutante, effrayante et prometteuse ». Le procureur de l’île, Wayan, aura-t-il réussi à exterminer ces prédateurs ? A protéger les habitants ? A retrouver les traces du couple Bakeland et de la jeune fille à leur service, elle aussi évaporée. La situation s’avère d’autant plus délicate que diverses croyances cohabitent ,véhiculées par les animistes, les bouddhistes, les musulmans. Les hypothèses les plus folles circulent quant aux disparus. Qui sont ces malheureux évaporés ? Un couple de colons missionnaires passant « pour de doux illuminés » ainsi que Nurul, la jeune fille à leur service.

Les investigations conduisent à une perquisition dans un hangar « sulfureux » qui débusque Akira, « grande prêtresse », « ensorceleuse ». Tout se précipite.

La scène du procès est hallucinante, d’autant que les éléments déchaînés réduisent les trois magistrats à « des pantins prêts à s’envoler ».

Dans ce dossier, on croise l’éminente figure  tutélaire de Maurice Garçon, si « célèbre ténor du barreau » et académicien, dont le journal vient d’être publié.

Avec Vincent, ils affichaient une attirance pour « la sorcellerie, l’étranger et le merveilleux ». Emmanuel Pierrat n’en a-t-il pas hérité son intérêt pour le vaudou africain, les arts primitifs, l’ethnologie, la maçonnerie, la culture orientale ?

En filigrane affleure le contexte historique : « l’organisation coloniale ».

Les Portugais et Hollandais pillent l’Insulinde.

A travers ce roman, Emmanuel Pierrat se livre à un exercice d’admiration, rendant hommage à ce grand-père qui lui a transmis la passion pour « le droit, la procédure, le goût de l’élégance et des objets et quelques autres lubies », ouvert la voie du barreau de Paris ainsi que celle de voyager. En parallèle, se dessine le portrait de l’auteur qui revient sur sa vocation, ses liens familiaux, en particulier avec ce grand- père, qui l’initia très tôt à la zoologie. Les souvenirs de voyages s’entremêlent.

Le bandeau représentant un masque balinais rappelle qu’Emmanuel Pierrat a lui aussi succombé au virus de la collectionnite aiguë, inoculé par ce « vagabond de la robe » que fut son grand-père. Masques, fétiches, reliques, vanités océaniennes composent un univers dépaysant pour le lecteur tout comme les lieux énumérés en fin d’ouvrage.

Emmanuel Pierrat signe un roman pétri de suspense et de mystère, hanté par les varans et dragons à en donner des frissons, dans lequel la symbolique de cette créature mythologique est déclinée. La révélation finale, levant le secret familial, a de quoi déboussoler le narrateur quand il découvre la vérité sur sa filiation.

©Nadine Doyen

Depuis qu’elle est morte elle va beaucoup mieux, Franz Bartelt ; Les éditions du sonneur (1) ; Collection ce que la vie signifie pour moi (72 pages – 12€)

Chronique de Nadine Doyen

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Depuis qu’elle est morte elle va beaucoup mieux, Franz Bartelt ; Les éditions du sonneur (1) ; Collection ce que la vie signifie pour moi (72 pages – 12€)

Un titre ubuesque qui interroge. Qui est ce « elle » pour le narrateur ?

Martine Laval, dans sa préface, brosse un élogieux portrait de Franz Bartelt. (1)

Elle définit ce « philosophe Ardennais » comme « un expert des solitudes » et « de vies minuscules à la Pierre Michon ».

L’auteur nous plonge d’emblée au cœur de la pestilence, de la souffrance et de la mort, par son regard lucide et tendre qui embrasse tous ces êtres qui peuplent les départements de gériatrie, tributaires de « l’administration suprême ». Il dépeint « l’horreur banale de l’existence », la dégradation physique, la souffrance psychique, les maladies diverses, folie, Alzheimer. Un calvaire pour les proches.

Quoi de plus désespérant que ces dialogues de sourds où il ne sert à rien de tenter de raisonner le malade ? Impuissant, on est confronté chaque jour à des situations invraisemblables, à leurs divagations, leurs délires, leurs méprises, lubies (envie de champagne). Sans compter les fugues, le chantage au suicide, les chutes.

Ce déclin, le narrateur l’observe chez sa propre mère : « Elle s’éloigne de sa tête ». Elle vit immergée dans ses souvenirs et convoque souvent sa propre mère, qui « depuis qu’elle est morte va beaucoup mieux ». Et pourtant, elle l’attend.

Ne dit-on pas que l’on devient le parent alors que l’aîné retombe en enfance ? Les confusions dans les repères temporels se multiplient. Puis ce sont les siens que l’on confond. Comment ne pas dérailler quand on entend les mêmes litanies, rengaines, comme un disque rayé ? Et Franz Bartelt de réaliser qu’il se répète par mimétisme.

Les journées défilent monotones, l’ennui s’installe même si des animations ponctuent la semaine ou des visites. Ne fête-t-on pas les anniversaires, les centenaires, Noël ? L’anecdote de l’essayage du cadeau est attendrissante.

Pour distraire ces vieillards, certains hospices acceptent les animaux, d’autres les font venir pour une après-midi. Sinon les peluches offrent cette douceur au contact.

Franz Bartelt a le don à la fois de nous tirer une larme et de nous faire rire.

On imagine l’indignation de cette mère qui croit avoir mangé « le chat » alors que ce sont des friandises « Chamallow » dont elle s’est gavée. Si elle raffole des « têtes de nègre », l’auteur soucieux du mot exact rappelle que l’on doit dire « tête d’homme de couleur » et se montre soulagé de ne pas la voir « traînée devant les tribunaux ».

Les plus valides, comme « ces deux petits vieux », aiment se rendre utiles. On devine qu’ils doivent guetter ce visiteur qui leur distribue des cigares chaque soir.

Advient le moment où le résident n’est plus qu’une épave grabataire condamnée à son lit. A travers les mots : «  tristesse, pitié, pas gai » affleure le désarroi de l’auteur.

Franz Bartelt aborde ce difficile dilemme de prendre la décision de placer un proche en maison de retraite quand il perd son autonomie, avec ce sentiment de culpabilité.

Pas facile de la leur imposer. L’auteur évoque deux films traitant de ce sujet, j’ajouterai Les souvenirs de David Foenkinos où la scène de la persuasion du fils est hilarante par le côté exagéré.

L’auteur souligne le dévouement, l’abnégation et le mérite du personnel soignant confronté quotidiennement à la déliquescence des corps mais qui essaye d’être positif, bienveillant, aimant, souriant.

Quant aux accompagnants, l’écrivain ne cache pas qu’il faut être blindé pour ne pas déprimer. Comment accepter de voir la déchéance inéluctable d’un parent ?

La fin est brutale, la camarde a sonné le clap létal. Pour Woody Allen : « Le côté positif de la mort, c’est que l’on peut l’être en restant couché ».

Commence, pour ceux qui restent, la période de résilience et de mémoire « Pour eux (les disparus), nous ne sommes plus rien. Pour nous, ils sont encore beaucoup ».

Franz Bartelt offre un touchant et vibrant tombeau de papier à cette mère qui lui apprit à lire. En abordant ce sujet tabou de la finitude, douloureusement universel, l’auteur souligne les carences de la législation française sur la fin de vie, l’euthanasie, contrairement à La Suisse. Il explore avec réalisme les multiples facettes de la décrépitude humaine. Il pose un regard implacable sur les institutions gériatriques et brocarde les failles de ces hospices où la nourriture laisse parfois à désirer.

Être drôle et vif en parlant de vieillesse, « rien de moins qu’une prison », c’est le pari euclidien de Franz Bartelt. L’humour et la démesure restent une manière élégante pour exorciser par le haut la tristesse du réel que suscite l’absurdité de la condition humaine. Un récit témoignage grave, profond, frappé sous le sceau de la délicatesse, qui ne peut laisser indifférent, car il fait aimer la vie doublement.

On retrouve avec plaisir le poète qui décline la liste de ses désirs : « Désirer le bleuité des matins dans le jardin, quand la rumeur des fleurs épouse la clameur des oiseaux » et le styliste, usant d’oxymores : « J’en arrive à me dire que les malheurs que nous subissons contiennent encore tout ce qui fait le bonheur ».

Pourquoi ne pas suivre le viatique dont l’auteur se dit adepte ?

A savoir : « le vin, le tabac, les promenades dans les bois, la lecture, l’écriture, la musique à fond les biscottes… ». Abusons donc de sa gouaille, de ses livres.

Il ne reste plus qu’à attendre de Franz Bartelt «  cette littérature du contournement, de la périphrase, du décalage » dont il se dit partisan.

©Nadine Doyen


 

  1. Voir l’article de Martine Laval sur Franz Bartelt :

Le tour de Franz en 70 livres – Télérama no 2915 – 23 novembre 2005.

Philippe Jaenada, La petite femelle ; Julliard (714 pages – 22 €)

Chronique de Nadine Doyen

9782260021339Philippe Jaenada, La petite femelle ; Julliard (714 pages – 22 €)

Après Sulak, biographie romancée d’un braqueur plein de panache, Philippe Jaenada affiche une fascination pour les faits divers et ces êtres qui ont défrayé la presse, les médias, au point d’en faire à nouveau son personnage central.

Un titre qui impose un éclairage. Qui est Pauline Dubuisson (11/10/27 – 22/09/1963), figure marquante qui a inspiré d’autres écrivains précédemment ?

N’a-t-elle pas aussi impressionné l’adolescent Patrick Modiano quand il la croisa ?

Dans le prologue, l’auteur justifie sa gigantesque entreprise : rétablir la vérité, puisque ce qu’il a lu, entendu est « plus faux que faux », a été déformé.

Coup double, en réhabilitant quelque peu sa figure centrale, intelligente, cultivée, et belle, qualifiée par Alphonse Boudard de « surdouée sauvage ».

L’auteur retrace l’enfance de Pauline, son éducation aux côtés de son pygmalion de père. Vient sa métamorphose en une bombe « sexuelle ». La traversée de la guerre a engendré sa vocation de soigner, puis de devenir médecin. Étude reprise en 1941,bac en poche, dans un contexte peu favorable (les bombardements anglais s’intensifient ; elle est victime de la rumeur d’avoir couché avec les boches, d’un viol collectif), sans compter les déménagements successifs. Les innombrables adjectifs attribués à Pauline, titres de chapitres, sont édifiants, résumant les facettes sous lesquelles elle est perçue : de « légère, perverse, souillée, hystérique, tondue… » à « cérébrale, comédienne, simulatrice, traquée… » et même « sans coeur et méchante », tant sa vie a été chaotique. Le portrait de Pauline, « la pin-up de la fac », se complexifie de façon chorale. Sa logeuse, Eva Gérard, relate, en la trahissant, ses relations amoureuses dont celle avec le plus beau parti de la fac : « Félix Bailly ». L’auteur autopsie cette idylle et nous laisse deviner une tension croissante entre Paulette (comme elle se fait appeler) et Félix. Dévergondée, « la petite femelle » ou « plus cérébrale que sensuelle » ? Imprévisible, surtout et difficile à cerner.

Le récit se focalise sur cette liaison tumultueuse et son délitement. Félix, qui avait occulté les mises en garde de ses parents et amis va commencer à ouvrir les yeux et voir en Paulette « une demi-folle », « un démon », « une ravageuse » et même « une cinglée ». En résumé, une femme qui ne peut lui convenir « comme un couvercle à un pot ».

La tension atteint son paroxysme après la lettre de rupture envoyée par Félix et la révélation de l’existence de Monique, cachée au début. Les réactions de Pauline, son achat d’un pistolet, le flacon de cyanure, laissent préfigurer le pire. Suspense encore étant donné sa traque de Félix et les menaces proférées à son encontre.

Devenue « une épave », va-t-elle se suicider ? Est-elle capable d’éliminer son ex-amant? Ou au contraire rebondir en s’investissant plus dans son travail ? Peut-elle éradiquer son passé sulfureux avec des Allemands, son humiliation d’avoir été tondue, cause de son maelstrom intérieur, de ses non-dits ? Sa rencontre avec Bernard Legens marque un tournant dans sa vie amoureuse. Beaucoup de lettres exaltées échangées, avant de réaliser qu’elle ne l’aime pas.

Le narrateur continue à nous maintenir dans la rétention d’information. Toutefois, les mots « crime, procès » retiennent l’attention du lecteur et aiguisent sa curiosité. Puis sa logeuse, Eva Gérard fait allusion au « drame ».

Au chapitre 31, les coups de feu résonnent, Félix s’écroule. Le destin de Pauline bascule et la propulse à la case prison. Si le procès retentissant, qui débute le 18 novembre 1953, a enflammé la France, il passionne aussi le lecteur. Elle aura sauvé sa tête, mais se voit « condamnée aux travaux forcés à perpétuité ». Durant son incarcération, Pauline montre un nouveau visage : « noblesse de sentiments ».

En s’exilant au Maroc, en changeant d’identité, réussira-t-elle sa renaissance ?

N’est-elle pas « attentionnée, douce » pour les patients ? Plus attachante ?

Le récit se ramifie, Philippe Jaenada s’intéressant aux conséquences pour les parents de l’assassiné et de la meurtrière et également aux compagnes croisées en prison.

L’auteur brosse un tableau de la prison d’Haguenau où sévit « une discipline drastique ». Ce qui force l’admiration envers cette protagoniste, c’est son opiniâtreté à décrocher son diplôme de médecin, sa réussite à d’autres examens.

A travers son héroïne, l’auteur explore la passion destructrice, les intrigues de coeur, gangrenées par le mensonge, l’hypocrisie, et le statut de la femme libre qui ne veut pas être cantonnée à la cuisine. Les étudiants donnent des portraits d’elle diamétralement opposés, tout comme les nombreux témoignages recueillis pour le procès. La voilà considérée comme « une hyène », accusée d’avoir commis « un carnage de bonheur ». Serait-elle incapable d’aimer et d’être aimée ?

Philippe Jaenada, «  tapir enragé » nous livre ses constatations, ses hypothèses, ses déductions, résume les points essentiels après avoir passé au crible la presse qui a divulgué le fait divers, parfois brodé autour pour doper les ventes. Il pointe également le manque d’exactitude historique d’ouvrages antérieurs qui prétendent offrir « un récit fidèle ». Il commente le journal intime de Pauline. Les extraits des journaux d’un prêtre , d’un résistant témoignent de la violence, des exactions.

Il nous fait partager son « work in progress », ses surprises grâce à internet, « un truc dingue » lui permettant de retrouver des traces des personnages cités dans les rapports, susceptibles d’avoir connu Pauline. Il recueille les témoignages de Lucette, sa « voisine du bistrot d’en bas » qui a vu des femmes subir la tonte.

Philippe Jaenada déroule en parallèle la vie de Pauline et le contexte historique : occupation allemande, le mur de l’Atlantique, les bombardements alliés.

C’est ainsi qu’il fait allusion au tragique destin de Charlotte Salomon, en octobre 43, peintre méconnue que David Foenkinos a sortie de l’oubli avec Charlotte.( 1)

Lire Philippe Jaenada, c’est s’accommoder de sa propension aux digressions, de ses anecdotes sur sa vie (souvenirs de ses premiers émois amoureux, de son Prix de Flore, d’une réservation de table à NewYork), de ses parenthèses, distillant son point de vue ou se dévoilant : « on n’est pas de bois ». Ainsi il fait un détour par Troyes, où fut créée « la culotte Petit Bateau ». Il décline la vision des femmes chez Nietzsche, auteur qui a laissé son empreinte chez Pauline. Il livre une réflexion sur le French kiss. Il veille à glisser une note d’humour dans ses apartés pour plus de légèreté.

En bonus, un brin d’exotisme, en évoquant Essaouira, où Andrée fait son internat et d’où Julien Blanc-Gras, écrivain voyageur (3) écrit à Philippe Jaenada que « le vent de l’Atlantique nettoie ton âme pour la peindre dans le bleu de l’océan ».

Les dates, qui ponctuent le récit, renvoient parfois l’auteur à ses propres souvenirs ou à des événements du moment comme la naissance de Janis Joplin en 1943, 15 mars 1954, la publication de Bonjour tristesse, juillet 59, le décès de Billie Holiday.

Il apostrophe son lecteur tissant un rapport de complicité, sorte de « marché secret, à l’insu des personnages » pour Amos Oz. Il est inattendu de se voir proposer du coca ou une anisette, souhaiter bon appétit ou de croiser le frère de Laure Manaudou. Brigitte Bardot est mentionnée car elle a incarné une héroïne, qui emprunte des pans de la vie de Pauline, dans La vérité de Clouzot. On aurait envie de demander à l’auteur : A quand le « court traité de comparaison raisonnée entre les pâtes et l’amour » ? A quand « Le Manuel de sagesse et de tolérance de tonton Philippe » ?

Lire Philippe Jaenada, c’est découvrir un langage fleuri, des tournures inattendues : «  La malédiction se frottait les pattes », « c’est une autre paire de bas », « se brosser l’hermine ». Des comparaisons singulières : « plus triste qu’un parpaing », « mobile comme une armoire à glace », « La malédiction se frottait les pattes ».

On ne pourra pas qualifier ce roman de « flou (à la David Hamilton) », mais au contraire de foisonnant. La table des matières est une aide précieuse. D’une histoire « ordinaire » Philippe Jaenada en fait un récit extraordinairement réussi, précis, aussi captivant que Sulak, Prix d’une vie 2015 et Prix des Lycéennes de ELLE 2014.

Saluons le travail colossal, fouillé, effectué pour réunir toutes les informations contenues dans cet ouvrage de fort tonnage. La copieuse bibliographie en atteste. Quant à l’auteur, se ferait-il « l’avocat de la diablesse », en plus de nous émouvoir ?

Ne dénonce-t-il pas la misogynie de l’époque ? Au lecteur d’en juger.

Philippe Jaenada signe une excellente étude qui nous plonge, en quarante-six chapitres, au coeur de la vie de Pauline Dubuisson jusqu’à sa destinée pathétique, au Maroc, avec en toile de fond l’occupation allemande, puis la libération de Dunkerque.

Une enquête époustouflante à la hauteur de la vie cabossée de Pauline Dubuisson.

 

©Nadine DOYEN

(1)de David Foenkinos : Charlotte avec des gouaches de Charlotte Salomon, sorti en octobre 2015, collection Beaux livres, Gallimard. (296 pages – 29€)

… et aussi le roman de David Foenkinos, Charlotte, Gallimard (221 pages – 18,50€)

(2)Vie ou théâtre ? De Charlotte Salomon, Le Tripode-(840 pages – 95€)

(3) Julien Blanc-Gras, auteur de Touriste, In utero, Au diable Vauvert (192 p – 15€)