Le fémur de Rimbaud, Franz Bartelt, nrf Gallimard, (18,50€ – 248 pages)

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  • Le fémur de Rimbaud, Franz Bartelt, nrf Gallimard, (18,50€ – 248 pages)

Franz Bartelt s’est imposé dans le paysage littéraire par sa démesure, l’outrance comme disciple d’Ubu. Il récidive avec Le fémur de Rimbaud.

Fidèle à ses Ardennes, l’auteur campe son récit comme dans de précédents romans, à Larcheville, anagramme de Charleville, et rend hommage à Rimbaud par l’exergue.

On croise Majésu Monroe, brocanteur qui revendique détenir « la trouvaille unique », « la pure merveille » et Noème Parker, une cliente dont il tombe en amour.

On est témoin de la première rencontre de deux protagonistes au café des Arcades . On suit l’évolution de leurs sentiments, la phase séduction de Majésu, facilitée par son talent d’orateur et de séducteur qui va le transformer en homme caméléon, s’adaptant aux fantasmes de sa bien-aimée. C’était une année qui commençait bien. Sa révélation choc, fracassante interpelle le lecteur et celle qu’il vient de conquérir. L’assassin est déjà en prison pour Noème ? Où est donc la vérité ? Leur projet d’union peut-il en être contrarié ? Encore faudra-t-il plaire aux parents.

Les protagonistes de ce roman, en particulier Noème, ignorent les bonnes manières de Nadine de Rothschild et choqueraient parmi nous, tant ils sont grossiers, font mauvais genre. Au lecteur d’anticiper la cérémonie quand deux mondes si opposés vont se mêler : les parents de souche bourgeoise et Noème, en rébellion contre eux. Ce qui explique le complot que Noème fomente, en comptant sur son futur mari pour l’exécution du plan. En adepte de la procrastination, l’auteur tient le lecteur en haleine. Majésu exécutera-t-il le souhait de sa femme, à savoir liquider ses parents ?

Une succession de temps forts relance le suspense. Le mariage du brocanteur avec Noème. L’aurait-il épousée par amour ou pour sa dot ? Noème est-elle ce « monstre » décrit par son père ? Un magot ne dormirait-il pas dans le bureau de beau-papa ? Disparition de sa jeune épouse. Menace de Majésu de faire tout sauter. Le voilà aussi dangereux que Breivik avec la liste de son incroyable arsenal, véritables « munitions suédoises ». L’enlèvement de Noème par les malabars, une course poursuite des plus hallucinantes. Accusations, mensonges, délations conduisent en garde à vue. Au tour de Ployette, la bonne, de s’évaporer. Le rythme prend de folles allures quand il s’agit de traquer les ravisseurs emportant le lit de la captive Noème ou de mettre à l’abri la boîte à secrets. Scènes de travelling ébouriffantes.

L’auteur nous offre une galerie de personnages bien trempés : les homosexuels bulgares, l’inspecteur Bardouate (tiraillé entre deux camps), la bonne Ployette, le couple de bourgeois, des êtres rares comme ce « spécialiste de l’accent circonflexe dans l’œuvre de Rimbaud » ou le fantôme de Rimbaud avec cette chaussette trouée.

Les deux protagonistes irrésistibles nous stupéfient tout au long du roman, avancent en funambule, avec le risque vertigineux d’une nouvelle catastrophe.

La complexité des relations humaines, le mensonge s’immisçant, est mise en exergue.

Les couples sont toujours atypiques, mal assortis et soumis aux aléas de la vie.

Leur vie amoureuse est très chaotique, passant de l’amour fusion (« on ne se quittait plus, ni de jour ni de nuit », « nuit gorgée de succulences »), sado maso, à son extinction avec menaces de mort proférées, soif de vengeance puis à la tentative de rabibochage pour éviter le divorce. Qui est le plus rusé, le plus hystérique, le plus manipulateur ? Qui joue le mieux la comédie ?

Tout l’art de Franz Bartelt consiste à agrémenter ce récit rocambolesque d’un regard acéré sur les travers de la société, sur les universitaires, les banques, n’hésitant pas à épingler la corruption et la façon dont les affaires criminelles sont traitées et jugées.

Il souligne l’hypocrisie de la veuve fracassée, pleurant devant les médias.

Quant à l’opposition nantis/prolétaires, on retrouve la même démarche que Woody Allen qui fustige ces escrocs qui s’engraissent aux dépens des gens modestes. Majésu, solidaire de Noème, a déclaré la guerre au capitalisme convaincu que « l’argent pourrit tout ».

Comme son protagoniste Majésu, l’auteur possède une érudition insoupçonnée, et d’innombrables références littéraires (Hugo, La Fontaine, Balzac, Verlaine). Le style procède par énumérations visant à renforcer l’idée, à exagérer et laisser son empreinte chez le lecteur. Il fait montre de sa plume incisive, et de « l’instinct critique ». Il reste le maître incontesté de la formule : « Pour penser il faut un cerveau, pas des diplômes » ou « Je saurai quoi lui balancer dans le goulot ». Il joue avec l’oxymore : « Elle m’avait ouvert aux splendeurs de la misère. », les tournures imagées : « Il n’y a pas que les draps qui s’en souviennent », « un œil en patrouille », « dégarni du plafond ». Il ne se départit pas de son ironie : « Le canapé rembourré avec des noyaux de pêches » ni de son humour qu’il a insufflé à Majésu : « Je devais manquer de phosphore ».

Quant à l’épilogue, il nous dévoile de bien funestes destins. Soyez blindés, âmes sensibles, car comme summum du gore, Franz Bartelt m’apparaît indétrônable. L’auteur sait puiser dans des faits divers les plus ignobles pour les recycler en encore plus spectaculaires. Dans ce roman, les rebondissements, les coups de théâtre s’enchaînent, de vrais loopings inattendus. On rit, on retient son souffle, on frissonne d’horreur, on jubile. On y trouve la toute puissance de l’écriture et la saveur de l’esprit ardennais. Au pays de l’excès la seule richesse est le langage, confie l’auteur.

Le fémur de Rimbaud est à la fois un vrai mélo et une grande comédie, un chant d’amour et de guerre. Franz Bartelt signe un roman décapant, une tragédie funambulesque, à la lecture addictive (dialogues truculents), ce qui ne peut que donner envie de poursuivre avec encore plus noir : La bonne a tout fait au Poulpe.

©Nadine Doyen

Franz Bartelt – Hopper, L’Horizon intra muros –

 

  • Franz BarteltHopper, L’Horizon intra muros – Éditions Invenit, collection Ekphrasis (12€)

 

Certains écrivains s’inspirent de faits divers, d’autres comme Franz Bartelt tentent de percer le mystère d’un tableau, laissant leur imagination les guider. On sait l’auteur amateur d’art. N’a-t-il pas déclaré que « Si les gens fréquentaient plus souvent les musées, ils ne mettraient jamais les pieds dans les pharmacies…» ?

A l’heure de l’exposition Hopper à Paris, Franz Bartelt revisite une des œuvres majeures du peintre : l’emblématique tableau Nighthawks, et concentre son regard sur ces Oiseaux de nuit afin d’en décrypter les moindres détails. Il dédie cet ouvrage à ceux « que le temps transporte », pour qui le temps n’a pas de prise, fil rouge qu’il va dérouler en insérant des réflexions poétiques et philosophiques avec sa touche d’humour : « sans y convoquer plus d’un neurone ».

En préambule, l’auteur part du constat que l’art n’est pas la nourriture quotidienne du « quidam ordinaire », qu’il ne s’invite pas dans nos chaumières, par paresse ou manque de curiosité. Les calendriers pallient cette carence ainsi que les cartes postales souvent utilisées en marque-pages.

C’est pourquoi Franz Bartelt retrouve le tableau Nighthawks, carte de vœux mystérieuse, dans un ouvrage consacré à Brueghel, ce qui lui permet une étude comparative. Le contraste est frappant : l’individualisme, la solitude « impartageable » chez Hopper s’oppose au collectif, à cette communauté solidaire de Brueghel. Chacune des retrouvailles avec cette carte volante (qui semblait jouer à cache-cache avec l’auteur) déclencha l’écriture d’une prose poétique, dont des extraits sont distillés dans ce recueil. Si le mot nighthawks, qui convoque pour l’auteur « quelque chose d’effrayant », désigne des noctambules assimilés à des fêtards, ceux du tableau n’ont pas l’air de s’éclater. Ces êtres atones, comme figés, perdus dans leurs songes, semblent plutôt tromper ou noyer leur solitude « géométrique », leur ennui dans ce bar « immensément désert ». Face à une telle immobilité, vacuité, l’auteur aurait souhaité déceler un soupçon de douceur, de chaleur, ne serait-ce qu’avec la présence d’un chat. Mais il convoque Rimbaud pour qui « l’essentiel est ailleurs », et ici c’est la société « fric » avec le tiroir caisse bien en évidence.

Franz Bartelt focalise notre attention sur des détails relatifs à chacun des individus : un journal sous le coude, une cigarette, les doigts de la femme en rouge. C’est elle qui accroche la lumière réfléchie par le mur jaune paille et rayonne telle une icône, au visage serein et recueilli.

L’auteur s’interroge quant à la présence de ces trois anonymes dans « cet asile de nuit », ce havre de paix où l’obscurité et la lumière se livrent bataille. Attendraient-ils un train dans un buffet de gare ? citant une phrase célèbre d’Antoine Blondin : « Un jour, nous prendrons des trains qui partent ». Hopper aurait-il peint le tableau de l’attente, cristallisé des instants suspendus où il n’y a ni passé, ni avenir ? Mais où le temps implacable aura le dernier mot.

Dans ce huis-clos, cet enfermement, tels des poissons captifs d’un aquarium, les personnages semblent subir leur vie, « avoir perdu l’espoir », face à cet « horizon intra muros ». Pour l’auteur, il se dégage de cette scène statique une certaine mélancolie, lui faisant songer à L’intranquillité de Pessoa, « une nostalgie de l’immédiat » que la couleur masque en surface seulement, tel un fard.

Comme un livre récolte autant d’interprétations que de lecteurs, Franz Bartelt rappelle que « le tableau parle par la voix de celui qui regarde », ajoutant que « Ce que l’on ressent prime sur ce qu’on apprend ». Au lecteur de s’approprier cette toile spleenétique, ayant aussi inspiré Philippe Besson.

En filigrane, on devine l’écrivain rivé à sa table ensevelie sous un flot de papiers, absorbé dans son travail « lent, long, obscur » qu’impose la créativité, et parfois taraudé par un « sentiment d’inutilité ». A la fin de ce recueil, on trouvera une biographie condensée du peintre et de l’auteur.

Franz Bartelt pense que « s’il s’est produit des miracles sur la terre, on le doit plus à la peinture qu’à la littérature ou à la musique ». Alors quand le lecteur découvrira qu’il sait allier littérature et peinture, il ne pourra être que comblé par cet opus à la présentation raffinée, enrichie par des gros plans du tableau. Franz Bartelt reste cet auteur éclectique, toujours là pour nous surprendre.

©Nadine DOYEN