Georges DRANO, Le poème que je t’écris, La Rumeur libre, juillet 2023, 104 pages, 14€

(Nicole Drano-Stamberg, née en 1937, d’un père occitan et d’une mère autrichienne réfugiée dans le Sud de la France, était poète. Elle a partagé toute la vie de Georges Drano (1936), lui-même poète, vie ouverte et heureuse, marquée pourtant par la disparition précoce de leur fils, l’artiste Georges-Antoine Drano, en 1994. Après le décès de Nicole, à 86 ans, en juin 2023 – lié à un très rapide affaiblissement de son esprit – Georges publie cet hommage-récit de leurs dernières années)

Le poème que je t’écris
c’est un aller simple
Que dit-il à ma place
Que fait-il à la tienne  (p.51)

Quand on s’adresse à une morte (même avec plus de soixante ans de vie commune, une activité poétique et civile partagée, d’immenses efforts et peines toujours pacifiquement répartis), il n’y a, bien sûr, pas de retour. Ce qu’on lui écrit ne rejoindra personne; mais justement : le poème (au contraire de son auteur), lui non plus en un sens, ne vit pas, il est assez à côté de la vie pour dire quelque chose à celle qui est hors de la vie. Ce poème pourrait être celui d’un mort (d’ailleurs, il le sera bientôt), il irait pareil (et nous savons tous, ayant lu des poèmes d’auteurs morts, qu’ils n’ont pas besoin de vivre pour faire vivre quelque chose; ils s’y prennent autrement). C’est ce que dit ce « que fait-il à la tienne ?« . Un poème rejoint ce qui, en nous ou de nous, a pris la place de la vie; et il peut aller faire vivre quelque chose que sa destinataire ne peut plus directement entreprendre. Écrire ne fait pas lire les morts, ne les rend pas lecteurs, mais ne les rend pas seulement autrement lisibles ; il « fait » quelque chose « à la place » des morts. L’élégie est comme une initiative posthume, un retour à l’emploi des cendres : les esprits retravaillent, se tenant à nouveau les uns aux autres.

Tout passe sous le ciel transparent
Les ressemblances, les distinctions,
Les couronnes et les perles
Les longs récits les grands discours (p.79)

Mai 2023 : dernière visite à Frontignan (en présence de Gwenaëlle, Fannie, et bien sûr Georges). Nicole me regardait, ne me reconnaissait plus; ou plutôt, je lui étais familier, mais sans nom. Son regard bleu, à la fois intense et sans pression, semblait dire : »mon passé, lui, te connaît sûrement; mais je ne parcours plus bien, ou plus du tout, mon passé« . Son excuse allait sans dire, et c’est : « j’ai perdu la mémoire, non de toi en particulier – il n’y a d’ailleurs plus grand-monde de « particulier » pour moi – mais la mémoire du temps entier où je connaissais des gens« . C’est qu’à la fin, quand l’esprit ferme, on conçoit comme le nourrisson perçoit : sans sous-titres, à l’arrache, sans les bords, dans un feu d’artifice tiède où les personnes (et même les choses peut-être) vont à dos d’événements, dans une musique indistincte qui ne traverse plus le monde, mais qui est le seul monde. Le poète a alors été le familier de cet égarement, et comme le confident de ce silence

Entend-elle marcher derrière la porte
Elle écoute des pas et des appels
où elle ne peut s’appuyer
Le rideau écarté elle cherche
à prendre appui sur un paysage
qui s’éloigne où tant de mots jouent
leur envol sur les pages (p. 78

La nuit dans l’invisible
elle écoute le bruit des trains
poussant leur souffle contre le mur
Redoutant l’arrêt brutal
qui la hante (p.33)

Derrière la porte elle se retourne
pour savoir si ce sont
des pleurs ou des chants
qui l’ont arrêtée (p.96)

Sa désorientation d’alors la remettait-elle en cause ? (p.89). Non – ce que nous ne sommes plus conscients de faire appartient-il encore à quelqu’un ? Qui donc peut répondre de ce que nous ne comprenons plus être ou provoquer ? Les « proches », les proches seuls, qui respectent un esprit mort de son vivant, parce qu’ils respectent toutes les morts. On ne peut certes plus « s’appuyer » sur les arbres d’un oasis, ni bénéficier des ombres de son mirage, mais le réel est confié à d’autres mains, organisé par d’autres tempes. Le vivable qu’on ne peut plus créer nous est gracieusement offert (comme une pension d’après-conscience). Et l’invivable qu’on ne peut plus écarter, les proches aussi en font leur affaire. Un proche sait respecter notre porte béante, morte ou vive; c’est ce que devine le cerveau malade : l’offrande d’une vigilance par procuration, qui l’apaise, et peut, malgré tout, faire qu’

Elle prend sa place
sur le chemin de ronde
Elle avance avec
ce qui ne peut attendre
Elle se tient prête
à toute désobéissance  (p.17)

Que devient-on, s’interroge le poète, quand on ne fait plus que tomber, quand le monde même penche plus fort que nous,  est tout à sa pente ? L’irréversible reste, à sa façon, explorable; le chemin inconnu (constamment inconnu) se montre, à sa façon, accueillant (il a ses entrées en nous, peut-être pas toutes douloureuses ou ingrates); dans le non-sens croissant, un sens, peut-être, « remonte » à proportion (« Pas à pas tu remontes/ l’invisible trajet des mots dans les mots« ). Le temps où notre chant pouvait s’ouvrir en livre (p.30) revient dans le poème qu’on nous écrit. Cette « écriture » (comme c’est là sa fonction) habitue la parole au silence, comme la peinture habitue le regard à l’arrêt (bientôt) du film (du monde). Écrire, bien sûr, (p.32) séchera comme toute « encre », tombera comme toute « plume », se périmera comme tout « brouillon », mais, tant qu’on écrit, l’oeuvre en cours garde son avance sur la vie; même si celle-ci fond peu à peu, il y a encore de la présence, alors, devant ce qui a disparu ! Même pour les disparus, cette présence vaut et compte !

Il est possible qu’on se déplace
avec les mots qui nous projettent
en avant de nous-mêmes (p.53)

Alors, en tout cas autant qu’on peut « vivre en même/ temps que sa parole/ pour s’approcher/ de son éclat naturel » (p.99), la présence reprend du service :

Chaque jour c’est toi
qui apparais dans le vivant
désordre d’un paysage inconnu
Nous lui appartenons
quand l’escalier nous soulève
dans un tremblement de feuillages
À quoi voulons-nous échapper
alors que la porte prend la mesure
de nos bras ouverts (p.90)

La présence, même toute de douleur, « tente une sortie par notre voix » (p.83). Et la résolue et fière fidélité saura, en quelques mouvements exacts et denses, rejoindre la nature, s’infiltrer en son pays (Arboras, dans l’Hérault) et s’y disperser,  pour « réapparaître dans un poème » (p.38) :

« Construire un passage
avec une rambarde
au bord de l’abîme
Lever un clair de lune
où dorment les chiens
Cacher le poème
entre les pierres« 

Oui, dit cet admirable recueil, la femme aimée va mourir bientôt; mais tout le monde ira mourir bientôt. Et qu’elle ne puisse jamais lire ce poème importe moins que l’impossibilité bénie, qu’il a vécue, de l’écrire sans elle.

Christian DUCOS, (Auto)portraits, accompagnés de trois oeuvres originales d’Agnès Charve, Le Pauvre Songe, 88 pages, avril 2023, 14€

Une chronique de Marc Wetzel


Christian DUCOS, (Auto)portraits, accompagnés de trois oeuvres originales d’Agnès Charve, Le Pauvre Songe, 88 pages, avril 2023, 14€


Le jeu du portrait « chinois » est connu : faire deviner quelqu’un par questions sur ses équivalents non-humains (« Et si c’était un oiseau ? un reptile ? un insecte ?… » / « Ce serait plutôt … »). On est ici à portraits renversés : le portraituré est connu (c’est l’auteur Ducos), et le jeu dit, page après page, ceci : si tel ou tel animal était Ducos, il ferait ( = se conduirait, se montrerait, s’échapperait, se résumerait … ainsi). On voit tout de suite le parti décapant, drôle et divers qu’un poète agile, sincère et fin peut tirer d’un jeu ainsi réglé.

Deux exemples suffiront à caractériser l’ambiance (de lucide fantaisie, d’inquiète justesse) de l’exercice de présence par procuration –  de l’auteur en coq (p. 14), puis en abeille (p.43) 

« Cet aigle de basse-cour/ n’a pas les ailes/ du haut-vol

sa puissance guerrière n’a d’autre fief/ qu’un maigre enclos/ pour sujets caquetants

et pourtant il sait/ – de la crête aux ergots -/ qu’il a pouvoir de faire lever le soleil« 

« Elle aurait pu naître reine/ là voilà servante/ à sa tache attachée

guerrière mais guère/ et si jamais elle danse/ c’est dans l’obscur de la ruche

pour ouvrir un chemin/ de l’invisible soleil/ au possible nectar » 

Ce passage par le portrait, et par l’animal, est doublement (et exclusivement) humain. C’est en effet sur elle-même, et non en-dehors, qu’une bête modifierait son apparence (dans le mimétisme, le leurre inter-spécifique, la parade nuptiale, le rictus de défense) : l’humain seul peut contracter une présence donnée en des aspects situés hors d’elle. « Portraire (= pour tirer) » dit en effet qu’on attire dehors, qu’on entraîne hors d’un être présent sa représentation, qu’on rassemble autrepart qu’en lui sa ressemblance. Un portrait réussit à soutirer une présence d’appoint à ce qu’il sollicite. De formidables questions, on le sait, viennent tout de suite : pourquoi faire intervenir une image ? comment la fixer ? au prix de quelle réalité l’estimer ? une apparence cohérente et complète compensera-t-elle assez son irréalité ? Bref : quelle leçon vraie tirer d’une pure et simple réplique ?

La première réponse sûre est négative. C’est celle-ci : l’animal ne questionne pas son être; mais l’homme peut illustrer, dans un rapprochement animal, son propre questionnement, parce que le fait qu’il ne soit pas seulement animal est la condition de son interrogation, et, en même temps, son animalité propre est cette part de la réponse qu’il ne peut pourtant jamais éluder ou nier. Donald Duck est, on le sait, humain trop humain, et pourtant c’est bien notre mesquine, bruyante et irascible animalité qui nous fait rire en lui :

« Sur l’invisible/ pédalo/ de ses palmes

immobile/ il/ nage

seigneur de rien/ mais roi/ de l’étang » (p.19)

Le deuxième élément est la (prudente ?) parenthèse présente dans le titre du recueil : (Auto)portraits. Car il s’agit bien de deviner le questionnement particulier d’une personne (ici, Ducos) … dont elle se charge elle-même. Notre poète veut comprendre celui qu’il ne peut pas s’empêcher d’être (voilà pourquoi la galerie est d’animaux, d’êtres ne pouvant s’extraire ni se distraire de soi par aucune oeuvre), mais en variant indéfiniment (en en multipliant humainement les versions !) les figures de cette paradoxale inertie. En formulant, en fabuliste, les innombrables façons qu’il a de ne pouvoir être autrement, le poète s’offre le luxueux loisir d’être autre à chaque redite. Je est un bestiaire d’autres. Et quels incomparables autres ! Porc, serpent, âne et taupe :

« Du groin/ il fouit/ le foin boueux

et grogne/ sa guigne/ d’être gueux

si loin/ pourtant si proche/ son sang de sanglier » (p.28)

« souple/ et/ sinueux

comme un argumentaire/ de/ sophiste

aurait-il autre chose à prouver/ que l’évidence/ de sa rampante fatalité » (p.39)

« Ni mulet ni bardot/ baudet peut-être/ qu’importe

il est à l’aise dans ses oreilles d’âne/ son poil long et rude/ sa queue de vache

qu’on le raille ou qu’on le bâte/ reste son obstinée nonchalance/ à s’en moquer éperdument » (p.40)

« Infiltrée sous terre/ dans un dédale/ de galeries

ne travaillant qu’à son compte/ on ne sait qui elle espionne/ c’est une histoire

à dormir debout/ comme elle dans son terrier/ la tête entre les pattes » (p.61)

En se représentant en porc, en serpent, en âne, en taupe, d’ailleurs, il est à peu près impossible de se flatter : premier signe d’authenticité. Et, redevenu animal, forcé en quelque sorte, à chaque fois, de repartir d’une bête ou bestiole pour revenir à soi, on ne peut que s’améliorer, et devoir donc mériter de se parfaire : deuxième authenticité. Et puis, l’auto-flatterie échouerait par principe (comment pourrait-on se satisfaire d’avoir dû s’embellir ?!). Au mieux, on peut tirer beau parti de rendre sa laideur. L’autoportrait littéraire est de toute façon, comme le pictural, composé ou rien; et une composition « flatte » l’accord entre les parties de l’oeuvre, non la concordance de l’image à son auteur. Dans les autoportraits de peintres, même quand le génie grimace ou prend la pose (même Dürer joue parfois au dandy hiératique, ou Poussin exhibe un visage capable, justement, de s’en reproduire un, ou Rembrandt épuise complaisamment sa propre apparence, fatigue ses visibilités successives en inquiet, en curieux, en bougon, en impérieux, en quémandeur …),   les tensions entre le commanditaire et l’auteur se réduisent à rien, puisqu’ils ne forment qu’un. Le vil besoin de se faire valoir fait place à la noble espérance de se faire signifier, et c’est ce qu’on devine, émus, dans les autoportraits de Christian Ducos en (tragique) mouton, ou en (comique) vache : 

« Son être/ est de tondre/ avant de l’être

sa douceur/ est/ sa noblesse

qu’on le soigne/ ou/ qu’on le saigne » (p. 16)

« Elle est au pré/ auprès d’elle-même/ et s’y vautre

son monde/ est d’herbe/ de rots et de pets

sa panse étant le tout/ de ses pensées/ elle rumine sa viandeur » (p.12)   

Reste les quelques images d’Agnès Charve (fines et précieuses) qui ponctuent, par contraste heureux, le recueil. On n’y verra donc pas du tout illustrations du texte (la peintre, par fonction, illustre ce que sait faire la lumière, nous met à même distance des parties d’une scène « à plat », nous permet d’inspecter l’entre-voisinage des formes et l’entreposition des objets ou éléments – ce qu’aucune parole ne peut ni ne doit réussir !), mais (comme l’indique Christian Ducos lui-même) ce sont là « pauses » bienvenues, « brèches » utiles, natures mortes parce qu’elles n’ont justement pas, elles, à se comprendre vivre, ni à cultiver leur image ! La plus belle frondaison du monde n’aura jamais le moindre usage d’un miroir que notre seule perplexe identité se tend à elle-même.

Comme le dit malicieusement l’auteur, le perroquet réel fait bien d’être demeuré animal (« heureusement/ que perroquet il est resté/ eut-il été humain/ quel redoutable politicien/ il aurait fait« , p.76); mais Ducos, lui, a eu raison (et grâce) de parcourir sa sorte de bestiaire transmigratoire ou métempsycose à l’essai. Qui s’est figuré en vautour assez virtuosement et souplement pour nous faire sentir chez nous, à notre tour, dans les tripes élastiques de ses proies comme dans l’éclat muet des airs, ne se sera pas peint pour rien :

« Le voilà ici-bas/ tirant arrachant s’acharnant/ le bec plongé dans d’anonymes entrailles

mais à l’aise aussi bien/ dans l’ouvert silencieux/ de son vol sous les cieux

son savoir est sans prix/ un battement d’ailes suffit/ pour passer de la mort à la vie   » (p.79)  

©Marc Wetzel

Violaine BONEU – La louange et l’adieu – préface de Jean-Pierre Lemaire, Le Taillis Pré, 2022, 102 pages, 14€ 

Une chronique de Marc Wetzel

Violaine BONEU – La louange et l’adieu – préface de Jean-Pierre Lemaire, Le Taillis Pré, 2022, 102 pages, 14€ 


«  J’ai goût de cette eau-là

de l’attention nouvelle

la courbe d’une assiette

une odeur de lessive

le reflet de ta voix

sur mon sein qui se tend

j’ai goût de cette eau-là

du temps qui nous effleure

et des mots qui nous viennent

comme une délivrance » (p.72)

   Une poète qui prie ? Si sa prière échoue, n’est-ce pas parce que la poésie même prie mal, n’est tout simplement pas faite pour prier ? En ce cas, son échec la grandit. La poésie semble pouvoir être oraison parce qu’elle est vocale, d’abord et toujours; ensuite, parce que, comme toute demande un peu ardente, elle est un élan cherchant accès, une sorte d’appel à l’aide résolu et résolutoire. Enfin, dans son souhait de se diffuser lui-même, l’élan poétique veut rayonner de son propre bien, mû, comme toute prière, par un désir de charité – de partage d’un Bien qui ne vaut que pour tous, ou rien. Marie Noël, Claudel, Jean-Louis Chrétien, le préfacier Lemaire : qu’un poète chrétien s’agenouille et supplie, « loue » et dise « adieu » (en tout cas, prenne congé de ses fautes, chasse ses oublis, congédie ses troubles illusions), paraît normal. Mais prière et poésie se résistent l’une à l’autre : d’abord une prière a un noble départ, mais elle peut connaître fatigue, ennui, distraction sans pourtant démériter, ni aussitôt faillir – elle n’a pas besoin, dit franchement Thomas d’Aquin, d’être toujours attentive pour rester méritoire; mais la poésie, si : un poète qui, un instant, n’habiterait plus son chant, ne serait ni ne conduirait plus nulle part. Et puis la prière est, par principe, humble (elle supplie là où le vouloir avoue renoncer) et reconnaissante (les bienfaits déjà reçus la guident, là où ses purs manques la perdraient). La poésie, au contraire, n’avance que fière de sa voix, et réclamant non de rendre déjà et recevoir encore, mais de se prendre au nouveau et donner autrement. La Muse n’aurait honnêtement que faire d’une action de grâces. Ce n’est donc pas d’abord comme poète que Violiane Boneu prie, mais elle l’est pour chanter ce qu’elle prie.
   Dans la prière normale, prosaïque, le tout-venant du recueillement qui implore et avoue, l’esprit ne joue pas de lui-même : dans l’oraison, on livre littéralement à Dieu son esprit, justement parce que l’esprit se sait trop fragile pour demeurer en présence de ce qui le dépasse. Il se confie à ce qui l’englobe, et se fie à ce qui le juge. Notre poète, bien sûr, non. Quand elle écrit « nous ne sommes pas deux » (p.47), c’est moins son immersion fusionnelle en Dieu qu’elle acte, que l’attrait réciproque du Verbe (du « Seigneur ») pour le sien qu’elle tente. Elle propose une sorte de complément de Révélation, à moyens du bord, disponible dans son propre discours. Écrire : « je n’ai d’autre chemin que Toi » veut d’abord dire : Tu es ma marche, Tu participes à elle, Tu deviens une part d’elle.

  Bien sûr, la louange n’est pas pour autant captatrice; simplement, la poète cherche à formuler et renouveler, autant qu’il dépend d’elle, le mérite de l’Absolu (à quoi bon simplement féliciter la Source de toute félicité, ou ne pas tarir d’éloges à l’égard du Principe pour la sottise de s’en faire Juge ?). Mais son inspiration, vaillante et se voulant utile, est là pour attirer ce qu’elle prie sur son terrain à elle, pour faire vivre Dieu ici-même, en mini-suite d’une Incarnation qu’il ne découvre pas, et lui est fidèle. On le sent quand elle convoque, pour le célébrer aussi (p.29), le Dieu des « niet » (des colères, des chagrins, des silences, des tristesses, du doute …) pour lui offrir (p.30), en Dépositaire connaissant ces choses, ses propres colères, erreurs, ténèbres …, sa négativité d’âme. Elle lui dicte quelque chose de Sa conduite quand sa poésie dit, trois fois : « voici mon âme, je te la rends« . Elle choisit de restituer prématurément son âme plutôt que continuer à la garder sans mérite; et renoncer impérieusement à son âme justement parce qu’on croit n’avoir pas su mener à bien son sacrifice, ni accomplir son plein renoncement à elle-même, c’est se dire spirituellement adieu. 

« Il a plu ce matin

la lumière est défaite

nous allons sur la rive

plus commune est la nuit » (p.75)

    Un passage sublime est (pages 65-66) sa ré-écriture poétique du Notre Père (de la prière dominicale). Prière, bien sûr, parce qu’elle liste des demandes (que le Nom divin reste saint, que son Royaume ait droit de cité, que son universelle volonté structure et protège l’univers, que le bien nourrisse ceux qui s’en rendent dignes, que le Mal recule devant nous à proportion de son recul en nous etc.), mais la poète, elle, ajoute de venir louer tout Dieu (situé aussi dans les « ravins » et les « creux », restant aussi l’innommé, le Sans-Fond anonyme, assumant aussi les ambigues oeuvres de ses créatures etc.), et de Lui apprendre, non certes à Se dire adieu, mais à se résigner à ne pas pouvoir dire Lui-même Sa propre poésie. L’intimité universelle a trouvé sa porte-voix. Dieu peut renaître.

« Matin

l’aube est louange

et la pierre

et le cri

tout est là, simple

comme au berceau » (p.23)

© Marc Wetzel

Sophie Divry, Cinq mains coupées, Éditions du Seuil, Paris octobre 2020, 121 pages, 14€

Une chronique de Lieven Callant

Sophie Divry, Cinq mains coupées, Éditions du Seuil, Paris octobre 2020, 121 pages, 14€


Allô Place Beauveau du journaliste et documentaliste David Dufresne recense depuis novembre 2018 toutes les violences d’état commises par la police lors des manifestations des Gilets jaunes. 

Les armes incriminées sont :

  • La grenade lacrymogène instantanée GLI F4 responsable des mutilations dont il est question dans le livre.
  • Le lanceur de balles de défense LBD40
  • La grenade de désencerclement GMD

Il y a eu 992 signalements, 4 décès, 353 blessures à la tête, 30 éborgnés, 6 mains arrachées.

La France est le seul pays d’Europe à utiliser ce type d’armement sur sa population. Ces armes de guerre provoquent de sévères lésions pourtant le ministère de l’intérieur a renouvelé son stock en passant une nouvelle commande massive de ces armes.

« Cinq mains coupées » n’est pas un livre ordinaire d’abord parce qu’aucune des phrases n’a été écrites par l’auteur. Sophie Divry a recueilli les témoignages des cinq personnes qui ont eu la main arrachée lors des manifestations des gilets jaunes. Elle a repris mot pour mot, phrase après phrase ne modifiant que la ponctuation et la juxtaposition des propos. Le texte obtenu respecte ainsi aussi bien l’intégrité du témoignage que celle de la personne. On s’écarte du voyeurisme, de la dramatisation ou au contraire de la banalisation opérée par les « grands » médias. Les victimes parlent en choeur, on devine que ce qui a bouleversé leur vie aurait pu arrivé à chacun d’entre nous. 

Les histoires racontées dans ce livre se ressemblent, des Français un jour décident de sortir de chez eux, de se joindre au mouvement de contestation qui dénonce les difficultés que rencontrent de plus en plus de gens à vivre correctement et dignement de leur salaire. Les fins de mois sont de plus en plus difficiles. Beaucoup aussi se sentent concernés par la situation écologique de la planète et exigent de nos gouvernants qu’ils prennent les mesures politiques nécessaires. 

Un jour leur vie bascule et ne sera plus jamais la même. 

Les souffrances sont multiples et diverses. Les blessures sont graves et conduisent toutes à l’amputation de la main droite . La plupart des victimes ignorait totalement ce qu’était une grenade de désencerclement, n’avait pas d’expérience violente en manifestation. Aucune n’a ramassé la grenade en vue de la relancer vers les forces de l’ordre, comme cela a été affirmé par les forces de l’ordre et le ministre de l’intérieur de l’époque. Toutes les victimes se trouvaient au mauvais endroit au mauvais moment. Aucune n’était violente ou susceptible de commettre une violence. L’usage de la force s’est abattue sur ces personnes d’une manière totalement disproportionnée.

Pourtant pour les cinq personnes qui ont perdu leur main et pour leur famille, l’incompréhension ne se transforme jamais en haine revancharde. Les questions sont nombreuses et restent sans réponse. Pourquoi une telle violence a-t-elle été utilisée contre eux?  Qu’avaient-ils fait pour mériter un tel traitement aussi violent et arbitraire? La police n’est-elle pas censée protéger la population même quand elle manifeste? 

« Cinq mains coupées », ce titre me fait tristement penser aux châtiments divers et multiples infligés à une population qu’on veut réprimer et asservir. La punition la plus courante du système répressif brutal et sauvage mis en place par l’administration belge au Congo était justement de couper la main à ceux qu’on réduisait à l’esclavage et qui osaient se rebeller. Ce châtiment est malheureusement encore utilisé par les dictatures et les régimes sanguinaires. On devine le message que le gouvernement veut envoyer à la population: S’opposer au régime est un crime. Que ou qui cherche-t-on à protéger? A-t-on encore l’opportunité de manifester ou de se mettre en grève sans risquer une répression brutale et sauvage de la part de ceux qui sont censés nous protéger?

Heureusement, le livre de Sophie Divry n’est pas un pamphlet et se garde soigneusement de sombrer dans la mise en garde politique. Ce qu’on entend ce sont des êtres humains, celle qui répercute ces voix est une personne sensible et sans apriori. Il est tout simplement nécessaire d’entendre ceux et celles qui sont blessés dans leur chair sans les juger, sans les condamner. 

Ce livre comme bien d’autres m’interpelle sur la notion de liberté, ce qu’elle implique, ce qu’elle réclame et revendique. Naturellement, cette notion se travaille, se réfléchit. On la nourrit aussi par l’expérience, la vigilance personnelle à l’égard des autres, de tous les autres.

©Lieven Callant

François Folscheid, Gravir le silence, Avec cinq illustrations de Thibauld Mazire, peintures sur laque, détails, Éditions L’Atelier Du Grand Tétras, 88 pages,  novembre 2021, ISBN: 978-2-37531-079-3, 14€

Une chronique de Lieven Callant

François Folscheid, Gravir le silence, Avec cinq illustrations de Thibauld Mazire, peintures sur laque, détails, Éditions L’Atelier Du Grand Tétras, 88 pages,  novembre 2021, ISBN: 978-2-37531-079-3, 14€


Sur la couverture, des taches sombres comme absorbées par le papier suggèrent une montagne, son versant baigné dans le ciel. La prose de François Folscheid nous parle depuis cet endroit du langage où les frontières arbitraires entre les différentes formes artistiques sont floues et poreuses. Ce recueil de 88 pages comporte quatre parties, quatre étapes, cycles de vies. Chacune est accompagnée d’une peinture ou d’un détail peint par Thibauld Mazire.

Dans la première partie, « Lunes d’avant« , l’auteur interpelle le lecteur par un « nous » rassembleur. Jadis, le poète faisait partie d’une communauté d’êtres vivants semblables à lui, prêts à partager les mêmes révoltes, les mêmes espoirs. L’illustration de Thibauld Mazire nous invite à voir comme un arc de lumière unissant les deux parties noires d’un chemin imaginaire. Une lumière naît de ces deux questionnements portés par le poète et le peintre.

« Le temps infiniment lent bleuissait le suspens qui immobilisait notre barque d’errance. »

« Nous tenions dans nos mains la fleur de révolte, pâle muguet brandi à la face du réel. »

Dans la deuxième partie, « Glaise » , le poète s’attèle à retracer le lien, «  l’alphabet translucide qui relie le poète au cri de l’origine. » Le poète comme le potier, a à pétrir le matériau du poème: le langage pour y découvrir ou plus exactement faire naître sa propre expression poétique. Le geste poétique est avant tout un acte créateur, un acte de vie qui implique un travail en profondeur.

« Fouiller le ventre de la terre pour remonter jusqu’à la source invisible d’ici-bas. Remonter jusqu’au grain, jusqu’au noyau- jusqu’à l’éclair caché dans la matière ».

« Une force lente irradie » {…}« Me voici entre terre et feu, tenant dans mes mains grésées la flamme apaisée du désir. »

Ce deuxième cycle se conclut  par une peinture où les deux parties d’un même continent de couleurs sombres, de roches froides et de laves en fusion sont creusés par un entonnoir de lumière, un puits de pluies diluviennes. 

Dans « Creusement » il est aussi question de déception, de découragement: étapes inévitables de toute quête artistique qui envisage de s’inscrire et de donner un sens à la vie .

« Ce chemin de pluie si dense, si profond: on y plonge d’enfance lointaine, y résonne de bois clair et l’odeur de l’herbe nous emporte. »

« On avance alors à tâtons, à contre-image sur le nerf des syntaxes et l’épine de l’abstraction. {….} entre le silence et le cri. »

Le poète ne s’éloigne jamais de l’idée qu’il faut chercher la juste mesure, l’expression la plus pure. 

« Être aussi nu que le blanc, respirer aussi grand que le bleu et mourrir aussi dense que le noir, pour porter loin au-dedans le rebond de lumière.

La démarche poétique de François Folschield s’apparente à celle d’un peintre, d’un artiste et pas seulement d’un manipulateur de mots, de sons, de vers. Il ne fait pas que « creuser le poème« .

« La voie est étroite entre les battements du coeur et le glissement du temps.

« Advenir » Au bout du tunnel, au bout des épreuves, quand advient le poème, voilà ce qu’explore cette dernière partie du recueil. Aucune réponse toute faite ne nous attend et ce que nous atteignons, nous appartient de manière temporaire. Cela advient et c’est à cet instant qu’il faut choisir de contempler en silence le chemin parcouru. Toute recherche artistique, poétique ou personnelle exige de nous de nous hisser au-delà des mots, des signes, du langage.  

« Toujours nous reviendrons au cercle, car il est dit que mesure du temps appelle le temps, que le coeur tourne sur sur ses aiguilles pour chercher son axe – parce que tout est contenu dans la lentille d’eau du regard: le toi et le moi, l’avant et l’après, l’amour et son retrait. » 

Pour « Gravir le silence », on devine qu’il faut toute une vie marquée par l’espoir, la révolte, la défaite, la perte de sens, le doute. Les forces s’alternent en intensités. La démarche du poète est celle d’un être profondément humain, qui certes hésite, se renie, se perd, se retrouve et découvre les liens parfois féroces qui le rattache à la vie, à la mort.

Le lecteur s’aperçoit qu’il existe tout au long du recueil, sous-jacente et omniprésente une force qui s’apparente en bien des points à celle qui régit la survenue de l’aube. Une force de vie et de mort, invisible, à l’instar de celles qui sous-tendent les irruptions volcaniques.

Dans la dernière illustration, l’aurore explose de lumière . Le soleil surgit des profondeurs d’une terre, du fond de l’espace, au bout de chacune de nos tentatives.. L’éternité est à refaire chaque jour.

©Lieven Callant