STÉPHANIE DUPAYS, Comme elle s’imagine, Mercure de France (157 pages – 16€), Février 2019

Chronique de Nadine Doyen


STÉPHANIE DUPAYS, Comme elle s’imagine, Mercure de France (157 pages – 16€), Février 2019

Les protagonistes de Stéphanie Dupays sont des digital natives addicts aux réseaux.  A travers Laure, professeure de Lettres, « maîtresse de conférences », l’auteure explore les relations amoureuses sur la toile : comment l’étincelle naît, comment l’attirance grandit, évolue au point de tomber dans la dépendance.

On suit donc Laure, la trentaine, au début de sa relation virtuelle avec Vincent.

Elle croit « avoir trouvé un cocon chaud et doux où elle pouvait faire halte ».

Elle est si entichée, que même en plein cours, elle ruse pour pouvoir vérifier si Vincent lui a bien répondu. Si impatiente de s’isoler pour lui répondre, est-elle vraiment présente à ses élèves ? L’attentif Jean-Baptiste n’a-t-il pas décelé un signe de fébrilité ? La voilà scotchée à son smartphone.

Elle est si hypnotisée par l’écran que même dans un bus bondé elle est capable de se créer une bulle.

On peut lire certains de ses échanges avec ses followers, et en particulier avec ce fameux Vincent. Elle n’hésite pas à passer des heures à zoner la toile, à chatter ou à passer au crible le profil de Vincent, à fouiller dans ses posts. (1) Comme Swann, elle décrypte le moindre mot, le moindre geste, chaque texto, « comme s’il s’agissait d’un télégramme diplomatique pendant la guerre froide ».

Sa dépendance aux messages de Vincent devient incontournable car celui-ci a l’art de la séduire, l’appelant sa « délicieuse », son « alliée ». Sa vie bascule, rêvant de leur rencontre, elle tente de la programmer mais la réaction de Vincent la refroidit, la déconcerte. La jalousie s’installe.

Elle va jusqu’à s’offrir une séance photo avec une professionnelle, pour poster une image séduisante de son profil. Elle fantasme déjà sur le nombre de likes qu’elle recueillera, en espérant ceux de Vincent.

L’auteure montre combien l’apparence prime sur Facebook.

Si bien que Laure qui se compare aux créatures virtuelles, aux « visages lisses, aux corps parfaits » en est complexée. Elle voit « se rouvrir la cicatrice d’une image de soi défaillante ». Il est bon de convoquer l’injonction de Frédéric Midal : « Foutez-vous la paix », déconseillant de se comparer à un autre.

On constate que Laure, spécialiste de Flaubert, peine à concilier son travail quotidien  (copies, colloques à préparer) et son égarement sur la toile. Elle perd sa concentration, corrige « l’esprit ailleurs, papillonne de ses copies à son smartphone, ce qui l’oblige à veiller parfois jusqu’à cinq heures du matin.

On suit les « montagnes russes » affectives entre les deux protagonistes et les rebondissements dans leur relation. Les vacances de Noël pour Laure, ce sera auprès de ses parents, à la campagne, pour renouer avec la nature, avec elle-même, afin que son cerveau ne tourne pas en boucle et surtout pour mettre Vincent entre parenthèses ! Elle se fait violence pour travailler sur ordi mais sans internet, elle se plonge dans Proust, Gary. Besoin de « retrouver sa souveraineté ». « Le travail effréné a un pouvoir anxiolytique » reconnu.

Comme le fait remarquer Patrick Boucheron : « Les livres sont des boussoles. Quand on perd pied, on n’a pas tant de choses auxquelles on peut se raccrocher. »

La romancière relate leur premier baiser, leurs premières étreintes, leur premier repas en tête à tête. Puis les rencontres ponctuelles, parfois de brèves entrevues, entre deux trains, une soirée au restaurant, des rendez-vous improvisés en dernière minute ! Entre, place à leur correspondance numérique qui est loin de combler Laure, une romantique, qui rêve de lettres manuscrites. En effet, « l’écran ne laisse rien transparaître du souffle qui guide la plume, de ses hésitations, de ses soubresauts » et « le choix du papier, le tracé délivrent  quand même un peu du génie propre au scripteur ». « L’espacement de leurs rencontres faisait de chacune une éternelle première fois ».

Or il apparaît que Vincent a « comme un sixième sens »:dès que Laure s’éloigne, il revient vers elle ! Va-t-elle lui accorder une nouvelle chance ? Peut-elle lui faire confiance quand il lui dit que leur « rencontre est un miracle » et qu’elle est « son ange gardien » ? Laissons le lecteur découvrir l’évolution de cette relation et voir si elle parviendra à « résoudre l’énigme Vincent ».

On serait tenté de rapprocher Laure de l’héroïne de David Foenkinos, Mathide, elle aussi enseignante, qui « avait trop lu de livres » et « tous les malheurs venaient de la littérature »! Pour le narrateur de « Deux soeurs » (2), le métier de professeure « c’était une soumission à l’interprétation des mots ». Stéphanie Dupays , elle aussi, met en exergue le pouvoir des mots à travers Laure qui a tendance à vouloir vivre sa relation amoureuse à l’instar de personnages de romans. « Elle avait besoin des mots des autres pour décoder les êtres et les choses, interposer la littérature entre elle et le monde la protégeait ».

Toutefois les livres restent sa bouée de secours, son refuge, préférant « se passer de confident et s’en remettre aux livres ». Ainsi toutes ses références littéraires et cinématographiques (Rohmer) offrent au lecteur un terreau éclectique où puiser pour s’enrichir. Citons les poètes Brautigan, Cadou, Bousquet et Valérie Rouzeau qui méritent d’être lus. On croise également Durrell, Modiano.

Et si vous êtes à Paris, vous pouvez rendre visite à la statue de Montaigne, lui frotter le pied droit et le bonheur devrait vous sourire ou l’amour !

Stéphanie Dupays livre une réflexion sur le célibat selon les âges, sur les vieux couples, sur la difficulté d’entretenir une relation pérenne avec autrui.

Elle oppose celui qui se contente d’échanges derrière l’écran et de rencontres épisodiques à celle qui a besoin de relations concrètes, de convivialité et ne se satisfait pas « de mots d’amour ». Pour Laure, il devient évident que « Vincent est une divinité inaccessible ». Leur connivence serait-elle factice ? On plonge dans les pensées de Laure qui en vient à douter de la sincérité des liens tissés avec Vincent, à se demander si elle n’a pas été ghostée. Le manque devient insupportable, douloureux pour l’amoureuse. Le poids du silence est terrible quand il brise l’illusion de proximité.

Si vous n’êtes pas sur les réseaux, ce roman vous protégera de cette aliénation, de cette techno- dépendance que Serge Joncour pointe aussi dans son roman CHIEN- LOUP. (3) Pour lui, « c’est comme le Nutella, dès qu’on y touche on est ferré » ! Le danger de devenir esclave de son smartphone est souligné : «L’objet magique peut devenir un instrument de torture ». Quant à Facebook, c’est ce « gigantesque texte à déchiffrer » où Laure s’égare des heures pour tromper sa solitude ou son chagrin. De plus elle se livre à des interprétations erronées.

Laure n’est pas la seule à s’être brûlé les ailes, mais son récit a la vertu de mettre en garde tous ceux qui s’emballent trop vite et s’investissent trop dans une relation virtuelle avec un(e) inconnu(e) ! Sa lucidité, toute relative, lui a toutefois permis d’éviter le piège tendu par Vincent, préférant renoncer à son invitation pour un week-end à Séville. Elle a su résister à la tentation !

Laure sait prendre de la distance (comme par exemple sa déconnexion lors d’un Noël chez ses parents), ce qui relance sa créativité, elle réagit comme Philippe Besson qui voit une corrélation entre écriture et séparation : « La souffrance et les chagrins d’amour rendent l’écriture très fertile ».

Stéphanie Dupays signe un récit nécessaire pour mettre en garde les naïfs afin d’éviter les rencontres toxiques et d’éventuelles désillusions ou déceptions.

Une sorte de diatribe qui éclaire et alerte sur les dangers de l’addiction à  Facebook et à son smartphone. En même temps, elle offre une ode aux livres (qui prennent soin de nous) et à la littérature, échappatoire pour les héroïnes.

La romancière se fait chantre de l’ici et maintenant, de la vraie vie, en sorte.

(1) Post : publications faites sur Facebook

(2) Deux sœurs de David Foenkinos, éditions Gallimard

(3) CHIEN-LOUP de Serge Joncour, éditions Flammarion

Prix Landerneau 2018 , Prix du roman d’écologie,

Prix de la Ville de Vannes 2019

©Nadine Doyen

Mathias Malzieu, Une sirène à Paris, Albin Michel.

Une chronique de Nadine Doyen

Mathias Malzieu, Une sirène à Paris, Albin Michel
( 258 pages – 18€)  Février 2019


Mathias Malzieu situe son roman à Paris lors de la crue de  juin 2016.

Certains se souviennent peut-être de La sentinelle de la pluie de Tatiana de Rosnay qui campe aussi son intrigue dans un Paris sous les eaux de 2018.

La Seine devient le personnage principal et suscite bien des craintes.

C’est avec beaucoup de poésie que l’auteur décrit le paysage pourtant apocalyptique. Il sait mettre la touche de couleur avec les arcs-en-ciel  conjurant « le crachin de Mercure ». Pas facile de s’orienter dans ce « labyrinthe de brume ». «  Le marquage au sol disparaît dans les abysses ».

Tous les repères sont perdus pour Gaspard en quête de la péniche, héritée de sa grand-mère Sylvia, répondant au joli nom de «  Flowerburger ». Elle abrite un cabaret où il se produit, un restaurant où Henri , le cuisinier, met les fleurs au menu. Accès privé sur mot de passe. Un bien que son père, Camille, aimerait vendre car trop habité de souvenirs, ce qui génère un différend entre eux. Gaspard réussira-t-il à convaincre son père à renoncer à ce projet ? D’autant qu’il doit tenir la promesse faite à Sylvia.

Ce bateau est la «  béquille magique », le refuge de  Gaspard, le « loser en amour ». Quand il performe avec les Barberettes, il est galvanisé par son public à qui « il donne l’amour qu’il ne reçoit plus ».

Si « Littérature , musique, chat » est un triptyque essentiel au bon entretien de nos neurones » (1), pour Gaspard il manque « l’ingrédient magique », l’amour.

Une fois la décrue amorcée on voit la Seine charrier arbres, fauteuils, vélos, aspirateur, ballons,  des tonnes de détritus et vomir une boue marronnasse.

Une pollution qui a de quoi indigner et alerter tous les écologistes.

Mais Gaspard est loin d’imaginer une toute autre apparition sur le quai.

Rêve-t-il ? Est-ce un double de La Lorelei ? Doit-il se méfier de sa voix à la mélodie envoûtante? Le voilà médusé par cette rencontre fortuite avec une créature si étrange, en plein Paris. Elle va faire basculer/révolutionner son quotidien. L’auteur nous conte sa sidération, son hébétude devant cette découverte qu’il ne sait pas nommer, mais qu’il décrit dans les moindres détails. Extraordinaire « belle au bain dormant », échouée sous le pont : « queue sertie de diamants bleus, cils argentés, yeux de saphir,  une crinière d’or, des écailles qui diffractent la lumière ».

Gauche devant ce « poisson -fille » blessé qu’il craint de voir se casser, il se hasarde à, délicatement, la couvrir de sa veste. Un vrai maelstrom l’étreint , confronté à cette situation inédite. Une fois sa décision prise de la conduire aux urgences, il connaît la galère pour trouver un taxi. Quiproquo cocasse avec le chauffeur Hindou qui confond «  sick et Sikh »! Ce passage aux urgences permet à l’auteur de faire un état des lieux : surcharge, attente excessive, contrainte administrative, un personnel proche du burn out.

L’auteur montre les coulisses des urgences, comment le personnel décompresse, leur tenue hospitalière quittée. Sauf que Milena est rappelée à son poste. On devine l’hommage indirect que le romancier rend au staff.

Un incident incompréhensible provoque la panique, le branle bas de combat dans le service hospitalier et la détresse de Milena qui ne réalise pas la gravité de l’état de santé de Victor, son compagnon.

On suit en alternance ce qui se trame autour de Victor et le retour  de Gaspard à son appartement avec sa conquête qui ne passe pas inaperçue de ses voisins !Intriguée, Rossy les a épiés.

Gaspard très inquiet pour la survie de sa « poupée désarticulée », lui prépare le seul menu qu’il sait cuisiner. Apprivoisée, elle décline son nom : Lula.

Mais où la loger ?  Dans la baignoire ? Comment la soigner ?

Leur conversation est limitée, Gaspard profère des bribes d’anglais. Le chat, qui voit son territoire squatté, sort les griffes face à cette «  sardine géante » !

Alors que Gaspard cherche à lui assurer du confort, elle, qui se sent prisonnière n’a qu’une idée en tête : échapper à son geôlier.

L’auteur nous plonge dans les pensées des deux protagonistes.

La visite clandestine de Rossy sera à l’origine d’un accident désastreux.

Le compte à rebours est commencé pour Lula. Gaspard lui promet de la remettre à la mer après lui avoir fait connaître le Flowerburger. Il l’habille d’une robe en lamé qui fera sensation à l’arrivée sur la péniche !

Pendant ce temps Milena, mue par la vengeance, s’est lancée à leur poursuite. En possession de la relique de Gaspard, parviendra-t-elle à ses fins ?

Le suspense grandit quant à cette love story naissante entre le crooner terrien et la nymphe, « dompteuse de canards ». Tout s’accélère. Une complicité se tisse, ils enregistrent même un duo ! «  Le moindre échange augmente l’addiction ».

«  L’un devenait la drogue de l’autre ». La scène de leur ballet aquatique est chargée de sensualité et d’érotisme ( « Lula s’enroulait autour de lui, leurs lèvres entrèrent en collision », « Il déchiffrait la géographie de son corps.)

Gaspard, soucieux de celle dont il est en train de tomber amoureux, a un ultime plan avant la séparation de minuit. Deal conclu. Une visite nocturne de l’aquarium de la capitale. Mais partout où ils passent il y a grabuge et panique et des passants éberlués ! Retour à la case  hôpital !

Nouvelle péripétie : évasion avec la complicité de Rossy.

L’épilogue est des plus rocambolesques avec course poursuite jusqu’à Étretat !

Le roman s’achève comme un conte de fée avec l’arrivée d’un colis au contenu précieux. Une lettre jointe explique la provenance du trésor.

L’écrivain pratique le name dropping, ainsi on voit fleurir le nom de Kylian M’Bappé, de la librairie Shakespeare and Co ( les livres sont le refuge de Gaspard pour tromper sa solitude). Il distille les noms de ses artistes préférés. Son panthéon comprend «  Serge Gainsbourg, Nick Cave, Nancy Sinatra, Lana Del Rey, Patti Smith, Leonard Cohen..). En exergue, une citation de Jack Kerouac  qui met à l’honneur «  les gens fous d’envie de vivre ».

Il use d’un style très imagé : «  un chignon en forme de donut », « ses cils-éventails donnaient un ballet flamenco » ou «  Sa colère monta comme peuvent monter des blancs en neige. » Il distille d’autres jeux de mots : «  dive/die ;  Kitzbühel/kiss bull ».

Le musicien fait résonner une litanie de bruits les plus divers. Le cri d’une mouette, les miaulements de Johnny Cash, le chat et les aboiements d’un chien se mêlent aux bruissements des bracelets, à l’explosion d’un lampadaire, à une chanson de Mariah Carey, aux vocalises de la cantatrice, aux applaudissements, au mugissement du vent, au clapotis, au crissement de pneus, au coucou de l’horloge, au fracas d’une vitre.

Par- dessus domine la mélodie « de cristal » envoûtante, lancinante de la cantatrice, à laquelle Victor et d’autres ont succombé.

Au lecteur de résister pour connaître la destinée de la « femme diamant » et l’avenir du bateau.

Dans cette odyssée musicale et aquatique Mathias Malzieu imprime fantaisie, magie et poésie en créant un univers mi-onirique, mi -réel qui fait penser à celui de Tim Burton. Les situations burlesques qui mettent l’accent sur la maladresse chronique de Gaspard font sourire et convoquent le comique anglais Benny Hill. L’écrivain chanteur, à l’imagination débordante, signe un roman haletant et épique, riche en rebondissements, digne d’un Surprisier suprême (2).

Mathias Malzieu a réussi son pari de « rêveur de combat » : surprendre et émerveiller. Vivement le film !


(1) Citation extraite de L’appartement du dessous de Florence Herrlemann

(2) Surprisiers : «  Ceux dont l’imagination est si puissante qu’elle peut changer le monde – du moins le leur, ce qui constitue un excellent début ».

© Nadine Doyen

FLORENCE HERRLEMANN, L’appartement du dessous ; roman, Albin Michel, Mars 2019, (18€ – 253 pages)

Chronique de Nadine Doyen


FLORENCE HERRLEMANN, L’appartement du dessous ; roman, Albin Michel, Mars 2019, (18€ – 253 pages)

Rares sont les romans contemporains dont la trame est constituée de lettres.

Rares sont les auteurs contemporains qui centrent leur roman sur une vraie correspondance entre les protagonistes et non pas sur un échange de mails.

On pourrait citer :

Claire Fourier dans Il n’est feu que de grand bois, ce sont des lettres enflammées entre un homme et une femme amoureuse.

Dans Ressentiments distingués de Christophe Carlier, les missives anonymes,  empoisonnées, causent beaucoup de désordre et la psychose.

Et maintenant au tour de Florence Herrlemann de nous offrir un roman épistolaire. L’originalité tient à ce que le courrier s’échange directement entre deux voisines d’un même immeuble du Marais construit depuis des décennies (donc au confort spartiate, sans salle de bains). Pas besoin de facteur !

Une lettre n’est-elle pas une âme ? Selon Balzac, « Elle est un si fidèle écho de la voix qui parle que les esprits délicats la comptent parmi les plus riches trésors de l’amour ». Florence Herrlemann remet ainsi au goût du jour la correspondance.

Imaginez-vous en train d’emménager dans un nouvel appartement. Comment prenez-vous contact avec vos voisins ? Ou comment vous accueillent-ils ?

Règlement à respecter, ménage de son palier à effectuer.

La nouvelle résidente, Sarah, sera vite mise au parfum, mais par lettres ! On imagine son étonnement, puis son agacement. Pas moins de quatre reçues de sa voisine du dessous, Hectorine, avant qu’elle se décide à réagir. Sarah ne peut qu’être mal à l’aise de se sentir ainsi épiée, harcelée, envahie par une avalanche de lettres. Elle se dit « perdue », dans la plus totale incompréhension, face à cette insistance de lui « imposer » des lettres. Et le lecteur de partager toutes ses interrogations. Quelle est la finalité de cet échange (qui va durer des mois) ? Pourquoi Hectorine refuse-t-elle les invitations de Sarah ? Suspense garanti.

Mais qui sont ces deux héroïnes ? On note une fracture générationnelle.

L’une tape ses lettres sur un ordinateur, l’autre sur sa « brave Bar-Let ».

Sarah, graphiste, illustratrice dynamique et créative, la trentaine, « une bien jolie fille », à qui la vieille dame de 103 ans bientôt 104, dépeint le naufrage de l’âge, avec lucidité mais non sans humour et autodérision : « Nous les périmés ».

Au fil des lettres, Hectorine décline sa vision philosophique, pétrie de sagesse, de la vie (« un instant jubilatoire et fragile ») et de l’amour et offre à Sarah « une oreille » en cas de « besoin de réconfort, de conseils littéraires et musicaux ». Elle clame l’apologie de la littérature, à la vertu salvatrice, qui lui a « appris à supporter la douleur, le froid, à contenir sa colère, à adoucir ses peines, à grandir, à aimer. », et, quelque peu intrusive, cherche à savoir ce que lit Sarah. Sarah, une fois apprivoisée, trouve attachante « son Hectorine » et s’épanche aussi sur ses amours et sa famille. On est témoin de leur tendre complicité, de l’attention à l’autre.

Florence Herrlemann a l’art de piquer la curiosité du lecteur par cette phrase d’accroche sur le bandeau : « Un jour vous saurez, je vous le promets… ».

Quelle énigme et quel secret détient celle qui fait cette promesse ?

Hectorine  déroule des tranches de vie, de sa « survie », comme un feuilleton.

Parfois l’émotion est si intense qu’elle préfère clore sa lettre, mais le lecteur ressent au plus près la persistance du traumatisme qu’elle a subi. La force de ce livre est de ne lever le voile sur le secret lié à l’Histoire qu’à la fin.

Nous aussi lecteurs, nous saurons et alors quelle découverte, quelle émotion !

Avec Hectorine, vous allez voyager dans le passé (aux heures sombres du nazisme), de Berlin à Paris via Cabourg, recueillir ses confidences sur son enfance, ses amours contrariés (homosexualité condamnée), et sur sa relation avec l’arrière -grand-mère de Sarah. De quoi être tenus en haleine, secoués par toutes ses révélations, sidérés une fois le mystère connu, tout comme Sarah !

Certaines scènes, campant les personnages secondaires, paraissent sorties d’un dessin de Sempé, comme la réunion festive chez les Viaux !

Ou encore cette vision d’Hectorine perdue dans la foule d’une gare où elle fait l’amer constat de l’indifférence : « Personne ne s’intéresse à personne ».

L’alternance des lettres aux longueurs inégales impulse une cadence au lecteur.

Une mention météorologique est parfois indiquée. La proximité des deux protagonistes transpire dans l’entête des lettres, de plus en plus affectueuse. Leur lien s’est resserré. Elles ont comme signé un pacte de « confiance et respect mutuel », d’entraide. La bienveillance est leur dénominateur commun. Comme Serge Joncour le fait remarquer dans un de ses romans (1) : « Ils sont rares ceux qui donnent vraiment, ceux qui écoutent vraiment ».

Hectorine aime offrir ses délicieuses madeleines !

Par cette correspondance publiée, Sarah offre à son amie du dessous un tombeau de papier, témoin de leur lien indéfectible et atypique.

Florence Herrlemann nous immisce dans la vie d’un immeuble, et explore le lien très singulier, intergénérationnel, qui s’est instauré par lettres entre deux résidentes. Elle ressuscite Proust, nous plonge dans la tragique période des camps. L’auteure dresse, avec beaucoup de sensibilité, le portrait d’une héroïne dont la résistance rappelle le combat de Marceline Loridan-Ivens. Elle brosse également une galerie de tableaux savoureux des voisins. Elle a l’art de nous rendre addictifs aux missives échangées, guettant celle qui va tout éclairer des mystères entretenus, des non-dits. L’ultime lettre d’Hectorine où toute la vérité éclate est si poignante que le lecteur, au bord des larmes, a la gorge nouée.

L’écrivaine signe un roman épistolaire dense, testamentaire, bouleversant jusqu’au dénouement, couvrant deux époques, empreint d’empathie, émaillé de poésie, traversé par les odeurs de madeleines, sur des airs de Chopin. Elle y déploie, avec brio, une ode à « un triptyque essentiel au bon entretien de nos neurones » , composé de littérature, de musique, et de la compagnie d’un chat ! Vient s’ajouter un hymne à l’Amour et à l’Amitié avec une touche de sensualité, de douceur et de tendresse. Gardons à l’esprit le conseil d’Hectorine :« Soyez doux avec vous », « Vivez pleinement ».

Un récit addictif, touchant, débordant d’humanité.

Un livre que « le bouche-à-oreille » a d’ores et déjà propulsé sur le devant de la scène littéraire !!!

© Nadine Doyen


(1) : Extrait de REPOSE-TOI SUR MOI de SERGE JONCOUR, éditions Flammarion.

Lyliane Mosca, La Vie rêvée de Gabrielle, Muse des Renoir, Terres de France, Presses de la Cité, Mars 2018 (21 € 364 pages)

Chronique de Nadine Doyen

Lyliane Mosca, La Vie rêvée de Gabrielle, Muse des Renoir
Terres de France, Presses de la Cité, Mars 2018 (21 € 364 pages)


L’année 2019 met les Renoir à l’honneur. Elle marque le centenaire de la disparition du peintre Pierre-Auguste Renoir mais aussi les soixante ans de la mort de Gabrielle, modèle favori du peintre. Qui était-elle ?

Dans son  passionnant roman, Lyliane Mosca nous invite à découvrir son parcours depuis son enfance dans le joli village aubois d’Essoyes.

Récit étayé par des écrits de Bernard Pharisien, son petit-neveu, disparu en 2018.

Le récit débute l’été 1894, quand la jeune Gabrielle (16 ans), qui vient d’être embauchée au service des Renoir, monte à Paris. On l’accompagne pour son premier voyage en train, puis dans son installation dans la famille du peintre.

On la suit arpentant le quartier de Montmartre, le Maquis. L’appréhension qui l’habitait s’est vite dissipée, s’adaptant facilement au mode de vie de l’artiste. Elle aura le double rôle de bonne et de nounou, à la naissance de Jean.

Elle apparaît délurée, effrontée, ne manquant pas de toupet. Elle va inspirer le peintre qui la fait poser avec son tout jeune fils, au point que son épouse la jalouse. Jean ne quitte pas sa « Bibon » d’une semelle. Celle-ci drape d’une tendresse infinie le père et le fils.

Sa cote est en hausse, les marchands d’art lui rendent visite.

Lyliane Mosca sait aiguiser notre curiosité quand elle nous montre Gabrielle surprenant Auguste en train d’écrire des lettres à un(e) destinataire inconnu(e), et surtout à l’insu de sa femme Aline. De plus il semble enclin à révéler son secret à son gracieux modèle, qui reconnaît éprouver une certaine attirance pour son « patron ». Toutefois Gabrielle découvre que Marie Maliverney, elle, sait, puisque chargée de poster ce mystérieux courrier. Va-t-elle réussir à percer le secret ?

Plusieurs lieux sont associés aux Renoir. A Paris, il y a eu d’abord l’appartement du château des Brouillards, à Montmartre, puis un appartement Rue de La Rochefoucauld. A la campagne, la maison louée à Essoyes avant l’acquisition d’une propriété qui comprendra l’atelier Renoir. Ce qui lui permet de s’enivrer de la « nature luxuriante : « les vignes rousses à l’automne, les reflets émeraude de l’Ource » ; de trouver des sources d’inspiration nouvelles et d’autres modèles : les laveuses, les vendangeuses. «  Ses toiles lumineuses laissent filtrer la vie ». Le village recèle des trésors à peindre. Il a de quoi « paysanner ».

Et dans le Sud, un hôtel à Nice puis une villa louée à Magagnosc, et enfin, le domaine Les Collettes à Cagnes-sur-mer. Aline, sa femme, espère que Renoir pourra y soigner ses rhumatismes déformants qui le handicapent de plus en plus dans son travail. A Aix les-Bains, Renoir accepte de suivre une cure, moments de grande complicité avec Gabrielle, qui endosse le rôle de dame de compagnie. Nouveau logement à Saint-Cloud, puis Rue Caulincourt.

Le lecteur navigue donc entre ces divers lieux au fil des pages, au fil des saisons.

On y voit simultanément grandir Jean (qui deviendra le célèbre cinéaste), et vieillir son père qui souffre des ravages de l’âge, de la maladie (polyarthrite). C’est en fauteuil roulant qu’il va peindre in situ, observant « le spectacle vivant », en parfaite communion avec Gabrielle.

La maison d’Essoyes permet de recevoir le beau monde, dont Julie Manet, fille d’artistes. Par elle, Gabrielle va découvrir l’existence d’une certaine « Lise », prénom tabou !

La cohabitation avec la famille Renoir n’est pas sans heurts, sans différends. Renoir entrera dans une colère noire quand il réalise que Gabrielle l’a espionné et vu en bonne compagnie. Il se résout donc à lui confier son secret, ainsi elle sera la troisième personne à le connaître. Cette fois le lien entre Lise et Jeanne est clairement établi.

Gabrielle, en délicatesse avec Aline, l’épouse de Renoir, se retrouve congédiée, déçue de constater le peu de soutien de son patron, avec qui elle s’en entretiendra plus tard. Celui-ci garde ses secrets, rien ne filtre concernant Pierre, cet aspirant peintre, à l’allure bohème que Gabrielle avait rencontré à Montmartre.

Jean accuse le coup de la séparation avec sa nounou, « sa Bibon » adorée, il devient plus capricieux. Par miracle, Gab réapparaît pour son grand bonheur. En effet, Aline, épuisée par sa troisième grossesse, sous la pression de Renoir qui veut finir ses nus, accepte de la réembaucher. Elle endossera en plus le rôle de lectrice particulière et d’infirmière au chevet de son patron qui ,cette fois, lui livre ses derniers secrets. Rebondissement, Aline a tout entendu : se sentant trahie, humiliée, elle congédie ses employées.

Une nouvelle bonne s’occupera du dernier né Claude, les aînés font leurs études. Pierre a embrassé une carrière de comédien. Jean rejoint le corps des dragons. Avant son départ, il avoue son amour à « Ga » et lui vole des baisers, cherche à savoir le degré d’intimité qui la lie à son père. Les rumeurs colportées à ce sujet ne la touchent pas, au contraire elle prend plaisir à entretenir l’ambiguïté.

Gabrielle qui incarne pour Jean « la loyauté, la pureté, la tendresse », finit par réaliser son rêve : rencontrer un artiste, américain, Conrad Slade et même l’épouser après avoir éconduit maints prétendants.

Le destin incroyable de Gabrielle, « la grâce incarnée » que nous relate Lyliane Mosca avec brio, suscite beaucoup d’émotion. C’est en Grèce qu’elle sera informée de la disparition d’Aline Renoir, par une lettre de Marie, dite la Boulangère.

Quant à Renoir, jusqu’à sa mort, il croque de jeunes modèles dont la fascinante Andrée Heuschling, rayonnante de beauté, que son fils Jean épousera.

Ces séances de pose convoquent chez le lecteur qui aurait vu le film « Renoir » de Gilles Bourdos, le sublime décor de ce spot.

A la disparition du peintre, le couple Slade rend visite aux enfants Renoir, Gabrielle tient à effectuer un pèlerinage sur les pas de l’artiste et enquête sur Pierre, persuadée qu’il était un fils caché de son maître.

Le récit s’achève par des dates importantes qui ont jalonné la vie de couple de Gabrielle : la naissance de son fils, Jeannot (à la santé délicate, nécessitant des soins à Berk), son mariage avec Conrad Slade et son départ aux USA.

Le fil avec les Renoir n’est pas rompu pour autant. Retrouvailles fréquentes.

C’est émue aux larmes que Ga prend connaissance de la lettre que Renoir lui avait écrite, lettre retrouvée par Claude. On comprend qu’elle puisse être profondément troublée en lisant cet aveu : « Dieu, que tu m’as manqué !  Merci d’être ce que tu es, tu enjolives tout ce que tu approches».

Ce roman dense présente un double intérêt, il ressuscite Renoir, ainsi que d’autres figures artistiques de l’impressionnisme qu’il reçoit, côtoie (Degas, Monet, Julie Manet, Cézanne, les marchands d’art).

Il rappelle en toile de fond la guerre, qui explique la présence sur le front des fils du peintre mobilisés  pour «  cette saloperie de guerre » d’où ils reviennent blessés.

Lyliane Mosca livre un portrait coruscant de Gabrielle, Muse inspirante pour l’impressionniste et nous fait partager le quotidien de la famille Renoir à Paris, dans la campagne champenoise et dans le Sud. Elle nous invite en filigrane à visiter le musée d’Essoyes, à admirer les tableaux cités dans cet ouvrage, à découvrir ou nous replonger dans les films de Jean, le cinéaste et lire son Pierre-Auguste Renoir, mon père pour retrouver la rayonnante Ga.

L’écrivaine signe une biographie romancée très enrichissante, baignée de lumière, qui met Renoir « l’ouvrier de la peinture » au premier plan.

Quelques dates :

Pierre Auguste Renoir : 1841 – 1919

Aline Charigot , son épouse en 1890: 1859 -1915

Gabrielle Renoir :1878 – 1959

© Nadine Doyen

Philippe Vilain ; Un matin d’hiver ; Grasset, (15€-141 pages), Avril 2019

Chronique de Nadine Doyen

Philippe Vilain ; Un matin d’hiver ; Grasset, (15€-141 pages), Avril 2019

Dans le prologue, Philippe Vilain nous révèle la genèse de son roman. Une rencontre avec une inconnue, lors d’un séminaire universitaire, qui débouche sur des confidences, terreau idéal pour un écrivain surtout quand il trouve un aspect romanesque dans cette vie qui lui est déroulée, comme servie sur un plateau !

Un écrivain, pour Nancy Houston, « c’est un braconnier d’histoires, un chapardeur, qui s’accapare de bribes, pour les sertir telles des pierres précieuses ». Avec l’accord de la confidente d’un jour, Philippe Vilain a procédé à un travail « d’ensecrètement » pour garantir l’anonymat de son héroïne.

Il se glisse avec brio et délicatesse dans la peau, le coeur, le corps, la vie d’une femme pour un peu plus de vingt-quatre heures.

Précisons que sa narratrice est une femme amoureuse qui relate sa rencontre avec Dan, tous deux enseignants dans la même université.

Les deux portraits se tissent simultanément.

Elle, Julie, la trentaine au début du récit, la quarantaine quand on prend congé d’elle. Elle décline sa passion pour la littérature : « compagne fidèle », l’amie des insomnies, « un secours nécessaire ». Ses amies la considèrent «  rêveuse, idéaliste ».

Lui, « charismatique », « se sent profondément américain » et accorde peu d’importance à l’apparence, à sa tenue vestimentaire. Ce qui compte, « ce qui fait la qualité d’un homme, c’est son travail, son oeuvre ». Un charme certain auquel Julie succombe.

On devine la dépendance amoureuse de l’enseignante à la voir rivée à son téléphone, guettant les textos de l’élu de son coeur. Philippe Vilain dont on connaît l’exigence quant à la qualité du français (1) pointe les risques de « la déchéance de la langue » dans cet usage d’émoticônes en rafales, de négligences orthographiques. Ce que l’enseignante de lettres conteste.

Vient le mariage précipité par un heureux événement en vue : « l’enfant de l’amour », leur princesse, leur « poupée de porcelaine » qui transforme Dan en « un père prévenant, soigneux, organisé » et Julie en mère poule.

Le Noël des cinq ans de Mary marque un tournant, le moment où la vie de la narratrice va basculer. Elle tient le lecteur en haleine, en justifiant son émoi. Elle sait ce qui est arrivé. Une situation qui rappelle ce phénomène des évaporés que Thomas Reverdy a évoqué dans un de ses romans. Cette disparition est d’autant plus énigmatique que notre société est hyperconnectée. Les parents de Dan, tout autant démunis, sont prêts à soutenir leur belle-fille, à faire mieux connaissance avec Mary. Le grand-père concédera au désir de cette dernière : fouler les endroits que son père a fréquentés. On imagine aisément la difficulté pour l’enfant de grandir, confrontée à un tel mystère. Quand lui dire la vérité ?

On voit cette femme ébranlée aux confins de la folie, taraudée par la culpabilité.

Elle passe en revue toutes les hypothèses plausibles, celles qui l’arrangent. Son inquiétude parvenue à son climax génère une atmosphère éprouvante qui gagne le lecteur. Elle pensait former un « couple heureux, solidaire, complice ».

Il s’avère que Dan n’aimait pas parler de ses recherches ni de ses enquêtes sur le terrain relatives au racisme, les considérant « secret affair »

En explorant le couple, Philippe Vilain décrypte en quoi l’arrivée d’une enfant peut modifier la relation entre les parents. Il montre le moment où le doute s’empare de la protagoniste. N’auraient-ils pas parfois négligé de communiquer ou ne se sont-ils pas quelquefois réfugiés dans le silence ? « Le silence est la diplomatie du coeur, se taire est la meilleure solution », pense-t-elle.

Une réflexion de Louis Guilloux renvoie à la situation de cette femme acculée à vivre en solo, formant toutefois, à ses yeux « un beau petit couple » avec sa fille. « On jouit mal de ce qu’on a, on ne possède que quand on a perdu. Mais on possède peut-être mieux encore, quand on a failli perdre et que l’on retrouve ». Dans son introspection, cette mère évaluait la chance d’avoir une famille heureuse, et les retours de Dan étaient toujours fêtés avec Mary transpirant le bonheur des retrouvailles. Elle ne peut s’empêcher de convoquer leurs « sweet memories », leurs instants de grâce », car « Le bonheur n’a pas de mots, il n’a que des images radieuses… ».

Dans une succession de flashbacks, elle revoit, se remémore sa vie conjugale et fait l’amer constat de la perte, de « l ‘anesthésie du désir ». A qui la faute ? La lassitude, la monotonie qui s’installe ? Des professions trop prenantes qui confisquent le temps pour la sphère privée ?

L’auteur aborde la notion de l’identité et l’avenir des couples mixtes. Dan avait-il le mal du pays ? Vivait-il mal sa situation d’expatrié ?

Le romancier soulève la question de la fidélité quand le mari est si souvent en déplacement.

Dans la partie retraçant l’enquête initiée par celle qui vit mal l’abandon, le lecteur qui est conduit dans les bas fonds de villes américaines, découvre les conditions pour lancer un avis de recherche,ce « wanted » vu dans les films et comment fonctionne la police des deux côtés de l’Atlantique. Épaulée par Paul Peeters, le père du disparu, Julie va écumer le maximum d’endroits au risque de s’aventurer dans les « quartiers de sauvages », ce que l’on leur déconseille.

Tous deux sont déterminés à « remuer ciel et terre », déçus du manque de coopération de la police. Ce qui offre au lecteur de traverser des zones industrielles aux murs tagués, aux « môles bétonnés d’une soixantaine d’étages, chatouillant le ciel » ; d’entendre la couleur sonore de Houston avec « ses voix immigrantes ». Des halls d’immeubles aux « boîtes aux lettres défoncées ».

Puis, c’est le pouls de la ville d’Atlanta que l’on sent vibrer, sa rumeur, ses odeurs qui nous parviennent avant de découvrir la vue panoramique que Julie balaye du regard. Elle est comme en pèlerinage dans cette ville aimée car liée à Dan, ville « où le soleil brille toute l’année », ville aux « immenses parcs verdoyants, fleuris d’azalées qui donnent un sentiment de liberté ».

On est témoin du maelstrom qui étreint Julie, oscillant de l’espoir au découragement, à l’angoisse. (« L’espoir se réfrigérait dans la cuisine ».)

Dan aurait-il été victime d’un guet-apens ? Est-il en vie ? Pouvait-il être « un agent infiltré » ? Comment en parler à sa famille, ses collègues ? Et que dire à sa fille qui grandit et s’interroge aussi? C’est un permanent questionnement qui alimente l’esprit de la narratrice. Le lecteur est suspendu au moindre indice qui mènerait sur la bonne piste, ce qui maintient une certaine tension.

L’auteur a enregistré dans ce récit tous les pics d’émotion que traverse son héroïne, tel un sismographe : son impatience de retrouver Dan aux prémices de leur passion dévorante ; la joie de la maternité ; les affres de l’attente, la morsure du manque. Il décortique de façon saisissante la période interminable de l’absence : « L’absence, c’est vivre avec un sentiment d’inachevé » et montre comment la narratrice va apprivoiser l’absence, une fois la sidération passée.

Une caractéristique du style de Philippe Vilain, c’est son goût pour les énumérations qui prennent parfois la forme de l’anaphore.

Il a l’art de tisser des récits à la trame cinématographique, ce roman ne fait pas exception. Le gros plan en clôture sur Mary tenant la main de sa mère près du lac parfois « strillé par des écharpes de brume », dans Piedmont Park, est une scène lumineuse et joyeuse. On referme le livre avec encore en tête les chansons de Bob Dylan et Janet Joplin, de quoi alimenter la bande son.

Comme Nicolas Carreau le fait remarquer (2) : « Philippe Vilain est devenu le spécialiste du roman d’amour non cucul !  Ce qui compte c’est sa manière de décrire le couple, le désir, le manque ». Il sait adopter une voix féminine, il sait se muer en femme avec une extrême sensibilité. Il brosse le portrait d’une femme multiple (« célibataire endurcie, amoureuse éperdue, idéaliste, enseignante studieuse, mère appliquée, veuve éplorée »), avant tout courageuse et résiliente.

Elle force l’admiration par sa détermination au vu des vicissitudes rencontrées. En la sachant apaisée désormais, délestée de sa pensée unique et obsessionnelle de Dan, et bien accompagnée, le lecteur referme le livre, lui aussi apaisé.

Une histoire incroyable, touchante, prégnante, servie par une écriture pleine de subtilité avec une once de poésie. Un témoignage utile pour la fille du disparu.


(1) : La littérature sans idéal de Philippe Vilain

(2) Émission du samedi  6 avril 2019 sur Europe 1


Extrait : « Je n’ai pas écrit pour faire le deuil de Dan Peeters, l’oublier ou expurger je ne sais quelle ancienne souffrance, mais pour mieux me représenter sa disparition et témoigner de ce qu’elle fut pour moi : l’événement de ma vie. D’ailleurs, je ne crois pas que l’on écrive pour oublier, mais pour retrouver au contraire, dans l’univers du langage, ceux que l’on a perdus ».

© Nadine Doyen