Antoine EMAZ – Limite – Tarabuste nov. 2016

Chronique de Marc Wetzel

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Antoine EMAZ – Limite – Tarabuste nov. 2016


Humilité et ambition poétiques, ensemble, immenses :

« Nous ne pouvons faire un monde de mots et nous ne pouvons, muets, faire un monde » (Cambouis, p. 166)

C’est une poésie de la bonne fatigue et de la claire angoisse.

En tout cas, d’une fatigue sans complaisance (consistant non pas à se prélasser exclusivement dans les angles morts de soi, mais à constater le retard physiologique pris sur sa propre activité et tenter de se resynchroniser à proportion : une pauvre résurgence, mais qui désaltère mieux l’habitué de l’oasis).

Une angoisse sans abattement (on profite du surplace d’une menace sur nous pour grimper sur elle, et juger de plus haut ce qui perdait la force de nous arriver).

Et de toute façon une poésie, une des plus merveilleuses ressources de poésie : l’assurance qu’un langage, poussé et comme écroué par la porte, s’évadera par la fenêtre ; et la simple espérance que les murs que des mots auront dressés, d’autres mots sauront peut-être les abattre.

« Le corps n’est plus dans sa physique

la mécanique se grippe

se fausse doucement

sûrement

corps opaque

muet

mais qu’est-ce qu’on a à voir là-dedans » (p. 54)

Le combat contre soi a quelques menus avantages : on sait où sont les mines qu’on a posées ; même couché, on peut charger à la baïonnette ; quand on sort se pendre, on craint moins les escroqueries et les agressions. Mais un inconvénient majeur subsiste : on s’éliminera forcément avec l’ennemi.

« étrange comme on est étranger

pas loin de soi comme

plein du corps

on ne sait qui tire les ficelles

encore

mais pieds poings gosier liés

serrés c’est sûr

cracher

boire

cracher

le corps a pris la main

la tête attend

il faudra bien revenir

hors de l’animal » (p. 66)

Quand on se bat contre soi-même, est-on forcément seul ? Antoine Emaz en tout cas guerroie seul : son corps est en première et dernière lignes. On dirait un western dans un ermite.

« muette sourde la douleur dans son coin

logée tant qu’on ne bouge pas

elle somnole à peu près

sage

le jour

et tout se tait autour

quand ça fait mal

au centre

la nuit » (p. 80)

L’auteur sait qu’il devrait forcer le trait pour théoriser bien la douleur; alors il s’en tient à la leçon d’incarnation qu’elle est : à la fois une passivité sans égale (on n’échappe pas à son mal à être sans y rajouter d’autant), et pourtant aussi le suprême contraire de l’aliénation : souffrir, c’est, enfin, être exclusivement livré à soi-même !

« on ne peut pas mettre ça

à distance

le poser plus loin

comme un bibelot un paquet un meuble

on ne peut pas

constat » (p. 43)

Voilà, avec Antoine Emaz, pour parler familièrement, un monsieur qu’il doit être difficile de regarder dans une glace ; mais difficile, aussi, certainement, de trouver image moins fréquentée que la sienne !

«le corps dit quelque chose comme

va plus loin sans moi

comment

aller où et qui

dans les mots

une forme indécise un fantôme

d’écrire une main seule continue

comme un canard sans tête » (p. 58)

Avant de se décourager, il ferme sa porte : sa dérobade, s’il doit y en avoir une, sera sans témoins. Mais que de témoins intérieurs, d’amis géants assimilés (Hopper, et sa normalité au point mort ; Butor, pour le redémarrage à chaque faux-pas ; Jules Renard, pour, comme lui, parler bien pour que le visible vienne vers vos yeux ; James Sacré, et ce déséquilibre qui retire le fauteuil mais décale d’autant le corps parti chuter ; Jaccottet, et son réalisme en apesanteur : Malcolm Lowry, dont la boîte à outils surnage dans la flaque de vin …), que d’implacables juges suffisants Antoine Emaz héberge en lui !

« pas héros

pas équipé pour

et trop vieux

pour affronter les bêtes

on esquive

c’est moins glorieux sans doute

mais qu’est-ce que ça peut faire

il n’y a personne

pour voir » (p. 114)

Il y a vraiment, à juste titre, beaucoup d’estime et de gratitude autour de l’œuvre de cet auteur. Lui-même, lecteur ébahi et tenace, sait se nourrir du meilleur. Comme dit quelque part Jean-Patrice Courtois, son compas sait faire des cercles de silence autour de ce qu’il admire. Et nous, de même, ici, pour ce militant de l’inépuisabilité du peu :

« on voudrait tenir encore la barre

la barque est déjà partie

sa voile est noire ou blanche

qu’est-ce que ça bouge en tête

le jeu est fait

on peut discuter les erreurs

bien sûr

on a encore du temps

même court

pour la politesse en fin de partie » (p. 47)

Il est et reste à-ras-la-vie, trop sobre (« ni pute ni snob » est sa devise poétique, in Cuisine, p. 79) pour cultiver un quelconque art de disparaître ; mais, constatant que sa vitalité s’amenuise et son corps se rabougrit, il savoure l’humble pause de respirer autrement dans la soute du Pandemonium :

« la fatigue peut être poussée

sur le côté

on a repris assez d’air » (p. 168)

Antoine Emaz a une géniale formule pour expliquer le silence de Rimbaud : « Il cesse parce qu’il en a marre d’aller plus loin » ; mais lui, c’est en accompagnant ce qui s’en va qu’il ne cesse plus d’écrire :

« Quand tout se tait

sauf la vie son bruit faible de fleuve

ou de cœur

le poème voudrait ne pas dire autre chose » (p. 155)


© Marc Wetzel

Anna-Marie RAVITZKI – Kokoro – Obsidiane (nov. 2016), poèmes traduits de l’hébreu et présentés par Emmanuel MOSES

Chronique de Marc Wetzel

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Anna-Marie RAVITZKI, Kokoro,  poèmes traduits de l’hébreu et présentés par Emmanuel MOSES, éditions Obsidiane (nov. 2016).


« Il y a des gens qui sont comme un métro
Un train des profondeurs de la terre
Parce que leur oxygène est le dioxyde de carbone.
Mon amour est un macaron
De chez Pierre Hermé
J’y mords
Et la ganache s’échappe dans tous les sens.
Il y a des gens qui ne savent pas conserver
Leur amour .
Parce qu’aimer c’est
Fertiliser sans cesse autour du tronc.
Je vous le dis
Répandez beaucoup d’engrais
Pour qu’il pénètre dans le corps
Qu’il flotte sur la conscience
Afin qu’elle devienne une vierge assoiffée pour l’éternité
Car il est interdit de mettre le réveil
Pendant l’acte d’amour »  (p. 54)

Je crois que ce recueil, ardent et subtil, répond positivement à une question à la fois inattendue et justifiée : la pure sensualité peut-elle être religieuse ?
Une religion strictement physiologique, par l’attente et l’étreinte, est-elle possible ? Est-elle souhaitable ? Est-elle sensée ? Car ce serait une religion sans sanctuaire extérieur, sans sacrements objectifs, sans rassemblements publics.
Des serments amoureux ont-ils teneur spirituelle ? De la disponibilité sensuelle peut-elle valoir attention et abandon à la volonté de Dieu ? Du désir de la chair d’autrui peut-il sérieusement se prétendre prière (imploration d’un avenir secourable, ou au moins d’une vitesse de renouvellement apprivoisable du réel ?). Des vœux transcendants peuvent-ils être émis sans rire, là où il n’y a pas du tout sacrifice, là même où, par merveilleuse et vertigineuse inclination, on renonce à renoncer ?

« Ton nom est gravé dans sa voile
Elle
Qui m’a connue
Et toi qui m’as chuchoté
Ma Bien-Aimée
Tu m’as conduite
A l’ivresse du cœur
Et j’ai
Cru presque mourir.
Tu es planté au plus profond de ma chair
Je suis une plaie qui n’a pas cicatrisé
Et tu es le capitaine
Dont le désir
A failli me conduire à ma perte.
Rien ne pourra m’effrayer
Ton nom est gravé sur les lèvres
Des voyageurs lointains,
Je me languis d’une patrie »  (p. 23)

Et à cette question (la pure sensualité peut-elle être religieuse ?), la réponse, étonnante, et superbe est : oui, rigoureusement oui (et l’on devine la leçon qui vient alors : ne crains plus désormais de mêler Dieu aux frissons d’alcôve, ni de t’assumer pieux pèlerin en pleine caravane de halètements et cahots). Et voici d’abord pourquoi : c’est que l’hygiène intime (d’âme et de corps) de l’amoureuse est le contraire de la négligence (et la négligence le contraire de la religion !), qu’elle est authentiquement moins assurée d’être aimée encore demain que de l’existence de son Créateur (et ce pressentiment que l’on aura dès lors diverti sa solitude sans la combattre ni la comprendre a goût déjà mortel !), qu’elle a déposé la formule secrète de son ravissement sous commandes conscientes d’un autre (conscientes, donc potentiellement violentes, et réellement inviolables) ; tout cela dit les choses comme elles sont : toute femme qui donne son corps a dû entrer dans une confiance surnaturelle.

« Je te dis
Embrasse-moi
Tu as placé en moi un feu archaïque
Pris à la flamme de Prométhée
Tu as allumé le feu rampant
Dans les galeries du temps
Les vapeurs de l’alcool m’ont enveloppée
Afin que j’enferme dans mon alliance
L’épée du serment.
Combien tu aimais pleurer
Quand je te menais au seuil
De la volupté espérée
J’ai effacé certaines de tes vaches sacrées
Car toi aussi, là-bas
Mon très beau
Grand maître
Tu as été abandonné par moi
Mais l’odeur de ta semence
Fait germer sur ma peau
Jour après jour
Des étincelles de grâce
Et de ce qui ne ressemble à rien
Et les voies du plaisir
Et de la sagesse
Et la voie du sentiment enivrant
Et le temps de notre désir
Ne laissent pas
Mon sang refroidir »  (p. 59)

Mais qui dit religion dit tradition, dit que le service du divin a des précédents fondateurs, que le culte est à prendre aux pieds de ses modèles (et aux bras de ses officiants) ou à laisser ! Et le modèle de notre amoureuse (si passivement débridée, si farouchement exigeante) est ici constant : c’est Marie-Madeleine (c’est « la Magdaléenne » qui la précède où elle s’aventure, l’accompagne où elle se perd, l’inspire où elle doute – et elle l’inspire si fort que notre poète n’hésite devant aucune fièvre !), qui fut prostituée (seul métier, avec avocat marron et receleur, où l’on porte le péché d’autrui avec le nôtre – au contraire du confesseur probe et juste, qui remet sa propre faute avec celle d’autrui), la Magdaléenne qui parfume son pourtant inaccessible Seigneur, qui descend embaumer le corps même dont elle dut faire le deuil, qui arrime son radeau aux Saintes-Maries de la Mer et vint, comme notre auteure (Israélienne périgourdine), vivre en Gaule sa mort à elle-même.
« J’ai erré avec toi dans l’eau
Et voulu éteindre la lumière
Je cherchais le silence
Des dernières heures de la nuit.
Magdaléenne.
Tu es mon centre
Tu m’agrippes
Et tu concentres en toi
La profusion de mes identités.
Tu me laves
De tes larmes
Et me couvres de vêtements
D’embaumement.
Tu m’as embaumée.
Je suis une âme
Embaumée en toi.
Je ne veux qu’être allongée sur le pont
Lever les yeux
Vers le néant
Et te rencontrer
A travers
Le monde des sentiments… »  (p. 35)
En France, donc, le pays le plus synthétiquement varié de la planète, c’est à dire celui qui résume en lui au mieux l’exacte plantureuse diversité de la Terre, comme l’âme de l’amoureuse miniaturise l’infinie contrée idéelle de Dieu ; une France de Sarlat à Perpignan, qui est le boudoir somptueux de la vie préhistorique, et comme le patron géomorphologique du Dieu créateur, ou l’archétype occitan de la Genèse.

« Une de mes jambes
Est restée chez lui
Une jambe protectrice
Conductrice
Qui me parle en rêve
M’observe
Me mène
A l’endroit où
Voler
Libre
Je suis en contact avec lui
Et il saisit
Il évoque
Mon histoire
Et découvre des trésors
Qui étaient perdus
Que j’ai trouvés
Avec une flèche de mémoire
Il m’offre des cadeaux
Touche mes seins à distance
Dans mon âme a poussé
Une âme gauloise
Affamée … »  (p. 33)

L’autoportrait de la poétesse aimante et aimée est surprenant : une « éléphante volante » (expression trois fois présente au moins, p. 46, 56 et 61), n’ayant « aucune patience pour les fadaises » (p. 62), « dépendante de mains qui errent sur son corps comme dans un terrain vague » au « grand moment entre la vie et la mort » (p. 24) ; dont le « système nerveux entretient un rapport intime avec lui-même et avec tout dévoilement de sa nudité » (p. 50) – qui ne semble faire que ce qu’elle vit, et ne montrer que ce qu’elle pense. Cette auto-dérision de l’amante en « éléphante volante » (comment imaginer sans sourire son essai d’envol ? ou son délicat atterrissage entre les faux serrées « de l’ignorance », « de la bêtise », « de la fureur » et de « la grisaille » ?) dit quelque chose d’un peu miraculeux, comme : l’amour, élan sans âge (« je suis éternelle envers toi » dit-elle merveilleusement), assuré de n’être jamais rattrapé par le mal, est ainsi la seule profondeur dispensée d’humour.

« Pour toi la seule
Qui aies enfoui ta vie
Dans les plis de mon âme
Et trempé mon sang
Dans les codes secrets de mon corps
Toi, la parfumée,
Toi, la désirée
Je serre ma vie autour de tes hanches
Je chante pour toi avec un chœur  de passereaux
Qui flottent au-dessus de tes seins blancs
Et le navire …
Tu es le chant
Sans lequel
Les courbes de mon corps
Disparaîtraient comme néant et vide
Car tu es mon savoir
Et tu es mon rêve
Et jamais tu ne déroberas mes souffrances
Malgré ton désir ardent »  (p. 70)

Anna-Marie est une pasionaria, une furie, du pur sentiment. C’est une poétesse qui chante assez le sentiment pour faire saisir sa nature. L’enjeu de reconnaissance amoureuse est ici l’indice d’une conduite affective plus large, qui est de participer à des raisons de vivre qui nous intègrent (et nous adoptent) ou nous excluent. Comme le sentiment de tendresse entre en affinité avec les raisons que l’être qui nous attendrit a de posséder telle ou telle formule charnelle ; le sentiment de susceptibilité est de devoir rencontrer des raisons de vivre pour lesquelles on ne compte sensiblement pas. Le sentiment du sublime est d’être inclus dans ce qui pourtant nous dépasse, celui d’une disproportion qui menace et ferait pourtant de nous sa complice. Si le sentiment est le propre de l’être humain, c’est que l’homme est l’animal qui sait qu’il est né (que sa conscience fut seconde dans sa vie, qu’il fut connu avant de connaître), et qu’il va mourir (que le néant prochain est inéluctable, que l’univers nous déliera de lui, que notre être au monde ne sera plus reçu dans le monde, qu’on sera agi par lui avant de pouvoir finir d’agir). L’amour est ainsi comme un enfant qui s’abandonne encore au monde pour qu’il s’occupe de lui, et un vieillard qui occupe assez le monde pour n’être jamais abandonné de lui. L’amour qui (dit magnifiquement A.-M. Ravitzki) « nous pousse à l’intérieur d’une forêt par une porte latérale vieille de plusieurs milliers d’années », crie utile.

« Prends soin de mon cœur
Je te le demande
Puis tu me racontes
Que la femme est née pour faire l’amour
Et cela inonde mon cœur d’une fièvre sauvage
Qui cherche à ne pas s’inonder
D’inquiétude
Et je te demande à nouveau
De prendre soin de mon cœur
Car je m’enchevêtre dans les sentiments (…)
Parce que seule celle qui est née pour faire l’amour
Peut saigner autant »  (p. 73)

« Kokoro » est le mot japonais pour dire le monde du cœur (et peut-être le cœur du monde). Or prendre soin d’un cœur, c’est se soucier de ses raisons d’aimer. Et d’où lui viennent-elles, sinon de l’origine (perdue, mais solidaire) de tous les cœurs ? A quoi lui servent-elles, sinon savoir battre pour un autre ? Être reconnu, pour un cœur, c’est avoir révélé nos raisons de battre pour lui. Mais il faut durer, continuer à vivre (et faire vivre) de cette révélation, en un destin humain dont tous les matériaux sont fragiles, opaques, dispersés : l’Un a éclaté, et le mieux que le plus ardent des cœurs puisse faire, c’est savoir « que son corps est deux » (p. 53). Assez deux, suggère extraordinairement notre poète, pour jouir – dans la plus fougueuse des rédemptions – de l’Un .

« Je dois voler
Je vous le dis
Je dois voler.
J’ai lu toutes les théories physiques
J’ai libéré mes seins sur le navire
En pleine mer
Mon désir n’a pas cessé un seul instant
Et je continue de vous le dire
Je dois voler.
J’erre
J’erre sans arrêt
Je compromets ma réputation
Pour vous parler d’étoiles de mer
Et de fusées
Et de celui qui me visite chaque nuit
Et me dit :
« Merde
À la force de gravitation,
Tu dois voler. »
Mon feu brûle
Je suis le tonnerre
Je suis un éclair
Je saisis les tempêtes
Et non les cornes de l’autel
Ma lave ne se calmera pas
Avant que je m’envole »  (p. 72)

©Marc Wetzel

Marija ČUDINA – Les fillettes irréelles – L’Ollave (Domaine croate/Poésie) – décembre 2016 (traduction : Martina Kramer)

Chronique de Marc Wetzel

Marija ČUDINA – Les fillettes irréelles – L’Ollave (Domaine croate/Poésie) – décembre 2016 (traduction : Martina Kramer)


portraitUne assez courte vie (1937-1986), une poétesse publiée dès 17 ans, épousant le peintre post-surréaliste Léonid Šejka (qui lui apporte une sorte de convivialité artistique et d’assurance civique qui semblaient inaccessibles à cet esprit tout en sombre fantasmagorie, tourment et repli), un visage délicat, mutin et impénétrable (une photo page 7 nous met en présence d’une Jean Seberg brune, impitoyablement charmante, qui semble, par compassion, par ménagement, garder derrière les yeux l’essentiel d’un regard tueur), une poésie surtout qui est une très troublante infatigable pensée, d’une agitée féerie et d’une amère profondeur, aussi attachantes que douloureuses (on est ravi de découvrir une telle vocation imaginative, mais soulagé de savoir ne devoir pas en croiser trop souvent).

Trois passages de ce recueil, pour illustrer cette formidable impression :

l’un où elle plaint le soleil :

« Le soleil n’est pas une chose parfaite, puisqu’il ne peut se transformer en garçon,

ni en petit chiot d’amour, qui joue dans le pain des cieux,

et le fait que sans lui on ne peut vivre n’est que la vengeance du lointain

pour la hauteur, pour le bleu dans les yeux ou pour le pont sur les fleuves.

Partir et ne plus revenir, c’est le plus précieux de tous les événements,

mais cela non plus, le soleil ne peut le faire. Il lui manque peut-être la folie humaine.

Il est trop tard pour le réparer, mais si quelqu’un y réussissait quand même

nous nous rappellerions sans doute qu’il lui manque encore la mort humaine » (p. 22)

un autre où elle restitue les affres d’un Démiurge créateur, devant générer la structure de la carnassière civette (avec ses taches et bandes noires, sa poche anale parfumée …)

« A-t-Il tout de suite pensé la forme du corps de la Civette ?

Ou bien était-ce d’abord le contour de son âme qui commençait,

au prix de grands efforts, à émerger dans la sienne ? Et ce ne serait qu’après

qu’Il put, luttant contre l’invisible, discerner doucement

les formes nécessaires à la construction de sa figure ? » (p. 71)

cette dernière séquence, où elle semble épeler dans son âme l’imminente arrivée d’un Tigre,

« Encore une journée est passée, étrangement longue

et tout aussi crépusculaire. Tu as l’impression d’avoir davantage

peur. Car celui qui doit venir bouge plus rapidement la nuit.

Il est déjà impatient. Il rêve de toi depuis longtemps

dans son rêve animalier, son cauchemar.

Tu lui apparais à chaque instant, métamorphosé,

toujours plus brillant, plus gracieux, plus jeune. Tu vois toi-même

ses yeux obliques briller joyeusement dans la nuit.

Mais tu crois toujours qu’il est trop loin. Il ne connaît peut-être pas le chemin.

La nuit, aussi longue soit-elle, passe soudainement très vite.

Tu te rappelles, tu as le bouclier. Ton bouclier n’est qu’une

ombre noire échouée au sol, très fatiguée.

Tu as de plus en plus peur. Tu espères quand même une fois encore

que ce n’étaient que les songes étranges qui t’ont attaqué.

Même ton fouet, tu le jettes loin.

Et soudain, il apparaît, le Tigre immense » (p. 60)

Le génie difficile et ingrat de Marija Čudina étant ainsi hors de doute,

je me permets juste trois ou quatre remarques sur les aspects de ce recueil (qui est un court florilège chronologique de son œuvre) qui m’ont le plus intrigué.

D’abord, le titre, si surprenant : « Les fillettes irréelles ». Les premières pages du livre (évoquant « les fillettes en jupes noires et jaunes », « les fillettes couchées dans la rue sans seins », « des fillettes nouvelles et plus belles, surgissant de chaque mort, dans la multitude des choses » …) , bien que tout de suite complexes et ambiguës, montrent ceci :

Il n’y a pas des fillettes réelles, et des irréelles ; mais plutôt toutes sont irréelles, par principe. Aucune fillette ne dure, n’est là pour continuer à l’être (elle meurt ou devient femme ; elle est transitoire comme l’acné du destin) ; aucune fillette n’assure elle-même son existence, ne se soutient d’elle-même dans l’être (elle est, comme une atmosphère, comme un paysage, un pur résultat d’autre chose) ; aucune fillette, enfin, n’a de soi consistant, établi, assez accompli pour lui être familier. Cette existence à peine (rien ne fait moins bloc qu’une fillette, aucune aura n’est moins accentuée), qui semble n’avoir que l’étrange nécessité du possible, lui est pourtant à charge. La souffrance de Marija Čudina semble d’origine, comme une fillette, en effet, ne pouvant plus se contenter d’être née, mais ne pouvant pas encore faire naître.

J’ajoute que la lecture masculine de ce continent provisoire (et d’autant plus inconnu) de la féminité dans les limbes est particulièrement dérangeante, et instructive. On comprend aussitôt, par cela même qu’on ne comprend pas ici, que « Les garçonnets irréels » feraient par contraste un titre absurde, mais « Les garçonnets irrationnels », à l’inverse, un parfait pléonasme. Au contraire de l’irréalité de la fillette (qui n’est qu’une image intense, évanescente et incommunicable de la vie), l’irrationalité du garçonnet (c’est à dire l’incohérence de pulsions qui s’entre-contredisent, et l’inexplicable certitude d’être un enfant à jamais incapable d’enfanter par lui-même) n’a rien à rêver d’elle-même !

Le deuxième élément si troublant de l’âme de cette auteure est sa connaissance (qu’on dirait infaillible, indépassable) du mal. Elle ne dit jamais le bien (ce qu’il est utile d’atteindre, ce qu’il est méritoire de respecter, ce qu’il est valeureux d’imiter – tout cela lui est étranger), et, pour parler franchement, elle chante (sans certes le célébrer) exclusivement ce qu’il est fâcheux de viser, indigne d’accomplir, vil de copier). Il y a sincèrement quelque chose de diabolique dans le compte-rendu général d’existence de notre poète ; d’où peut-elle, franchement, savoir et révéler des états de monde comme celui-ci :

« Regarde, la pluie est plus rapide que le soleil. Les anges paisibles courent

vers la mer. Les grues déchaînées, au lieu de crever petit à petit

de faim, se suicident résolument, en criant. Une vague

tout effrayée rechute dans la profondeur. Je crois ne pas comprendre

cette mort parfaite qui regarde derrière l’horizon vers l’intérieur du cosmos. » (p. 44)

ou cet autre :

« Le poète se réjouit, ses yeux s’élargissent comme dans un somptueux

délire, lorsqu’il entend ce hurlement, cette plainte, ces pleurs et ce cri

d’une hyène esseulée qui traîne affamée sur le sable et

sur les herbes dégarnies de la savane asséchée. Il se réjouit, le malheureux,

car l’Hyène le rappelle à ce qui lui manque

et à ce dont il dispose dans son rêve sauvage » (p. 82) ?

Chacun sait bien que les poètes sont spécialement tentables-tentateurs (car ils entrevoient les plus minces détails de tous les ravissements) et traîtres (leur parole suffisant à tout, tout de la vie normalement silencieuse leur devient facultatif, négligeable, et, par là, innocemment négociable), bref, qu’ils sont, comme professionnellement, du parti du diable : les poètes ont le miracle facile, et dupent spontanément ceux dont la faible inspiration ne peut déjouer la leur ! Mais ce qui fait la fière singularité de notre auteure est que la dépravation (qu’elle discerne et cible comme personne) l’ennuie : et le diable, visiblement, ne la convainc pas. C’est même d’être confidente du diable qui la dissuada de se faire sa complice. Elle désespère aussi (et peut-être d’abord) du mal, se moquant de l’ambition monomaniaque, et, au fond, de la crédule envie de son Maître. Ce diagnostic de sottise fondamentale du Diable est réjouissant, et rappelle l’idée d’Alain (Satan aime tellement haïr qu’il hait toujours quand ça lui devient déplaisant !) comme celle de Comte-Sponville (s’il fait sérieusement le mal pour le mal, quel bien peut-il alors y trouver ?)

Au fond, les poètes sont partout, même en Enfer, des Martiens, d’impossibles indigènes. Que pourrait part exemple comprendre un Satan à cette si exotique confidence :

« Nous n’avons encore jamais été justes

à l’égard des millions de garçons

qui attendent que nous leur disions

comment est la vie et combien elle est sacrée.

Ils courent derrière nous et veulent entendre

ce que nous leur disons, nous les prêtres,

mais nous avons peur et n’avons pas le droit de dire

cette vérité, que les vieillards portent dans leur poitrine » (p. 27)

Le grand poète serbe Danilo Kiš (auquel Marija dédie d’ailleurs le merveilleux « Renard du désert », p. 78-9) estimait, c’est le troisième point, que la pensée de l’auteure est essentiellement gnostique. Ce n’est pas là un gros mot, ni un jugement snob. C’est constater, en effet, que cette poétesse a une connaissance cruciale, décisive, de ce qui désespère en ce monde ; c’est relever qu’elle ne se fie ni à la permanence grecque des Idées (l’invariance répétitive de la vérité lui fait horreur), ni à la progression salutaire de l’effort chrétien (l’optimisme spirituel d’une sorte de pacte de croissance collective des âmes, avec sens irréversible et plénitude inéluctable à la clé, lui semble misérabiliste et béate imposture), mais que, chez elle, le temps (= l’inexorable fluide enchaînement) est réellement une ligne brisée, qui ni ne ramène à soi comme un cercle, ni n’avance vers l’infini comme une droite, mais assure seulement de n’arriver jamais nulle part, et au fond de n’avoir jamais eu lieu quand l’éternité initiale fera retour. Cette extraordinairement pessimiste impression (il ne se conservera rien du temps après lui, car il n’en pourrait rester qu’un souvenir ou un germe d’autre chose, qui l’un et l’autre sont temporels, donc auront disparu avec lui) donne pourtant à notre poète une sorte de sérénissime lucidité : toute liberté née pendant ou avec le monde lui paraît une illusion facile à dissiper, ayant, pour parler crûment, autant d’impact (comme dit quelque part Guido Ceronetti) qu’un tube de pommade dans un abattoir. Après tout, l’espèce humaine ne sera justement plus là, le jour de devoir constater sa propre extinction. Et à quoi bon, dit-elle, vouloir subsister « dans un futur que personne n’aimera » ? (p. 74)

Le terme de « gnostique » est, c’est vrai, peu éclairant, mais il désigne assez bien une sorte d’objectivité surnaturelle que notre poète met en œuvre, quand elle compare inlassablement les destins respectifs de l’homme et des animaux, avec une impartialité, qui paraît autant inhumaine qu’inanimale. Pour nous, êtres ordinaires, la frontière entre les animaux et l’homme, quelle qu’elle soit, ne peut passer qu’à l’intérieur de l’homme, donc se montrer relative et subjective. Pour elle, non. Elle semble savoir ce qui nous sépare absolument d’eux comme Dieu le saurait, sans pourtant le tenir de Lui. De quelle prodigieuse perspective, en effet, ces sortes de témoignages ontologiques ne relèvent-ils pas :

« … Ce sont des animaux, attristés par le malheur de ne pas pouvoir considérer

leur propre animalité avec plus de noblesse que les humains » (p. 83)

ou

« Tout a déjà existé, et d’abord le rêve,

le secret, l’incertitude dans le vol de l’oiseau.

Ce n’est qu’à la fin que les hommes sont entrés dans le cercle

pour pleurer de ne pas être les premiers à découvrir le soleil » (p. 20)

ou

« Le poète, tout comme Dieu, a confiance en la chauve-souris

qui, avec ses sens de radar ne laissera rien

changer de la centralité et de la symétrie

du Jardin-Continent-Bestiaire, qui est un concept de l’humanité,

et sa réalisation est une idée des gnostiques oubliés » (p. 81)

L’optimiste Chamfort disait que « l’enfant sourit à sa mère sous Domitien comme sous Titus » ; l’inconsolable Čudina nous dit plutôt que « le sort d’une civette est trop compliqué pour son faible esprit » (p. 70) tant sous Titus que sous Domitien ! Mais une sorte de « confiance dans le rayonnement des ombres » (p. 53), et de patience extra-lucide durant la survie finie du temps, nous font passionnément aimer cette poésie, si sensiblement et avantageusement restituée pour nous par Martina Kramer (et intelligemment présentée par Tonko Maroević) :

« Il est possible – il faut être patient – dans les pièces désertées,

dans les couloirs très peu éclairés, de rencontrer quelqu’un qui sait

comment garder les grâces péniblement obtenues. Il est possible

mais sans renoncer devant le spectre de la mort – de retrouver les germes

d’où pousseront – c’est peut-être déjà fait – les horizons stables

où les mouettes incorruptibles se livreront à la fondation

des empires où tous seront admis et personne ne sera expulsé.

Ici, il ne se passe rien d’autre, si ce n’est une permanente

et soigneuse décoration des intérieurs précieux, en attendant » (p. 52)

Editions L’Ollave



©Marc Wetzel

James NOËL – La migration des murs – Galaade 2016

Chronique de Marc Wetzel

la-migration-des-murs

James NOËL – La migration des murs – Galaade 2016


« C’est au pied du mur qu’on reconnaît le son des mots » (p. 128)

« La prolifération des murs, la pluralité

des murs est un fait singulier qui

exige un interrogatoire express de

tous les propriétaires du monde,

tous les propriétaires, petits et

gros Pluralité des murs, attention

fait singulier » (p. 16)

« La civilisation des murs est arrivée

à sa fin Pour que les murs

redeviennent viables, ils doivent

tomber » (p. 12)

D’abord, il y a le paradoxe (« migration des murs ») du titre, car migration, c’est déplacement massif de résidence, c’est changement de séjour ; et mur, c’est obstacle installé, c’est auto-immobilisation. Un mur qui migre ne devrait être qu’un éboulement, une avalanche. En tout cas, un mur nomade, un mur qui part s’établir ailleurs, perd (et donc trahit) sa triple fonction – de protéger, de porter, de contenir. Une digue voyageuse ne serait qu’une vague de plus parmi celles qu’elle était censé briser !

Ensuite, il y a l’ambivalence (native, indépassable) d’un mur. Si tout mur est stable (car consistant), impartial (car insensible, impassible) et cohérent (car homogène, d’apparence une dans sa continuité nécessaire), tout mur est aussi unilatéral, borné (il ne délimite qu’en séparant, il ne protège qu’en excluant), est inhospitalier, inerte (un mur

artificiellement végétalisé le prouve spontanément inhabitable ; quand un muret bourgeonne, c’est qu’il menace ruine !), est enfin imparfait, vulnérable, fragile (son inévitable exposition au réel même dont il défend le dégrade, l’assemblage qui le forme dilue entropiquement son ordre) : le meilleur et le pire d’un mur se maçonnent l’un l’autre ! « Solidité sordide » (p. 19) résume James Noël.

Il y a enfin dualité d’une part des murs anciens, des murs de toujours, artisanaux, pré-technologiques, à texture et finalité traditionnelles : rempart, clôture, palissade, remblai, paroi, façade – comme l’étaient nos « ruches de pierre » (Alain) urbaines des tribunaux, des temples, des théâtres, des halles, des gymnases : murs locaux (ils n’agissent que là où ils sont), stationnaires (au garde-à-vous fonctionnel), obstructifs (obstacles normalement infranchissables, ou fixant les conditions de leur franchissement, comme le mur du son, la poterne ou le portique), tactiques (ils savent arrêter, filtrer, surplomber, soutenir, isoler, mais ne sont cheval de Troie d’aucune arrière-entreprise) ; d’autre part, des murs contemporains, qui (ce que fait voir James Noël) sont, à l’inverse, globaux, mouvants, contagieux et stratégiques : ils sont appareillés, numérisés, interactifs, programmables, et parfois même oscarisés, – murs-drones, murs-leurres, murs-hordes, murs-spots ou de seconde intention, murs furtifs, murs intelligents . Tous les flux matérialisables sont devenus murs potentiels, et tous les murs rationnels sont devenus portatifs (selon la volatilité de leurs propriétaires, selon la micro-compartimentation des réseaux sociaux, selon la tarification maffieuse du saute-mouton des frontières, selon le palais des glaces des étreintes et des guérillas virtuelles, selon les formidables pressions expropriatrices qui harcèlent les hommes …), comme le suggère sévèrement et mystérieusement notre auteur :

« Il existe une nouvelle migration

beaucoup plus forte que celle des

flux qui poussent le sang à bouger

les lignes dans tous les sens des

hémisphères Une migration en dur,

qui massacre le champ libre du cœur

à coups de barre de fer » (p. 44)

James Noël raconte et dévoile, le premier peut-être dans ces termes, la « prospérité » proliférante, « l’omniprésence omnivore » et déréglée, « l’invasion » mercenaire, l’arrogante moderne distributivité des murs. Bref, au double sens (détroussement et envolée) du mot, la propriété c’est le vol des murs. Voilà, peut-être, la difficile et formidable intuition du recueil.

Notre haïtien archéologue des murs présents est un intellectuel, acteur, éditeur, conférencier, mais avant tout poète : un esprit, donc, inspiré, généreux, délicat ; mais aussi une âme imprévisible, obscure, agitée. Une fécondité toujours menacée de se perdre dans l’immensité de ce qu’elle déploie et se s’aliéner à l’intensité de ce qu’elle révèle. Mais c’est comme ça : chez le vrai poète (il l’est), les métaphores sont décisives, mais en contrepartie, bien sûr, les décisions restent métaphoriques ; l’engagement poétique reste, par principe, interne à la parole : même les plus nobles des actions réelles de soins, de reconnaissance, de développement, d’émancipation, ne sont pour le travail poétique que vulgarité d’intendance, historiquement vitale, certes, socio-politiquement pertinente, mais nécessairement secondaire pour l’écrivain, et son seul responsable privilège : être un front qui chante … la perfection des choses inexactes ! (comme disait Maldiney).

Et inexactes, oui, les choses le demeurent parfaitement dans le chant tendu, difficile (le vertige brouillant logiquement la clarté de l’appel), risqué (car irrattrapable), et radical (le mot est juste ou rien ; s’il vient à rater sa formule, non seulement le poète a parlé pour ne rien dire, mais il n’aura pas parlé du tout !) de James Noël. Ainsi :

Pour exprimer l’idée que les murs sont des conglomérats de sensations sans sensibilité, il écrit :

« Les murs ont des odeurs, mais

les murs n’ont pas d’aisselles » (p. 39)

Ou la nette idée que le droit est comme un mur de la propriété, qui ne valide que ce qu’il restreint, ou n’impose que par contrainte la liberté même qu’il fonde,

« Les propriétaires, petits et gros, pèsent

très lourd sur le dur marché des

murs Dès l’enfance de l’équerre, ils

ont posé la première pierre, ils sont

arrivés ensuite à imposer les murs

comme seul horizon indépassable » (p. 29)

Ou la belle idée que la rationalité, même lorsqu’elle s’applique (règle, compas, fil à plomb) aux choses mêmes – pour les construire ou les valider, est elle-même trop formelle, trop contractuelle, trop intemporelle d’origine, pour partager leur vie et comprendre leur sort,

« Qui a dit que l’équerre était l’enfance

des instruments Un instrument

marqué à ce point au millimètre

saurait-il avoir une enfance ? » (p. 31)

Ou l’étrange idée qu’un mur, n’étant jamais abattu pour lui-même (en soi, son inerte et longiligne front de taureau n’intéresse ni n’indispose personne !), mais toujours seulement pour ce qu’on lui fait enclore, défendre ou supporter, accuse, bombardé, la capricieuse culture de faire à sa place payer son anodine infrastructure,

« Les murs tombés sous le coup

des bombes accusent le bois et les

meubles d’être coupables du grand

feu qui se propage de l’intérieur

comme une vocation » (p. 90)

Ou l’audacieuse idée que les murs, normalement inhumains (et ayant le droit de rester tels!) l’ont mauvaise de crouler sous les graffiti où des hommes complaisants déversent ce qu’ils voudraient que montre le miroir de leur âme ; tout le street-art n’est qu’une trace de rouge à lèvres du narcissisme collectif,

« Les mots sur les murs sont stratégie

fine pour leur donner une couche

d’humanité Tous ces bétons en

rangs serrés, qui portent un mot

comme s’ils parlaient avec une

main sur le coeur » (p. 74)

Ou encore la dérangeante idée – s’il s’agit bien de ça ici – que le kamikaze (le tout-venant des bombes humaines, le suicidaire téléguidé de la jugeote) n’est qu’un mur à roulettes et à clous, avançant tuer les raisons de vivre qu’il ne peut saisir,

« Dernière nouvelle Une catégorie

de murs entre dans une forme de

radicalisation. Et dire que c’était trop

dur d’aborder le problème, même

d’un point de vue superficiel . Mettre

des cœurs en cage depuis des siècles

pour mieux les sauter à la dynamite

La mort en pleine ceinture pour

une explosion qui génère cassure

après cassure » (p. 58)

On le sait : l’innovation exponentielle est comme un fâcheux mur du sens, qui referme (donc claque) toujours plus de portes derrière lui qu’il n’en fraie et aménage devant. Ainsi les murs mêmes de la nouveauté – murs Big-Datesques de l’information, murs héréditaires de l’argent, murs polluants du dérèglement atmosphérique, murs narcissiques du bien-être coaché, murs gémeaux des oeillères de jute des fanatiques et des loups de satin des esthètes … justifient l’amère simplicité d’une remarque de la postface :

« On aurait souhaité faire seulement de la littérature, mais dehors l’air est barricadé de toutes parts, c’est tout juste si le royaume des borgnes et des aveugles n’exige pas un permis, un passeport pour avoir de droit de respirer. L’homme avance entre essoufflement et étouffement. L’omniprésence omnivore des murs le place dans une impasse. Ce livre est un appel, une invitation à l’escalade » (p. 128)

Cette poésie âpre, fine et tourmentée, me paraît enfin avoir trois rares qualités :

Elle n’est jamais manichéenne : James Noël moque les murs et loue les ponts (p. 124), mais nuance toujours : il y a des ponts mortels (une épidémie en gagnera l’autre rive plus aisément qu’à la nage ; un pont sur l’Achéron ne mènerait que plus sûrement dans les Enfers), comme il y a des murs vitaux (nul ne murmure contre un mur anti-bruit ; et le mur anti-épidémie a sauvé la Drôme de la peste provençale de 1720) . Ce que notre poète dénonce, et même méprise, ce ne sont pas les maçons des murs (car ils les assemblent pour vivre, et un jour seront leurs plus compétents déconstructeurs ! p. 112) mais bien leurs architectes, les adeptes du pouvoir anguleux, les créditeurs de l’équerre facile, les chorégraphes aussi de leurs hypocrites entrechats :

« Certains murs marchent sur la

pointe des pieds, d’autres s’érigent

même en voyeurs en leur manière

de faire la courte échelle … » (p. 122)

Ensuite, l’idéal spirituel semble bien celui-ci : les murs humains, quelle que soit leur utilité extérieure, sont destinés à finir en nous, à y être jugés, dilués (en tout cas recyclés), car, même ce dont en nous nous devons nous protéger (comme les pulsions fatales et les fantasmes ruineux), nous devons toujours pouvoir y accéder. L’emmurement personnel, c’est l’autisme ; les cloisons inamovibles du moi font la psychose, la forclusion. Contre cela, l’humour (qui est le tremblement d’esprit par lequel le cerveau se révèle seul organe apte à se moquer tendrement de soi) et la lucidité (qui, même roborative, montre comment le cerveau et la vérité savent respectueusement se faire l’amour) suffisent, comme le dit le contraste de ces deux passages :

« Pas la peine de chatouiller les murs

Ils n’ont aucun sens de l’humour Par

contre, les murs adorent qu’on leur

pisse contre Allez comprendre » (p. 42)

et

« Quelque grand que soit un mur,

il est conduit à faire faillite en

nous, à s’effondrer dans un de nos

moindres tremblements intérieurs

Toutes proportions gardées, les murs

ont la vie dure Il est de toute urgence

de les porter comme inquiétude,

au mieux comme métaphore » (p. 30)

Reste, insiste l’auteur, à savoir au nom de quoi, face aux murs, n’être plus leurs dupes. Car leurs concepteurs en ont, bien sûr, fait des imposteurs (comme incendies se flattant d’éclairer, pandémies feignant de divertir ou barbelés prétendant décorer, les murs disent instruire là où seulement ils intimident, et jouent les rebelles là où ils ne résistent… qu’au beau, au juste ou au vrai !). La forte et franche réponse de James Noël semble celle-ci : pour retrouver sur nous-mêmes la bonne, l’objective, l’authentique distance, la hauteur infinie du ciel suffit – ciel qu’il ne convient alors pas de murer en ou par Dieu. C’est ce que nous disent ensemble trois passages, à la sarcastique intransigeance, nous enjoignant de n’imiter des murs que leur résolu agnosticisme :

« Aux yeux des étoiles, les murs et

les gratte-ciels sont des géants aux

pieds d’argile Les étoiles, ça roule

des reins et cille des yeux dans une

migration hautement lucide… » (p. 107)

« Les murs de la chapelle Sixtine

sont des murs comme les autres

Il n’y a pas de mur plus sexy, plus

métaphorique qu’un autre Tout est

dans le revêtement et dans les pans

de la réalité des murs Les murs de

la chapelle Sixtine sont des murs qui

ont une foi solide en leur propre

existence …» (p. 98)

« Les crucifix font souvent l’affaire

des murs, qui ne demandent pas

mieux pour soigner leur profil

Blanchiment de la conscience

Blanchiment de la foi dans la chaux

vive Blanchiment des crimes contre

l’humanité Meurent des peuples à

genoux sous prétexte de prier » (p. 110)

L’évident génie littéraire et spirituel de l’Haïtien James Noël (38 ans, et voici déjà un chef d’œuvre) adoucit ainsi, ou en tout cas illumine, les temps qui viennent.

©Marc Wetzel

Marie ROUANET – Territoires sonores – Fleurines 2016

Chronique de Marc Wetzel

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Marie ROUANET – Territoires sonores – Fleurines 2016


La farouche, et formidable (et féconde !) Marie Rouanet* vit à la Serre, près de Camarès, sur un causse aveyronnais, depuis plus de cinquante ans. Elle y a perdu son mari Yves (Rouquette), occitaniste, poète et humoriste, en janvier 2015. Ce petit livre (un poème en prose d’une trentaine de pages) veut décrire exclusivement à l’oreille ce nid commun perdu.

Il y a d’abord ce qu’elle ne fait pas : dire quelle formidable personnalité Yves avait, donner dans l’astuce nécrologisante, pleurer la familiarité perdue. Autre chose qu’elle ne fait pas (et qu’elle saurait pourtant !) : chanter, composer une complainte, entonner la musicale élégie de ce qu’ils surent faire et être l’un pour l’autre. Et moins que tout encore : verbaliser un album-photos. Comme son titre l’indique parfaitement, ce livre décrit quelque part, non quelqu’un ; il ne va pas semer de musique, mais vient récolter des sons. Enfin, elle renonce ici à toute image, à toute pose significative, à toute galerie de traits essentiels en garde-à-vous disposés dans le couloir du passé. Non. Elle le dit : elle apprivoise des sons, elle prend le seul parti d’entendre l’interprétation que fait un lieu (un lieu vécu, un lieu si assidûment habité – et habité par deux grands poètes, par deux êtres qui n’attendaient certes pas la mort pour le hanter !) de l’absence d’un de ses résidents, du départ de l’un qui passionnément l’anima.

Très réellement, elle rend le deuil que la maison même porte de son habitant. Elle restitue (parfaitement placée pour ça, puisqu’elle devine infailliblement ce que la chambre d’échos fixe et conserve de la voix perdue) les sons de l’ancienne vie, de l’ex-mortalité partagée, par ressaisie, par reconstruction fidèle, des choses et des êtres qui vibraient ici et ainsi. Très clairement, très sobrement, Marie Rouanet la chanteuse renonce à chanter, elle ne lance aucune belle ou juste mélodie dont les notes naîtraient les unes des autres, dans un processus rêvé ou idéal**, loin des choses. Non, au contraire : elle ne quitte pas d’un écho, d’un tintement, d’un craquement, d’un bourdonnement, les choses mêmes. Ce sont elles les foyers vrais, exclusifs, les épicentres indigènes de ce qu’elles manifestent, et qui fut ici vivre. Elle se fait secrétaire de vibrations posthumes.

Trois exemples :

« Derrière l’ancien fournial, sous le chêne le plus monumental – presque trois siècles d’âge – nous avons installé une table longue et lourde que nous utilisons en été pour des repas en famille ou entre amis, pour manger dans un bruissement de feuilles et une fraîcheur qui défie les zéniths les plus brûlants. Lorsque le vent se lève, il module musicalement au goulot d’une carafe. Ce son estival accompagne les moments de grâce d’après repas, venus de la satiété et du bonheur » (p. 19-20)

« Après, dans notre vie, ce fut moi qui me levais la première, doucement, pour ne pas le réveiller ; dans l’escalier, j’évitais deux marches très bruyantes. A ma table de travail, massive, toujours en désordre, j’attendais son lever, tout en surveillant les sons de l’inerte. Le bois qui malgré son âge continue à craquer – longtemps on a cru qu’il s’agissait de messages venus des morts – telle lame du parquet fait trembler le corps instable de la pendule, la vitre du cadran et le balancier de cuivre. Il vibre avec un chant frêle et long, comme produit par de minuscules guimbardes mêlées à des perles de verre. Il m’arrive pour le plaisir de provoquer ce chant » (p. 11-2)

« En hiver, le feu a été ranimé ; peut-on parler d’inerte pour le feu ? Une bûche s’écroule, un morceau de chêne s’embrase et la flamme souffle. Tous les solitaires ont parlé de la véritable compagnie du feu dont il faut sans cesse s’occuper ; Il respire, baisse, va s’éteindre, une poignée de petits bois le ranime. Il crépite. Il est vivant, à condition de s’en occuper ; dans le beau silence, on peut entendre une rose qui s’effeuille sur la table basse » (p. 12)

Franchement, cette danse du son et de la mort est précieuse et profonde. Pas seulement parce que notre auteure (que je connais très peu, ou de loin, ou de loin en loin, mais qu’on devine telle) est, je l’ai dit, farouche (rude, et orgueilleuse certainement, et redoutablement loyale : l’aura sobre, l’ombre dense !), comme mêlant la vitesse du tigre à la stabilité d’un barrage, une auteure, donc, qu’on s’en voudrait de plaindre, qu’on hésiterait à flatter, tant elle semble coulée d’origine dans le vrai du sort, le dur de l’existence ; mais aussi parce que le son et le mort partagent l’invisibilité, l’un parce qu’il n’a pas de forme pouvant paraître, l’autre parce qu’il est forme toute entière disparue. Mais aussi ce sont des contraires : pour le son (l’être qui, dans ce texte, grince, gronde, gratte, glisse ou même grignote), un pur événement qui n’apprend pas plus de lui-même, qui n’a pas plus d’habitudes internes qu’un écho ; pour le mort, à l’inverse, un être qui avait ici ses habitudes mais ne sera plus jamais événement. Mais leur complémentarité est sublime, comme on le voit dans ce passage, où le bruit propre de l’union d’une âme et d’un corps est plus profond que le tintement des objets, mais aussi que la musique des esprits.

« J’aimais, j’aime toujours ces chambres monacales où il n’y a de place que pour un grand placard mural, une petite étagère à livres, le lit et même pas de table ; la plus petite dite « du fénestrou » était la nôtre, celle de « la portalière » est destinée à un invité de passage, souvent à nos enfants ou petits-enfants. La réa suspendue dehors, juste au-dessus de la vitre grince par grand vent. On l’entend un peu chanter sur les arêtes des tuiles ; on entend la pluie ou la grêle frapper le vasistas.

Mais les plus beaux bruits de la « chambre du fénestrou » sont ceux des corps. Quel bonheur d’écouter une respiration, un cœur, un rire, perçus à leur source dans la cage thoracique de l’autre, caisse de résonance, vraie cage aux barreaux vivants où se manifeste l’agencement magnifique et mystérieux des viscères, du sang et de l’âme.

Les corps donnés et aimés – l’enfant, l’amant, l’époux – sont autant de territoires sonores » (p. 10-11)

En plus d’être, comme on voit, admirablement écrit, ce texte, dont (parlons franchement) le thème ouvrait à toutes les facilités de la plainte, de la nostalgie, de la musicologie spirite, de l’accolade hagiographique ou du stoïcisme derrière paravent, s’avère d’une héroïque clarté, et, pour tout dire, d’un rare et généreux courage intellectuel. Car on fait ici (et quelle entreprise plus délicate ?) leçon de deuil utile. Car voici quelqu’un, notre écrivaine « sans lui », qui revient dans la maison irrémédiablement assombrie, dans la Caverne même de notre condition, mais qui la veut délibérée, bénie, et comme providentielle. Qui apprend de la mort ce que même les livres en ignorent : qu’un mort a raison de changer tout à l’inter-humanité ordinaire (aux évidences morales de la négligence – à secouer – et du sacrifice – à offrir !) ; car avec le mort, aucun geste n’est plus à craindre de l’envoyer imprudemment à la mort, – c’est fait ! Aucun martyre perso ne le fera pourtant revenir – un don infini ne le rachèterait pas. Et elle, la pleureuse qui s’y refuse, est à la hauteur de l’épreuve du deuil, de la souffrance de survivre. Elle n’aura pas à apprendre à vivre sans lui, car elle savait déjà ; elle n’a visiblement pas eu besoin de sa mort pour accepter la sienne propre. Elle sait, comme génialement, se détacher d’un déchirement, se réconcilier avec un arrachement . Marie Rouanet se conduit ici comme une sereine incarnation de la merveilleuse formule d’André Comte-Sponville : « La vie emporte tout, jusqu’à la mort même qui l’emporte. Toute douleur cesse, où elles vont toutes ».

C’est qu’elle reste, devant la nécessaire fin de l’amour réel, curieuse et active comme un enfant. De même qu’un petit découvre la nature de la musique en produisant lui-même les bruits (de mains, de flanc, de bouche, de pieds) qu’il organise, en découvrant la cause à même l’effet qu’il fait se produire, la survivante Marie Rouanet paraît découvrir la nature de la vie en répertoriant les climats objectifs de son écoute passée, en accompagnant désormais activement les choses dans la gangue d’origine de leurs vibrations, tapant avec elles comme de l’intérieur de leurs murs, tables, enveloppes, troncs et vitres. Le volant orphelin, mais vaillant, du monde, se conduit aussi bien, diraient les enfants, sans les mains !

Je laisse enfin découvrir l’extraordinaire suggestivité de cette écriture, comme dans ce : « pas encore »

« Sur la cour dallée de la maison, au niveau du sol s’ouvrent deux portes. Celle de son bureau que je n’utilise pas – pas encore … » (p. 25),

et la démiurgique fantaisie de Marie (et il y a si peu de clowns femmes) :

« A la fin du repas je m’amuserai à composer une « petite musique de bouche ». S’il y a des enfants j’exécuterai une magie. J’avale le son produit par deux dents de fourchette pincées, puis relâchées, puis je le régurgite, tout aussi clair, je l’écrase dans mon poing fermé puis je le ressuscite. Tout le monde est baba » (p. 26) .

et lui donne, bien sûr, la conclusion, qui dit parfaitement, dans l’image de la sonothèque auto-féconde, ce milieu de sons que fait, que laisse, que reprend derrière lui, en royal archiviste, l’art de vivre :

« Je ne veux aucun exhausteur de sens. Qu’ajouterai-je à mes jouissances de l’oreille ? Ma sonothèque est en moi. Elle ressurgit quand je voyage et que des bêlements d’agneau, des eaux encaissées, des forêts de sapins ou de hêtres, des peupliers ou des saules appellent l’un ou l’autre des sons de mon magasin. C’est beaucoup mieux qu’une sonothèque car en moi, sans cesse, elle s’agite, mûrit et s’augmente. Cet acquis de moi, qui me dépasse, est disponible sans avoir besoin d’appareil, dans l’instant. Aucune mémoire artificielle ne saurait l’égaler » (p. 29).

Ces « territoires sonores » sont aux antipodes de la pompeuse musique d’une existence ; ils enveloppent, seulement et impeccablement, le rythme posthume de ce qu’un mari militant, prodigue et gaillard poète aura fait vivre des choses.

©Marc Wetzel



* Marie Rouanet est née à Béziers en 1936 ; romancière, mais aussi auteur compositeur et chanteuse, historienne (des milieux et des coutumes), essayiste, documentariste, chroniqueuse et … poète.

** Une remarque inspirée de l’extraordinaire livre du philosophe Francis Wolff, « Pourquoi la musique ? » (Fayard, 2016)