Ainsi parlait MAETERLINCK (1862-1949)- Dits et maximes de vie choisis et présentés par Yves NAMUR – Arfuyen, septembre 2021,176 pages,14 € 

Une chronique de Marc Wetzel

Ainsi parlait MAETERLINCK (1862-1949)- Dits et maximes de vie choisis et présentés par Yves NAMUR – Arfuyen, septembre 2021,176 pages,14 € 

« Il n’y a pas de cause première. Il y a la cause circulaire où le commencement qui n’existe pas, rejoint la fin qui est impossible » (§ 301)

 Les philosophes pensent, on le sait, par concepts (qui leur permettent de se représenter les groupes d’êtres ou d’objets par l’entre-relation logique de leurs propriétés), mais ce qui permet, mystérieusement mais manifestement, à ce poète de philosopher sans concepts instruit et ravit. D’abord parce qu’un lien se fait toujours chez lui entre mise en images et constante activité :

« Agir, c’est penser plus vite et complètement que la pensée ne peut le faire. Agir, ce n’est plus penser avec le cerveau seul, c’est faire penser tout l’être. Agir, c’est fermer dans le rêve, pour ouvrir dans la réalité, les sources les plus profondes de la pensée » (§ 169) 

Ensuite parce que pour lui l’existence décide des notions, non l’inverse : « vie » et « mort » sont par exemple ce qu’en font vivants et morts, et Maeterlinck devine extraordinairement (dans une espèce de psychologie médiumnique et prosaïque !) leurs secrets ressorts d’être :

« Les hommes ne disent la vérité qu’aux morts parce qu’ils croient qu’ils la savent déjà, parce qu’ils sont convaincus qu’ils voient tout et qu’il est inutile de leur mentir; sinon ils les tromperaient aussi naturellement qu’ils trompent les vivants » (§ 343)

« C’est en naissant que nous mourons, puisque nous échangeons une vie éternelle et universelle contre une mort passagère et individuelle. N’est-ce pas jouer à qui gagne perd ? » (§ 439)

« Je n’ai jamais rencontré un mort mécontent, agressif ou revendicateur, menaçant ou tragique. On dirait que le trépas ne laisse vivre que la bonté des hommes. Peut-être sont-ils las d’avoir vécu. C’est après la mort qu’on doit sentir tout le poids de la vie » (§ 444) 

Maurice_de_Maeterlinck.jpg: Tucker Collectionderivative work: Electron, Public domain, via Wikimedia Commons

Enfin l’on pense avec des mots, mais non les mots avec lesquels nous retissons abstraitement la présence, mais ceux avec lesquels nous comprenons notre passé, les mots qui concrétisent notre propre continuité et se font d’elle l’hôte compréhensif !

« Surtout n’envions le passé d’aucun homme. Notre passé fut créé par nous-mêmes, pour nous seuls. Il est le seul qui nous convienne; le seul qui ait à nous apprendre une vérité que personne n’eût pu nous apprendre, le seul qui nous donne une force que personne ne nous puisse donner. (…) Il n’y a point de passé vide ou pauvre, il n’y a que des événements misérables, il n’y a que des événements misérablement accueillis » (§ 238 et 240) 

Le premier devoir de penser est donc, pour ce poète, de vouloir passer, et de voir (et concevoir) passer ce qui est :

« Tout le malheur de l’homme vient de ce qu’il ne veut pas comprendre qu’il n’est qu’un passant. Il ne renoncera jamais au rêve irréalisable d’être un passant qui ne passerait pas » (§ 379) 

« Il est puéril de se demander où vont les choses et les mondes. Ils ne vont nulle part et ils sont arrivés » (§ 273)

   Un amoureux de la nature souhaite que la réalité reste naturelle, mais la préoccupation de la nature même est de rester réelle : ne pouvant obtenir que d’elle-même ses propres états, elle doit sans cesse relancer son propre pouvoir d’accomplissement, produire sa propre actualité. C’est par exemple vrai de toutes les communautés d’insectes, où l’incessante capacité d’avenir d’une vie collective prime. Mais Maeterlinck semble l’étendre à tout système naturel : l’intelligence de sa constante réactualisation est son exercice nécessaire, et son effort suffisant. La perfection y serait diversion, impasse, irrésilience, stratégie exactement contre-reproductive

« On dirait que la nature ne sait pas ce qu’elle veut, ou plutôt, ne fait pas ce qu’elle veut, que quelqu’un lui retient le bras pour l’empêcher de trop bien faire » (§ 283), car « le désir du parfait n’est peut-être qu’une des plus misérables infirmités de notre cerveau » (§ 312)

Ce dynamisme vital (prendre conscience à temps, et viser ce qui se révèle advenir) est d’ailleurs fondamentalement pessimiste, car il implique que la nature ne garde d’elle-même que ce qui lui permet de devenir autre, elle ne conserve que ce qui la transforme en ses états suivants. Sa constante imagination du réel d’après vaut stricte amnésie du meilleur :

« Ce que nous avons le plus de mal à admettre, c’est qu’il ne se forme pas dans l’espace ou dans le temps, une sorte de réserve où s’accumuleraient les fruits de toutes ces expériences, de tous ces efforts, de toutes ces luttes contre le mal, la misère, la souffrance, l’imbécilité, la matière; qu’un jour tout sera perdu, tout sera à recommencer comme si rien n’avait été fait et que si le pire aggrave les maux et nuit à tout le monde, le meilleur ne modifie rien et ne profite à personne » (§ 285)

Surtout que tout horizon est fini, puisque la mort (sans perte pour elle !!!) nous en barre irrémédiablement l’accès :

« Vivre, c’est perdre le temps que l’on doit à la mort. Mais la mort étant éternelle n’y perd rien » (§ 315)

Mais il y a bonheur à le comprendre, puisque de toute façon « on n’a que le bonheur qu’on peut comprendre » (§ 113), et que « Il y a bien plus de terres inconnues dans le bonheur qu’il y en a dans le malheur. Le malheur a toujours la même voix, mais le bonheur fait moins de bruit à mesure qu’il devient plus profond » (§ 114). Le bonheur est comme la joie de pouvoir vivre se contentant d’elle-même, et s’élevant à savoir être sa propre suffisante bonne heure :

« Vous ne pouvez vous dire heureux que lorsque le bonheur vous a aidé à gravir des hauteurs d’où vous pouvez le perdre de vue, sans perdre en même temps votre désir de vivre » (§ 116).

C’est pourquoi « notre bonheur nous juge » (§ 139), y compris celui des autres :

« Il faut être heureux pour rendre heureux; et il faut rendre heureux pour demeurer heureux » (§ 119)

Bonheur de comprendre, mais sans orgueil de penser. La fraternité de Maeterlinck avec les irréfléchis ( qui « ne jouissent de la vie qu’en oubliant qu’ils vivent » § 325), et les médiocres ( qui ne font jamais « monter la vie universelle à la surface de leur conscience » §329) est totale, et constante : la tâche réelle de l’esprit (non pas du tout agrandir ce qu’on admire, mais « éclaircir ce qu’on n’aime pas » § 148) est épuisante, ingrate et  facilement arrogante – sa tentation est de rêver une vie meilleure que l’ordinaire en oubliant ou trahissant (§ 153) les conditions ordinaires de la vie et « la simplicité de l’existence la plus normale » (§ 158). La vie réelle est jeune, opaque et laborieuse, et, pour Maeterlinck, la rêvasserie planquée et satisfaite du pur intellectuel n’est qu’un lâche contresens. C’est écrit sans ménagement, y compris pour lui-même !

« Hélas! Rien n’est fait, tant qu’on n’a pas appris à endurcir ses mains, tant qu’on n’a pas appris à transformer l’or et l’argent de ses pensées en une clef qui n’ouvre plus la porte d’ivoire de nos songes, mais la porte même de notre maison … » (§ 191)

« Si déjà le sang coule sous la porte permise, quelle est l’horreur qui veille sur le seuil interdit ? » (§ 215)

« Il est bon que dans les misères humaines, le plus vieux prenne sur ses épaules tout ce qu’il peut porter; puisqu’il n’a plus que quelques pas à faire pour qu’on le soulage du fardeau… » (§ 252)

Le goût de la vérité est ainsi franc, sans confort et exclusif : la vie même de la vérité doit faire éclater la cohérence (« Qui n’ose se contredire n’a jamais fait le tour d’une idée » § 395). Il n’y a pas d’amour malheureux de la vérité (« Une vérité, si décourageante qu’elle paraisse, transforme le courage de ceux qui savent l’accepter » (§ 135) , et toute désillusion, bien conduite, a quelque chose de sacré, qui seule fait du penseur un sage :

« L’intelligence et la volonté, comme des soldats victorieux, doivent s’habituer à vivre aux dépens de tout ce qui leur fait la guerre. Elles doivent apprendre à se nourrir de l’inconnu qui les domine » (§ 105)

« Le penseur ouvre la route « qui va de ce qu’on voit à ce qu’on ne voit pas », mais le sage ouvre la voie qui mène de ce qu’on aime à ce qu’on aimera, et les sentiers qui montent de ce qui ne nous console plus à ce qui peut nous consoler longtemps encore » (§ 118)

Ce poète, qui a, si fortement et finement, la tête métaphysique, suspecte pourtant, comme avisé lecteur de Kant, le vent des usuelles idées métaphysiques : libre-arbitre, absolu, Dieu, ou même (contrairement à Kant alors) la sainteté morale …

« De même qu’une bulle de savon ou un astre ne peut subsister un instant dans le vide, de même la liberté humaine ne peut se maintenir que sous la pression de toutes les volontés qui l’entourent et entre lesquelles elle a d’autant moins le choix qu’elle ne les connaît point » (§ 322)

« La pensée de l’inconnaissable et de l’infini ne devient vraiment salutaire que lorsqu’elle est la récompense inattendue de l’esprit qui s’est donné loyalement et sans réserve à l’étude du connaissable et du fini » (§ 231) 

« Dès que notre intelligence sommeille un instant, nous créons un Dieu; mais ce Dieu n’est pas digne de nous » (§ 320)

« Une vertu maladive est souvent plus funeste qu’un vice bien portant; en tout cas, elle s’éloigne davantage de la vérité, et il n’y a rien à espérer loin de la vérité » (§ 196)

  On ne peut qu’être sincèrement reconnaissant du travail de féconde collecte et de présentation rigoureuse de cette oeuvre, fourni par Yves Namur, lui-même grand poète. Sa suggestive préface sait nous faire rencontrer Maeterlinck avec les yeux mêmes des plus grands – Rilke, Pessoa, Artaud, Cocteau (« Jamais ange ne sut mieux se travestir pour évoluer parmi les hommes que sous une apparence de businessman robuste et sportif » …), Jules Renard, Jean Rostand, qui l’aimèrent – et nous présenter cet auteur fascinant de virtuosité et de justesse. On ne peut qu’admirer un auteur qui est l’ami du meilleur de chacun; du meilleur seulement, il est vrai – mais en une si profonde (et énigmatique !) droiture :

« En attendant, il n’y a qu’à continuer de vivre afin de voir ce que la vie finira par donner. Du reste, elle a déjà donné tout ce qu’elle donnera; mais nous l’ignorons encore. Elle a l’éternité pour nous l’apprendre, mais l’homme n’a pas encore eu le temps de l’écouter » (§ 391) 

© Marc Wetzel

Michèle FINCK – La Ballade des hommes-nuages – Arfuyen, janvier 2022, 276 pages, 18,5€

Une chronique de Marc Wetzel


Michèle FINCK – La Ballade des hommes-nuages – Arfuyen, janvier 2022, 276 pages, 18,5€

     Le titre de cet important livre de poèmes cache à peine son âpreté : la ballade des hommes-nuages – qui semble renvoyer aux sympathiques chansons à danser d’êtres distraits ou évanescents – indique dès les premières lignes, tragiquement, l’inverse :

« J’écris pour un homme qui a été

« Incarcéré » disait-il sous camisole

Chimique. « Traumatisé » par les hôpitaux

Psychiatriques. « Martyrisé » (….)

Douleur n’a pas de nom.

Douleur a tous les noms

De tous les hommes« . (p.9)

   La ballade, on le sait, illustre musicalement le sujet d’un poème correspondant. Mais ici l’instrumentation a bien failli tuer la poétesse même, car le baladin est un homme (désigné dans le livre par le nom Om) aimé, longuement délirant (retrouvé, physiquement, après un internement de treize ans !), doué cinéaste et peintre à la raison rapidement effondrée. Une « ballade » romantique dit souvent un éloignement légendaire du réel, mais il s’agit plutôt ici d’une formidable perte d’accès à lui : des pathologies « passent » aussi peu et s’oublient aussi malaisément que les héros ! Comme le pauvre est d’abord privé des moyens mêmes de pouvoir cesser de l’être, le fou ne trouve rien dans son déjanté folklore qui l’en doive sauver. « Homme-nuage » le dit parfaitement, puisque un nuage flotte, obscurcit et menace. Une élévation, mais sans sol; un abri contre un soleil trop ardent, mais l’esprit faisant ici obstacle à sa propre lumière; une distraction risquant, enfin, de tourner mal puisque sans accès à comment elle-même tourne.  Cette sorte de transcendance inconsistante, de forteresse dérivante, de jonglerie apocalyptique – un fou, donc – peut-on l’aimer ? C’est ici, semble-t-il, la question centrale.

     Et la réponse que construit ce recueil, ou plutôt dont celui-ci restitue la lente, grave et intense construction, est la plus vaillante, généreuse et imprévue qui soit: c’est oui. Et il ne s’agit pas seulement de respecter la personne folle, comme personne, ni de lui pardonner le peu qui dépendit d’elle, mais bien d’aimer (sincèrement !) la personnalité folle, comme folle, c’est à dire comme raison sans autrui, comme intelligence sans monde extérieur, comme destin interné. Mais les conditions d’un tel amour (que Michèle Finck découvre et peu à peu se formule en termes inoubliables) sont terribles, puisqu’on ne peut ici aller vaincre un peu de cette terreur que sur son propre terrain (et non faire diversions physique par contention, ou biochimique par neuroleptiques). La poésie seule ici fait l’effort, comme parole cherchant le mot (« le mot-talisman qui te guérira » p.133) dont la parole folle souffre de manquer. Et ce mot qui manque pour sauver le fou ne viendra (« le secret est là« ) que de lui : « Le mot qui manque est un mot qui ne peut provenir que de la langue de l’autre » (p.62). Mais comment le reconnaître, quand il viendrait, puisque le fou le dirait sans le comprendre, et la poétesse – sa raison à l’écoute – ne saurait quand il serait dit ?

    À une quinzaine de reprises, au cours du livre, on trouve fragments d’un étonnant « carnet d’hôpital » – la poétesse en visite y note au vol ce qu’elle entend de la maison des fous, venant d’eux ( « Eh ! Toi là-haut/ Dieu/ Débranche-moi ! » p.114, ou « Si vous ne diminuez pas/ Mes doses docteur vous aurez/ Les pires réincarnations ! » p.130), d’elle (« Tout à coup ne plus savoir si/ Suis le malade interné ici/ Ou celle qui lui rend visite ? » p.32) ou des médecins ( « Le plus grave c’est quand/ Les délires s’enkystent./ Ça ne se guérit plus ! » p.102) . Tout saisit ici, qui donne envie de rire et crier : comme serait un carnet de danse (d’affalements et gadins), un carnet de … timbrés, ou de bal (des absents à eux-mêmes), ou d’esquisses (de croûtes), de chèques (en bois), ou un carnet extra-mondain ! Le rendu de l’hôpital est prodigieusement juste, qui recueille non les indigents (sans chez-eux), mais les malades (ceux qui ne peuvent rester chez eux, qu’on ne peut soigner qu’ailleurs), et, ici, exactement les indigents d’eux-mêmes (qui n’ont pas de chez eux en eux !) : l’hôpital psychiatrique est cette réalité qui accueille ceux dont la raison ne peut plus accueillir seule la réalité. Hébergement gratuit – mais de ceux qui n’ont plus le vrai prix d’eux-mêmes ! – et charitable – mais de ceux qui n’ont plus le libre don du Bien ! Ce Purgatoire perfusionnel (où, écrit-elle, il y a des montres qui s’arrêtent les unes les autres, p.47, ou des êtres arrêtés par l’idée même à laquelle ils s’arrêtent, p.51) de l’asile est admirablement lu et jugé, dans ce carnet qui dit aussi :« Dieu laisse-t-il donc/ Tout faire/ Ici ? » p. 45, et « On dit : « toucher le fond« / Mais y a-t-il seulement un/ « Fond » quand tout s’effondre ? » p.70)

  Michèle Finck voit, sans illusions, mais sans désespoir, le seul point commun de folie et poésie : le mot manquant (comme fut pour elle le lot d’un père mutique, le mot d’enfant de l’enfant qu’elle n’eut pas, les mots pour rien du compagnon délirant : « Je parle fort/ Pour être entendu des anciens/ Pharaons. Je leur transmets/ Les médicaments d’aujourd’hui/ Pour qu’ils ne meurent plus/ Des maladies que nous savons guérir maintenant./ Tous les jours je sauve la planète/ Par mes dictées tu comprends ? » (p.49), ou, plus mystérieusement, le « mot sauvé des eaux » du bègue Moïse (p.145), et, très généralement, la poésie comme conte du mot manquant (p.135), puisque « poésie : trappe en nous ouverte par les contes » ! p.81). On ne saura pas ce mot résolutoire (Un être humain ne se penserait-il « orphelin d’un mot » p.149, que parce qu’il croit au Verbe crucifié ?), mais la lucidité d’inspiration de sa recherche est hors-pair : ce mot manquant est de toute façon, se dit-elle, un mot inventé par une anonyme en toi (p.152), un mot qui te cherche avant que tu ne le cherches (p.153), un mot par principe manquant à lui-même et donc en lui-même inachevé (p.156), un mot qu’on prononce ou tait dans le même souffle (p.169). Un mot, comprend Jacob, qui n’est au mieux, comme la folie elle-même, qu’un degré se prenant pour toute l’échelle :

« Nul ne sait sur quel barreau il est

Ni où il va. Nul ne saura jamais. Chacun :

Somnambule sur un barreau  » (p.64)

 Mais, comme dans le troublant conte de Michka (p. 135) – où un ours en peluche, s’ennuyant chez la petite fille qui le délaisse, partant courir le monde, se retrouve un jour aider le père Noël, et, voyant leur traineau de jouets vide au moment de servir le dernier enfant, malade, de la bourgade, se jette lui-même en cadeau par la cheminée !), la poésie (très juste, très intègre, profonde) de Michèle Finck permet, dans l’amour (seule poésie de la folie, suffisante folie de la poésie) la miraculeuse suture des « deux ailes blessées d’un même oiseau » (p.199) :

« Savoir pourquoi

La poésie se vend si peu

Parce qu’elle se donne » (p.128)

  Et se donne avec une délicatesse qui foudroie, comme dans le passage « À l’éthique » :

« M’être fait promesse :

Ne pas me servir

De la « folie » pour écrire

Un « beau » livre.

Ne pas préférer la métaphore à la compassion. (…)

Surtout ne pas te sacrifier

À mon livre » (p.224)

©Marc Wetzel

  Ainsi parlait Paul Valéry – Dits et maximes de vie choisis et présentés par Yves Leclair – Arfuyen, mai 2021, 176 pages, 14€

Chronique de Marc Wetzel

  Ainsi parlait Paul Valéry – Dits et maximes de vie choisis et présentés par Yves Leclair – Arfuyen, mai 2021, 176 pages, 14€


 Notre homme, on le sait, est sensuel (« Le doux éclat d’une épaule assez pure n’est pas détestable à voir poindre entre deux pensées ! … Les messieurs sont ainsi, même profonds. » fr.110), intrépide (« Je ne suis pas bête parce que toutes les fois que je me trouve bête, je me nie – je me tue » fr.114), réaliste (« L’idéal est une manière de bouder » fr. 354), travailleur (« Le spontané est le fruit d’une conquête » fr.152),  discret et secret (« Qui se confesse ment, et fuit le véritable vrai lequel est nul, ou informe, et en général, indistinct. Mais la confidence toujours songe à la gloire, au scandale, à l’excuse, à la propagande » fr.139), tragique (« La vie est à peine plus vieille que la mort » fr.269), mufle (« Qui se parfume s’offre » fr.419) et stoïque (« Les Plaintes sont des EXCRÉMENTS » fr.415), mais, ne rabrouant que les pairs auxquels il s’adresse, ne secouant que la léthargie des meilleurs (« Il y a comme un crépuscule des demi-dieux, c’est-à-dire de ces hommes disséminés dans la durée et sur la terre, auxquels nous devons l’essentiel de ce que nous appelons culture, connaissance et civilisation » (fr.411), il sait n’humilier que les cerveaux qui le comprennent, et y entre, à bon droit, comme chez lui.

« Le ciel de l’esprit est surtout plein de perroquets » (fr.184)

    C’est que Valéry n’était pas tendre : il méprise fort ce qui s’arrange d’être bête, et carrément hait ce qui prétend nous éviter de penser. Mais si la compassion n’est pas son fort, c’est que la souffrance d’autrui n’a guère à apprendre à la sienne, considérable : de l’immensité même qu’elle parcourt, sa curiosité ne pouvait par principe pas se (ni le) protéger.

     Un point difficile est en lui la gestion sensible de l’orgueil : son intelligence, qui s’aimait bien, se châtiait à proportion, c’est vrai, mais l’ascète mental doute parfois du bien-fondé des coups qu’il se porte, de la légitimité de la violence qu’il fait à sa « bêtise » : comment consentir à tant d’efforts intérieurs, si l’on ne peut  pas même être fier de ses mérites ? Si aucun moi ne justifie l’amour qu’il se porte, à quoi bon si dûrement se construire ?

  Valéry serait, de nos jours, peu adaptable à nos résiliences et dolorismes soft (« Les gens qui parlent d’utiliser leurs souffrances, c’est tout bonnement des gens qui n’ont pas assez souffert. Et les martyrs qui n’ont pas cédé, la constance des martyrs prouve surtout que les bourreaux manquaient d’imagination » (fr.39), à notre communicationnite (« La publicité, un des plus grands maux de ce temps, insulte nos regards, falsifie toutes les épithètes, gâte les paysages, corrompt toute qualité et toute critique, exploite l’arbre, le roc, le monument, et confond sur les pages que vomissent les machines, l’assassin, la victime, le héros, le centenaire du jour et l’enfant martyr » (fr. 161), à notre néo-primitivisme (« La fatigue et la confusion mentales sont parfois telles que l’on se prend à regretter naïvement les Tahitis, les Paradis de simplicité et de paresse, les vies à forme lente et inexacte, que nous n’avons jamais connus » (fr.101), aux saines émulations de nos success-stories (« L’esprit libre a horreur de la compétition. Il prend parti pour son rival. Il sent trop que si les défaites nous abattent, les victoires nous suppriment » fr.267)

    Son génie propre tient au contrôle (incessant, exact, intransigeant) de ce qui l’en sépare. La discipline rationnelle et critique est donc le coeur de son effort : on sent qu’il fait des maths (et de la physique) pour ne pas avoir à croire les savants, mais pouvoir devoir seulement les comprendre. Sa vaillance psychophysiologique est hors-pair et saine : pas (sinon café et nicotine) de drogue – l’idée est que la pensée est le suffisant excitant de l’esprit; nul raccourci vrai, par nature, vers la post-vérité; une exemplarité sans nul conformisme (on l’entend nous dire partout comme : »faites comme moi, inventez-vous ! »); un cartésianisme de précaution (dans le dédain des songes (« Le réveil fait aux rêves une réputation qu’ils ne méritent pas » fr.264), le soupçon que l’inconscient est bête comme la vie, le rejet des facilités supérieures de l’irréel …, il est – comme tout organisateur exclusif de ses expériences – peu souple). Et les rarissimes fois où son ignorance le mène au piquet, il s’y précipite (non sans un assassin clin d’oeil à Bergson) !

  « Le Piquet de jadis avait pourtant ses vertus. Se taire, quelle leçon !… Contenir les mouvements et les bonds qui naissent d’une jeune énergie et qu’il faut que l’esprit oblige à se résorber, quelle notion plus immédiate de la durée… Et la contemplation des accidents du badigeon de la muraille, quelle occasion de rêverie !… » (fr.220)

   La pire chose qu’il pourrait voir arriver est qu’on admire ses convictions, pour  deux fortes raisons : « Convictions : mot qui permet de mettre, avec une bonne conscience, le ton de la force au service de l’incertitude » (fr.331); « Je trouve indigne de vouloir que les autres soient de notre avis. Le prosélytisme m’étonne. Répandre sa pensée ? Répandre – sa pensée – sans les reprises, sans l’absurde qui la nourrit, la baigne, – sans ses conditions … Répandre ce que je vois faux, incertain, incomplet – verbal; ce que je ne supporte qu’à force de retouches, d’astérisques, de parenthèses et de soulignements ?! » (fr. 370)

  Sa morale est limpide : une volonté ne fait le bien que par élimination (« Si tu es bon, c’est que tu gardes ton mauvais » , fr.242), et personne ne peut se dire non à ma place (« L’être moral se meut comme le chien vient au fouet » fr.384). Aucun raffinement des façons de se dire oui ne fera jamais vertu – et l’ironie se fait là cruelle : »Je suis un honnête homme, dit-il, – je veux dire que j’approuve la plupart de mes actions … » (fr.369). À l’inverse, son sublime mot d’amour pour Catherine Pozzi (« quand tu n’es pas là, je suis absent« ) semble renvoyer l’attention christique au prochain à du naïf, du faux-fuyant, du déclamatoire (« Où est l’homme qui ne peut pas dire que « son royaume n’est pas de ce monde » ? Tout le monde en est là » (fr.312), « L’éternité occupe ceux qui ont du temps à perdre. Elle est une forme du loisir » (fr.314), « La mort nous parle d’une voix profonde pour ne rien dire » (fr.315).

  Enfin, son insistance sur les rapports étroits entre poésie et bêtise (fr.129) étonne : mais quand le poète ne veut pas sortir, dit Valéry, de « l’hésitation prolongée entre le son et le sens », l’imbécile, lui, ne peut sortir de l’hésitation perpétuelle entre discours et vérité (il échoue à dire ce qu’il n’ose pas penser, mais son vertige le colle à cet ineffable par défaut). L’imbécile néglige ce que parasite le poète, mais le poète parasite justement ce que négligeait l’imbécile :

 » Un poète est le plus utilitaire des êtres. Paresse, désespoir, accidents de langage, regards singuliers, – tout ce que perd, rejette, ignore, élimine, oublie l’homme le plus pratique, le poète le cueille, et par son art lui donne quelqaue valeur » (fr. 356) 

   Mais la nuance est claire : ce que l’esprit prosaïque dépasse, il en fait boucan; mais ce qui dépasse l’esprit poétique, il en fait musique :

« Les choses abstraites ou trop élevées pour moi ne m’ennuient pas à entendre; j’y trouve un enchantement presque musical » (fr.109) 

 Le premier mot qu’aurait prononcé Valéry enfant est « clef ». Le travail d’Yves Leclair, efficace et joyeux, aide à trouver la porte.

                                     ©Marc Wetzel

  Yves NAMUR – Dis-moi quelque chose – Arfuyen, 156p., février 2021, 14€

Chronique de Marc Wetzel

  Yves NAMUR – Dis-moi quelque chose – Arfuyen, 156p., février 2021, 14€


   « Dis-moi quelque chose » est le même début des 115 chants de six (2+3+1) lignes qui font ce recueil. Par exemple, le chant 33 :

« Dis-moi quelque chose

Que seule la poussière recouvrirait

Parce qu’il faut bien

Qu’elle aussi oublie parfois

La vie triste

Et les regrets du mort« 

ou le 47 :

« Dis-moi quelque chose

Qu’emportent avec eux les agonisants

Quelque chose qu’on imagine

De l’ordre du peu du simple

Ou de l’invisible

Mais quelque chose qui éclaire« 

On ne saura pas qui est ainsi harcelé et mendié, mais le schéma est clair : le poète demande qu’on lui accorde une parole qui suspende une impossibilité qu’il ne peut lever seul, mais dont il restera, ultimement, juge. C’est que, si dire, c’est parfois faire (promettre, introniser, menacer, abjurer … c’est s’engager, sacrer, violenter, trahir …), s’entendre dire quelque chose (c’est donc là l’unique voeu des 115 strophes), c’est, pour l’auteur, pouvoir défaire quelque chose, ou au moins s’en défaire. Ce qui tuerait le non-sens, il doit l’entendre d’autrui !

Chaque chant d’abord nomme et affronte, en effet, une impossibilité centrale, constitutive : remonter le temps (5, 11), creuser l’impondérable (16), comprendre sans penser (28, 60, 106), choisir sa fatalité (40), devancer l’éternel (43), paralyser l’usure (50), piloter son agonie (52), anéantir le néant (58), sonoriser l’inconscient (67,72), saturer sa solitude (81), rendre sa vie nécessaire (92, 105), ou, comme on vient de lire, transfigurer la poussière (33) et faire déjouer Thanatos (47). Sur tous ces points désespérés, « dis-moi quelque chose » signifie surtout : révèle-moi ce que j’attends, et fais-moi devenir ce que j’aime.

Un poète qui désespère ainsi de la parole (en tout cas de la sienne) montre une rare honnêteté : il ne croit plus en sa propre alchimie (faire surgir de la matière l’esprit qui s’y cacherait – il n’y prétend plus), il se refuse à toute anecdote et confidence (ce qu’il est seul à penser ne l’intéresse pas, et il préfère à lui-même la profondeur qui l’humilie), il ne voit plus de quoi seul prendre encore significativement conscience (le vocabulaire de sa stricte lucidité est en échec). L’homme, on le sait, est médecin (il n’est donc pas demandeur de corps subtils, et sait que la santé – qui va par détours et tient à ce que le corps sait faire de lui-même – n’est pas la vérité) : il sait ce dont guérir ne suffit pas à sauver. Et s’il y a encore quelque chose qu’il doive vivre, il réclame de se l’entendre dire.

L’étonnante mélancolie du propos n’est ici dépassée que par l’extraordinaire humilité d’un auteur pourtant sûr de son oeuvre, d’un homme plus légitimement fait, jusque-là, pour nous dire quelque chose ! « En fait peu m’importe« , lâche le chant 108, « dis-moi n’importe quoi« . C’est qu’il veut s’entendre dire quelque chose qu’il ne pourrait plus rester le même en le redisant (110). Il attend de la réalité qu’elle lui confie ce qui la rend telle (112). Il attend donc que Dieu plaide coupable (74). Et qu’il lui dise, l’Être affichant complet, de quoi s’entendre enfin (115). Ainsi :   

« Dis-moi quelque chose

À poser sur une goutte d’eau

Un mot délicat et si fragile

Qu’on se demanderait

S’il faut vraiment le prononcer

Ou simplement le regarder » (110)

« Dis-moi quelque chose

Et nous parlerons enfin du réel

De ce que sont vraiment les oiseaux

Les chevaux en pleine course

Les pierres tombées ou la pluie

Et aussi le silence des carapaces » (112)

« Dis-moi quelque chose

Qui grimpe facilement à l’échelle

S’approche du ciel

Et touche peut-être du doigt

La seule faute

De Dieu » (74)

« Dis-moi quelque chose

Même si cela ne sert peut-être à rien

Parce qu’il y a ici trop de ciel

À regarder trop d’oiseaux

À entendre

Trop de tout en fin de compte » (115)

© Marc Wetzel

Gérard PFISTER – Ce que dit le Centaure (Favola in musica) – Arfuyen, juin 2017, 198p.

Chronique de Marc Wetzel

Ce-que-dit-le-centaure

Gérard PFISTER – Ce que dit le Centaure (Favola in musica) – Arfuyen, juin 2017, 198p.

Voici d’abord, contre l’habitude, un petit texte de Gérard Pfister lui-même, résumant son livre et éclairant le projet substantiel qu’il porte. Ce message dense et infiniment précis – qu’aimablement il m’autorise à reproduire -, resituant ce que ma chronique (qui suit ici) garde d’intuitif et nuançant ce qu’elle montre d’évasif, aidera précieusement, lue ainsi d’abord, à la compréhension.

« L’homme n’est tissé que de temps, c’est bien là son effroi, et le langage, qui devrait lui être libérateur, il l’investit de toute la folie de son désir frustré pour tenter de dominer les choses et son propre corps, n’arrivant enfin, par la violence de son emprise, qu’à dévaster le monde et s’autodétruire. Comme nous, les éléments de la nature ne sont tissés, en effet, que de temps – la Nature pourrait être un autre nom du Temps – et vouloir les fixer, c’est les anéantir. Le langage devient ainsi un rêve meurtrier.

Le temps, qui est notre patrie, nous le fuyons pour nous réfugier dans l’illusion ontologisante du langage – qui est nommée ici le Songe. Comment nous en guérir sinon en ôtant au langage son venin, qui est sa capacité de nous hypnotiser, de se faire passer lui-même pour le monde alors qu’il n’est qu’une somme d’arrière-mondes ? Le chant est cette possibilité dans le langage de se réconcilier avec le temps, de se révéler à lui-même pour ce qu’il est vraiment, pure temporalité, comme une pure ligne musicale, faite de sons d’une nature particulière – non pas timbres et tonalités, intensités et durées, mais ici valeurs et sonorités, accents et souffle. Comme dans la seconde pratique de Monteverdi, la musique est modulation des affects que portent les sons et les mots, presque indissociables. Elle est aussi composition de temporalités parallèles – chœurs opposés dans la basilique Saint-Marc, parties d’orchestre en résonance comme dans les symphonies de Mahler ou études de spatialisation comme chez Stockhausen ou Nono. C’est la redécouverte dans la langue de cette dimension temporelle (et tout aussi bien, dans la sun-phonia, spatiale), qui ouvre à l’écoute du grand chant, tragique et libérateur, jusque dans la simple voix d’un oiseau.

La nature, le langage, la liberté, ce sont en nous les trois réalités qui se mêlent et se disputent notre destin. C’est en écoutant, aux limites de l’inconscient, les modulations différentes du langage que j’ai cru discerner des sortes de « leitmotiv » permettant d’identifier, par leur récurrence obsessionnelle, des voix semblables à celles d’allégories, s’imposant à la manière de personnages. J’ai pensé alors à ces figures mythiques grâce auxquelles les psychanalystes ont pu donner un nom aux entités menaçantes qu’ils avaient découvertes dans notre inconscient, mais également aux figures allégoriques qui peuplent les oratorios de Cavalieri ou les opéras de Cavalli. La fable, c’est cela : c’est simplement le nom qu’on donnait autrefois à la mythologie (j’ai à portée de main un Dictionnaire de la fable du XVIIe siècle, vaste répertoire des dieux et des héros antiques) et dont l’italien favola est l’équivalent (Favola in musica est le sous-titre de l’Orfeo de Monteverdi). De la fable est venu pareillement le Centaure : mi homme mi cheval, comme les statues équestres des héros et des rois, il figure ce monstre que nous sommes, mi chair mi mots, mi temps mi songe, et dévoré par cette dualité. Cet être qui ne cesse de lutter contre le temps, l’espace, parce qu’il ne sait pas chanter ».

Dans un sobre et étonnant prologue, « Le théâtre des mots », qui annonce et justifie l’ardeur à la fois radieuse et sombre, joyeuse et lucide, de sa poésie, Gérard Pfister dit, en trois courts moments, des choses fortes et difficiles.

D’abord que la parole humaine, quelle que soit son essence, ne vient pas du monde (les mots ne poussent pas plus sur les cordes vocales que les tableaux sur les horizons ou les mélodies sur les vibrations) et ne peut donc se prétendre – sans imposture – trace, reflet ou écho directs de la vie des choses. Elle échoue à mettre magiquement en présence du monde. Elle est représentation invétérée. La parole n’est qu’un spectacle que se donnent nos voix, qui spontanément l’ignorent tel.

Ensuite que la capacité propre des mots est d’être des sons faisant voir ce qu’ils disent. Comme vivants et autonomes, ils reprennent à leur compte l’énergie même que nous mettons à les prononcer, et partent comme régler leurs propres contentieux (de prévalence mutuelle, et d’affinités sélectives) avant même de dénouer ceux, les nôtres, dont nous les chargions. Ce sont des forces de présence directement données les unes aux autres, et ne nous donnant au mieux le monde que secondairement.

Enfin qu’il existe un lieu universel et suffisant, où ce dynamisme autonome des mots humains est présent, purifié, célébré et attesté : c’est le théâtre. Cet art met en spectacle ce que les mots font voir. La scène est comme le soleil de leur sens, ou la chambre de leurs irradiations croisées, une fois le paravent levé. Nous y assistons, dans l’espace et le temps, à ce que des mots font les uns des autres ; un théâtre, c’est la glotte de leur monde, mise en salle. La poésie n’est alors (en tout cas la poésie de ce livre-ci de G. Pfister) que ce même théâtre, écrit. On y assume l’artifice de l’intrigue, en acceptant de ne faire qu’assister à l’organisation inventive des mots ; mais dans la poésie, justement, toute théâtralité objective disparaît : la page (du livre) est comme une scène de signes tenue à bout de bras, la déclamation silencieuse (de la lecture) est comme un huis-clos des personnages dans la seule mise en vibration rythmique et modulée d’une voix. Ainsi, les mots s’y avouent fable, mais la fable s’y rachète chant :

« Sur la scène, ce ne sont que des mots et ce qu’ils jouent, ce n’est que leur histoire. Et notre joie est dans cette représentation et cette révélation qui nous libèrent de l’illusion du langage. Quand la parole s’accepte comme fable – création de mythologies -, quand la fable se libère d’elle-même dans le chant » (p. 12)

Le corps du texte (divisé en trois parties et une conclusion, « Sinfonia ») est, en guise de confidence du Centaure, le discours alterné de trois personnages, ou plutôt de trois sources simultanées de toute fable. Il faut, je crois, entendre par fable ici, très simplement, toute mise en voix d’une histoire suggestive et exemplaire : et si l’homme n’est pas le propre de la fable (l’animal y est toujours co-présent, soit ajouté, soit transfiguré, soit transplanté, comme en ce livre, respectivement, le cheval, la licorne et le centaure), la fable est le propre de l’homme (l’homme est l’animal du possible, et la fable est l’immémoriale mise en culture de ce possible). Le parti-pris, rigoureux et audacieux, de composition de l’auteur, consiste donc à faire parler trois origines ou dimensions fondatrices, selon lui, de toute fable, qui sont, – par ordre d’apparition -, le Temps, le Songe, le Chant. C’est là que tout est beau, mais tout est aussi terriblement malaisé, et exige beaucoup de nous !

Le Temps est source, en effet, de toute fable, puisque, en lui, le réel s’y succède à lui-même. Bien sûr, il ne le peut, à son tour, qu’en se renouvelant lui-même (d’où d’incessantes histoires), mais ne pouvant compter que sur lui-même pour se renouveler, le réel ne se découvre qu’en se périmant (tout ce qui est intéressant doit se dire adieu). L’auteur y insiste : le temps comme incessant passage d’une consistance à une autre, d’une visibilité à une autre, est lui-même inconsistant et invisible. Mais l’écoulement même de la voix fait intarissablement entendre celui du monde :

« le chant/ de tout ce qu’est/ l’ici

ce n’est pas/ à voir/ c’est à entendre

d’un pur/ entendement/ d’une profonde

écoute/ les sons les voix/ tout ensemble

le continu du monde/ comme/ un unique

chant / la sereine / contemplation

jubilation / d’une pure / apparence » (p. 69)

Le temps est ainsi, formule très remarquable, « la vibration des jours dans la chair » (p. 71, et 153), comme il pourrait se présenter lui-même. Mais le Temps, qui est comme « l’haleine » de la reprise perpétuelle du monde, est un devenir lisse (sans repli) et oublieux (sans appui) – là, c’est le centaure Héraclite qui parle ! – et ne fait que scander ce qu’il constate. Quand le Temps parle, au début du livre, c’est pour décrire (sans paradoxe) un espace, où les choses et les êtres (un oiseau, un merisier, une grange, un pré, une montagne …) sont placés comme ils viennent, comme un flux impressionniste sans ordre, ou en tout cas qui n’accède pas à son ordre propre, qui est comme un ruissellement inarticulé, une sorte d’infatigable causalité générale sans prise sur elle-même (donc sans volonté ni mémoire). Le temps, dans lequel s’établissent toutes les positions de réalité successives, est comme sans adresse établie pour lui-même.

D’où, en face, l’antipode : le terriblement logique ordonnateur de toutes choses, qui affirme, impose et assigne (là où le temps laisse être et passer), qui concentre, fixe, impose et condamne (là où le temps est auto-disparition silencieuse, auto-dilution de tout sans loi, auto-dispersion sans jugement), personnage attendu (car toute fable doit être aussi ordre d’arrivée de l’intéressant), mais dont le nom étonne : non pas raison, logos, archè ni nomos, mais bien : le Songe. Et voici la première déclaration du Songe, sauveur impavide, conquérant à poigne, alphabétiseur exclusiviste, hyperautoritaire ouvreuse ou placier du théâtre du monde :

« je nomme/ et tout/ arrive

et tout est là/ rien/ ne peut

s’égarer/ rien/ ne s’éteint

tout est sauvé/ du temps/ du fleuve

sauvé du flux/ sens-tu/ mon poing

comme il/ retient/ toutes choses

au bord/ du vide/ comme il tient

serrée ta gorge/ jusqu’au cri/ sens-tu

ma poigne/ sur toutes choses/ mon emprise

mon/ empire/ car rien

n’a de nom/ que par moi/ je nomme

et tout/ accourt/ et tout est là … » (p. 21)

Gérard Pfister nomme donc Songe son héros civilisateur du chaos, à l’articulation inquisitrice, à l’impérieuse nomination, à l’entomologiste puissance d’épinglement et de convocation des êtres. Pourquoi ? Il ne s’agit certes pas ici du rêve, de l’irréalité débridée de ses fantaisies, d’un tourisme extra-objectif nocturne ou diurne, mais Songe semble bien ici l’Incarnation du songer, du considérer à part, du soin maniaque (« songer à mal »), de l’avertissement d’esprit (« Songez-y bien ! »), de la monomanie d’intérêt (pas du tout le songe-creux qui souhaite l’irréalisable, mais plutôt le songe-plein, le songe-compact, qui vise passionnément tout ce qu’il est tentant de rendre réel !). La solennelle et impitoyable violence (voir les terribles pages 33-41) du Songe, de ce « marbrier des noms », qui fait « accourir les corps à sa voix », de ce cache-abîme forcené, rappelle explicitement un Napoléon envahissant une Russie du non-sens (mot d’ordre : Malheur à l’inarticulé ! Vae infantibus !),

« sur les champs de bataille/ l’homme divin/ n’a pas

de larmes/ il a tout/ dans son poing

il décrypte/ il calcule / il tient tout

dans les mots/ j’ai pris/ le sceptre

je suis monté/ sur le trône/ qui se dresse

au centre de tout/ je suis le destin/ je suis

la mort/ au long/ manteau

semé d’abeilles/ qu’il vienne/ à moi

celui/ qui veut se perdre/ ma volonté

est seule reine/ et je l’ai / couronnée » (p. 95-6)

Mais il sera vaincu : ce rêve auto-réalisateur d’ordre et de disponibilité, qui prétend (cauchemardesquement) nous sauver du temps, le Chant à son tour peut seul nous en sauver.

L’Empereur Songe finit mal. Il est « un fou qui se prend pour un aigle » (p. 125), et même « un fou qui se prend pour un enfant » (p. 129). La ruche qu’on avait cru mettre aux ordres se venge.

Au départ :

« Le monde

est une ruche

qui travaille pour moi » (p. 126)

A l’arrivée :

« L’empereur est mort

sur l’étroit

lit de camp » (p. 154)

Le Chant restera (pour moi en tout cas) une source énigmatique. Il n’a peut-être pas de songe propre (mais il interroge tout), et pas de temps propre (mais il récapitule tout). Ce que dit le Chant, dans d’admirables intermittences (entre « brise et tourbillon »), dans des questions qui littéralement confessent la vie (« que fait-on de tant d’espace de tant de regards », « sait-on pourquoi on chante pourquoi soudain on a cessé de chanter », « et toujours le corps toujours le chant qui sait de quel oiseau de quel enfant ») est obscur et délicat, mais de surgissement miraculeusement formulé, comme faisant réellement entendre le temps :

« l’eau du silence n’a pas même tremblé » (p. 60)

Temps qui, dans le livre (p. 184-5) comme ailleurs, aura le dernier mot. C’est qu’à « la fin d’un chant », le temps seul peut demander « ce que c’est que

chanter ».

Il tient dans le si juste chant de Gérard Pfister sa réponse.

©Marc Wetzel