Santiago Montobbio, LOS SOLES POR LAS NOCHES ESPARCIDOS. Editions Los Libros de la Frontera, Collection « El Bardo », 2013.

Santiago Montobbio
Santiago Montobbio

  • Santiago Montobbio, LOS SOLES POR LAS NOCHES ESPARCIDOS. Editions Los Libros de la Frontera, Collection « El Bardo », 2013.

Les lecteurs de l’avant-dernier recueil de Santiago Montobbio, La poesía es un fondo de agua marina, se souviendront sans doute du cas singulier du poète espagnol : à une période créative très forte à la charnière des années 80 et 90, avait succédé un long silence de plus de 20 ans, avant que l’écriture de poèmes revienne s’imposer de manière impérative à l’auteur. Montobbio et ses éditeurs avaient alors fait le choix de rassembler un premier recueil de ses « nouveaux » poèmes, plus immédiats, plus inscrits dans la réalité d’une Barcelone toujours en mouvement, plus lumineux aussi. On sait à quel point les titres des poèmes et des recueils sont importants pour Montobbio et, très logiquement, le recueil fut mis sous le signe de la mer, qui est clarté, légèreté, mouvement.

Los soles por las noches esparcidos réunit quelques dizaines de poèmes de la même époque, mais il s’agit d’un retour à une poésie plus nocturne, plus intense, plus philosophique aussi, de ce grand métaphysicien du quotidien qu’est Santiago Montobbio. Certaines des images du recueil retrouvent la fulgurance des poèmes manifestes des années 80, comme j’espère pouvoir le montrer à travers les quelques citations qui suivent.

Une image frappante du recueil est celle du mur (je n’ai que / ce mur dans lequel je vis), mur auquel on se heurte, qui enferme et laisse toujours à l’étroit, prison qui est la métaphore de l’enveloppe corporelle (ne jamais sortir de chez soi ou, plus exactement / de l’intérieur de soi), où l’on vit caché, orphelin, solitaire, sur cette voie de garage où vont rouiller et somnoler les trains de la vie. Vivre, on le sent, est de l’ordre du survivre, parce que le parcours de l’existence exige la traversée d’un miroir ou un cheminement dans un labyrinthe. Les murs sont partout et de toutes natures.

Ce sont d’abord et avant tout les autres. Dans Los soles por las noches esparcidos, beaucoup de poèmes parlent d’amour, mais il ne s’agit pas d’un amour édulcorant ou apaisant. Il est bien plus souvent anesthésiant, et il transforme les murs en écrans, qui ne sont jamais que des murs pour voyeurs.

Un autre mur, auquel on se cogne sans cesse, est celui de la langue, instrument indispensable mais toujours inadéquat. Si on écrit, c’est évidemment pour dire l’indicible, pour révéler l’ésotérique, mais la parole fige et donc dénature la pensée, qui est toujours, comme la vie, un mouvement. Montobbio répète souvent je l’ai déjà dit, avec l’agacement de celui qui ne parvient jamais à épuiser son sujet (l’angoisse est toujours présente), ni à convaincre tout à fait les autres, qui occupent les cellules voisines, et ne peuvent jamais accéder à l’intégralité du sens du message. La nuit du titre du recueil et de nombre de ses poèmes s’impose comme allégorie de l’obscurité de la vie qu’on vit à tâtons.

Mais les nuits sont, comme l’indique le très beau titre, jonchées de soleils, multiples et modestes célébrations, voire épiphanies, du quotidien, celles qui aident à vivre et qui ouvrent l’espace : lumières, eau qui perle des fentes du néant, musique faite eau, mer qui n’a pas de terme, variation et motif qui, comme la pluie, reviennent. Pour l’écrivain, tout se confond toujours, la main qui écrit, les lieux, l’avènement du poème, les mots que l’écrivain choisit … ou qui le choisissent : Derrière chacun / de mes mots il y a toute ma vie […] Jusqu’à la façon dont je prends un café / on peut voir que j’étais le seul à pouvoir avoir écrit / mes poèmes.

Pour un écrivain aussi pudique et introspectif que Montobbio, chaque poème est un manifeste. Ce n’est pas un hasard si le tout premier s’ouvre sur le mot escribo (j’écris), si autant proclament que l’écriture est une patrie, un salut, la liberté, un mensonge même (mais cela revient au même, puisque l’art c’est cet absurde doué de sens) : De la vérité on ne revient pas. / Personne ne revient de ses terres. / La vérité est terrible, et elle nous attend. /Toujours la vie se termine en elle.

©Jean-Luc Breton

 

Santiago Montobbio, ESCRIBO SOBRE EL AIRE DEL OLVIDO. Conversations avec Amaranta Sbardella, Tonos Digital, Revista Electrónica de Estudios Filológicos, Nº 22, Université de Murcie, 2012.

Santiago Montobbio
Santiago Montobbio

 

  • Santiago Montobbio, ESCRIBO SOBRE EL AIRE DEL OLVIDO. Conversations avec Amaranta Sbardella, Tonos Digital, Revista Electrónica de Estudios Filológicos, Nº 22, Université de Murcie, 2012.

Santiago Montobbio professe depuis toujours que sa vie et sa personnalité « à la ville » n’ont aucune importance littéraire ou critique, et que sa vraie biographie est écrite dans ses poèmes. Si écrire ne peut qu’être une raison d’être, au sens le plus littéral, c’est-à-dire une raison de ne pas se suicider, si cette activité n’a de sens qu’en soi, indépendamment d’hypothétiques lecteurs, il faut bien qu’elle s’attache à explorer le tréfonds d’une âme humaine, pour mettre en évidence ce qui constitue l’ego même de l’écrivain, son humanité la plus intime. Que Montobbio se mette sous la bannière de Montaigne ne saurait donc nous étonner : il partage avec l’écrivain français cette conviction primordiale qu’un individu n’est intéressant que parce qu’il sent, pense, invente et, finalement, transmet ses expériences au reste de l’humanité, et pas parce que le hasard l’a fait naître à Saint Michel de Montaigne en 1533 ou à Barcelone en 1966.

La longue série d’entretiens (137 pages) de Santiago Montobbio avec l’hispaniste italienne Amaranta Sbardella s’inscrit dans la même logique : l’écrivain espagnol ne livre que des détails anecdotiques sur sa famille ou ses amours, à peine plus que ce que ses poèmes révèlent, il rapporte quelques faits sur sa pratique professionnelle (de professeur de littérature), surtout pour en souligner le caractère quasi aporétique, puisqu’il est convaincu qu’« il faut être / complètement idiot pour penser / qu’on étudie – ou encore plus grave qu’on enseigne – la littérature » (C’est bien dommage qu’on ne fasse pas d’interviews de moi). Ce sur quoi Montobbio revient encore et encore, c’est sur le besoin absolu, irrépressible, de l’écriture, qui jaillit de manière incontrôlée et peut se tarir pendant des années, qui s’impose à l’écrivain au hasard de ses expériences quotidiennes les plus banales et les transforme en épiphanies. Santiago Montobbio cite par exemple une série de « visions » des plus communes : descendre un escalier pour pénétrer dans un bar, regarder un extincteur, un mendiant occupé à vider sa chopine, un autobus dans la rue, et ce jour-là, chacune de ces visions prend une signification existentielle proprement littéraire, devient littérature sous les yeux mêmes de l’écrivain et de ses personnalités multiples, et d’une certaine manière à son (et leur) insu.

Sbardella et Montobbio échangent sur les grands thèmes de l’écriture du second, la douleur, le suicide, le mysticisme, le silence, l’amour, le vertige et le vide, et ce qui fait l’intérêt de ce livre est que le poète se confronte aux questions de son interlocutrice avec une honnêteté presque candide. Il n’apporte pas des réponses toutes faites, il construit sa réflexion en parlant, reconnaît à l’occasion la pertinence des perceptions de l’universitaire italienne, accepte le défi de l’incongru ou de l’inattendu. Lorsque Sbardella évoque son bestiaire intime, Montobbio cherche à comprendre et à partager. Lorsqu’elle pointe des contradictions (comment un poème « décapité » peut-il commencer par une majuscule et se terminer par un point ?), l’écrivain analyse la décapitation comme une mutilation, qui n’est pas forcément celle de l’intellect ou du début, mais qui permet de toute manière une sublimation du sens, comme une « graine », à la fois concentré d’expérience et promesse de vie.

Amaranta Sbardella s’attache aussi à mettre en évidence l’évolution littéraire de Montobbio des années 80 à aujourd’hui. Nul n’est plus conscient que lui que ses poèmes métaphysiques, suicidaires, visionnaires, des années 80 sont une page tournée, et que l’écriture de sa maturité est plus objective, plus apaisée peut-être, à la fois plus complexe et plus simple. Montobbio cite plusieurs fois Borges dans ce beau livre d’entretiens, et il le fait en particulier pour évoquer ce chemin de la maturité littéraire, qui est, selon l’écrivain argentin, plus une « complexité modeste et secrète » qu’une véritable simplicité. Certes, à vingt ans, la poésie était pour Montobbio une vocation insupportable, voire maudite, « une tendance épuisante / à nourrir dans la solitude ou sous la pluie / une passion bien peu convenable pour l’auto-dénigrement » (Avertissement au lecteur) ; elle est aujourd’hui témoignage sur notre univers absurde et révoltant, avec lequel le poète quadragénaire parvient à s’arranger, renonçant à la splendeur baroque de ses débuts, à sa passion pour la « théologie dissidente », pour développer une plus grande empathie avec l’humain. Sbardella perçoit d’ailleurs chez Montobbio une tentation de la prose, que certains de ses textes ou le beau livre qu’il a consacré aux tableaux de Lluis Ribas révélaient déjà. L’écriture impressionniste de Santiago Montobbio n’empêche évidemment pas l’émergence de certains instantanés complexes, plus narratifs.

Escribo sobre el aire del olvido est une exploration passionnante de l’univers intime du poète espagnol, qui éclaire et interpelle son lecteur, tout en maintenant intact le mystère de la personnalité et de l’écriture. Ce livre nous engage à un retour toujours nécessaire et toujours fructueux vers les textes de Montobbio, qui résistent parfois, parce que ce sont des textes forts. Espérons que les traductions récentes de ses poèmes en français et le Prix Chasseur de Poésie 2012 qui vient de lui être attribué contribueront à faire connaître cet écrivain important au public francophone.

©Jean-Luc BRETON