Ah, les braves gens, FRANZ BARTELT, Éditions du Seuil, cadre noir ; Octobre 2019 (19€-280 pages)

Chronique de Nadine Doyen

Ah, les braves gens, FRANZ BARTELT, Éditions du Seuil, cadre noir ;  Octobre 2019 (19€-280 pages)

Franz Bartelt reste ancré dans ses Ardennes et continue d’explorer des coins paumés. C’est à Puffigny que vient s’installer son écrivain Julius Dump avec l’objectif d’écrire un roman. Il pense y trouver l’isolement, l’ascèse, la concentration afin d’exhumer les archives/reliques remises par son oncle, avant sa mort. Documents censés le renseigner sur le passé (peu glorieux) de son père qu’il n’a pas connu.

La maison du canal qu’il a louée revêt un aspect kitsch : façade mauve et giclées de roses trémières, qui contraste avec le jaune citron de la Cadillac héritée de son oncle.

Ce village, sorti de l’imagination de l’auteur, « tellement perdu au fond de la France déshéritée que les cartographes n’ont jamais vraiment pu le situer avec exactitude », est toutefois fréquenté par une pléiade de personnages, « farfelus », aux noms tout aussi cocasses. Une population qui, plus est, a « le mensonge dans le sang ». On croise entre autres : Mme Bitrosse, la reine du macramé, qui, tel l’artiste Christo, en « emballerait Le Sacré-Coeur, l’Obélisque ! » Roguerse le boulimique de saucisses (« il en aurait cuit du matin au soir ») ; Madame Labosse, une possédée, promenant un landau vide ou pas ; Polnabébé qui entretient une relation fusionnelle avec sa mobylette ; un couple de rockeurs nostalgique de leur époque ; Carmen Gromard femme pimpante, généreuse, connue pour prodiguer des soins particuliers à ses clients concupiscents dont pépé Guimauve et M. Lambortin ; Zerma, « femme à fringales sexuelles » ; Eddy Lambortin, collectionneur atypique…

Les aficionados de Franz Bartelt auront noté son allusion récurrente à Larcheville, anagramme de Charleville d’où sont originaires l’institutrice Mlle Lamotte, le juge Maurois.

Tout se meurt dans ces contrées, la gare a été rasée mais son bistrot, tenu par Gromard, résiste. Il devient le centre névralgique où les rumeurs circulent, « un lieu de passage, une salle de réunion, on y stationne pendant des heures », on vient « se sécher une mousse ». On y sert de la bière de prestige, de caractère.

« Un bon bistrot vaut tous les cabinets médicaux du monde », c’est pourquoi l’unijambiste Legrand vide quotidiennement ses pintes pour y puiser une once de courage avant d’aller prier et parler à sa jambe perdue, au cimetière.

Roguerse, dont la femme vient de « se barrer », noie son chagrin.

Polnabébé, victime d’une agression, dépité d’avoir eu sa mobylette volée, réclame une deuxième « chope à mâle ».Son moral en berne lui vaut la bienveillance, le soutien d’une touriste retraitée experte à réconforter les âmes en peine.

La présence de cet écrivain apporte de la distraction.

On se demande ce qu’il vient faire ici, certains ignorent même en quoi consiste le travail d’un écrivain. D’autres sont fiers de le compter parmi eux. 

Le maire se prend à rêver de « devenir une grande figure de la littérature » dans le livre du romancier qui célébrera aussi sa « jolie petite cité ».

Mais lui, il est là pour enquêter sur un certain Nadureau, après avoir déterré un pan du passé de ce père inconnu, qui aurait participé à un vol de tableau. Il n’hésite pas à prendre à son service un détective autochtone pour éclaircir ce mystère. Une aubaine pour Helnoute Ballo, ce Sherlock Holmes diplômé d’EIFFEL (1) en manque de clients. Un CV ridiculement impressionnant ! Scène irrésistible autour du mot lapin !

Remisant à plus tard la rédaction de sa deuxième phrase du roman en chantier, Julius  s’intéresse à la fête foraine, seule festivité et divertissement des jeunes.

On voit le bourg, véritable micromégapole, s’animer.

Polnabébé est tout fier et confiant d’appliquer les conseils de l’écrivain en matière de drague, mais il se trompe de niveau de langue ! 

Un couple épie ce qui se passe dans la rue. Zerma qui a remarqué, rôdant au village,  un étrange quidam, « un homme malsain », se sent harcelée, poursuivie, d’autant plus qu’elle « sait des choses …», des secrets dont les fils se démêleront peu à peu.

Cet homme, en costume marron qui arpente le même terrain que l’écrivain, est aussi repéré par l’éclusier puis par Julius. Qui peut-il donc traquer ? Ne faudrait-il pas s’en méfier ? Son comportement, ses déplacements intriguent et alimentent le suspense.

C’est au lendemain de la fête que la disparition d’une fille est signalée. Curieuse coïncidence, un promeneur trouve une chaussure rouge et un sac à main.

Les gendarmes ne se précipitent pas pour lancer leurs investigations.

Ils finissent quand même par perquisitionner la demeure de Farruque qui vit à la lisière de la forêt. Brave homme, « suave, doucereux » qui clame son innocence. Pourtant des pièces à conviction découvertes chez lui viennent semer le doute.

Des fouilles sont effectuées. Mais à l’ère du « # balance ton porc », qui croire ? L’accusé ou les deux amies de Nadège ? La pression des interrogatoires successifs force Farruque à avouer certains faits, mais n’a-t-il pas été manipulé par le trio des filles ? Quant au maire, il apporte tout son soutien à ce concitoyen modèle dans un discours pétri d’empathie dans lequel il égratigne « la police exotique » de Gournay.

Il ne fait pas bon, non plus, être victime des éreintements de l’auteur (justice, église).

Pour pimenter sa vie, l’écrivain s’offre une escapade amoureuse à Honfleur avec Juliette, l’institutrice qui lui expose les dessins de ses élèves. Dessins naïfs certes, mais qui dévoilent tous les secrets sur les mœurs des habitants, dont le comportement scandaleux du curé ! Révélations édifiantes ! Lors de leur déambulation dans la ville, ils font une rencontre improbable qui donne la clé d’une des énigmes.

A Puffigny, « on le sait, il n’y a rien à voir, à dire, à entendre, à espérer », et pourtant Julius Dump, « chapardeur de vies » a su y trouver/puiser le terreau de son roman en s’intéressant aux turpitudes de ces « braves gens » qu’il a observés, côtoyés, sondés.

Puffigny est décrit comme « un village propre et coquet, par contre le cimetière abrite un « dépôt d’ordures répugnant ». Des monceaux de détritus/d’immondices dissimulent une tombe qui attirera d’étranges individus persuadés d’y trouver leur graal . Dupés par le récit de Julius, ils connaîtront un destin des plus tragiques.

Deux objets focalisent l’attention : le bracelet serpent et la croix, ajoutant au mystère.

On assiste avec jubilation au sacre de l’écrivain qui a su persévérer dans l’écriture, au coeur d’un village en liesse, couronné par le discours enthousiaste du maire. Un édile généreux, à « la satisfaction béate » de compter 199 occurrences de « Puffigny » dans ce roman. Un livre qui étale au grand jour la vie des habitants : « intrigues crapuleuses, injustices consolidées par la mauvaise foi, adultères, crimes », du vrai, du moins vrai, du faux. « Mais rien n’y est inauthentique. » ! On imagine les réactions des individus concernés ! 

Toutefois au fil des retours de lecteurs, le narrateur est confronté à ceux qui s’étonnent de constater qu’il a pris des libertés avec la réalité. Il a brouillé les pistes, en changeant les lieux, et en distillant une fausse information quant au supposé butin. 

Mais L’écrivain national de Serge Joncour n’affirme-t-il pas qu’« un roman n’a pas à dire la vérité » ! Tous les mystères sont élucidés quand on referme le roman de Puffigny qui se clôt par un épilogue hallucinant diligenté par des enfants aventuriers !

Franz Bartelt, maître incontesté de la démesure, à l’humour noir inimitable, livre un polar truculent, haletant, foisonnant de rebondissements. Ses personnages atypiques sont largement, goulûment dopés à la bière et même au champagne. 

Langage fleuri, grivois, expressions argotiques (« se piquer la ruche »), nombreuses énumérations.

Comment ne pas « kiffer » trois fois, plutôt qu’une, toute cette inventivité, cette prose savoureuse et les épisodes rocambolesques ! Un pur moment jouissif de lecture !


(1) : EIFFEL : École Internationale de Formation des Fins Extra Limiers


© Nadine Doyen

Franz Bartelt, Hôtel du grand cerf, Cadre noir, Seuil, Mai 2017 ; (346 pages – 20€)

Chronique de Nadine Doyen

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Franz Bartelt, Hôtel du grand cerf, Cadre noir, Seuil, Mai 2017 ; (346 pages – 20€)


Franz Bartelt dédie ce polar au regretté Alain Bertrand avec qui il écrivit Massacre en Ardennes. Leur point commun ? Une prédilection pour l’air balsamique des Ardennes frontalières.
C’est d’ailleurs dans un triangle franco belge que Franz Bartelt campe son intrigue.
Le récit nous transporte dans un va et vient entre Reugny, ce village qui perd sa quiétude, Larcheville ( ville chère à l’auteur, anagramme de Charleville) et Bouillon.
A Reugny, notre attention se focalise sur deux pôles. Tout d’abord, l’hôtel du Grand cerf, qui fut le théâtre d’un fait divers, il y a plus de quarante ans. Thérèse Lendroit, qui dirige l’entreprise familiale, ne manque pas d’exploiter le filon, ayant transformé en musée la chambre où l’actrice Rosa Gulingen séjournait pour un tournage.
Une cassette exhumée d’une benne par Charles Raviotini fait revenir sur le devant de la scène la mort mystérieuse de cette vedette, « auréolée de gloire hollywoodienne ». L’idée de tourner un documentaire germe, et il dépêche Nicolas sur les lieux. Accident ou crime, saura-t-il la vérité ?
Le deuxième lieu est le Centre de Motivation, dirigé par Richard Lépine avec une discipline de fer, faisant penser à une secte. Le logement des stagiaires en cellule crée une atmosphère anxiogène. Silence imposé. Mieux vaut être ponctuel, respectueux du règlement pour éviter le renvoi. Mais cela fait le bonheur de Sylvie, taxiwoman, assurée d’avoir un client à mener à la gare.
Très vite nous sommes entourés d’une galaxie de personnages étonnants, bien trempés. Parmi les habitants du village, il y en a des récurrents comme l’idiot du village, en la personne de Brice Meyer qui communique surtout par onomatopées.
Soudain, l’annonce de la disparition d’Anna-Sophie, la fille de l’hôtelière, met le village sens dessus dessous. Les habitants s’organisent, déploient une incroyable et rocambolesque battue. Un hélicoptère déplacé. Le village presqu’en état de siège.
Puis, c’est l’ex-douanier que l’on découvre abattu, l’incendie de sa maison qui éclate.
Coup de théâtre, un troisième corps retrouvé plonge le village dans la consternation.
Il y a celui qu’on regrette, celui « qui n’a que ce qu’il mérite », celle que l’on recherche. L’auteur photographie les campagnes où « personne n’aime personne et le malheur des uns n’est que la réparation du malheur des autres ».
Et nous voici plongés au coeur de deux enquêtes en parallèle. Le mystère du chromo vient se greffer. Le village en pleine effervescence, assailli par les forces de police et les équipes de télévision, les journalistes.
L’excès, « qui met un peu de grandeur dans les petitesses de l’existence », chez Franz Bartelt touche déjà ses personnages. On se souvient de Gontrane dans Charges comprises. Voici le pendant masculin. Mais la surcharge pondérale de l’inspecteur Vertigo Kulbertus pose problème, car elle est croissante. On devine que c’est handicapant pour exercer un tel métier, d’ailleurs il ne cesse de compter les jours avant la retraite !
Le romancier,coutumier de l’ordre alphabétique, l’a choisi pour les aliments que le flic, à l’appétit gargantuesque, ingurgite ! Vu ce qu’il s’empiffre, Vertigo est sujet aux rots et pets ! « d’une puissance d’une explosion nucléaire » ! » Il a à cœur de produire son propre gaz carbonique » !
Voici donc un inspecteur, hors norme, dépêché à Reugny. On peut douter de son efficacité vu la façon dont il conduit les interrogatoires. Parfois de son lit et en caleçon ! Grotesque sa demande aux villageois de se présenter par ordre alphabétique pour les « travailler », « tous en ligne » . Tout aussi ridicule sa façon d’en faire les témoins de son repas. Hallucinant l’interrogatoire de Jack dos à dos avec Elisabeth, doublé d’une tirade théâtrale. Toutefois « ce Sardanapale » a su négocier « un marché amoureux » avec Elisabeth. Méthode contestable mais payante !
Le suspense est relancé à chaque victime recensée, mais aussi avec les prédictions d’une voyante qui voit plusieurs morts. Que se passe-t-il donc dans ce village où la mort s’invite pas moins de cinq fois ? Un serial killer rôderait-il ?
Le romancier ne rechigne pas à évoquer des détails gore, à vous écœurer d’horreur.
Une autre énigme intrigue le lecteur et Freddy, l’époux de Sylvie, routier, qui reçoit des messages d’une voix anonyme, l’avisant d’éventuelles incartades de sa femme.
L’hôtel devient le quartier général des deux enquêteurs, qui s’entendent à merveille, surtout pour vider les bocks, ce qui leur donne « l’ haleine métaphysique ».
« la bière sans mousse est une source intarissable de réconfort » pour les deux acolytes. Pendant ce temps, de sa vigie, Léontine, la grand-mère de la disparue, comptabilise leur orgie et se frotte les mains, en songeant à la recette !
En général, chez Franz Bartelt :ça dégomme (cf le recueil de nouvelles précédent ou son roman culte : le jardin du bossu),on «  beuque », on rembouge aux bières !
« La générosité se mesure en quantité de bière, pas en quantité de mousse. »
Dans ce polar foisonnant, ubuesque, Franz Bartelt brasse maints sujets. Il souligne le désintérêt pour la poésie, un genre peu vendeur. Il épingle, comme dans La bonne a tout fait, la police qui tarde à diligenter ses forces.
Parmi les constantes : il y a toujours un personnage passé par l’hôpital psychiatrique, des liaisons extra-conjugales (Sophie et Nicolas ), des piliers de bars dipsomanes, que l’on croise au bar de la mère Dodue, « à l’emphase commerciale inattaquable » !
Du côté du style, on retrouve les énumérations, de savoureux aphorismes : « La bizarrerie n’est pas incompatible avec la compétence », « La limonade et la philosophie ont toujours eu des affinités ». « Il y a des vérités qui demandent à être mûries longtemps ».
L’auteur rappelle, en toile de fond, que la France est un pays souvent en grève et sait restituer le langage des grévistes remontés (« On ne sait plus où donner de la bille »), décrire le bordel, la paralysie qu’ils créent dans Larcheville avec leurs « barrages hermétiques ». Larcheville qui rime avec « tuile » qui tombe, au sens figuré.
Durant la lecture, on se prend à jouer le détective novice, nous obligeant à des retours en arrière. Les ramifications se complexifient quand on remonte jusqu’aux racines de l’histoire personnelle de Richard Lépine et conduisent Nicolas Tèque à élargir son territoire géographique de recherches.
L’épilogue nous dévoilera-t-il les clés de tous ces mystères accumulés ? Puisque pour le romancier : « Il n’y a que dans les romans qu’on connaît le fin mot de l’histoire. »
Même loin de la salle de bains- musée, on baigne dans un vrai délire au moment de l’interrogatoire. Alors que cinq victimes ont eu des fins prématurées tragiques, le polar recèle des accents de comédie et des scènes époustouflantes.
L’auteur décline un hommage indirect à Simenon et Hitchcock.
Si Franz Bartelt ne peut prétendre aux prix décernés à Jack Lauwerijk, récompensant de la poésie, son roman peut briguer une autre reconnaissance pour son humour noir, son talent de dramaturge « sa patte inimitable » ! Dans son antre ardennais il a concocté ce « texte original », jouissif, mâtiné de poésie, recommandé comme ordonnance de l’été par Samuel Delage qui y voit un côté San Antonio et aussi chaudement conseillé par la librairie L’embarcadère de ST Nazaire. (1)
Un détour par votre librairie s’impose sans tarder.
(1) En podcast dans l’émission Fr3 Les petits mots des libraires du 6 juillet 2017



©Nadine Doyen

Comment vivre sans lui ?-Franz Bartelt; Nouvelles ; nrf Gallimard (18€- 272 pages)

Chronique de Nadine Doyen

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Comment vivre sans lui ? – Franz Bartelt ; Nouvelles ; nrf Gallimard (18€- 272 pages)


Franz Bartelt renoue avec l’art de la nouvelle qui lui avait valu Le Prix Goncourt de la nouvelle pour Le Bar des habitudes( 2005) et le Prix de la nouvelle décerné à Lauzerte, par la librairie La Femme Renard, (2010).

Qui a déjà lu des romans de Franz Bartelt, ce disciple de Jarry, s’attend à retrouver des situations invraisemblables, ubuesques, décalées, exagérées, des personnages hauts en couleurs, déjantés. Sinon on risque d’être déboussolé, choqué même. Comment interpréter le titre, ce « lui » mystérieux ?Un être humain, un animal ?

La première nouvelle, éponyme, met en scène un rhumatologue célèbre reconverti en chanteur de variété, vénéré comme un dieu, une idole, adoubé « saint vivant » par le pape. Que penser de son aura capable de décimer d’abord un quartier, puis des « milliers d’auditeurs », et d’anéantir une ville ? Ne vaut -il pas mieux être misanthrope pour survivre? Votre voyage en Absurdie ne fait que commencer !

Dans Plutôt le dimanche et Le fémur de Rimbaud, Franz Bartelt décline l’occupation prisée de maints concitoyens : les brocantes et vide-greniers, façon de s’aérer. Musette et Guy n’échappent pas à la règle, mais pourquoi ne sont-ils plus d’accord quant aux choix de leurs destinations ? Il y a anguille sous roche ! Chacun menant sa vie en l’absence de l’autre. L’auteur autopsie le couple enfermé dans la routine qui s’offre des parenthèses… extra conjugales ! Des scènes de coucheries pour pimenter le récit.

On croise Zénon Pouillet, le coeur sur la main, d’une générosité exemplaire, pourtant comme Serge Joncour l’affirme: « Ils sont rares ceux qui donnent vraiment » (1).

Certes un tel don de soi jusqu’à sa dépouille,ses os peut perturber les âmes sensibles.

On assiste à une rencontre féminine de « celui qui change de pseudonyme » quotidiennement, « connu comme l’homme aux dix mille noms de famille » .

Le lacet, étant l’objet providentiel,devient relique ! Pas facile pour Fagnette de s’y retrouver dans les prénoms de son amant ! Coup de théâtre quand elle les confond.

La rencontre avec Heil Hitler, ce berger allemand, indifférent à la pléthore de noms dont son maître l’avait baptisé, mais pas aux paroles de soldats allemands, entendus à la télé, a de quoi surprendre. Comment peut-il réagir, obéir à ce seul nom ?!

La mort hante plusieurs nouvelles, d’où ce déferlement de noirceur pour les cas désespérés, que Franz Bartelt contrecarre par sa pincée d’humour. Lire ce recueil, en étant « blindé», car les personnages tombent comme des mouches, d’autres fomentent parfois « de noirs desseins ». On se surveille,on enquête, ça décime, extermine, pilonne,

bombarde, les corps explosent,coulent. Le summum de l’horreur !

Un « banal écrivain » se voit rattrapé par tous ces personnages qui peuplent ses livres et tombe de Charybde en Scylla. A-t-il rêvé ? Va-t-il être la proie du vampire ?

Mais l’amour est aussi au rendez-vous et le vin « priapise »! « Le vin constitue une excellente préparation aux engagements de la passion ».

Dans la dernière nouvelle, l’auteur montre où la dépendance amoureuse peut conduire : hilarant vaudeville, virant au « sadomasochisme » !

Des héros font l’objet d’hommages !

En filigrane, l’auteur soulève le désintérêt des jeunes pour la lecture, « une maltraitance » ! Il radiographie la relation enseignant/enseigné et souligne comment un fait-divers sordide peut influencer des jeunes, « vingt-six férocités incandescentes », au point d’en commettre un identique, même préparation, même pression sur le groupe. La tension monte durant ces semaines de mise au point de leur fatidique plan quand un rebondissement survient ! Au diable le suspense !

Franz Bartelt n’hésite pas à tacler les fonctionnaires,la police, les commerçants.

Il soulève les problèmes de notre société : le manque de tolérance, la rivalité, les liens hiérarchiques (entre boss et subordonné),le paraître, l’existence de Dieu, la jalousie.

Dans ce recueil de treize nouvelles décapantes, grand-guignolesques, on retrouve avec délectation la propension à la démesure de Franz Bartelt, aux énumérations, aux listes, à sa façon de mixer des noms de lieux pour en forger de nouveaux : « Anthaouste », « Holdincourt ». Les prénoms féminins sont assez insolites :« Bavarine, Younesse, Gayette, Raviola », tout comme les masculins : « Missaire ».

Franz Bartelt a fait sienne la devise de l’artiste Marcellin : « Étonner » , surprendre.

Il campe des personnages qui défient l’entendement et rendent la lecture jubilatoire.

Une fois refermé ce recueil, truffé de formules nous tatouant, le sourire encore aux lèvres, on se dit : Comment ne pas être addictif aux livres de Franz Bartelt, « ce prolifique fou littéraire », « à la philosophie imparable » (2) ? Un recueil jouissif, dérangeant, qui, on le souhaite, devrait lui apporter le Prix de l’humour noir.

©Nadine Doyen

 


(1) REPOSE-TOI SUR MOI de Serge Joncour Prix Interallié, Meilleur roman français, 2016, Palmarès du magazine LIRE
(2) Portrait de Franz Bartelt par Martine Laval ( Télérama du 23/11.2005)

Depuis qu’elle est morte elle va beaucoup mieux, Franz Bartelt ; Les éditions du sonneur (1) ; Collection ce que la vie signifie pour moi (72 pages – 12€)

Chronique de Nadine Doyen

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Depuis qu’elle est morte elle va beaucoup mieux, Franz Bartelt ; Les éditions du sonneur (1) ; Collection ce que la vie signifie pour moi (72 pages – 12€)

Un titre ubuesque qui interroge. Qui est ce « elle » pour le narrateur ?

Martine Laval, dans sa préface, brosse un élogieux portrait de Franz Bartelt. (1)

Elle définit ce « philosophe Ardennais » comme « un expert des solitudes » et « de vies minuscules à la Pierre Michon ».

L’auteur nous plonge d’emblée au cœur de la pestilence, de la souffrance et de la mort, par son regard lucide et tendre qui embrasse tous ces êtres qui peuplent les départements de gériatrie, tributaires de « l’administration suprême ». Il dépeint « l’horreur banale de l’existence », la dégradation physique, la souffrance psychique, les maladies diverses, folie, Alzheimer. Un calvaire pour les proches.

Quoi de plus désespérant que ces dialogues de sourds où il ne sert à rien de tenter de raisonner le malade ? Impuissant, on est confronté chaque jour à des situations invraisemblables, à leurs divagations, leurs délires, leurs méprises, lubies (envie de champagne). Sans compter les fugues, le chantage au suicide, les chutes.

Ce déclin, le narrateur l’observe chez sa propre mère : « Elle s’éloigne de sa tête ». Elle vit immergée dans ses souvenirs et convoque souvent sa propre mère, qui « depuis qu’elle est morte va beaucoup mieux ». Et pourtant, elle l’attend.

Ne dit-on pas que l’on devient le parent alors que l’aîné retombe en enfance ? Les confusions dans les repères temporels se multiplient. Puis ce sont les siens que l’on confond. Comment ne pas dérailler quand on entend les mêmes litanies, rengaines, comme un disque rayé ? Et Franz Bartelt de réaliser qu’il se répète par mimétisme.

Les journées défilent monotones, l’ennui s’installe même si des animations ponctuent la semaine ou des visites. Ne fête-t-on pas les anniversaires, les centenaires, Noël ? L’anecdote de l’essayage du cadeau est attendrissante.

Pour distraire ces vieillards, certains hospices acceptent les animaux, d’autres les font venir pour une après-midi. Sinon les peluches offrent cette douceur au contact.

Franz Bartelt a le don à la fois de nous tirer une larme et de nous faire rire.

On imagine l’indignation de cette mère qui croit avoir mangé « le chat » alors que ce sont des friandises « Chamallow » dont elle s’est gavée. Si elle raffole des « têtes de nègre », l’auteur soucieux du mot exact rappelle que l’on doit dire « tête d’homme de couleur » et se montre soulagé de ne pas la voir « traînée devant les tribunaux ».

Les plus valides, comme « ces deux petits vieux », aiment se rendre utiles. On devine qu’ils doivent guetter ce visiteur qui leur distribue des cigares chaque soir.

Advient le moment où le résident n’est plus qu’une épave grabataire condamnée à son lit. A travers les mots : «  tristesse, pitié, pas gai » affleure le désarroi de l’auteur.

Franz Bartelt aborde ce difficile dilemme de prendre la décision de placer un proche en maison de retraite quand il perd son autonomie, avec ce sentiment de culpabilité.

Pas facile de la leur imposer. L’auteur évoque deux films traitant de ce sujet, j’ajouterai Les souvenirs de David Foenkinos où la scène de la persuasion du fils est hilarante par le côté exagéré.

L’auteur souligne le dévouement, l’abnégation et le mérite du personnel soignant confronté quotidiennement à la déliquescence des corps mais qui essaye d’être positif, bienveillant, aimant, souriant.

Quant aux accompagnants, l’écrivain ne cache pas qu’il faut être blindé pour ne pas déprimer. Comment accepter de voir la déchéance inéluctable d’un parent ?

La fin est brutale, la camarde a sonné le clap létal. Pour Woody Allen : « Le côté positif de la mort, c’est que l’on peut l’être en restant couché ».

Commence, pour ceux qui restent, la période de résilience et de mémoire « Pour eux (les disparus), nous ne sommes plus rien. Pour nous, ils sont encore beaucoup ».

Franz Bartelt offre un touchant et vibrant tombeau de papier à cette mère qui lui apprit à lire. En abordant ce sujet tabou de la finitude, douloureusement universel, l’auteur souligne les carences de la législation française sur la fin de vie, l’euthanasie, contrairement à La Suisse. Il explore avec réalisme les multiples facettes de la décrépitude humaine. Il pose un regard implacable sur les institutions gériatriques et brocarde les failles de ces hospices où la nourriture laisse parfois à désirer.

Être drôle et vif en parlant de vieillesse, « rien de moins qu’une prison », c’est le pari euclidien de Franz Bartelt. L’humour et la démesure restent une manière élégante pour exorciser par le haut la tristesse du réel que suscite l’absurdité de la condition humaine. Un récit témoignage grave, profond, frappé sous le sceau de la délicatesse, qui ne peut laisser indifférent, car il fait aimer la vie doublement.

On retrouve avec plaisir le poète qui décline la liste de ses désirs : « Désirer le bleuité des matins dans le jardin, quand la rumeur des fleurs épouse la clameur des oiseaux » et le styliste, usant d’oxymores : « J’en arrive à me dire que les malheurs que nous subissons contiennent encore tout ce qui fait le bonheur ».

Pourquoi ne pas suivre le viatique dont l’auteur se dit adepte ?

A savoir : « le vin, le tabac, les promenades dans les bois, la lecture, l’écriture, la musique à fond les biscottes… ». Abusons donc de sa gouaille, de ses livres.

Il ne reste plus qu’à attendre de Franz Bartelt «  cette littérature du contournement, de la périphrase, du décalage » dont il se dit partisan.

©Nadine Doyen


 

  1. Voir l’article de Martine Laval sur Franz Bartelt :

Le tour de Franz en 70 livres – Télérama no 2915 – 23 novembre 2005.

FRANZ BARTELT, LA BONNE A TOUT FAIT, (LE POULPE n°282) ; Éditions Baleine (172 pages – 9,90€)

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  • FRANZ BARTELT, LA BONNE A TOUT FAIT, (LE POULPE n°282) ; Éditions Baleine (172 pages – 9,90€)

Franz Bartelt renoue avec la veine du polar et nous happe avec ce titre explicite : LA BONNE A TOUT FAIT.

On est avide de découvrir ce que cette protagoniste peut avoir commis comme forfait, à la solde de qui. C’est ce pourquoi le Poulpe est mandaté par Versus Bellum dont les faits signalés avaient fini par l’intriguer. Il faut réussir à élucider le mystère qui nimbe les disparitions de trois femmes ainsi que l’assassinat de l’épouse de Bermont. Qui sont ces trois femmes ? Ont-elles un lien ?

L’auteur étrille au passage la police qui n’a pas diligenté son enquête avec succès.

Aurait-on affaire à un Barbe bleue ? Mais le mystère est d’autant plus déroutant que la liste des « évaporés » (animaux et vêtements) est invraisemblable.

Nous voici embarqués avec Gabriel Lecouvreur, qui a revêtu le costume de Pozzi, à bord d’un autocar singulier. Le paysage forestier traversé assez hostile, « dense comme un mur » où il ne fait pas bon s’égarer fait naître effroi et appréhension. Un pays « où seul le cochon sauvage survit aux rigueurs du climat ».

Les abords du domicile du lutin, Versus, quelque peu rédhibitoires par leur aspect ubuesque, ajoute un degré de plus à ce malaise envahissant.

L’entretien du Poulpe avec Versus nous révèle le plan fomenté pour confondre Bermont, et donne lieu à des scènes théâtrales très réussies, dont celle de la répétition.

Mais se rendre chez Bermont à bord d’une voiture américaine, « bagnole de ponte » relève presque de l’anachronisme dans ce petit village où les habitants ont pour habitude de beuquer.

Les atermoiements de Pozzi, avant d’accepter l’hospitalité de Bermont tiraillé entre son fond sentimental et son intégrité professionnelle, est aussi une scène cocasse.

On se délecte en catimini du tête à tête entre Zabe et Pozzi, le séducteur, étourdi par son baiser fougueux. Va-t-il pour autant obtenir des confidences ? N’a-t-il pas à faire à une manipulatrice ? Qui va s’en sortir de ce rapport de force et de domination ?

Chacun ne vise-t-il pas à confondre l’autre ? Mais Zabe, armée, tient le Poulpe en joug. Les coups de feu laissent craindre le pire. La tension est à son paroxysme. Puis, le corps à corps entre Bermont, le double canon dans la bouche, et la bonne va faire basculer le récit, d’autant que Pozzi tente de s’interposer. L’indice distillé : « Tu as déjà fait couler trop de sang » pulvérise nos certitudes et relance le suspense et l’effroi, car le fusil est chargé. Le destin de Zabe ? Au lecteur de le découvrir.

Tous les mystères finiront par être élucidés.

L’auteur évoque l’abnégation des « fidèles domestiques », leurs liaisons ancillaires, et montre que traiter Zabe comme une reine aura des conséquences dramatiques.

Franz Bartelt sait régaler son lecteur avec cette course folle de Gabriel, tisonnier en main ou par ses tournures insolites : « vidanger son bol », « avec la lenteur de kebab à la broche ». En limitrophe de la frontière franco belge, les chiffres deviennent nonante, septante. L’auteur nous amuse à décliner son concept de la « ligne droite » (qui émerveille Gabriel et lui permet le luxe de fermer les yeux) et des virages, « bizarrement chantournés », mais qui sont à égalité par temps de verglas.

Si, dans Barbe bleue d’Amélie Nothomb, les champagnes millésimés coulent à flots, chez Franz Bartelt, on rembouge aux bières (celle d’Orval, surtout), avec tout autant de variétés. L’un vante ce nectar divin, l’autre l’« effet stupéfiant garanti ».

L’ivresse qui habite les protagonistes n’est pas loin de gagner le lecteur avec toutes ces folles échappées ! Le côté burlesque réside dans la triple identité du Poulpe.

Comme dans toute « detective story », les mobiles du crime, « un des beaux ressorts de l’ascension sociale » sont liés à l’amour, l’argent et l’ambition. On retrouve la plume corrosive de l’auteur dans sa diatribe contre ces motards qui envahissent nos régions pour contourner la loi et troublent la quiétude des villages.

Franz Bartelt revient à sa vocation première, celle de dramaturge. Avec son art du dialogue, ses joutes verbales, son sens de la répartie qui fait mouche (« c’est du café allemand, c’est du café nicht goutte ». Il se révèle plus facétieux que jamais. Cela tourne au vaudeville avec cette silhouette empaillée, « un leurre » pour Zabe. Si l’auteur s’y connaît en somnifères pour ses protagonistes, La BONNE A TOUT FAIT n’a rien de soporifique, au contraire. Les coups de feu ponctuent l’épilogue, à la façon western. Qui va en réchapper ? Qui s’écroule ? Suspense.

Ce polar aux multiples rebondissements fait écho au roman Le fémur de Rimbaud et vice versa. C’est archi-dingue et jubilatoire de bout en bout.

©Chronique de Nadine Doyen