L’homme sensible, Éric Paradisi ; Éditions Anne Carrière, Mars 2018,(176 pages 17€)

Chronique de Nadine Doyen

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L’homme sensible, Éric Paradisi ; Éditions Anne Carrière, Mars 2018,(176 pages 17€)


Eric Paradisi nous saisit dès la scène d’ouverture avec ce gros plan sur un très jeune garçon tentant de réveiller sa mère avec beaucoup de délicatesse. On guette comme lui un signe de vie. Si l’enfant n’a pas conscience de la réalité,  le lecteur a compris le sens de l’inertie qu’il constate.

Et c’est là que la phrase de Romain Gary résonne : « Avec l’amour maternel , la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. »

Comment va se construire Vincent, dépouillé de sa mère avec qui il semblait entretenir une relation très fusionnelle ? L’affection de son papa peut-elle combler ce manque ? Pour le père aussi, la morsure de l’absence est douloureuse.

L’auteur n’a-t-il pas déclaré dans un roman précédent que « Les gens qu’on aime reposent en nous. Ils s’éveillent n’importe où et ne s’endorment jamais » ?

Le père, Léonard, ayant pris de la distance avec Dieu, est sidéré par son jeune orphelin qui affiche sa détermination à être baptisé, afin de se sentir « plus proche de sa mère ». Ce qui permet au jeune Vincent de converser avec elle, de lui confier des secrets. De même il réclame « un arbre pour maman » qu’il croit au ciel.

L’originalité du roman réside dans la façon de raconter le parcours du héros, sous deux angles. Eric Paradisi  mène en effet deux narrations en alternance, entrelaçant les courts chapitres : Vincent enfant, ado et Vincent adulte, professeur Leenhardt, bientôt 44 ans. Il endosse une double casquette :  paléontologue chercheur et enseignant à l’université de Toulouse. Son credo du moment : « l’élan ». Il veut démontrer que le mouvement était déjà représenté à l’époque d’Homo Sapiens dans les peintures rupestres, après avoir débusqué  dans la grotte Chauvet, 8 pattes au bison !

Mais remontons son passé et son rapport aux corps. Très tôt, il prend conscience que son « physique ingrat », au visage d’ogre, sera un handicap dans ses conquêtes féminines. Contraint à assumer cette tare, il brille par son intelligence, ses résultats.

Un alter ego de Riquet à la Houppe. Résigné, il fait de sa laideur un atout.

Son coeur va battre pour Alice, camarade de jeux au primaire.

Leur partie de cache -cache dans le cimetière rappelle une scène du film « La promesse de l’Aube ». Au lycée, il devient « L’indispensable Vincent », généreux, le bon copain, celui qui est prêt à dispenser des cours particuliers, qui lui financent ses visites aux prostituées, lui, Centvingt, frustré de rentrer seul après une boum.

La femme lui reste un mystère, vu les échecs répétés, il se met à fantasmer sur les poitrines, à l’instar de Baudelaire, allant jusqu’à en dresser un recensement insolite !

Ado, il découvre « le temple de la nudité » sur l’île d’Oléron, puis au musée des Augustins, où il flashe sur l’Olympia de Manet, qu’il croit entendre lui chuchoter une invite ! A l’université, il nourrit un amour platonique exponentiel pour Lætitia, une relation sapée par la guerre en Bosnie où elle décide de retourner auprès des siens.

Toutes ces déceptions antérieures expliquent, nul doute, que Vincent choisisse une compagne, atypique,« non organique », en silicone, concept né au Japon. On découvre un homme métamorphosé, épanoui, amoureux, attentionné qui apprivoise peu à peu celle qui va devenir sa muse, sa confidente, sa Vénus, qu’il considère vraiment comme sa femme et dont il nous dévoile le portrait par bribes. Une femme dévouée, qui « comble ses désirs », qui ressemble à  L’Olympia de Manet et lit Cent ans de solitude de G.G. Marquez. Sa mère l’aurait-elle acceptée ? se demande-t-il.

Le récit s’accélère sur la fin, suite au drame que va subir Olympia. Le narrateur aborde un sujet ô combien d’actualité, en se glissant dans la peau de la victime, il montre son empathie et combien le traumatisme va gangrener le couple. Vincent, taraudé par la culpabilité, s’emploie à mener à bien ses découvertes sur le médaillon.

Il nous fait partager son excitation au fur et à mesure de sa progression vers la résolution de l’énigme, grâce « à l’invention du thaumalitique ». Quelle opiniâtreté !

Son Graal ? Démontrer que « Seul Homo Sapiens était un homme du cinéma ».

Il se consacre à la rédaction d’un ouvrage, très remarqué à sa sortie, « en pleine guérilla littéraire », qui le fait monter à Paris pour des interviews où il  rencontre la plasticienne Bérénice. Le miracle du hasard et de l’amour conduit à un happy end.

En filigrane, l’écrivain aborde divers motifs : la violence faite aux femmes, la peur du jugement d’autrui. On sent aussi sourdre cette inquiétude permanente due aux dramatiques attentats, ce qui explique le retour précipité de Vincent à Paris, à l’annonce d’un acte terroriste. Angoissé, pris de panique, il veut voir Bérénice, en chair et en os, s’assurer qu’elle est indemne.

A notre ère du combat pour la parité, le romancier, aussi acteur, que l’on subodore adhérant du mouvement « He for She », rappelle les noms des pionnières qui ont contribué à l’essor de Hollywood, soulignant comment elles furent écartées des studios par les hommes » quand le cinéma s’est industrialisé.

Eric Paradisi célèbre le culte de la beauté avec une grand B : celle des peintures rupestres, celle d’ Olympia, ce qui n’est pas sans rappeler la pensée de Dostoïevski « La beauté sauvera le monde », tout comme l’art, la lecture, la soif de culture ont sauvé Lætitia ou « Les passeurs de livres de Daraya ».

Il met en opposition « le monde qui bouge » et « le monde qui ne bouge pas ».

On retrouve avec plaisir l’écriture, pétrie de sensualité, de l’auteur de « La peau des autres ». Il y met en scène « un couple d’un genre nouveau ». Il distribue une si infinie salve de baisers, que le lecteur en perçoit  l’effleurement et en frémit.

Eric Paradisi, à la sensibilité exacerbée, signe un roman touchant, original,  baigné de tendresse, sous l’égide d’Indiana Jones, traversé par les requiems de Dvorak ou la musique de l’Apprenti sorcier. Saluons les qualités de ce livre, inspiré par les travaux du paléontologue émérite Marc Azéma sur le mouvement dans l’art pariétal, « destiné à un public varié, amateur d’Art, de cinéma, de beauté ».

©Nadine Doyen

Ultimes  messages d’amour, Jean Chalon (95 pages- 12€) ; Éditions du Tourneciel, collection l’ Écureuil volant (1)

Chronique de Nadine Doyen

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Ultimes  messages d’amour, Jean Chalon (95 pages- 12€) ; Éditions du Tourneciel, collection l’ Écureuil volant (1)


Jean Chalon, à l’oeuvre impressionnante (2) nous émeut dès son titre.

Voyons quels sont les messages d’amour qu’il distille dans cet opus.

Il débute par un vibrant et poignant hymne à celui qui fut « [son] soleil », une vraie déclaration d’amour absolu, éternel. Il lui dédie d’ailleurs ce recueil.

Il se remémore avec nostalgie ses 20 années à contempler chaque jour « [son] cher Ventoux », « Olympe d’aridité », « qui surpasse en splendeur le Kilimandjaro » et qu’il vénère comme « un dieu protecteur », un confident. Cette montagne aimée, il la considère comme sa seconde mère. Il avoue volontiers : « Je suis né du  Ventoux » !

Il l’apostrophe et nous laisse entendre les secrets qu’il lui murmure.

Il ravive son enfance à Carpentras avec la sortie du vendredi matin au marché qui offrait un vrai spectacle.

Jean Chalon évoque ses disparus, présents dans « [son] éventail de la mémoire », qu’il peut déplier à son gré. La phrase qui clôt cet opus traduit la morsure de l’absence : « Toute heure passée loin de toi est une heure perdue. »

Il rend hommage à toutes les figures tutélaires qui l’ont accompagné : Colette, G.Sand, Natalie Barney, Alexandra David-Neil, Louise de Vilmorin, Michel Tournier.

Ceux-ci restent  omniprésents dans ses journaux.

Rappelons que l’auteur a rédigé des biographies qui ont fait son succès. En tant que chroniqueur littéraire, il a fréquenté le Tout-Paris littéraire et côtoie toujours de nombreux écrivains. Il nous restitue certaines de leurs confidences (Julien Green : « Je déteste la mer, la montagnes m’ennuie. Les arbres ont toujours été des amis pour moi et je les ai toujours considérés comme des personnes ».

Il convoque les héroïnes de ses biographies. Trop de noms à citer, mais ne passons pas sous silence celui de Lola Flores , celle qui « incendia son coeur ».

Nul doute que vous partagez avec lui l’amour des arbres, des fleurs.

Sa passion pour les arbres, il la doit à un grand-père pépiniériste. Lui, que Marguerite Yourcenar appelait « l’ami des arbres » décline un vibrant plaidoyer pour leur protection, soulignant que certains sont guérisseurs et qu’ils communiquent entre eux.

Si des voyageurs collectionnent les cailloux, les coquillages lors de leurs périples, Jean Chalon, lui, rapportait « un morceau d’écorce d’arbre inoubliable ».

Comme Christian Bobin, il affectionne les nuages et sait débusquer des diamants dans trois fois rien. Par exemple une passagère dans le bus qui sort et dit : « Une caresse à tout le monde ». Il se délecte de « trésors » comme : « le sourire de l’iris, le chant du rossignol ». Il s’émerveille devant la beauté d’une pivoine, des roses. Parmi d’autres plaisirs simples qui le comblent : « Un chat qui dort. La visite d’un oiseau ».

Il  égrène ses pensées au sujet de Dieu, de Narcisse, de la vie, de la vieillesse,

de la mort (« qui devrait être une fête »), du temps. Ajoute quelques confidences.

En diariste, il commente la vie contemporaine : « Les hommes sont devenus fous . Ils sont prêts à s’entre-tuer partout.Et la terre qui a peur se met à trembler. »

Jean Chalon livre un retour aux sources touchant, émaillé de poésie. Des moments de grâce qui n’occultent pas la gravité de la vie. Les nombreuses références littéraires, les anecdotes, les proverbes, enrichissent la lecture et réservent d’agréables surprises.

Pour puiser toute la quintessence de cet opus, soyez « un relecteur », comme lui.

©Nadine Doyen


(1) Éditions du Tourneciel

31, rue des Chalets
67730 La Vancelle

(2)Voir en fin d’ouvrage la bibliographie augmentée de nombreuses préfaces.
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La mise à nu, Jean-Philippe Blondel, Buchet Chastel (15€ – 252 pages) ; Janvier 2018

Chronique de Nadine Doyen

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La mise à nu, Jean-Philippe Blondel, Buchet Chastel (15€ – 252 pages) ; Janvier 2018


Le narrateur, professeur de 58 ans, nous invite au vernissage d’une exposition à laquelle il s’étonne d’avoir été convié. Mais il ne s’agit pas de n’importe quel artiste ! Ce jeune peintre, déjà célèbre internationalement, est un ancien élève avec qui il va pouvoir échanger brièvement avant son discours.

Se souviennent-ils l’un de l’autre ? Quels souvenirs garde-t-on de « ses ouailles »?

Surtout que lui, « un des dinosaures de l’établissement », il en a vu défiler des lycéens ! Celui-ci lui aurait-il laissé une empreinte particulière ?

L’originalité de Jean-Philippe Blondel réside dans les titres de ses chapitres. Si dans Juke Box, c’étaient des titres de chansons, cette fois, la thématique de l’art oblige, ce sont cinq couleurs qui orientent le récit et en donnent la tonalité : d’Anthracite à bleu horizon, en passant part l’Incarnat.

On suit le rapprochement d’Alexandre Laudin et Louis Claret. D’abord un appel téléphonique. Puis une invitation à lui rendre visite dans son loft pour voir ses peintures. Dans la lignée d’un Lucien Freud, Bacon, donc torturées, ce qui le surprend.

Ce huis clos va favoriser leurs confidences. Chacun se livre, laisse affleurer ses fêlures (solitude, désert affectif, ennui, routine). Et voilà le professeur sous l’emprise de l’artiste qui s’est lancé le défi de faire son portrait. Atermoiement de l’enseignant. Maelström perceptible. Une tension électrique. Accepter ou pas ? Quel est le risque ?

Celui-ci découvre peu à peu que l’élève a toujours eu une forte attirance pour lui, qu’il « était son soleil ». Pas étonnant son projet. Faire le portrait de quelqu’un n’est-ce-pas une façon de le ramener chez soi ? On plonge dans leur intimité.

Les séances de pose se multiplient, au début avec un sujet mutique, « ailleurs ».

D’un côté le peintre, prévenant, s’assurant que son icône est à l’aise.

En face de lui, un modèle laissant vagabonder son esprit et convoquant une cascade de souvenirs plus ou moins heureux. Le choix des pigments, par exemple,renvoie le narrateur à son enfance au jardin de jeux où il admirait les couleurs qui l’entouraient.

Les portraits des deux protagonistes masculins s’étoffent au fil de leurs échanges, aveux, confidences, introspection. Le narrateur évoque ses sorties d’ado dans les bars enfumés de la ville, avec Thibault une visite nocturne, dangereuse, de la cathédrale ! (A croire qu’ils avaient entendu la voix de Véronique Ovaldé : Soyez imprudents les enfants !). Leurs façons de resquiller ! Leur amitié indestructible jusqu’au bac.

Suspense quand l’artiste a une nouvelle demande à formuler… Que doit-on comprendre quand il dit vouloir retravailler le tableau ? Un moment incertain. Les doutes du créateur : continuer ou renoncer ? Puis il y a le voyage à Vienne (On pense aux nus de Schiele!) où Alexandre a pu entraîner son égérie.

Son rêve : y faire le troisième volet. Décor idéal, canapé rouge.

Mais les exigences du peintre, « chasseur à l’affût », s’avèrent plus impudiques. Comment pense-t-il procéder ? Par photos ? Un certain malaise s’installe.

Jean-Philippe Blondel aiguise sans cesse notre curiosité. Jusqu’où l’effeuillage ?!

Rebondissement quand il lâche le mot : « malade ».

En creux se tissent les figures féminines : ses deux filles, si couvées, aimées, qui ont quitté le nid familial, et Anne, leur mère dont il est désormais séparé, en bons termes.

L’auteur ausculte les conséquences du divorce sur son comportement. Il souligne la réaction d’Anne, troublée par les rumeurs suscitées par sa proximité avec son élève. Lui aurait-il préféré un homme plus jeune ? Leurs entrevues montrent l’attachement qui immuablement les relie encore, avec même une pointe de jalousie réciproque non avouée. Quand Louis Claret évoque ses filles, il s’interroge sur la transmission.

On aurait envie de dire à cet enseignant que l’année prochaine, le problème des portables devrait être éradiqué avec la nouvelle loi !

On note des coïncidences troublantes entre le narrateur et l’auteur. On reconnaît  sa ville d’origine (au passé textile florissant) déjà présente dans des romans précédents ; les rues qu’il arpente ou revisite comme Modiano. le café du Musée ; on retrouve ses lieux de prédilection comme Les Landes et Londres (La Tate gallery).

Les connaisseurs de la musique Blondelienne vont encore apprécier ce style enlevé, aux phrases courtes, nominales ; les dialogues transpirant la bienveillance, ponctués de rires. Ils vont croiser des protagonistes qui lisent des auteurs britanniques : Thomas Hardy, Jane Austen. Parmi leurs amis des personnages gays, installés à Londres, loin de l’homophobie. Quand Alexandre confie à Louis son penchant mal assumé pour les garçons, à l’époque du lycée, on pense au personnage de Philippe Besson dans Arrête tes mensonges.

Ce qui frappe dans ce roman, ce n’est plus la « midlife crisis », mais le regard dans le rétroviseur  du narrateur, imposé par la nécessité de dresser un bilan de sa vie, ratée côté famille. En exhumant d’un carton des reliques du passé, tel un minuscule inventaire, il aborde la question de ce qui reste d’une vie.  Obnubilé par les affres de la fuite inexorable du temps, la déliquescence des corps, lui, « sorte de menhir », se projette dans le futur avec angoisse. Bientôt 60 ans, la retraite. Une rencontre a réveillé sa libido. Denise Bombardier l’affirme : « L’amour commence à 60 ans ».

Le tableau final nous transporte dans ce paysage sauvage d’Écosse dont la beauté avait subjugué le narrateur, alors jeune prof de 25 ans, lors de son escapade avec Arnaud. Même extase, même émerveillement, partagé cette fois avec Alexandre, celui qui a « tenté de percer ses mystères », de « capturer son âme » devenu son complice, toute ambiguïté bannie. Les couleurs réunies : « L’anthracite des roches. Le soufre des fleurs d’ajoncs. La terre ombrée. Le brun et l’incarnat des lichens. », le mauve des bruyères. L’horizon  leur tend les bras. Un souffle de liberté les anime.

Jean-Philippe Blondel offre une réflexion sur les chemins obstinés de la création, de l’art (rôle du triptyque, Hockney), sur la difficulté d’aimer et explore les limites de la mémoire, conscient de ses « chausse-trappes ». Avec habileté, il peint en mots « sa mise à nu » ! Et décline une variation sur le regard, ce que l’autre perçoit de vous.

Il signe un roman attachant, pétri d’humour,  entrecoupé de parties en italiques correspondant aux flashbacks, aux souvenirs familiaux, amoureux et professionnels. Souvenirs parfois encombrants, comme le déclare Serge Joncour dans L’amour sans le faire : « Les souvenirs, c’est rarement les meilleurs qui dominent ».

D’où son credo : avancer en se délestant des trop toxiques ! Sur le sentier neuf de ses 25 ans où tout est de nouveau possible. Vivre le présent.

« Un livre puissant qui révèle autant le lecteur que l’auteur », conclut une libraire.

©Nadine Doyen

Yves Bichet, Indocile, roman, Mercure de France (19,80€ – 260 pages)

Chronique de Nadine Doyen

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Yves Bichet, Indocile, roman, Mercure de France (19,80€ – 260 pages)

Août 2017

Le chapitre d’ouverture nous conduit à l’hôpital militaire de Desgenettes, (Lyon), au chevet d’Antoine, jeune soldat, dans un état comateux. Les visites qu’il reçoit se limitent à celles de sa mère et de Théo, son ami d’enfance. Scènes touchantes de les voir tenter de faire réagir le malade en le touchant, lui parlant.

D’un côté le huis clos de la chambre « au mur gris », la douleur, la souffrance, la musique de Johnny sur laquelle Théo danse. A l’extérieur des militaires rejoignant le kiosque pour une répétition de la fanfare.

Théo, de la fenêtre de la chambre, se laisse ensuite distraire par des grutiers en difficulté, plein d’admiration pour cette fille « qui dévale la grue comme un chat ». Le narrateur aiguise notre curiosité en précisant  que « Théodore ne sait pas encore que sa vie bascule ». Mais le rythme s’accélère après la rencontre avec la fille à la mobylette, à la conduite sportive. Celle-ci propose à Théo de le conduire à la foire de La Beaucroissant. On suit leur échappée jusqu’au  soir à la fête du lac de Paladru.

Une liaison amoureuse naît, gauche pour Théo (18ans) qui confesse sa première expérience : « Ils sont aux abois, ne sachant rien…» de l’amour.

Le romancier explore les corps dans tous ses états.

Assez inattendue la séquence où Théo s’autorise à se « pignoller », trahi par son corps, découvrant « un plaisir fugace ». Puis c’est les balbutiements des étreintes avec Mila (21ans), l’éveil du désir charnel. Plus fusionnel avec Marianne, la mère d’Antoine, veuve qui sait que « la vie n’attend pas », et se montre insatiable.

Théo va vivre une parenthèse intense dans le cabanon de La Ciotat avec Marianne.

Ils se touchent, se frottent, se caressent, s’étreignent, se désirent.

Le vertige les étourdit. Ils se disputent, se quittent, se rabibochent.

Mais est-ce vraiment cela l’amour,vient à s’interroger Théo.

La météo revêt son importance, cet orage qui gronde, ce ciel menaçant, « d’ébène », renvoie à l’accident dont fut victime Mila, la belle foudroyée.

Yves Bichet nous replonge dans un pan de l’histoire avec la guerre d’Algérie et ses dégâts collatéraux. Sont évoqués les attentats, dont celui contre De Gaulle.

Le mot « guerre » scande le début du récit, comme un leitmotiv, il fait peser le poids de la menace. Son héros, Théo, traumatisé de voir son ami dans cet état végétatif, va tenter des ruses lors du conseil de révision, avec la connivence de son père. Il est révolté par cette absurde guerre, qui fracasse la jeunesse, les « envoie au casse-pipe ». De plus tombé amoureux, il veut vivre cet amour absolu. Comment échapper à l’armée ? Le narrateur nous embarque dans une cavale éperdue, Théo à la merci de passeurs, renouant avec Mila, abandonnant Marianne. Et des parents inquiets à qui Théo fait gober un chapelet de mensonges. Le traqué devient le traqueur.

L’auteur, à travers Théo l’insoumis,antimilitariste, aborde la question des objecteurs de conscience. Il rappelle que ce n’est que le « 23 décembre 1963 que l’Assemblée Nationale adopte le statut. D’où ces vies clandestines et l’existence de passeurs pour conduire en Suisse ces déserteurs. « Une existence à rebonds et contrecoups ».

Il aborde une autre question très polémique : l’acharnement thérapeutique.

Quel avenir pour Antoine ?

L’auteur semble affectionner les personnages aux vies clandestines, d’errance, sans domicile fixe. Dans L’homme qui marche on suit un chemineau et Robert qui ont besoin de nature, du clapotis de l’eau du murmure du vent, comme Mila et Théo contemplatifs du lac de Paladru ou du Mont Blanc. Ses personnages font l’amour dans des lieux improbables. Dans Le porteur d’ombre, le nid d’amour est une éolienne, dans Indocile c’est une grotte. Autre point commun supplémentaire, le personnage accusé de meurtre est en fait innocent, mais se sacrifie pour un autre.

On croise dans les romans d’Yves Bichet des personnages au bord du gouffre, impliqués dans des imbroglios sidérants. Il y décline l’art de prendre le large.

Yves Bichet a l’art de peindre les paysages traversés, les lieux avec une précision dans le détail des plus étonnantes. Que ce soit la chambre d’hôpital, la caravane de Mila remplie d’objets hétéroclites, le travail de typographe, les attractions de la fête foraine, le récit des efforts  des grutiers pour redresser cette grue qui penche comme la tour de Pise. Tout est minutieusement décrit. On devine un connaisseur des chantiers, des banlieues industrielles, qui sait aussi voir la beauté et la poésie des choses.

Le récit est rendu haletant par la profusion de verbes d’action. Variation des pronoms : on passe du narrateur relatant à la 3ème personne (il, elle) au protagoniste (je et tu).

Le romancier va ravir, émouvoir les fans de Johnny Hallyday, en immortalisant certaines de ses chansons. Le mange-disque avale le 45-tours et « les notes de Retiens la nuit qui s’égrènent » avec l’espoir de voir Antoine réagir. Sur le champ de foire, c’est Douce violence que Johnny claironne. Théo fait vrombir le moteur en  « chantant à tue-tête » Souvenirs, souvenirs.

Yves Bichet signe un roman d’apprentissage tumultueux, mettant en scène deux adolescents qui découvrent l’amour sur fond de guerre d’Algérie.Leur liaison amoureuse engendre de multiples rebondissements, péripéties. Coups de théâtre au cours de la désertion de Théo. Les protagonistes passent par la case prison.

L’auteur décortique la traversée du désir chez Théo, « au coeur d’artichaut », paumé, déboussolé, qui ne sait pas choisir entre Marianne et Mila, ce qui alimente un suspense en continu. Pas facile de savoir qui gagnera le coeur de Théo.

Yves Bichet déploie une écriture très cinématographique.

On referme ce roman complexe bien secoué et l’auteur de nous questionner : « Théo, en fuyant l’appel est-il lâche ou courageux » ?

©Nadine Doyen

Fabienne Jacob, Les séances, roman ; nrf, Gallimard, septembre 2016

Chronique de Nadine Doyen 

A19669Fabienne Jacob, Les séances, roman ; nrf, Gallimard, septembre 2016, 
(142 pages,15€)


 

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Fabienne Jacob

Fabienne Jacob met en scène trois femmes, une mère et ses deux filles dont une adoptive. 

Le roman s’ouvre sur une séance de photos d’enfants sous l’objectif d’Eva. 

Eva, comme la pierre angulaire du trio, dont le métier de photographe s’avère assez lucratif pour supporter à la fois la charge d’une maison de retraite, et l’ouverture du cabinet de sa soeur Liv. 

Un appel urgent de  cette soeur la fait sauter dans une voiture de location. 

Suspense pour le lecteur. Quel motif peut déclencher une telle réaction ? 

Nous voici embarqués sur l’autoroute Metz- Luxembourg, fonçant vers la maison de son enfance, maintenant vide. Eva se laisse griser par la vitesse. 

Le temps de ce trajet, dans le huis clos de sa berline allemande, elle convoque une foule de souvenirs. Par flashback,elle retrace la généalogie de cette soeur adoptée. 

L’auteure remonte à la source des trésors enfouis d’une jeunesse près d’une ferme. 

Encore plus délicieux les souvenirs des séances de pâtisserie. Le rituel de l’alliance retirée, de la chanson avec un soldat. On imagine le plaisir d’Eva et Liv, enfants, à casser les oeufs. Magnifique description de la séparation des blancs des jaunes. 

Dans le flot de pensées, s’inscrit l’évocation de leurs études, puis de leurs activités professionnelles. 

En alternance, on assiste aux séances de photos avec Eva et celle très particulière de Liv dont la thérapie consiste à prêter l’oreille aux clients et se résume à une « unique phrase » salvatrice, ce qui confirme les dons de magnétiseuse de Liv, hérités de ses aïeules. Va -t-elle répéter le cycle de sa mère et de sa grand-mère Biwi au corps de « menhir »? 

Fabienne Jacob explore son thème de prédilection, obsessionnel : le corps. Ici Liv se souvient d’une scène surréaliste en classe qui l’avait beaucoup marquée : « Le corps de Marie-Aimée était devenu un corps de Christ », dont « les petites taches rouges continuaient à consteller le sol ». 

Il se trouve que Liv et Eva n’ont pas le même rapport au corps. L’une, Liv,  très tactile. Un besoin  exacerbé par le manque au point de toucher « le lapin » d’une femme en manteau de fourrure ! Ou de « caresser la joue de la Vierge ». 

L’autre, Eva, fuit les hommes, la promiscuité physique après un échec amoureux. 

A travers elles, l’auteure aborde la maternité et le rôle de la femme. 

Si Eva déplore ce statut de l’enfant roi, « valeur refuge par excellence », Liv se prépare à en mettre un au monde. Quel prénom choisira-t-elle ? Comme le souligne David Foenkinos (1) : « Certains prénoms sont comme la bande-annonce du destin de ceux qui les portent ». C’est aussi ce que pense Eva quand elle a pour modèle un prénom de «  femme vénale ».Quand on s’appelle Lolita ou Marilyn, ajoute David Foenkinos, « on doit avoir la sensualité dans les veines ». Eva en croise de ces ados qui ont le don de se couler dans un autre à sa demande et l’émerveillent. 

Mais où sont les hommes ? Eva en a fait les frais, semble-t-il. Peut-on  subodorer « anguille sous roche » entre Liv et le jardinier, à la présence très discrète. Ne lui apporte-t-il pas de la joie quand il vient de tondre avec « l’haleine verte de l’herbe ». 

Quant à la mère Irène, elle est veuve. 

On retrouve les deux soeurs à la maison Sérénité où réside leur mère, atteinte d’une maladie non nommée, que l’on devine être Alzheimer. 

Les deux soeurs manifestent de l’empathie pour ces personnes déficientes aux comportements imprévisibles. Elles s’efforcent de leur prêter une oreille attentive, notent la déliquescence des corps. Elles drapent leur mère de tendresse. 

L’originalité du récit réside dans la mise en relief de mots en les orthographiant avec une majuscule : « Cynique,Ballet, Puits,Nullipare, … ». Ces mots qui ponctuent le récit sont comme des tremplins pour rebondir sur l’idée véhiculée. L’écrivaine affectionne les étymologies des mots et parfois ose des rapprochements avec la vie de ses personnages. C’est ainsi que les 2 soeurs ont débusqué dans une recette les mots lénifiants pour Irène : « Farine, Tamisée, Bain-marie, Doucement ». 

« Pour Tenir ». 

L’intérêt de ce roman réside, comme le fait remarquer Patrick Kéchichian, « dans ce que le visible et l’explicite de la vie suggèrent, mais ne placent pas en lumière ». 

Fabienne Jacob explore à la fois la relation sororale et filiale, développe une réflexion sur le temps, pointant notre incapacité à savoir profiter du  moment présent. 

L’épilogue du roman est énigmatique, laissant le lecteur deviner quelle fut l’annonce faite à Irène. Mais « il n’est pas sûr que tout le monde ait compris la même chose », note la narratrice. En effet la réaction d’Irène est pour le moins inattendue, « à côté ». Si elle fait sourire, elle laisse un quelque chose de doux amer, face au constat que la mère est dans son paysage intérieur, et que la communication s’avère difficile, voire impossible. Irène est dans sa bulle intérieure, a comme quitté le monde actuel, s’abîmant dans la contemplation d’un tilleul qui la renvoie à son village natal. 

L’écrivaine aborde un sujet tabou, celui de la vieillesse. Elle nous immerge dans l’univers implacable de ces établissements qui accueillent des personnes ayant perdu la mémoire, leur autonomie et donne un aperçu de leur quotidien. Elle montre combien le travail du personnel, souvent insuffisant en effectif, demande un dévouement exceptionnel, patience et bienveillance ainsi qu’ un solide moral. 

Fabienne Jacob signe un roman délicat, touchant, empreint de nostalgie, servi par une écriture ciselée. 

©Nadine Doyen


 (1) Extrait de La tête de l’emploi de David Foenkinos