Aliens mode d’emploi, manuel de survie en situation de contact extraterrestre, Laurent Genefort, Éditions Le Bélial, 2012

Chronique de Lieven Callant

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Aliens mode d’emploi, manuel de survie en situation de contact extraterrestre, Laurent Genefort, Éditions Le Bélial, 2012

Illustrations de couverture et intérieures de Cédric Bucaille


Si comme moi vous ne manquez aucun des communiqués de L’E.S.A. ou de la N.A.S.A. que vous suivez avec intérêt les émissions de France Culture , que la notion de “trou de ver” (Whormhol) vous est familière, et que vous possédez un brin de fantaisie, beaucoup de curiosité et une belle ouverture d’esprit notamment vis à vis de la littérature de science-fiction alors ce livre vous est vivement conseillé. « Il pourrait bien vous sauver la vie… »

Comme n’importe quel guide, ce livre se veut avant tout utile et pratique. Après un beau rappel historique des principales étapes et des faits les plus marquants survenus depuis les premières migrations d’aliens et de brèves explications sur les bouches (nom commun donné aux trous de vers de Lorentz), vous envisagerez avec l’auteur toutes les situations qui peuvent se produire en cas de contact avec un ou plusieurs aliens. Explications vous seront données concernant la physionomie des aliens, vous serez en outre capable de distinguer les espèces agressives ou nocives, des espèces plus pacifistes et craintives. Vous apprendrez à vous familiariser avec leur psychologie, leurs croyances et philosophies. Vous trouverez des réponses concrètes aux questions que vous vous posez notamment sur leur sexualité et leurs modes de reproduction, leurs coutumes et habitudes alimentaires ainsi que sur leur sociabilité. Vous recevrez de précieux conseils et d’indispensables leçons de bon sens au cas où vous voudriez tenter l’aventure d’une amitié avec un alien, d’une relation plus intime ou si vous envisagez de faire des affaires avec un alien (types de contrats, types de statuts attribués aux migrants). Vous serez en mesure de savoir quels sont les comportements et les pièges à éviter.

Le but principal de ce livre est de vous préparer activement à la présence extraterrestre d’espèces variées tout en garantissant au mieux votre sécurité.

Vous pourrez grâce à de petits apprentissages, vivre en toute sérénité avec la plupart des aliens. Si vous envisagez de voyager en traversant une bouche, vous trouverez réponses aux nombreuses questions que vous vous posez, notamment concernant le matériel indispensable à toujours avoir avec soi si on veut devenir un voyageur de la voie lactée. Un kit spécial est parait-il disponible.

Vous l’aurez compris ce livre a aussi le pouvoir de vous interroger sur vous-même, sur votre seuil de tolérance et d’acceptation de la nouveauté mais aussi de l’autre, cet être totalement différent de vous et dont vous aimeriez tant qu’il vous ressemble. On vous mettra en garde contre toutes les tentatives d’anthropomorphisme. Ce livre prône la tolérance mais non la naïveté et rappelle que l’apprentissage de nouveaux comportements, de nouveaux savoirs est un principe fondamental à la vie. La vie peut prendre bien des formes différentes et suivre des chemins que nous ne connaissons pas forcément.

Vous vous apercevrez que dans les mondes de fictions créés par les livres, les légendes, les savoirs ancestraux, il y a une part de vérité qu’un esprit attentif, curieux, imaginatif peut redécouvrir. Il ne vous sera jamais demandé de faire confiance aveuglément aux croyances, aux rumeurs, aux principes établis mais de faire appel à votre intuition, votre bon sens et votre esprit critique que vous aurez pris soin d’affuter par de nombreuses recherches personnelles. Les aliens sont bien plus que de simples migrants, les raisons qui les ont poussé à quitter leur planète sont aussi variées que l’univers est grand. Les accueillir correctement en tenant compte de nos facteurs de bien-être mais aussi en respectant les leurs est d’une importance capitale.

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Ce livre se lit d’une seule traite tant il est amusant, brillamment illustré, alternant références historiques à notre passé de colonisateur, à notre présent où nous nous sentons envahis par des peuples dont il n’est pas toujours nécessaire de nous méfier. Certains conseils ne seront pas sans nous rappeler les discours xénophobes, protectionnistes de certains de nos hommes politiques actuels et plus anciens. L’humour permet de dénoncer sans lourdeur les dysfonctionnements de nos sociétés, de pointer les irrégularités, les absurdités, les abus mais aussi de nous révéler les singularités qui les rendent propice à des formes de vies étonnamment riches.


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©Lieven Callant

Mon cerveau, ce héros, mythes et réalité – Elena Pasquinelli – Manifeste – Éditions Le Pommier, Paris 2015 234 pages, 19€

Chronique de Lieven Callant 

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Mon cerveau, ce héros 

mythes et réalité – Elena Pasquinelli – Manifeste – Éditions Le Pommier, Paris 2015 234 pages, 19€ 


 

Jolie couverture avec le dessin d’un cerveau en habit de superman. Mais ce n’est pas la couverture qui m’a incitée à lire ce livre, c’est l’intervention d’Elena Pasquinelli sur les ondes de France Culture.

Elena Pasquinelli, chercheure en philosophie et en sciences cognitives, chargée de cours à l’Ecole normale supérieure et membre de la Fondation La Main à la Pâte passe en revue la plupart des grands neuro-mythes.

L’auteur distingue les mythes liés aux capacités extraordinaires du cerveau comme le mythe des pouvoirs du cerveau sur la matière, comme le pouvoir extra-mental qui permettrait de recevoir et de transférer de l’énergie et des informations. Elle distingue les mythes sur les capacités ordinaires du cerveau. L’auteur se penche ainsi sur la mémoire, la perception. Elle distingue les mythes liés à l’anatomie et aux fonctions du cerveau. Ici aussi l’auteur dénonce le mythe affirmant qu’on utiliserait que 10% des potentialités de notre cerveau et que dans une certaine mesure il serait possible d’en améliorer les performances comme on le ferait pour un athlète au moyen d’exercices (brainGym). Les possibilités de modeler, de modifier le cerveau sont relativement restreintes même si la plasticité cérébrale été maintes fois démontrée notamment sur des cerveaux endommagés où une zone du cerveau reprenait les fonctions ou une partie de des fonctions de la zone endommagée. Le mythe du cerveau droit et du cerveau gauche, c-à-d la théorie qui soutiendrait qu’on utiliserait une partie du cerveau plutôt qu’une autre selon les activités, le sexe, l’âge est lui aussi remis en cause par Eléna Pasquinelli.

Bien plus que remettre les horloges à l’heure en confrontant les mythes avec les théories scientifiquement établies et les réelles connaissances actuelles en neurologie, Elena Pasquinelli propose une méthode d’analyse qui peut facilement être extrapolée à d’autres domaines, à tous les domaines de la vie courante.

Ainsi chaque chapitre se structure de la même manière: Décrire le mythe, son contexte historique, ses moyens de diffusion. Confronter les fausses informations aux connaissances réelles en la matière. Tirer une conclusion et fournir les sources appuyant la conclusion et les différentes étapes de l’étude du mythe en question. Les lecteurs sont régulièrement invités à vérifier par eux-mêmes les informations mises à disposition par Elena Pasquinelli.

Il est rappelé tout au long des démonstrations que toute expérience scientifique pour être validée doit respecter des protocoles très précis et préétablis par des experts spécialisés dans le domaine en question. L’analyse des résultats d’une expérience doit elle aussi suivre une méthode scientifique. Les statistiques jouent un rôle capital dans l’évaluation et l’extrapolation des résultats. Il ne faut pas perdre de vue que toute expérience se base sur un échantillon de sujets. La pertinence du choix de l’échantillon reste elle aussi à être évaluée. Tout au long du processus de découverte peuvent se glisser des erreurs.

Les médias spécialisés ne jouent pas toujours correctement leur rôle qui est de vérifier la valeur des études publiées. Les chercheurs eux-mêmes ont tendance à attirer l’attention sur les thèmes perçus comme étant positifs. La contre-expertise qui vient éventuellement invalider les résultats trouve plus difficilement sa place dans les médias.  Il nous revient à nous, lecteurs, de ne pas faire aveuglément confiance. Des outils de réflexion sont mis à notre disposition, ce livre en est un. Le bon sens prône de toujours vérifier soigneusement les informations en analysant et interrogeant les sources. N’oublions pas d’actualiser régulièrement nos connaissances. Rappelons-nous qu’il est facile de confondre les liens de causalité et ceux de la simple corrélation.

Si Elena Pasquinelli trouve nécessaire de dénoncer les neuro-mythes c’est avant tout pour réveiller les consciences. Posséder des informations exactes, correctes éviterait aux décideurs de prendre des mesures inefficaces, inadéquates voire dangereuses et néfastes dans des domaines tels que la santé publique, l’éducation nationale.

J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce livre. Son ton militant, direct et sans ambiguïté m’a séduit. Notre cerveau est un organe fascinant ne laissons personne l’exploiter indûment.

©Lieven Callant 

Jirô Taniguchi, L’homme qui marche, Casterman, nouvelle édition pour le 20ème anniversaire, 2015, 226 pages

Chronique de Lieven Callant

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Jirô Taniguchi, L’homme qui marche, Casterman, nouvelle édition pour le 20ème anniversaire, 2015, 226 pages


« S’émancipant peu à peu des contraintes et des standards de la production industrielle? Jirô Taniguchi est devenu l’un des principaux passeurs entre le monde des mangas et celui de la bande dessinée. Mais il est surtout, tous domaines confondus, l’auteur d’une des œuvres les plus fortes et les plus universelles de notre temps. » Benoît Peeters (Jirô Taniguchi, « L’homme qui dessine, entretiens » 2012.

On pourrait penser que le titre de ce livre fait allusion à l’œuvre d’Alberto Giacometti ou encore à celle de Rodin. On imagine un homme représentant l’humanité depuis les premiers instants où il s’est mis à marcher, à partir à la découverte de son environnement. On pourrait aussi penser aux Rêveries du promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau. Sur la couverture, un homme nous regarde en haut d’une ruelle quelque part au Japon. Il est accompagné de son chien.

En parcourant les titres des différents chapitres qui fonctionnent comme autant de nouvelles: « Observer les oiseaux », « Nager la nuit », « Il pleut », « Sous le cerisier », « Le plus court chemin », « Voir la mer », on comprend que les références sont surtout japonaises. Tous ces titres m’ont fait l’effet de cette poésie qui a la faculté de condenser en termes simples, brefs, limpides, des situations complètes, intenses et qui ont pour but de révéler le quotidien sous ses aspects les plus universels au genre humain. Une pluie n’est pas une simple pluie, le plus court chemin n’est pas forcément le meilleur. Le cerisier repose sur bien plus qu’un simple tapis de pétales, il est comme l’endroit où se rencontrent l’éphémère instant et les éternelles répétitions des saisons.

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L’homme qui marche est curieusement celui qui arrête les allers-venues brutales du temps. Ce ne sont plus les habitudes quotidiennes qui imposent leurs rythmes frénétiques. C’est le marcheur qui détermine l’ordre des choses. Leur importance et la valeur parfois absurde qu’on leur accordait sont revues. Ainsi se perdre n’est plus considéré comme une perte de temps, c’est l’occasion de renouer avec soi-même, avec ses souvenirs, c’est offrir du temps à l’autre sans avoir le sentiment de gâcher le sien. C’est reprendre sa destinée en main et accepter qu’elle ne nous mène pas forcément là où il faudrait qu’elle nous conduise.

L’homme qui marche s’il est d’abord celui qui renoue avec le temps, la vie et explore librement son environnement, il est aussi celui qui s’ouvre sans réserve, sans crainte et

avec une certaine curiosité à l’inattendu, à l’inconnu. L’inconnu, cette part incontrôlable de la vie et que je nomme parfois joyeusement la poésie. L’inconnu c’est aussi cette part de nous dans l’autre que nous nous efforçons de reconnaître. L’homme qui marche, rencontre ainsi, un homme qui observe les oiseaux, un homme qui pêche sans avoir le désir d’attraper quoi que ce soit mais qui simplement aime se retrouver là chaque jour, au bord d’une rivière pour l’observer. L’homme qui arpente son quartier rencontre ses voisins: une vieille femme qui cherche son chemin, une jeune-femme qui cherche à retrouver les sensations de son enfance en s’allongeant sous un cerisier, des enfants qui jouent. Ses propres souvenirs l’invitent à revisiter des lieux qu’il a connu autrefois.

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L’homme qui marche affronte pluie, neige, chaleurs de l’été ou rigueurs de l’hiver, son parcours est parfois complexe comme celui d’un dédale de maisons, de ruelles, il est aussi celui épuré de la nature à la campagne. La promenade est une nécessité qui ne recule devant aucune difficulté. Le promeneur traverse rues défoncées qu’elles grimpent ou qu’elles descendent, rivière ayant débordé de son lit, ville mal menée pas une tempête.

L’homme qui marche revient finalement toujours chez lui. Sa femme le reçoit sans le moindre étonnement, sans la moindre question par rapport à ses retards, comme si l’amour était dans cette acceptation simple et pure de l’autre, de ses mystères, de ses besoins de liberté et de flottements, de rêveries. La vie est accueillie telle qu’elle arrive.

Comme l’a signalé Benoît Peeters que j’ai cité en début de texte, « L’homme qui marche » est une œuvre qui oscille entre plusieurs genres: manga, bande-dessinée et qui reprend en les questionnant les codes de l’un et de l’autre. Jirô Taniguchi bouscule les genres. Pour moi qui ne suis pas une spécialiste dans le domaine, j’ai malgré tout apprécié la précision des dessins, l’importance accordée à ce qui s’évapore, est léger et presque intangible: mouvements de feuillages, transparences de nuages, lueurs solaires après la pluie, lumière lunaire, étoiles dans la nuit. Ce qu’on considère comme faisant partie du décor, le détail d’un lieu, d’une texture, d’une odeur prend une importance considérable comme si tous ces petits éléments contribuaient à caractériser le personnage principal, sa psychologie, ses états d’âme. J’ai l’impression qu’il n’est pas important de savoir qui il est, quel est son nom, son métier, son âge. Ces aspects par rapport aux autres sont les détails. Probablement que le marcheur est l’auteur lui-même mais comme je l’ai laissé déjà entendre, c’est peut-être moi, ce peut être n’importe qui.

Si les cadres sur les pages s’organisent harmonieusement et règlent par leurs tailles, leur formes le déroulement du temps de l’histoire, les passages d’un lieu à un autre, d’un espace mental à un autre ils fonctionnent aussi à l’instar des caractères japonais comme des idéogrammes. Leur agencements subtils et différents ordonnent les mots, les phrases au delà des bulles peu nombreuses où sont inscrits les textes, les dialogues, les sons. Ainsi plusieurs histoires et donc plusieurs lectures se superposent avec une légèreté surprenante.

La réédition d’une très belle qualité, reprend les planches en noir et blanc mais aussi celles en couleurs. Un ravissement pour les yeux, pour l’esprit. Une étonnante combinaison d’éléments légers, évaporés comme appartenant à un rêve, un rêve qui arpente le quotidien.

©Lieven Callant

Virginia Woolf, Rire ou ne pas rire, Littérature étrangère, Éditions de la Différence, 2014 235 pages, 22€

Chronique de Lieven Callant

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Virginia Woolf, Rire ou ne pas rire, Littérature étrangère, Éditions de la Différence, 2014 235 pages, 22€


Choix et traduction de l’anglais par Caroline Marie, Nathalie Pavec et Anne-Laure Rigeade. Préface de Anne-Laure Rigeade.



 

Comme précisé dans la préface, ce livre reprend un choix d’ articles écrits par Virginia Woolf pour la presse. On apprend aussi que « D’emblée, l’écriture pour les journaux, familiaux puis nationaux fut un lieu d’expérimentation et d‘expérience de la vie littéraire et de ses codes. La jeune Virginia Stephen y apprit d’abord la subversion de codes – l’impossibilité d’écrire tout à fait hors des conventions et des traditions, et la possibilité de transgresser ces règles de l’intérieur. »(P10) Virginia Woolf écrira de plus en plus libre-ment se jouant pas seulement des contraintes formelles mais aussi des contraintes sociales. « Ses articles circulent toujours dans cette marge étroite entre respect des conventions et jeu avec celles-ci. »

« Woolf va faire basculer ses écrits journalistiques dans le genre de l’essai », guidant son lecteur en s’abstenant à écrire à la première personne, à prendre position en développant ses propres critères au fil des lectures.

Le genre de l’essai et ses conventions vont aussi être bouleversés par Virginia Woolf car « La vie et la littérature, pour Woolf, c’est tout un, et empêcher un texte de vivre en l’en-fermant dans un nom, en le réduisant à une étiquette, est péché mortel. »

« Aucune frontière nette ne sépare donc l’essai de la fiction. » L’essai est un espace d’inventivité formelle dont la seule règle est de ne pas en avoir: à suivre la logique woolfienne , force est pour les comprendre, de lire ces textes comme des essais, de les inscrire dans la vaste bibliothèque de leur genre, mais à condition de lire en eux ce qui dérange le genre. »

Le titre de ce livre soulève également la question du rire au travers de l’oeuvre de Woolf « partout le rire enraye la machine du pouvoir dès qu’elle se met en marche. » Pour Woolf le rire est « l’élan vital qui vient briser la fixité des automates ». « La prose woolfienne progresse par glissement et effets de retournement, se hérissant de pointes ironiques disséminés dans les textes et par lesquels elle relance le discours et maintient vive et vivante son écriture. »

« Les grands évènements, se trouvent ici convoqués pour raconter l’infime ou le circonstanciel. Le quotidien en sort non seulement poétisé mais transfiguré et entièrement ré-évalué. » Le rire chez Woolf intervient comme une « force de déstabilisation, comme renversement des hiérarchies établies, comme refus de la soumission aveugle à ce qui est(…). C’est cette force vive que l’on sent sous l’écriture, cette attention à ce qui est vivant, à ce qui se transforme en permanence(…)qui nous rend ces articles pour la presse toujours contemporains. »

Voilà pour la préface qui annonce aussi avoir respecter « le classement des textes selon les différents formats dans lesquels Woolf a écrit pour la presse: lettre ouverte, billets, comptes rendus, essais. »

Comme bien souvent et avec une impatiente curiosité, j’ai lu tous les textes de Virginia Woolf avant de lire la préface qui les présente. Choix que je fais régulièrement lorsque je lis un livre.

J’avoue que le style de Virginia Woolf me subjugue. Ici comme dans les romans que j’ai lus et c’est probablement parce qu’il soulève cette question comme si elle était d’importance vitale: rire ou ne pas rire?

Je déplore l’attitude qui est de se sentir capable de critiquer un livre sous prétexte qu’on l’a lu, qu’on en a lu plusieurs et croit par ce fait là posséder une certaine science. Notre goût personnel, nos éventuelles compétences, nos acquis nous donnent-t-ils vraiment le droit de critiquer? Négativement en détruisant l’œuvre, positivement en la gonflant inutilement? Comment lire et éventuellement écrire ou gribouiller soi-même peuvent nous faire croire au pouvoir de la critique? Le rire, l’humour m’offrent une certaine réponse. Le rire qui s’appuie sur une fine analyse, une époustouflante connaissance des règles, des modes, des structures, le rire qui découvre ses multiples ramifications grâce aux bien plus nombreuses racines de l’observation, du ressenti, du vécu. Le rire qui seul déroute, le rire comme seul positionnement intelligent quand plus rien n’a de sens. Le rire comme révolte non violente est une arme redoutable contre les ennemis les plus obsédants, les plus despotiques. S’en servir habilement relève du grand art, c’est sans doute pour cette raison que les tyrans sont totalement dépourvus d’humour.

Virginia Woolf mais bien d’autres auteurs grandioses me servent d’exemple, c’est donc comme une leçon de style mais aussi de vie que j’ai lu les différents textes présents dans ce volume. Tous révèlent le talent que met l’auteur à détourner les contraintes, à se jouer des règles avec élégance. Tous démontrent l’incroyable force des idées quand elles sont déployées avec l’intelligence d’une forme parfaite. Rire est assurément la position qu’on est invité à prendre en tant que lecteur mais un rire qui a la connaissance et l’extrême conscience de ce qui l’interdit ou tente de le manipuler. Un rire se moquant de lui-même, de sa propre absurdité.

J’ai pris énormément de plaisir à lire les billets, les lettres ouvertes, les essais, les comptes rendus car si l’auteure semble ne pas impliquer sa personne en n’utilisant presque jamais le « je », j’ai senti qu’il s’agissait là aussi d’un détournement ravissant, d’une feinte, d’un jeu. Écrire et lire restent pour moi un jeu, un jeu d’enfant où rires, larmes s’invitent au même titre que les raisonnements et déductions « sérieuses ».

©Lieven Callant

 

Aurélien Dony & Claude Raucy, Le temps des noyaux, roman, Éditions M.E.O. 2016

Chronique de Lieven Callant

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Aurélien Dony & Claude Raucy, Le temps des noyaux, roman, Éditions M.E.O. 2016


 

Un titre astucieusement choisi pour ce roman écrit à deux mains et dont l’intrigue se déroule aux temps difficiles de la première guerre mondiale dans la campagne non loin de Liège.

Un soldat allemand déserte et se réfugie dans la grange de la famille Loizeaux. Le fils aîné Émile est mort en héros dès les premières heures de la guerre et le père Désiré a été envoyé comme travailleur forcé en Allemagne. Marie, la mère et Julien, le plus jeune fils qui n’a pu s’enrôler à cause d’une infirmité au pied restent seuls à se partager les pénibles et nombreux travaux de la ferme. Elvire la grand-mère ne peut plus les aider. Les relations sont tendues entre la vieille femme et sa belle-fille et pour échapper à ces tensions, Julien se promène dans la nature, près d’une rivière où un héron, majestueux et mystérieux le fascine. Entre Julien et Franz le soldat déserteur se crée peu à peu une relation de confiance et d’amour malgré un contexte hostile. Quelque chose résiste aux horreurs de la guerre. Est-ce une forme de folie? Un rejet atavique des règles? Une lucidité ou au contraire l’insolence de la résignation?

Les cerises, leur noyaux et les chansons qui s’y rapportent servent de fils conducteurs à l’histoire. Au temps des cerises, périodes fastes où l’on récolte les fruits du labeur se substitue bien vite celui des noyaux. Au sang, à la chair, au plaisir du fruit répond la guerre, la mort, l’absence. À la voix raisonnable, les chemins de traverses qu’on se choisit libre-ment ou sous la contrainte, l’idée que le hasard choisit ses victimes. La vie comme la cerise ne nous laisse plus dans la bouche que le noyau qu’on ne peut pas pour autant recracher loin de soi.

Claude Raucy et Aurélien Dony signent un roman dont le contexte historique est celui de « la grande guerre » mais ils pourraient tout aussi bien poser leurs questions en d’autres périodes troubles. Les combats évoqués sont ceux des gens simples restés à l’arrière des champs de batailles et qui ont payé à la guerre un lourd tribu par la mort et la déportation de leurs chers et auxquels la vie ne fait généralement pas de cadeaux. Les auteurs s’intéressent à la lutte que mènent les gens de la campagne contre le quotidien et les restrictions mais aussi contre les forces obscurantistes de la religion, des régimes dictatoriaux et des rumeurs qui font de tous de potentielles victimes.

©Lieven Callant