Serge Joncour, Chien-Loup à l’ombre de Jean Giono, Éditions Flammarion, paru le 22 Août 2018

Une chronique d’ Alain Fleitour,

Serge Joncour, Chien-Loup à l’ombre de Jean Giono, Éditions Flammarion, paru  le 22 Août 2018, ISBN : 2081421119 .

La Trilogie de Pan de Giono à l’ombre de Serge Joncour
(analyse croisée)

Comment ne pas percevoir qu’à travers trois récits, Jean Giono nous conduit vers la renaissance, le renouveau, le regain. Avec la dernière parution du livre de Serge Joncour cette trilogie retrouve sa cohérence et sa force pour déplier deux destins éloignés d’une centaine d’années. Mais cet écart est si peu à la dimension de l’histoire.

C’est à l’ombre de Giono que je souhaiterais aller, et montrer que le dernier roman de Serge Joncour, démultiplie les liens qui nous unissent à cette terre, une terre âpre et violente mais une terre nourricière.

Le dieu Pan habite le roman Chien-loup.


Le sujet réel de Colline, c’est la montée de la peur dans ce village isolé, où vivent douze personnes, où soudain des forces souterraines font naître l’angoisse, la terreur ; une épouvante si insidieuse que pour la faire cesser, ces paisibles villageois sont prêt à tuer Janet, celui qui annonce leurs malheurs.

Serge Joncour répond comme Janet : « La nature de l’homme est de vite oublier les catastrophes passées, autant que de ne pas voir celles qui s’amorcent ».

Nous ne sommes pas loin dans Colline du décor de Chien-Loup de Serge Joncour, ce lieu si éloigné de tout, qui vit en autarcie, attentif aux moindres vibrations de la nature sauvage. Sommes-nous dans les derniers jours de la vie de cette communauté d’Orcières, ou dans les dernières heures de la vie de Janet, ce vieillard, qui parle par grandes ruades de mots que tous écoutent sans le comprendre, ou par demis mots.

Puis dans un de Baumugnes il y aura cette autre musique, celle de la tendresse, celle de l’incitation voluptueuse à l’amour, qui rappelle la Syrinx, la flûte douce dont le souffle anime le vent de printemps, qui réveille la terre engourdie par le froid. C’est la monica d’Albin, qui touche le cœur d’Angèle, et fait trembler le vieux.

C’est l’appel que Joséphine entend : « la nuit elle était bien la seule ici à les entendre, elle était bien la seule, parce que cet air chaud tombé du soir, chargé de feulements félins, l’enveloppait de frissons troubles ». Ou encore page 161, « Joséphine sentait les caresses du vent doux sur ses mollets, elle savait que le peu qu’elle offrait de sa physionomie suffisait à échauffer le regard d’un homme ».

Et quand Franck descend dans la colline, Serge Joncour tend l’oreille : « l’environnement sonore était hypnotique, en plus de ses chaussures fouettant l’herbe et des halètements d’Alpha, une camisole de cigales lui ceinturait la tête ».


L’autre personnage de Colline incontournable et inquiétant c’est Cagou l’innocent. Il bave, son visage est huilé de salive, ses bras son corps suivent une gestuelle qui les ébranle, parfois quand il tape sur un bidon, ils lui lancent des pierres. C’est le 13 ème homme, il est en résonance avec le Simple, le gardien des moutons de Chien-Loup, à quel esprit des lieus obéit-il ? Ressemble-t-il au Dieu des bergers d’Arcadie ?

Le simple est un peu l’envoyé d’un dieu païen prêt à accomplir ses desseins, porteur de la malédiction, ou de la punition. Ainsi Giono présente cagou dans colline :
celui-là est arrivé aux Bastides il y a trois ans, un soir d’été comme on finissait de vanner le blé au vent de nuit.
Une ficelle serrait ses brailles ; il n’avait pas de chemise.
La lèvre pendante, l’œil mort, mais bleu, bleu… deux grosses dents sortaient de sa bouche.
Il bavait.
On l’interrogea ; il répondit seulement : Ga, gou, ga, gou, sur deux tons, comme une bête.
Puis il dansa, à la manière des marmottes, en balançant ses mains pendantes.
Un simple. Il eut la soupe et la paille.
Les mêmes mots, sembleraient s’écrire sous la plume de Serge Joncour.


Un double roman d’amour.


Albin est fracassée par l’amour d’une jeune fille, enlevée devant lui par le Louis, un gars de Marseille sans vergogne. Lui Albin était bloqué à la table de fer, il fallait qu’il redise je suis de Baumugnes, « j’ai en moi Baumugnes tout entier ».

Dans la lignée de « Un de Baumugnes » c’est la peur de l’étranger et la rumeur qui ronge, comme dans le village d’Orcières ! Seule Joséphine fait face à cette rumeur de l’étranger, le dompteur allemand. Une femme qui à la mort de son mari médecin défie cette peur.

« Baumugnes est le village au delà des villages, trouvant refuge dans la montagne, une terre qui touche le ciel, » p 17, pour échapper à toute incursion des religions ou croyances étrangères. Là règne la musique la monica, qui est un mélange de sifflements et d’harmonies, et ça tirait les larmes au yeux.
Dans les souliers d’Amédée il n’y a que la promesse faite au gamin. Il ne sait pas encore que la peur va le gagner, quand Clarius le père d’Angèle se dresse devant lui avec son fusil. Ce fusil qu’il brandit à chaque fois que l’on parle d’Angèle.

Joséphine ne sait pas encore que le simple l’attend, qu’un drame va venir avant de faire triompher son cœur.

Selon Ovide pan défie Apollon dans un concours musical, il donna le nom de flûte de pan à cet instrument de séduction pour rendre toute personne amoureuse. Pour Joséphine ce sont les bruissement de la nature et le feulement des bêtes sauvages qui vont la pousser vers cet homme, là-haut.

Frank c’est celui qui défie la peur des empires du numérique,
La métamorphose de Frank se met en place avec son chien Alpha, et sa lente découverte de la nature. Il tombe d’un sentier comme Panturle d’un arbre : et soudain, la branche a eu un long gémissement et s’épancha ; « il a donné un coup de rein dans son instinct d’animal jeté les mains vers l’autre branche, là-haut, mais, celle-là, c’est comme si elle s’envolait et il tombe. Il est venu un grand bruit doux, et il s’est dit, c’est le vent, c’est de là qu’il a commencé à vivre ». Arsule « avait fermé ses doigts sur la main de Penturle comme sur le museau d’un bon chiens », page 76.


Demain un enfant, le blé, et le bon pain seront portés par la présence de Pan , appelé parfois vent de printemps, pour investir complètement la maison, la joie entrouverte faire jaillir le regain, l’émerveillement d’un couple de paysans.
Panturle l’exprime par ces mots,  » je l’ai revue je l’ai comprise, cette quête mystérieuse de l’enfant ; ce besoin qui me faisait regarder en face le coin du ciel d’où naissait le vent ».

Mais Frank ne peut avoir d’enfant, ce drame, Frank le dépasse en se projetant vers ce qui fait son pain, son métier et sa passion le Cinéma.
Il entend sans cesse la phrase assassine de Travis, « t’aurais des gosses, tu pigerais », ronge chacun de ses instants, sa prise de conscience de la vraie nature du numérique, sa perception nouvelle de la violence du monde du cinéma, et de ses dangers mûrit sa vengeance.

C’est son regain sa reconquête à lui pour nous faire écouter la voix de la terre :
Vivre à un tout autre rythme,
vivre pleinement à l’abri des autres ne se peut pas
parce qu’il y a plus la moindre zone sacrée.
Il existe au moins des zones d’accalmie, coincées entre deux combats,
des zones à l’écart.

Dans les pas de Giono, Serge Joncour a créé avec Chien-Loup une véritable symphonie autour de la découverte du bonheur de côtoyer un village déserté, très haut sur les collines, à Orcières, et d’affirmer que ces lieux encore préservés, invite à des relations harmonieuses, mais aussi à instaurer entre les hommes des relations fondées sur le respect de la parole donnée.

L’éblouissement des gens de la terre semble peut-être puéril pour ceux qui s’imaginent encore, que la nature est belle et docile. C’est un tombereau de clichés pourraient dire certains, qui ne s’en privent pas, certains qui n’ont jamais travaillé la terre, courbés comme des paysans. Est-ce un cliché, d’exprimer page137, « celui de s’attendrir devant le premier tranchant de l’araire, quand la terre s’est mise à fumer. C’était comme un feu qu’on découvrait là-dessous. »

Une autre recette pour déguster Jean Giono à l’ombre de Serge Joncour, ou mieux l’inverse.

©Alain Fleitour


François Cheng, les Échos du Silence, recueil textes et photos, Créaphis, 22/11/2018, ISBN : 2354281439, 75 p.

Une Chronique de Alain Fleitour,

François Cheng, les Échos du Silence, recueil textes et photos,  Créaphis, 22/11/2018, ISBN : 2354281439,  75 p.

Trouver un livre inconnu est toujours une expérience excitante, teintée d’émotions. Avec le nom de François Cheng s’affichant sur la couverture, c’est l’impatience, qui vous invite à la lecture de cet opuscule au titre énigmatique les « Échos du Silence ».


Ce qui se cache derrière ce titre obscur? Ce sont 35 photographies du Québec prises en Mars par Patrick Le Bescont .


Publiées pour la 1ère fois en 1988, elles le sont depuis peu chez Créaphis, grâce à la complicité de la région alpine.

François Cheng a illustré ces paysages de textes courts comme des haïkus, révélant l’impression de plénitude ou de méditation qu’il éprouva au contact de ces terres perdues entre Paris et la Chine.
Des photos où François Cheng a lu des calligraphies et des vides, des silences qui faisaient échos à d’autres silences.


On retrouve la musicalité de l’écriture de cet écrivain, amoureux de notre prose, parfois il égrène au long des saisons des moments de bonheur, « aux souffles harmoniques », et à d’autres moments lui vient la mélancolie, d’un temps lointain que les nuages ravivent,

« Ah nuage un instant capturé, tu nous délivres de notre exil », page 42.


Dans ses courtes phrases, il associe des mots aux sens disjoints, la terre habillée ou une bise déchirure, qui donnent une mystérieuse puissance à ses émotions.

J’aime et me délecte de ses balancements, dont il émaille ses descriptions, « vivre désormais entre ondes et ondées, d’éclats recueillis, d’ombres dispersées ».

©Patrick Le Bescont
Patrick Le Bescont


Les photographies de Patrick Le Bescont se déplient comme des estampes anciennes, de vraies évocations de la solitude qui habitent ces territoires du Québec, un bel hommage à ces silences qui bercent nos promenades, dans ces instants échos de nos propres destins.
Magnifique!

©Alain Fleitour

Vient de paraître chez L’Harmattan
Les Fissures de l’aube d’Alain Fleitour

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Hannah Kent ; A la Grâce des Hommes ; Roman ; Pocket ; 2016 ; ISBN : 2266253867 ; Islande.

Une chronique de Alain Fleitour

 Hannah Kent ; A la Grâce des Hommes ; Roman ; Pocket ; 2016 ; ISBN : 2266253867 ; Islande.

Les jours où l’on manifeste contre les violences faites aux femmes, qu’on se souvienne du destin terrifiant d’Agnès, exécutée parce qu’elle était une femme, reconnue coupable de meurtre car elle était une femme, ce que Hannah Kent glissera pudiquement dans cette phrase, « femme qui pense n’est jamais tout à fait innocente », p 162.


Le roman, « à la Grâce des Hommes » de Hannah Kent est le poignant portrait d’une femme islandaise, Agnès. C’est au sein de la famille de Margrét, qu’elle attendra son exécution, la dernière d’Islande. Sa présence bouleverse l’âpre vie familiale portée par le froid féroce où le givre froisse les draps, les craquelle sans jamais calmer le vent.

Ce livre est d’une fracassante modernité sur la condition féminine, un plaidoyer Hugolien sur l’abolition de la peine de mort, un vertige de violence à l’encontre des femmes .
Agnès est abandonnée par sa mère à 2 ans, elle devient orpheline à 8 ans de sa mère adoptive Inga sa vrai maman, celle dont elle a reçu ce cadeau merveilleux pour une fille islandaise de savoir lire et de savoir écrire.
C’est de ce don, qu’Agnès tire toute la beauté qu’elle perçoit du monde et son unique désir d’orpheline est de grandir et de gagner sa liberté.


« Inga avait compris que j’aimais apprendre », « aussi elle m’enseignait tout ce qu’elle pouvait », « elle m’apprenait les sagas et dès que son mari était assoupi elle me demandait de les réciter à mon tour », p 174.
Elle a 8 ans et son petit frère 3 ans quand survient le drame, où sa vie bascula. Après la naissance d’une petite fille dans un froid glacial, Inga meurt en couche après trois jours de souffrances, dans une mare de sang. Aucun moyen d’alerter un voisin dans ces enfers islandais où le blizzard est féroce. le récit est douloureux.


Il me faut poser le livre. Le bébé s’endort dans les bras d’Agnès en effaçant le jour. La honte où tout se mélange, la peur et la culpabilité envahissent son corps d’enfant. « Chaque jour laisse l’impression que s’est arrivé hier ».
Björn ne gardera pas Agnès, elle quittera la maison de son enfance son frère Kjartan est poussé dans les bras de la religion, et la plus proche paroisse.


Est-ce le sacrifice d’Inga sa mère qui la sauvera, par son désir de voir Agnès se réaliser ? Ou est-ce le deuil ineffaçable qui doit s’achever dans sa propre mort, avec en filigrane cette certitude d’enfant, de retrouver un jour sa mère, car pour une orpheline ne pas y croire serait insoutenable ?
Ce roman, est devenu par les mots de Hannah Kent, une réflexion puissante sur la condition féminine, on ricoche sans cesse sur l’héritage de Simone de Beauvoir, la soumission des femmes, la lecture de la religion confisquée par les hommes, l’exercice de l’autorité captée par les hommes.


Natan ne s’y trompe pas, ébloui par son intelligence et sa beauté, « tu ne ressembles pas aux habitants de cette vallée », ici, « les gens ignorent qui nous entoure, n’y comprennent rien. Ils ignorent s’ils sont morts ou vivants, cette manière de se résigner, d’accepter les choses comme elles sont », ajoute Natan page 265.


Natan est ambiguë, déjà entouré de femmes, et de la mère de son enfant, « il la veut comme un prédateur, pas comme un sage, ou comme son égal, le jour viendra où le même homme lui rappellera, « n’oublie pas d’où tu viens », « tu es une servante rien de plus », « une femme qui pense on ne peut pas lui faire confiance. Voilà la vérité ». p165


Le roman est écrit comme un dialogue tissé entre deux femmes qui s’écoutent et se répondent, Hannah et Agnès, puis Hannah finira par s’effacer pour laisser Margrét devenir son double, et poursuivre le dialogue, autour de « qui je suis vraiment » ? Car personne avant Margrét ne l’avait écoutée avec le cœur.
Essai de réhabilitation d’Agnès, réhabiliter la femme au sens de celle qui s’instruit, de celle qui apprend les gestes de la sage femme, de celle qui maîtrise la laine, la tond, la carde, la tisse, de celle qui écrit. Elle est condamnée car elle est pleinement une femme, différente des autres femmes, résignées ou servantes.


« De la vie elle n’a vu que les arbres. Moi, j’ai vu leurs racines tordues enlacer les pierres et les cercueils ». Avec elle on a percé les pierres, avec Margrèt on les a aimées, comme ses filles on a pu les écouter.
L’écriture sobre, ciselée, s’ incruste d’images poétiques ou noires, émaillant un texte percutant.
Magnifique.

©Alain Fleitour

Nina Bouraoui, Tous les Hommes désirent naturellement savoir, JC Lattes Editions (19€)

Une chronique d’Alain Fleitour

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Nina Bouraoui, Tous les Hommes désirent naturellement savoirJC Lattes Editions,(19€)


Un récit émouvant comme un chant qui oscille entre l’intime et l’universel.
C’est un long poème, où l’encre dessine les creux et les silences, esquisse les vides, où le passé “étreint les autres, ceux dont l’histoire se propage à Nina Bouraoui”. C’est un assemblage de textes, plus exactement d’humeurs, de pauses et de soupirs qui s’imbriquent dans un récit, qui retourne toujours à la mer.
Ce récit “Tous les hommes désirent naturellement savoir” est une sorte de sentier initiatique où la mère de Nina est celle qui protège mais aussi celle qui porte les secrets de toute la famille, les failles et les fantômes que la jeune fille peu à peu déplient.

La narration est peut être un livre de psaumes, où il n’y pas de Dieu, mais quelque chose qui procède de l’amour. Il se vit comme une suite de chants, qui vous installe dans une méditation, une atmosphère de solitude végétative, trouble, que seule les femmes ont le droit de respirer, jusqu’à la suffocation. Nina parle de la voix de Ely page 35 “ c’est à sa voix si spéciale, que je la reconnais dans la nuit, cette forêt de femmes parmi lesquelles je me fraye un chemin pour la retrouver. »

Cette mosaïque de mots parle de son enfance, chahutée par les multiples va-et-vient de ses parents, lui est algérien, elle est bretonne, ils se sont mariés à Rennes, mais ne se sont pas installés. La narratrice retrace le parcours de ses parents, elle ne trouvera aucune empreinte, car ils ne leur restent que des souvenirs, souvent flous, les photos de la famille sont rares, ces rues obscures de son enfance pourraient même suggérer un couple en fuite ou du moins, un couple qui cherche à passer inaperçu.

Dans ses souvenirs, elle évoque page 29 ses peurs ; dans les années 90, c’est la mort d’un médecin psychiatre qui marque le début de la « terreur algérienne. » C’est la peur encore qu’elle associe à cette femme si belle, l’épouse du Docteur, car dit-elle,   » sa femme française portait des jupes à plis, des chemisiers si fins qu’il laissait voir sa peau parsemée de taches de rousseur ; chacune d’entre elles était l’impact d’un baiser donné, un baiser du Docteur G. »

On pourrait dire aussi que ces textes, rassemble des chants d’amour, la quête inlassable de l’amour, celui que la jeune fille désire mais qu’elle a tant de mal à exprimer, à expliciter. C’est une crevasse qui s’ouvre sous elle, quand aucune de ses rencontres ne lui permet de trouver une passerelle entre son corps et ses désirs, ses désirs d’amour, son besoin d’être aimée. La fréquentation du Katmandou, club pour femmes homosexuelles, est une sorte de provocation, une présence semblable à celle que suggère le brouillard.

Le chemin qu’elle trace, est celui de son adolescence, l’affirmation de ce qu’elle savait sans se l’avouer, son homosexualité, et le chemin est long, depuis la honte qu’elle éprouve, une forme de honte sociale, aux premiers émois entre les bras d’une jeune femme qui l’aime sans savoir vraiment jusqu’au ira son premier amour. Elle souligne page 89, » je dois quitter mon enfance pour exister. »

Savoir, on aimerait savoir, tout savoir de l’amour, et même l’amour de l’amour, Nina Bouraoui nous laisse quelques parcelles de ce savoir quand elle écrit :  « je désire maintenant et je suis désirée, je suis sans passé, sans avenir et sans témoins, je pourrais disparaître entre ses mains et pourtant je renais. »
Le chant envoûtant d’une jeune femme dévissant sur les fissures de l’âme. 

© Alain Fleitour

 

vannes le 10 septembre 2018

 

 Maram Al-Masri, Cerise Rouge sur Carrelage Blanc, Éditions Bruno Doucey (15€)

Chronique d’Alain Fleitour

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 Maram Al-Masri, Cerise Rouge sur Carrelage Blanc, Éditions Bruno  Doucey (15€)


Avec les mots de tous nos jours, Maram AL-MASRI ( Syrienne) parle des femmes, dans leur langue, de leurs paysages intimes, sur les pages de Cerise rouge sur Carrelage blanc, parle des mots qu’elles se disent tout bas, « je suis lasse de rester sur tes brouillons, sur tes marches, devant tes portes, où sont, tes vastes paradis » page 117 ?

Elle écoute encore ses rêves d’hier, et se souvient, page 81, « tu n’aurais pas dû me prendre par la main pour la laisser rêver de te toucher, tu n’aurais pas dû effleurer mes lèvres pour les laisser brûler sous tes baisers,tu n’aurais pas dû rester silencieux pour que je ne cesse d’espérer. »
Ces femmes parlent ainsi de leurs déchirures, de leurs rêves brisés, de leurs tâches domestiques qui sont comme des pièces d’une machine qu’elles doivent monter, et démonter heure par heure, et chanter sa rengaine, comme « tu m’y as invité, j’ai lavé la vaisselle, j’ai nettoyé par terre, j’ai fait les carreaux, j’ai repassé les chemises, et lu Dostoïevski, ce maudit temps qui , avec toi vol d’habitude, tic-tac , tic-tac, avance doucement, » page 109 écrit comme un pose.

Ces femmes scotchées au pied de leur immeuble, de leur maison, observent avec humour celui qui se croit permis de tout décider, parce qu’il est un homme, et parce qu’elle est une femme, et ironise en lui proposant, page 111, « donne-moi tes mensonges, pour les laver, les fixer dans l’innocence de mon cœur, fais-en des réalités », et arrête de me dire, ça n’a jamais existé.

On se délectera à lire et relire ces petits moments de clarté, ces passages de l’idée à l’écrit, pour mieux râler, les mots qui font mouche sur un ton badin, parce « qu’il n’y a plus entre nous que les enfants, » pour remettre les pendules à l’heure, « parce qu’il n’y a plus entre nous ces fous rires ni caresses pures ni le goût du laurier et du miel sur nos lèvres parce qu’il n’y a plus d’entre nous »…p 49

De carreaux blancs, en carreaux rouges, posés en quinconce telle une mosaïque , ces femmes continuent de rêver de routes arborées, de vastes plaines où galoper, car dit-elle « mon métier est-il éternellement d’être une femme de te laver les pieds une rose à l’oreille chaque fois que tu rentres ?« 

« Pour toutes ces femmes qui lui ressemblent », elles ne savent pas parler, le mot leur reste dans la gorge comme un lion en cage, les femmes qui ressemblent à Maram AL-MASRI, rêvent, de liberté, « d’un homme aussi chargé de fleurs et de belles paroles un homme qui me regarde me voie qui me parle et m’écoute un homme qui pleure pour moi dont j’ai pitié et que j’aime. »

Car quand le désir l’embrase et que ses yeux s’illuminent, « j’enfonce la morale dans le premier tiroir, réincarné en diable, je bande les yeux de mes anges pour un baiser, apeurée comme une gazelle sous les yeux de ta faim, je veux que tu m’aimes en silence et que tu me laisses m’interroge ».p 15

Ce beau voyage commencé dans la fragilité et la solitude, dans les premiers pas de l’intimité des femmes, de leurs maladresses, de leurs inquiétudes, se poursuit souvent avec désillusion, parfois dans la révolte et la colère.

Mais c’est aussi une magnifique dimension du livre que d’avoir su réserver quelques pages blanches, à dire tout haut le désir des femmes, et clamer, « qu’il me fasse chavirer, sinon qu’il n’approche pas, qu’il commence par un doigt de ma main, pour finir sur un doigt de mon pied. »
Et de tendresses en baisers, elles disent avec quelle ardeur, « Je le veux ardent et profond », pour dire à son amour, « mon imagination revêt ses plus beaux atours et attend sous ta fenêtre », p 107.

« Ma poitrine se gonfle
dans l’impatience du désir
miche de pain chaud
mordue
par les dents
de ton badinage », telle une cerise rouge sur carrelage blanc.

Dans la fièvre de cette prose musicale et sensuelle, Maram AL-MASRI a su imprimer des messages ardents, parfois drôles, toujours justes, et montrer des femmes exigeantes loin des fausses images données par certains médias.

 

Vannes 15 octobre 2018

© Alain Fleitour