Gérard PFISTER – Ce que dit le Centaure (Favola in musica) – Arfuyen, juin 2017, 198p.

Chronique de Marc Wetzel

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Gérard PFISTER – Ce que dit le Centaure (Favola in musica) – Arfuyen, juin 2017, 198p.

Voici d’abord, contre l’habitude, un petit texte de Gérard Pfister lui-même, résumant son livre et éclairant le projet substantiel qu’il porte. Ce message dense et infiniment précis – qu’aimablement il m’autorise à reproduire -, resituant ce que ma chronique (qui suit ici) garde d’intuitif et nuançant ce qu’elle montre d’évasif, aidera précieusement, lue ainsi d’abord, à la compréhension.

« L’homme n’est tissé que de temps, c’est bien là son effroi, et le langage, qui devrait lui être libérateur, il l’investit de toute la folie de son désir frustré pour tenter de dominer les choses et son propre corps, n’arrivant enfin, par la violence de son emprise, qu’à dévaster le monde et s’autodétruire. Comme nous, les éléments de la nature ne sont tissés, en effet, que de temps – la Nature pourrait être un autre nom du Temps – et vouloir les fixer, c’est les anéantir. Le langage devient ainsi un rêve meurtrier.

Le temps, qui est notre patrie, nous le fuyons pour nous réfugier dans l’illusion ontologisante du langage – qui est nommée ici le Songe. Comment nous en guérir sinon en ôtant au langage son venin, qui est sa capacité de nous hypnotiser, de se faire passer lui-même pour le monde alors qu’il n’est qu’une somme d’arrière-mondes ? Le chant est cette possibilité dans le langage de se réconcilier avec le temps, de se révéler à lui-même pour ce qu’il est vraiment, pure temporalité, comme une pure ligne musicale, faite de sons d’une nature particulière – non pas timbres et tonalités, intensités et durées, mais ici valeurs et sonorités, accents et souffle. Comme dans la seconde pratique de Monteverdi, la musique est modulation des affects que portent les sons et les mots, presque indissociables. Elle est aussi composition de temporalités parallèles – chœurs opposés dans la basilique Saint-Marc, parties d’orchestre en résonance comme dans les symphonies de Mahler ou études de spatialisation comme chez Stockhausen ou Nono. C’est la redécouverte dans la langue de cette dimension temporelle (et tout aussi bien, dans la sun-phonia, spatiale), qui ouvre à l’écoute du grand chant, tragique et libérateur, jusque dans la simple voix d’un oiseau.

La nature, le langage, la liberté, ce sont en nous les trois réalités qui se mêlent et se disputent notre destin. C’est en écoutant, aux limites de l’inconscient, les modulations différentes du langage que j’ai cru discerner des sortes de « leitmotiv » permettant d’identifier, par leur récurrence obsessionnelle, des voix semblables à celles d’allégories, s’imposant à la manière de personnages. J’ai pensé alors à ces figures mythiques grâce auxquelles les psychanalystes ont pu donner un nom aux entités menaçantes qu’ils avaient découvertes dans notre inconscient, mais également aux figures allégoriques qui peuplent les oratorios de Cavalieri ou les opéras de Cavalli. La fable, c’est cela : c’est simplement le nom qu’on donnait autrefois à la mythologie (j’ai à portée de main un Dictionnaire de la fable du XVIIe siècle, vaste répertoire des dieux et des héros antiques) et dont l’italien favola est l’équivalent (Favola in musica est le sous-titre de l’Orfeo de Monteverdi). De la fable est venu pareillement le Centaure : mi homme mi cheval, comme les statues équestres des héros et des rois, il figure ce monstre que nous sommes, mi chair mi mots, mi temps mi songe, et dévoré par cette dualité. Cet être qui ne cesse de lutter contre le temps, l’espace, parce qu’il ne sait pas chanter ».

Dans un sobre et étonnant prologue, « Le théâtre des mots », qui annonce et justifie l’ardeur à la fois radieuse et sombre, joyeuse et lucide, de sa poésie, Gérard Pfister dit, en trois courts moments, des choses fortes et difficiles.

D’abord que la parole humaine, quelle que soit son essence, ne vient pas du monde (les mots ne poussent pas plus sur les cordes vocales que les tableaux sur les horizons ou les mélodies sur les vibrations) et ne peut donc se prétendre – sans imposture – trace, reflet ou écho directs de la vie des choses. Elle échoue à mettre magiquement en présence du monde. Elle est représentation invétérée. La parole n’est qu’un spectacle que se donnent nos voix, qui spontanément l’ignorent tel.

Ensuite que la capacité propre des mots est d’être des sons faisant voir ce qu’ils disent. Comme vivants et autonomes, ils reprennent à leur compte l’énergie même que nous mettons à les prononcer, et partent comme régler leurs propres contentieux (de prévalence mutuelle, et d’affinités sélectives) avant même de dénouer ceux, les nôtres, dont nous les chargions. Ce sont des forces de présence directement données les unes aux autres, et ne nous donnant au mieux le monde que secondairement.

Enfin qu’il existe un lieu universel et suffisant, où ce dynamisme autonome des mots humains est présent, purifié, célébré et attesté : c’est le théâtre. Cet art met en spectacle ce que les mots font voir. La scène est comme le soleil de leur sens, ou la chambre de leurs irradiations croisées, une fois le paravent levé. Nous y assistons, dans l’espace et le temps, à ce que des mots font les uns des autres ; un théâtre, c’est la glotte de leur monde, mise en salle. La poésie n’est alors (en tout cas la poésie de ce livre-ci de G. Pfister) que ce même théâtre, écrit. On y assume l’artifice de l’intrigue, en acceptant de ne faire qu’assister à l’organisation inventive des mots ; mais dans la poésie, justement, toute théâtralité objective disparaît : la page (du livre) est comme une scène de signes tenue à bout de bras, la déclamation silencieuse (de la lecture) est comme un huis-clos des personnages dans la seule mise en vibration rythmique et modulée d’une voix. Ainsi, les mots s’y avouent fable, mais la fable s’y rachète chant :

« Sur la scène, ce ne sont que des mots et ce qu’ils jouent, ce n’est que leur histoire. Et notre joie est dans cette représentation et cette révélation qui nous libèrent de l’illusion du langage. Quand la parole s’accepte comme fable – création de mythologies -, quand la fable se libère d’elle-même dans le chant » (p. 12)

Le corps du texte (divisé en trois parties et une conclusion, « Sinfonia ») est, en guise de confidence du Centaure, le discours alterné de trois personnages, ou plutôt de trois sources simultanées de toute fable. Il faut, je crois, entendre par fable ici, très simplement, toute mise en voix d’une histoire suggestive et exemplaire : et si l’homme n’est pas le propre de la fable (l’animal y est toujours co-présent, soit ajouté, soit transfiguré, soit transplanté, comme en ce livre, respectivement, le cheval, la licorne et le centaure), la fable est le propre de l’homme (l’homme est l’animal du possible, et la fable est l’immémoriale mise en culture de ce possible). Le parti-pris, rigoureux et audacieux, de composition de l’auteur, consiste donc à faire parler trois origines ou dimensions fondatrices, selon lui, de toute fable, qui sont, – par ordre d’apparition -, le Temps, le Songe, le Chant. C’est là que tout est beau, mais tout est aussi terriblement malaisé, et exige beaucoup de nous !

Le Temps est source, en effet, de toute fable, puisque, en lui, le réel s’y succède à lui-même. Bien sûr, il ne le peut, à son tour, qu’en se renouvelant lui-même (d’où d’incessantes histoires), mais ne pouvant compter que sur lui-même pour se renouveler, le réel ne se découvre qu’en se périmant (tout ce qui est intéressant doit se dire adieu). L’auteur y insiste : le temps comme incessant passage d’une consistance à une autre, d’une visibilité à une autre, est lui-même inconsistant et invisible. Mais l’écoulement même de la voix fait intarissablement entendre celui du monde :

« le chant/ de tout ce qu’est/ l’ici

ce n’est pas/ à voir/ c’est à entendre

d’un pur/ entendement/ d’une profonde

écoute/ les sons les voix/ tout ensemble

le continu du monde/ comme/ un unique

chant / la sereine / contemplation

jubilation / d’une pure / apparence » (p. 69)

Le temps est ainsi, formule très remarquable, « la vibration des jours dans la chair » (p. 71, et 153), comme il pourrait se présenter lui-même. Mais le Temps, qui est comme « l’haleine » de la reprise perpétuelle du monde, est un devenir lisse (sans repli) et oublieux (sans appui) – là, c’est le centaure Héraclite qui parle ! – et ne fait que scander ce qu’il constate. Quand le Temps parle, au début du livre, c’est pour décrire (sans paradoxe) un espace, où les choses et les êtres (un oiseau, un merisier, une grange, un pré, une montagne …) sont placés comme ils viennent, comme un flux impressionniste sans ordre, ou en tout cas qui n’accède pas à son ordre propre, qui est comme un ruissellement inarticulé, une sorte d’infatigable causalité générale sans prise sur elle-même (donc sans volonté ni mémoire). Le temps, dans lequel s’établissent toutes les positions de réalité successives, est comme sans adresse établie pour lui-même.

D’où, en face, l’antipode : le terriblement logique ordonnateur de toutes choses, qui affirme, impose et assigne (là où le temps laisse être et passer), qui concentre, fixe, impose et condamne (là où le temps est auto-disparition silencieuse, auto-dilution de tout sans loi, auto-dispersion sans jugement), personnage attendu (car toute fable doit être aussi ordre d’arrivée de l’intéressant), mais dont le nom étonne : non pas raison, logos, archè ni nomos, mais bien : le Songe. Et voici la première déclaration du Songe, sauveur impavide, conquérant à poigne, alphabétiseur exclusiviste, hyperautoritaire ouvreuse ou placier du théâtre du monde :

« je nomme/ et tout/ arrive

et tout est là/ rien/ ne peut

s’égarer/ rien/ ne s’éteint

tout est sauvé/ du temps/ du fleuve

sauvé du flux/ sens-tu/ mon poing

comme il/ retient/ toutes choses

au bord/ du vide/ comme il tient

serrée ta gorge/ jusqu’au cri/ sens-tu

ma poigne/ sur toutes choses/ mon emprise

mon/ empire/ car rien

n’a de nom/ que par moi/ je nomme

et tout/ accourt/ et tout est là … » (p. 21)

Gérard Pfister nomme donc Songe son héros civilisateur du chaos, à l’articulation inquisitrice, à l’impérieuse nomination, à l’entomologiste puissance d’épinglement et de convocation des êtres. Pourquoi ? Il ne s’agit certes pas ici du rêve, de l’irréalité débridée de ses fantaisies, d’un tourisme extra-objectif nocturne ou diurne, mais Songe semble bien ici l’Incarnation du songer, du considérer à part, du soin maniaque (« songer à mal »), de l’avertissement d’esprit (« Songez-y bien ! »), de la monomanie d’intérêt (pas du tout le songe-creux qui souhaite l’irréalisable, mais plutôt le songe-plein, le songe-compact, qui vise passionnément tout ce qu’il est tentant de rendre réel !). La solennelle et impitoyable violence (voir les terribles pages 33-41) du Songe, de ce « marbrier des noms », qui fait « accourir les corps à sa voix », de ce cache-abîme forcené, rappelle explicitement un Napoléon envahissant une Russie du non-sens (mot d’ordre : Malheur à l’inarticulé ! Vae infantibus !),

« sur les champs de bataille/ l’homme divin/ n’a pas

de larmes/ il a tout/ dans son poing

il décrypte/ il calcule / il tient tout

dans les mots/ j’ai pris/ le sceptre

je suis monté/ sur le trône/ qui se dresse

au centre de tout/ je suis le destin/ je suis

la mort/ au long/ manteau

semé d’abeilles/ qu’il vienne/ à moi

celui/ qui veut se perdre/ ma volonté

est seule reine/ et je l’ai / couronnée » (p. 95-6)

Mais il sera vaincu : ce rêve auto-réalisateur d’ordre et de disponibilité, qui prétend (cauchemardesquement) nous sauver du temps, le Chant à son tour peut seul nous en sauver.

L’Empereur Songe finit mal. Il est « un fou qui se prend pour un aigle » (p. 125), et même « un fou qui se prend pour un enfant » (p. 129). La ruche qu’on avait cru mettre aux ordres se venge.

Au départ :

« Le monde

est une ruche

qui travaille pour moi » (p. 126)

A l’arrivée :

« L’empereur est mort

sur l’étroit

lit de camp » (p. 154)

Le Chant restera (pour moi en tout cas) une source énigmatique. Il n’a peut-être pas de songe propre (mais il interroge tout), et pas de temps propre (mais il récapitule tout). Ce que dit le Chant, dans d’admirables intermittences (entre « brise et tourbillon »), dans des questions qui littéralement confessent la vie (« que fait-on de tant d’espace de tant de regards », « sait-on pourquoi on chante pourquoi soudain on a cessé de chanter », « et toujours le corps toujours le chant qui sait de quel oiseau de quel enfant ») est obscur et délicat, mais de surgissement miraculeusement formulé, comme faisant réellement entendre le temps :

« l’eau du silence n’a pas même tremblé » (p. 60)

Temps qui, dans le livre (p. 184-5) comme ailleurs, aura le dernier mot. C’est qu’à « la fin d’un chant », le temps seul peut demander « ce que c’est que

chanter ».

Il tient dans le si juste chant de Gérard Pfister sa réponse.

©Marc Wetzel

Ainsi parlait Raymond Lulle (Aixi parlava Ramon Llull) – Dits et maximes de vie choisis et présentés par Francesc Tous Prieto – Edition bilingue (catalan/français), traduction de Jean-Claude Morera et Francesc Tous Prieto, Arfuyen, 2016

Chronique de Marc Wetzel

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Ainsi parlait Raymond Lulle (Aixi parlava Ramon Llull) – Dits et maximes de vie choisis et présentés par Francesc Tous Prieto – Edition bilingue (catalan/français), traduction de Jean-Claude Morera et Francesc Tous Prieto, Arfuyen, 2016


On tient là, grâce à cette collection utile et belle, un bréviaire de sagesse poétique – d’un très grand esprit du XIII-XIVeme siècle, inépuisable écrivain, homme aventureux, logicien génial, infatigable théologien et voyageur catalan, probablement mort en 1316, à 81 ans, quittant Tunis lapidé par des foules musulmanes (excédées de le voir re-débarquer, follement et seul, pour les convertir à la seule vraie foi chrétienne…).

L’homme, fils de nobles majorcains, d’abord jeune troubadour sensuel et talentueux, aussi bien que fringant chevalier de Cour, change à trente ans toute sa vie (suite à de terribles apparitions du Christ en croix à sa nocturne table de travail), ne voulant dès lors courtiser et défendre que Dieu, abandonnant sa femme (« ni plus ni moins que les biens qu’il lui laisse » dit-il !), ses enfants (si radicalement qu’il prendra son fils, venu vertement le réprimander des années plus tard, pour un colporteur), sillonnant toute la Méditerranée (de Paris en Arménie, de Bougie à Chypre, de Montpellier à Jérusalem) pour faire entendre la Croix et taire ceux qui l’ignorent. Comme il le confie quelques temps avant sa mort, dans son autobiographie dictée (et comment mieux formuler l’unique pari de passer d’aimer vivre à vivre d’aimer ?) :

« Je fus un homme marié, père de famille, dans une bonne situation de fortune, lascif et mondain. Tout cela, j’y ai renoncé de plein gré, afin de pouvoir honorer Dieu, servir le bien public et exalter notre sainte foi. J’ai appris l’arabe, je suis plusieurs fois parti prêcher les sarrasins. Arrêté, incarcéré et flagellé pour la foi, j’ai travaillé cinquante ans pour émouvoir les chefs de l’Église et les princes chrétiens en faveur du bien public. A présent, je suis vieux, à présent, je suis pauvre, mais je n’ai pas changé de propos, et je persévérerai dans le même, si le Seigneur me l’accorde, jusqu’à la mort » (Vita coetanea, 1311)

C’est un homme qui a fait de son esprit le théâtre même de l’incessante vie de Dieu.

Un homme qui jour et nuit pense et agit, car tout repos de l’homme, prétend-il, fatigue Dieu !

Un homme qui aime trop Dieu pour le craindre, c’est à dire exactement se comprend devant Dieu néant qui n’a plus peur (car que pourrait bien, raisonne-t-il malicieusement, redouter le néant ?) :

« Celui qui craint Dieu plus qu’il ne l’aime, s’aime lui-même plus qu’il n’aime Dieu » (p. 147)

Un homme qui explique que, si l’assidu à son miroir regarde l’image qu’il a, l’assidu à Dieu ne considère que celle qu’il est :

« Amour, quel est le but de la Création ?

– Ami, la création existe pour que le monde et les créatures soient miroir et image de l’œuvre que l’Aimé a en lui-même, afin que celle-ci soit connue, aimée et louée par les anges et les hommes » (p. 129)

Un homme seul avec tous, et ne cessant de l’être qu’avec Tout :

« L’ami demeurait tout seul sous l’ombre d’un bel arbre. Des hommes passèrent par ce lieu et lui demandèrent pourquoi il était seul ; et l’ami répondit que « seul » il était quand il les vit et entendit, mais qu’auparavant il était en compagnie de son Aimé » (p. 77)

Un homme devenu saint comme par nécessité, parce que la moindre immoralité le tuerait – celui qui survit sans mérite, dit-il, mourant sans cesse :

« Mieux vaut mourir honnêtement que longue vie ignoblement ; car tous les jours meurt qui vit indignement » (p. 89)

Un homme plus fin qu’un fil de soie et scrupuleux qu’un barbelé (car l’esprit doit se reprocher tout ce qu’il laisse lui échapper) :

« Bouche, dit l’intelligence, pourquoi mentez-vous ?

– Intelligence, dit la bouche, pourquoi me l’avez-vous conseillé ? » (p. 99)

Qui estime que la seule richesse qui s’accroît en se dépensant est, non moins que l’amour, la compétence :

« C’est une plus sûre richesse d’enrichir son fils par quelque métier (per algun mester) que de lui donner argent ou possessions, car toute richesse abandonne l’homme, hors le métier » (p. 61)

Qui sait que l’homme est plus bas que toute autre bête, mais aussi la seule capable de s’élever à saute-mouton au-dessus d’elle-même :

« Médite et aime comment les hommes, qui à cause du péché sont moins que les bêtes ne sont par nature, Dieu les appelle à être plus grands, par le don et le pardon, que tout le ciel, la mer et toutes les autres choses naturelles » (p. 121)

Et que l’homme fait feu de toute ombre, – celui qui a réelle faim de vérité pourra toujours manger dans la main même de sa propre erreur :

« Toute fausseté est fausse apparence de vérité » ( = Tota falsetat és falsa semblança de veritat) » (p. 113)

Dieu, suggère-t-il, nous aime de cet infini même dont nous sommes incapables :

« La manière que Dieu a de nous aimer est si grande que si la créature pouvait la supporter, elle créerait sa propre grandeur infinie, à laquelle elle donnerait une bonté infinie. Mais cela, la créature ne peut (justement) le supporter… » (p. 135)

Lulle est un moraliste avant tout psychologue, sentant qu’on ne fait honte à autrui que de ce dont lamentablement on fuit d’abord en nous le reproche :

« Pourquoi l’homme luxurieux n’est-il pas en colère contre son péché et est-il en colère contre sa femme luxurieuse ? Tout coq est seigneur en son fumier (= Tot gall és senyor en son femer ) » (p. 111)

Il est un théologien avant tout poète, sentant que Dieu ne se cache derrière la nature que pour mieux s’y montrer :

« Si la nature, qui est une créature finie et limitée a tant de bénignité qu’elle montre tous ses secrets, combien plus convient-il que le créateur qui est infini en bonté, puissance, etc. montre tous ses secrets » (p. 47)

Et il est un politique avant tout moraliste, quand, tout en consacrant le rangement hiérarchique des hommes, il affirme que quiconque n’aime que son propre ordre le disqualifie et déshonore d’autant :

« L’ordre n’est pas seulement parmi les hommes qui aiment leur ordre, il est d’abord en eux pour aimer les autres ordres. D’où vient qu’aimer un ordre et en déprécier (desamar) un autre, ce n’est pas maintenir l’ordre, puisque Dieu n’a fait aucun ordre contraire à un autre » (p. 49)

Cette autre remarque le dit aussi : l’exemplarité de l’homme important est plus importante que celle de l’homme commun, car elle seule a le rayonnement dissuasif :

« S’il n’y avait pas de défaillance parmi les clercs et les chevaliers, il y en aurait presque à peine parmi les autres gens ; car grâce aux clercs on aurait dévotion et amour de Dieu, et grâce aux chevaliers on craindrait d’injurier son prochain » (p. 49)

Raymond Lulle est un homme, notait Louis Sala-Molins, un de ses brillants interprètes, qui vise un monde (naturel, civil, spirituel) où tout serait enfin action, où plus rien ne serait paresseuse lacune, lâche pause, oiseuse diversion, car agir, diagnostique-t-il, c’est savoir faire perdurer son travail, et faire s’étendre, se déployer à partir d’elle-même son impulsion. Cette énergie comme directement éternelle veut et permet que l’homme ne vive réellement que s’il (et tant qu’il) désire être. L’idée dramatique et belle de Lulle, disait Sala-Molins, est qu’un être aussi fini et limité que l’homme, aussi essentiellement proche du non-être, ne peut réussir à en divorcer transitoirement, à s’en détacher si peu que ce soit, que par l’action, qui seule prête à l’homme cette présence complète apte à exorciser et ignorer le néant qui le fonde. Et réciproquement, dit-il, « Dieu étant de tous les êtres le plus éloigné du non-être », il lui faut mortellement s’incarner, c’est à dire renoncer à son agir absolu, pour pouvoir goûter et partager le néant qui hante l’homme, et qu’un Dieu seulement transcendant ignore. Ainsi seul le Dieu crucifié peut en quelque sorte dire à l’homme pécheur (p. 125) : ce n’est pas tant ton crime qui m’effraie que le fait qu’il ne t’ait pas spontanément jeté à genoux.

L’amour de Raymond Lulle pour Jésus-Christ, est, ainsi, méthodiquement naturel, aussi naïvement logique qu’un constat de complétude :

« Jésus est cette personne qui est créateur et créature, et c’est pourquoi son nom est le plus commun qui puisse être, car tout ce qui est, est Dieu ou créature, et ce qui n’est ni Dieu ni créature n’est rien. Et c’est pourquoi qui nomme Jésus nomme la fin de tout ce qui est… » (p. 143)

Et sa foi est comme une confiance intelligente en ce qui dépasse l’intelligence.

Comme le dit, en d’impressionnantes analogies, Lulle : vas-tu cesser d’aimer un parent si défiguré que tu ne le reconnaîtrais plus ? Ou rejeter de ta mémoire ce que tu saurais ne pouvoir comprendre que plus tard ? Ou, devenant aveugle, nier l’existence de ce que tu n’aperçois plus ?

Ainsi chez Lulle la liberté d’agir est foi en elle-même et amour de ce qui la dépasse. Foi en elle-même, car, dit-il fortement (p. 65), la vérité de l’astrologie est que les astres influencent nos corps, mais elle est aussi, comme capacité astrologisante que ni les astres ni les autres animaux n’ont, que l’âme est le seul astre qui s’influence lui-même, et peut ainsi déjouer la puissance de ce qu’il se représente. Et amour de ce qui la dépasse, jusque dans le terme réel de toute vie,

« L’âme en tant que l’âme ne ressent pas la peine de la mort mais la fait sentir au corps » (p. 145)

Ainsi l’âme qui fait vivre le corps n’aura qu’une simple et merveilleuse prière pour ce qui l’a fait elle-même être :

« Amour vrai, dit l’ami, pose mes mains dans tes œuvres et mes pieds dans tes sentiers … » (p. 119)

Ainsi Lulle donne-t-il, dans son « Arbre de philosophie d’amour », deux conseils ; celui, sans appel, du crépuscule :

« Quand tu monteras dans le beau lit pour y reposer et dormir, considère que, de ce lit, descendent les hommes morts et qu’ils vont dessous la terre pour demeurer et pour pourrir » (p. 125)

et celui, tout en appel, de l’aube :

« Si tu n’as pas d’amis, monte aimer ton Aimé qui aime nuit et jour »

Esprit étincelant (car homme qu’inspire toute vérité possible), mais tête fragile (car logicien dérangé), la valeur de Ramon mérite toujours pour nous d’osciller entre le plus infamant des qualificatifs (« Lulle, précurseur de tous les fumistes »), et le plus éclatant (« le goûteur attitré de Dieu »). La lecture de ce magnifique petit livre tranche ainsi : précurseur de tous les goûteurs de Dieu, – si ce dernier n’est pas un fumiste.

©Marc Wetzel