Marguerite Yourcenar, Un homme obscur, une belle matinée, Folio, 2016, 227 pages.

Une chronique de Lieven Callant

Marguerite Yourcenar, Un homme obscur, une belle matinée, Folio, 2016, 227 pages.


Enfant, on m’avait offert un calendrier où chaque mois de l’année était illustré par une des peintures de Rembrandt. La dernière page était consacrée aux différents auto-portraits peints par le Maître tout au long de sa vie. Dans un jeu de miroirs, la question « Qui suis-je? » semblait surgir mais elle n’était pas la seule car j’avais le sentiment que ce n’était pas un instant furtif, celui de l’être, qui était représenté dans chacun des portraits mais une durée, un espace compris entre les deux moments, celui de la naissance et celui de la mort. Rembrandt interrogeait le temps, ses effets sur le corps et sur l’âme, ses effets sur la lumière et les ombres, sur leurs perceptions. Il ne posait à mes yeux pas encore de bilan définitif du désastre mais le questionnement du temps a continué de me préoccuper. Le temps des oeuvres d’art. Le temps littéraire et élastique de Marcel Proust, le temps comme un voyage de la lumière, le temps qui cesse de fuir et ne s’écoule guère comme les rivières mais semble être depuis l’endroit où je me trouve, un étrange morceau de gâteau.

Si dans un premier temps Rembrandt a inspiré Yourcenar pour ce récit, je le conçois et le comprends dans cette même optique d’interroger la vie en se servant du temps. Le temps comme instrument de lecture passant la vie sous sa loupe. Le temps comme espace de recul, de mise à distance permettant un renouvellement continuel et multiple des lectures et donc aussi de l’écriture.

Le style de Yourcenar est à la fois le fruit d’une longue élaboration faite d’oublis et de résurgences, et d’un travail minutieux mené avec passion tout au long d’une vie, sa vie à côté de celle de ses personnages qui n’ont cessé d’occuper quelques coins de mémoire comme c’est le cas de Nathanaël, personnage principal de Un homme obscur.

L’écriture d’un récit, d’un roman est constamment reprise, remise en cause, défaite et refaite. Même si Yourcenar avoue avoir « triché », je perçois ce « mensonge » comme étant la volonté de mieux cerner une réalité, une manière d’être au monde et que Rembrandt dans ses auto-portraits cherchait à traduire par des contours noirs ou des espaces de lumières et de couleurs. Écrire est une longue étude de soi-même, de soi comme filtre d’une vie dont les voies sont partagées par delà les temps et les espaces par une partie de l’humanité.

Le récit dont il est question ici prend la forme d’une boucle: le début est la fin, la fin est le début et le livre est toujours en chemin, en train de se réécrire au fil des lectures. Dès le premier paragraphe et en l’espace d’une demie page l’auteure résume le propos. Si le récit installe naturellement plusieurs niveaux de lecture, on peut aussi se satisfaire d’un seul. Il s’agit de la vie et de la mort d’un homme ordinaire né à Amsterdam au XVII ème siècle: Nathanaël . Il nait et meurt « sans grand fracas ». Ce qui intéresse Yourcenar et immédiatement après elle, ses lecteurs est ce qui se produit entre ces deux évènements. La vie ordinaire d’un homme obscur. Autrement dit d’un homme que rien n’illumine (si cela est possible), qui se satisfait d’une ombre. Peut-être se contente-t-il cet homme à ne pas exprimer le fond de sa pensée?

Un premier incident l’invite à prendre la fuite et à s’exiler. Une des épreuves que la vie réserve est bien celle du fuyard, du voyageur, de l’étranger, du sans domicile fixe, de celui qui rompt ses amarres. « Les hommes sont partout des hommes » pense-t-il en découvrant des atrocités commises à répétitions sur des semblables plus faibles, plus pauvres, plus las. Mais il arrive aussi à Nathanaël d’être « ivre d’air et de vent. » de se sentir « vivant, respirant, placé tout au centre ». Car cet exil, ce premier refus opposé au cheminement naturel de la vie, cette première blessure permet à Nathanaël d’en goûter les saveurs qui laissent passer celle d’une totale liberté, éphémère certes, mais défaite de ses racines, elle peut se rêver un avenir différent.

« Certains soirs, les étoiles bougeaient et tremblaient au ciel; d’autres nuits, la lune sortait des nuages comme une grande tête blanche, et y rentrait comme dans une tanière, ou bien, suspendue très haut dans l’espace où l’on n’apercevait rien d’autre, elle brillait sur l’eau houleuse. » P39

C’est placé au centre de cet univers-là dont il est question, naturellement.

Deux pages plus loin, j’ai pu lire comme pour rééquilibrer les propos et rappeler l’interrogation première du temps de la vie et en son maigre centre l’homme, être vivant et mortel que le temps engloutit:

« Quatre ans de sa vie croulait comme un de ces pans de glace qui tombent de la banquise et plongent d’un bloc à la mer. »

Yourcenar titille continuellement son lecteur comme pour ne point lui retirer sa lucidité et donc son libre arbitre, indispensable outil pour continuer de penser la vie, même celle d’un personnage comme Nathanaël qui fait de son XVII siècle notre XXI siècle.

« Après quatre ans vécus sans penser (il le croyait du moins), il avait regagné le monde des mots couchés dans les livres » P49 « Amas dit glorieux d’agitations inutiles qui jamais ne cessent et dont jamais personne ne prend la peine de s’étonner. »

Nathanaël au travers « des forêts de mots » s’interroge sur la foi « Mais que, détaché de la Trinité et descendu en Palestine, ce jeune Juif vînt sauver la race d’Adan avec quatre mille ans de retard sur la Faute, et qu’on n’allât au ciel que par lui, Nathanaël n’y croyait pas plus qu’aux autres Fables compilées par les doctes ». P54

Ce qui intéresse aussi Marguerite Yourcenar et la lectrice que je suis, c’est la rébellion même simple, celle des idées et qu’incarne aussi dans une certaine mesure Nathanaël. Ce refus inscrit au coeur de l’homme est-ce l’obscur coin de mémoire, de conscience, de morale à contre courant qu’évoque le titre du livre?

P84 « Hier, aujourd’hui et demain ne formaient qu’un seul long jour fiévreux qui contenait la nuit aussi. »

« Plus loin, un vieil homme d’aspect fiévreux parlait tout le temps, très vite, intarissable comme un mince filet d’eau qui déborde d’une fontaine. Il racontait sans doute sa vie. Personne n’y prêtait attention.

Voilà deux passages qui répondent en partie à mon interrogation concernant l’obscurité. Marguerite Yourcenar y répond par une mise en abîme de son récit. Personne ne prête attention, l’obscurité surgit du regard.

P93 « Tout se passait comme si, sur une route ne menant nulle part en particulier, on rencontrait successivement des groupes de voyageurs eux aussi ignorants de leur but et croisés seulement l’espace d’un clin d’oeil. D’autres, au contraire, vous accompagnaient un petit bout de chemin pour disparaître sans raison au prochain tournant, volatilisés comme des ombres. »

Outre une certaine et possible rébellion, une partie du destin nous échappe, échappe à notre contrôle, à notre volonté, la vie choisit pour nous comme pour ceux qui nous accompagnent : nous sommes des fantômes.

P109 « Á coup sûr, l’histoire n’avait pas à être reproduite point par point sur des toiles peintes bordées d’or. Mais il lui semblait qu’au faux des sentiments répondait le faux des gestes. »

P118.  « La logique et l’algèbre.(…) Des équations parfaitement nettes, toujours justes, quelles que soient les notions ou les matières auxquelles on puisse les rapporter (….) les choses ainsi enchaînées meurent sur place et se détachent de ces symboles et de ces mots comme des chairs qui tombent…. » « Ces myriades de lignes, ces milliers, ces millions de courbes par lesquelles, depuis qu’il y a des hommes, l’esprit a passé, pour donner au chaos au moins l’apparence d’un ordre …Ces volitions, ces puissances, ces niveaux d’existence de moins en moins corporalisés, ces temps de plus en plus éternels, ces émanation et ces influx d’un esprit sur l’autre, qu’est-ce, sinon ce que ceux qui ne savent pas ce dont ils parlent appellent grossièrement des Anges?

P121 Les passerelles des théorèmes et les ponts-levis des syllogismes ne mènent nulle part, et ce qu’ils rejoignent est peut-être Rien. Mais c’est beau. »

P150  « Tout d’abord, le silence semblait régner, mais ce silence, à bien l’écouter, était tissu de bruits graves et doux, si forts qu’ils rappelaient la rumeur des vagues, et profonds comme ceux des orgues de cathédrales; on les recevait comme une sorte d’ample bénédiction. Chaque rameau, chaque branche, chaque tronc bougeait avec un bruit différent, qui allait du craquement au murmure et au soupir. En bas, le monde des mousses et des fougères était calme. »

P158 « Alors, le temps cessa d’exister. (…) Le temps passait comme l’éclair ou durait toujours. (…). L’aube et le crépuscule étaient les seuls évènements qui comptaient. Entre eux, quelque chose coulait, qui n’était pas le temps mais la vie. »

Voilà qu’ici, l’auteure nous ramène au coeur de son livre, au coeur de son interrogation principale énoncée au début du récit. J’ai aussi relevé ces diverses citations afin de tenter de déployer la belle profondeur de l’écriture de Yourcenar, sa résonance.

P165 « Mais d’abord qui était cette personne qu’il désignait comme étant soi-même? D’où sortait-elle? (… ) « il ne se sentait pas comme tant de gens, homme par opposition aux bêtes et aux arbres; plutôt frère des unes et lointain cousin de autres »  

La mort arrive advient comme le restant. « Le pire était cette toux clapotante, comme s’il portait en soi on ne sait quel marécage où il s’enlisait. »

Dans la dernière phrase du récit, je lis une allusion au poème de Rimbaud « Le dormeur du val ». Une étrange lucidité nous empêche de croire que la mort est semblable au sommeil, de même que la vie n’est point un songe.

« Il reposa la tête sur un bourrelet herbu et se cala comme pour dormir. »

Le deuxième volet est consacré à la vie du fils de Nathanaël.

Dans la postface, j’ai relevé cette remarque écrite par Marguerite Yourcenar parce qu’elle invite à lire. Lire les autres livres de Yourcenar. Lire tout court, ce qui nous enrichira. Invitation que formule aussi régulièrement Patrice Breno, comme dans le N° 90 de Traversées.

« Toute oeuvre littéraire est ainsi faite d’un mélange de vision, de souvenir et d’acte, de notions et d’information reçues au cours de la vie par la parole ou par les livres, et des raclures de notre existence à nous. »

© Lieven Callant

Alain Fleitour, Les fissures de l’aube, L’Harmattan, témoignages poétiques, 95 pages, 17,50€, janvier 2019

Une chronique de Lieven Callant

Alain Fleitour, Les fissures de l’aube, L’Harmattan, témoignages poétiques, 95 pages, 17,50€, janvier 2019

Douze parties pour ce recueil de poésies, autant que les mois d’une année. C’est que le temps, le tempo des saisons, la manière dont il recueille le présent, le mélange aux souvenirs et nous permet ainsi de l’habiter sont les clefs de voûte de ce livre. 

Chaque étape s’attache par le biais des poèmes à nous inscrire dans une démarche sincère qui stimule autant le questionnement, la recherche d’un sens personnel à l’existence que la contemplation silencieuse et respectueuse des émotions. Elles surgissent immanquablement lorsqu’on côtoie de près l’autre en nous que l’on condamne à habiter les souvenirs.

Le livre s’ouvre sur un poème évoquant une photographie sépia de gens qui sourient, les personnes d’une même famille, les parents de l’auteur. Le temps passe, l’image ne conserve malgré son jaunissement que cet instant où tous étaient jeunes, heureux, insouciants. Le poème a la dure tâche de nous révéler que les parents de l’image sont morts, se succédant les uns les autres, à cause d’une fatalité à laquelle personne n’échappe. La mort au bout du poème? Pas seulement, le poème est avant tout la promesse de vivre pleinement le souvenir, de se rapprocher de la matière qui nous constitue sans perdre une certaine lucidité sans laquelle les sentiments ne s’exprimeraient plus au travers de nos émotions. S’inscrire dans la vie est ce que permet le poème tout en se délestant d’un fardeau impossible à porter sans rien perdre de la conscience.

Pour nous guider d’étape en étape, les poèmes nous parlent avant tout de la vie. De ses combats, de ses victoires et de ses défaites provisoires. Le poète se sert d’images, de métaphores, de symboles comme le peintre se sert des couleurs, de leurs nuances pour démarquer les ombres de la matière lumineuse, pour inscrire les corps et les objets sur la toile, sur notre rétine, dans nos souvenirs. L’imagination n’a plus qu’à les habiller de sensations et de sentiments. 

Tout au long du recueil, nous est subtilement rappelé que le poème est une oeuvre malgré tout concrète, un geste, une volonté vivace d’inscrire, de rappeler, d’alerter. Chaque poème est en soi une petite révolte qui ne se limite jamais à émettre un avis fermé. Tous les poèmes de ce livre sont des portes ouvertes, tous les poèmes sont libres. 

Pour marquer son attachement à cet esprit d’ouverture, Alain Fleitour a tenu à ce que ses poèmes soient lus, que la voix du comédien Emmanuel Delivet et le violoncelle de Bruno Cocset nous guident au-delà de nos propres lectures silencieuses. Ces exhortations musicales invitent une fois de plus la poésie à se tenir debout parmi nous. 

Le titre Les fissures de l’aube trouve sans doute explications dans le poème du même titre à la page 79. Je pense que la poésie est une aube, un commencement. Un jour de plus à gravir. Le poète se glisse dans les failles et se sert des fissures comme le grimpeur s’en sert pour franchir un sommet.  

Voici quelques vers soulevés par mes lectures, qu’ils vous suggèrent de lire et/ou d’écouter le livre!

Tu viens des herbes sauvages
Saturées de brûlures P18

Tes yeux me noient de ciels
Je suis un soupir dans la gamme des souvenirs
Au matin tu me ravives dans le ruisseau du soleil
Au murmure de ton chant. p26

Toutes leurs mains lancent des pétales de rires
Petits cerfs volants brillants
Éclats de soleil dans ce ciel d’azur. P32

La course nous portait
Aux premiers pas de l’aube
Inlassablement
Depuis le pied de la Fournaise.  P37

On se lavait avec l’aurore
Aux bruits de l’humidité. P37

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Chroniques d’Alain Fleitour sur Traversées: ici

© Lieven Callant

Eric Dubois, Chaque pas est une séquence, éditions unicité, 2016, 48 pages, 11€

Une chronique de Lieven Callant

Eric Dubois, Chaque pas est une séquence, éditions unicité, 2016, 48 pages, 11€

En feuilletant le livre, je m’aperçois que de courtes strophes de deux lignes au plus se partagent l’espace vierge des pages. C’est donc de cette manière que l’on progresse, grâce au poème, par delà les séquences qu’il offre, peu à peu, de porte en porte.

L’écriture poétique est une démarche quotidienne, elle accompagne, elle clarifie, elle éparpille, elle condense le quotidien. Parcelles de vies, épures d’épreuves, elle répartit les souvenirs, partage le temps, le résume à quelques mots. Elle choisit en connaissance de cause. Le poète vit ce qu’il écrit, poème et expérience forment une même chose. Eric Dubois écrit comme il respire.

Le poème qu’il soit bref, qu’il soit long, qu’il s’étire ou se contracte ne connait pas en soi de fin. Il est une séquence du temps, un espace dédié au souvenir, un lieu de recueillement, d’acceptation et de partage. Il est un écho, une commémoration, un assemblage, un signe, un reflet, ce qu’il reste d’une sensation. Son écriture est toujours à refaire.

Illusions, émotions, prises de conscience, lucidités, aveuglements, étourdissements,  il apparait toujours morcelé, partiellement présent, le poème. En lui se rassemblent d’autres poèmes en devenir, des absences. L’écriture, le travail poétique d’Eric Dubois se concentre sur ces aspects-là. Un travail qui n’avoue jamais sa victoire mais confronte les vérités provisoires aux silences, les affirmations aux difficultés d’être, l’engourdissement au réveil soudain, les doutes renvoient aux questionnements nécessaires et inutiles. Ce livre est un des jardins d’Eric Dubois, les mots savamment dispersés attendent patiemment de germer et d’éclore en leurs lecteurs.

Des jardins, Eric Dubois en a plusieurs, il est responsable de la revue littéraire en ligne « Le Capital des Mots », il est blogueur « Les tribulations d’Eric Dubois ». Il a déjà publié de nombreux ouvrages de poésie (qu’il m’est arrivé de commenter). Il est chroniqueur et co-animateur sur Fréquence Paris Plurielle et est très présent sur les réseaux sociaux pour défendre et diffuser poèmes et créations artistiques. L’homme est jovial, sincère et d’une grande ouverture d’esprit. Il répond toujours à mes questions avec patience et gentillesse, en toute simplicité.

Voici quelques vers éparpillés extraits du livre:

——

Le bord des choses est le coeur de l’instant

——

Que dit le langage?

Des silences des mots
et le morcellement

——

Éclat dispersé dans les cendres du vent
qui se sédimente en fines couches de doute

__

Ce texte a pour seule fonction
d’inachever

Le propos
S’il y en a

____

Que cela ne soit pas un discours
comme tant d’autres

Mais un adjuvant à l’être

——

Écrire est un sursis

La vie est un poème
illisible

——-

Chaque mot pleure
sa défaite

©Lieven Callant

Cathy Garcia Canalès, Aujourd’hui est habitable, poésie, Cardère éditeur, 36 pages, 2018, 12€

Une chronique de Lieven Callant

Cathy Garcia Canalès, Aujourd’hui est habitable, poésie, Cardère éditeur, 36 pages, 2018, 12€

« Aujourd’hui est habitable » affirme le titre de ce recueil de poésies. Reste à savoir par qui et comment? 

Pour le savoir, il faut peut-être se rendre au jardin. En ce jardin intérieur aussi. Apprivoiser son regard, être capable de distinguer sans juger, sans abattre, sans disqualifier. Utiliser le silence pour lancer ses messages, attendre, comprendre. Redouter et douter encore. Se mettre à la place de l’arbre, de l’autre. Suivre les racines au-delà des tourbes noires, des terres bouillies par la pluie. Contourner les dires « D’austères marionnettes (qui) attendent à la porte avec leur couteau à moelle »

Se délester, se désengluer, s’estomper en commençant par les angles. L’être humain est plein de contradictions. Il n’est pas facile de savoir ce qui se cache sous les mots qu’il nous donne ou nous lance telles des graines qui devraient nous nourrir. Tellement de phrases finalement blessent, ne sont pas à leur place. Tellement de lucioles se font passer pour des étoiles.

J’ai le sentiment que c’est contre cela que s’élève la poésie de Cathy Garcia Canalès. Elle témoigne d’un travail personnel complexe. En quelques pages, elle invente son langage avec ses références propres, ses significations spécifiques, ses jeux de contrastes ou ses potions de mots presque semblables. C’est finalement entre les lignes, au détour d’un assemblage de mots que l’on découvre l’humain, le végétal, la vie suintant autour du minéral. Les astres, les mots, la vie se cache dans le jardin de Cathy Garcia Canalès. Le jardin du poème, le jardin de l’écriture. 

« nos mains dépliées

les dés d’argile roulent

comme des perles »

Habiter la poésie ce n’est pas qu’habiter une prison obscure, ce n’est pas chercher d’une manière sournoise sans jamais oser se l’avouer qu’on ne désire que la gloire. Obtenir le pouvoir sur les mots. Nous forcer à les boire. 

« tandis que s’envole la chimère

libre et merveilleuse

nous secouerons la pesanteur

pour fuir l’étreinte des goudrons

roulerons sous les horizons

tranchants comme des rasoirs

à la gorge du ciel »

Le travail poétique de Cathy Garcia Canalès explore l’aujourd’hui. La brièveté omniprésente. Explore les chemins jonchés de ronces, de racines, de sources entravées, de saisons qui se mélangent. L’auteur avance sans machette, sans s’empêcher de regarder, de comprendre que son amour est un combat et que rien n’est gagné d’avance.

« bientôt nous irons nous aimer

la tête ourlée de pluie »

La poésie de Cathy Garcia Canalès au même titre que deux des images qui accompagnent les textes ne montre pas uniquement ce qu’elle donne à voir ou décrit avec une précision tranchante. Elle canalise des zones de flou, de brumes et devient en certains points abstraite, inimaginable. 

Cette semi-abstraction devient habitable il faut juste franchir une clôture, nos frontières. 

« la rumeur fauve du soir

perce la gangue du monde »

« dans la cuve des constellations

un dangereux morceau d’immensité

oeuvre et s’enroule »

Toutes les clés de cet endroit habitable ne nous sont pas offertes car les serrures changent d’un individu à un autre mais aussi parce qu’il nous faut apprendre que ces clés n’ont pas à tomber dans les mains de n’importe qui. Cet espace habitable se préserve. Se cache là où on ne le soupçonne pas. 

Quelque chose de ce livre et sans doute l’essentiel s’échappe toujours. Est au delà de ce chemin défriché. Quelque chose nous pousse à nous demander: « Vais-je bien? »

Lieven Callant

Ishikawa Takuboku, Ceux que l’on oublie difficilement précédé de Fumées, traduit du japonais par Alain Gouvret, Pascal Hervieu, Yasuko Kudaka et Gérard Pfister, Afuyen, 2017 pour la traduction, 90 pages, 14€.

Une chronique de Lieven Callant

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Ishikawa Takuboku, Ceux que l’on oublie difficilement précédé de Fumées, traduit du japonais par Alain Gouvret, Pascal Hervieu, Yasuko Kudaka et Gérard Pfister, Afuyen, 2017 pour la traduction, 90 pages, 14€.


Ce qui ravit dès l’instant où l’on feuillette le livre, c’est la présence des vers en japonais à côté de la traduction française. Suspendus à la manière des branches stylisées d’un saule, les filaments calligraphiés dispensent une beauté végétale à la page. 

Entre les deux écritures s’installe un espace frais, fragile qu’aucune traduction ne peut dire ni même effleurer. Les vers deviennent ces fleurs épiphytes qui se suspendent à la brume sans véritablement s’en nourrir mais comme pour attester d’une présence, le souffle poétique. 

La principale beauté d’une oeuvre se situe dans cet écart, cette zone de murmures, cette zone de peut-être qu’on nomme parfois saveur. L’art japonais est dans le renversement des valeurs, dans ce qui apparait dans l’ombre à la faveur d’une lumière pure, presque crue. La joie de la poésie est dans ce passage de la forme, du corps à sa version en miroir, en contre-jour, comme inversée. 

« Le vert tendre des saules
en amont de la rivière
je le vois comme à travers des larmes »

 

« J’étais parti chasser les lucioles
au bord de la rivière
– on m’a conduit sur les sentiers de montagne »

 

« La pluie tombe sur la ville
je me souviens des gouttes
sur les fleurs violettes des pommes de terre »

 

« La nostalgie
brille en mon coeur comme de l’or
comme une eau pure y pénètre »

Ces quelques tankas repris au hasard des pages témoignent à mon sens de manière évidente ce que je tente de rapporter ici.

Une précision folle, une maîtrise sans rigueur pointe une parcelle de la réalité dans la réalité avec le moins de signes possible, le plus directement et de la manière la plus claire, la plus pure. À cette relative maigreur, à cet énoncé épuré s’ajoute toujours un vide comblé, un lieu en suspension. Lire revient alors à voyager de cet endroit à un autre. D’un extérieur à un intérieur, de l’intime secret qui nous touche de près à ce qui justement se partage ou est partagé. Lire, c’est rêver, libérer l’imagination de ses habitudes. Lire c’est s’ouvrir, se flétrir, se voir renaître. Lire devient un procédé pour méditer l’écriture, pour apprivoiser une nouvelle fois le langage afin de tenter l’union possible du geste, de l’action à ce qu’on a souhaité qu’il rapporte de notre voyage, le voyage de notre âme. 

Si une place belle et heureuse est laissée à la brume, dans la brume c’est aussi pour nous rappeler que nous ne sommes que fumées, poussières en suspension et que le pouvoir que nous nous attribuons en pensée par des mots pour des mots ne vaut que pour un instant aussi bref que bien défini.  

Quelque chose dans la machine bien rodée vient rompre un équilibre forcément précaire, perturbe l’harmonie. Quelque chose suggère la faille, la faim, la désunion et un besoin urgent de rétablir cet état de quintessence. La brièveté des tankas s’oppose aux longues heures de songes, de souvenirs, de reconquête du passé. La brièveté nous fait à jamais habiter l’instant, nous accorde ou tente de le faire au présent, à la nature exacte des choses. 

J’aimerais pouvoir affirmer que de telles préoccupations occupent la plupart des poètes actuels pourtant hélas quelques uns sans doute beaucoup trop semblent se désintéresser de cette double voie (voix), de la possibilité magique d’évoquer sans affirmer, d’entrainer le lecteur dans l’entre-deux monde du poème où les mots se laissent dépasser par les sens, où déborde ce que la langue, le langage ne peuvent définir si ce n’est peut-être en se servant d’un langage dans le langage, codé, secret, magique, rêveur et rêvé. Beaucoup trop de poètes se servent des mots comme on se sert de ses poings, sans nuances, se revêtent d’un habit neuf sans comprendre que s’il brille c’est parce qu’il est usé. Fatigué. 

Revenir aux tankas, aller vers les grandes âmes poétiques me permettent d’apprécier ce qui toujours manque aux autres pour franchir le mur du temps. « Certes le tanka mourra. Je ne veux pas faire de la théorie, il s’effondrera de l’intérieur. mais il ne mourra pas d’ici longtemps encore. » écrit Takuboku.

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lshikawa Takuboku © Arfuyen

Une notice biographique nous informe de ce que fut la brève vie de ce poète japonais né en 1886 et qui meurt en 1912 d’une péritonite chronique liée à la tuberculose. Beaucoup des tankas repris dans cette édition datent d’une période de production intense en 1908 pendant laquelle Takuboku écrit toute la nuit, par vagues de 141 tankas en quelques heures. Les tankas paraissent une première fois en 1910.  L’oeuvre complète de Takubotu comporte huit volumes rassemblant tankas, poèmes, récits et nouvelles mais aussi des extraits de son journal et divers documents critiques sur la vie et l’oeuvre de l’auteur.

En janvier 1911, il écrit à un ami: « Cela ne me gêne pas si pendant quelques jours ou des mois je n’ai pas envie d’écrire des tankas. Cela me laisse indifférent. Mais, parce que je suis obligé de mener une vie quotidienne insatisfaisante, il devient souvent impératif de chercher la preuve de mon existence en devenant conscient de moi à chaque instant. C’est à ces moments-là que j’écris des tankas. Je me console un peu moi-même en changeant le moi en mots et en les lisant (….) Tu vois, même si j’écris maintenant des tankas, je souhaite devenir un homme qui n’a pas besoin d’en écrire ».

Enfin Takuboku relève ici l’effet thérapeutique de la poésie d’une manière qui m’interroge. Qui voudrait ne pas avoir à écrire des tankas, de la poésie, si ce n’est ceux à qui elle offre certes d’exister, d’en avoir une preuve écrite si je puis ainsi m’exprimer mais qui leur confère par la même occasion une lucidité peu commune d’eux-mêmes, de la vie qu’ils mènent, du monde qui aura toujours ce besoin brûlant de poésie pour être quelque peu vivable?   

©Lieven Callant