Paul de ROUX – Les pas – Le silence qui roule – préface de Jacques Réda, mars 2022, 96 pages, 16€ 

Une chronique de Marc Wetzel

aquarelle de Jacques Bibonne, « Le front contre la vitre » 13×20 cm (2021) 

Paul de ROUX – Les pas – Le silence qui roule – préface de Jacques Réda, mars 2022, 96 pages, 16€ 


« Quand l’espèce était moins étendue, moins omniprésente

il devait y avoir du repos dans cette idée :

finir à même la terre avec toutes choses

et les os des oiseaux comme flûtes enfouies.

N’est-ce pas cette idée, sur l’herbe, qui revient

quand on est allongé et qu’on acquiesce

– étourdiment peut-être – à tous les parfums de la terre

à la musique mystérieuse de la terre

– pas seulement dans les arbres avec le vent

mais où elle est aussi odeurs, choses non dites à jamais ? » (p.75)

   « Les pas » du titre, oui. Chaque poème est ici comme une courte marche, – qui dit beaucoup le monde, et très peu « je » -, qu’on ferait autour d’un état de choses (un goûter, un plongeoir temporel, la promiscuité urbaine des bruits, une vague assurant en même temps roulis et tangage, des vieux chats qui n’envient pas notre longévité, des uniformes muets, dans un placard, qu’on n’ose tuer que par pulvérulence …) et qui fait penser à une courte balade circulaire dans une salle d’attente, où l’on a la chance d’être seul, et la malchance d’attendre un verdict ou un geste chirurgical peu amènes. 

   Ces pas sont lents, toujours. Ils prennent le temps de s’examiner eux-mêmes, ils bavardent (intérieurement) avec les pas voisins, ils enquêtent sur les constants dysfonctionnements qu’ils croisent (sans dresser jamais la moindre contravention), ils font des constats de conduite des gens et des choses, comme si un chroniqueur de la présence notait, par provision, des attitudes à archiver, moins pour lui (le temps lui est neurologiquement compté, et le mur d’horizon se fripe déjà comme un carton noirci) que pour nous. C’est un homme qui, à voix basse, les yeux malicieux mais baissés, nous chante sans arrêt quelque chose comme « Que diriez-vous de …  » ? Que dirions-nous d’hésiter davantage ? Que dirions-nous de laisser meilleur loisir à l’avenir de se former ? Que diriez-vous de repermettre aux animaux, comme vous y contraignaient les hivers désertés de jadis, de vivre et mourir alors tranquilles ? Que diriez-vous de soudain moins respecter votre propre jungle ? De deviner l’effigie réelle sur la piécette de votre âme ? De ne pas profiter de vos échecs pour faire reculer la lumière ? On est là, on lit, et quelqu’un est déjà passé derrière nos yeux, et nous montre combien on voyait peu, mal, flou ou pour rien. Un poète, lui, sait comment les oiseaux se servent de leurs yeux, et (puisqu’ils ne voient que saisonnièrement le monde, et la part de monde qui s’ouvre, non à eux, mais devant eux, y déchiffrant la mêlée de leurs prochaines ressources et la dissipation des derniers obstacles, car ils sentent large), comme ici, en février, où ils ont, eux, le proche printemps déjà sous les pattes et derrière la voix :   

« Ils avancent comme un choeur

ils avancent quand nous ne voyons pas encore

le printemps naître entre les branches nues

eux dans le froid et la brume lisent un grand livre

et, frissonnant peut-être, ils chantent, les oiseaux

les camions frôlent l’arbre où ils s’assemblent

un carcan de fer et de béton semble les retenir

avec ces passants qui ne lèvent pas la tête et se hâtent

eux s’en tiennent à leur lecture, de tout leur corps

chantent le soleil voilé, la vie humiliée » (p.65) 

  C’est à la fois un penseur et un poète, parce qu’il est un esprit qui à la fois se sert de son âme et la sert en retour. Par exemple, sa naissante surdité (p.67) : le clavier répond moins, à proportion, sous ses doigts – c’est ce que son âme murmure; et en même temps voilà que son esprit se compare lui-même à un piano  inaccessible, un rivage hérissé d’accidents, à une sorte de « stèle » portuaire auprès de laquelle il ne peut plus faire relâche :

« Comme un piano autour duquel il aurait tourné longtemps

lui, rêvant à la musique, l’oubliant en parlant

quand il est pris de vin, et les touches ne bougent pas

mais un piano n’est pas seulement la stèle de la musique

– qu’il puisse l’être suffit, il le regarde

comme on croise au large d’un cap rocheux, sans une baie où aborder

les touches volent et se taisent, un jour

la membrane se déchirera, il entendra » 

 ou lorsqu’il constate sa fatigue, l’usure de s’être efforcé, la moins-value du travail sur soi, l’épuisement de l’envie même de puiser, l’asthénie comme il l’appelle (c’est plutôt elle qui semble savoir l’appeler par ce vrai nom !) : son âme sent que « ses jambes sont lourdes », et demande où de telles jambes pourront bien le « mener », mais aussitôt son esprit s’est demandé (dans la foulée, si l’on ose dire) ce qui (quel chemin, quelle vitesse, quel consentement ?) les a elles-mêmes menées à cette lourdeur ? Il revient systématiquement au mal dont il partait, et rapporte loyalement à la plaie l’histoire même de sa blessure :

« La tristesse est dans les jambes aussi, dans la main

quelle décrépitude dès le début, curieux

tout de même cette fatigue primordiale, cette fatigue

juvénile en quelque sorte, de quelle course venue

de quel décret ? lui ne sait pas

il regarde le jour monter dans les vitres

il regarde la lumière, il ne sent

que ses jambes lourdes – où le mèneront-elles ? » (p.66)

   ou, même (avec l’admirable honnêteté de ceux qui ne voient que ce qu’ils font voir) lorsqu’il refond sa montante impuissance (ou peut-être même son indifférence sexuelle) dans l’épopée collective, ondulante, planétaire, anonyme, extérieure,  de la libido terrestre :

« Ce matin, toute nue, une jeune femme ouvrait ses volets

son corps svelte se pencha un instant, tout uniment doré

le poids des seins aigus les entraînant

dans l’air frais, sur la rue et ses bruits.

Brève apparition, comme si la Terre

montrait à la fenêtre son sexe ocre et toujours juvénile » (p.71) 

   C’est un poète qu’on n’admire pourtant qu’avec quelque chose de l’ordre de la compassion : peut-être a-t-il limité sa propre force créatrice parce qu’il respectait trop la puissance (de consistance et de lumière) de la Nature. Il hésite à empiéter, dans un combat qui ne lui a pas clairement révélé son rôle. Il a étonnamment scrupule à faire quelque chose de ce monde dont il se sait mystérieusement fait, comme l’indique (p.78) cette si étrange confidence d’un tailleur de pierre : « Quelle idée/ vouloir faire quelque chose de ça ! Quand c’est ça/ qui me fait !« . Il se sent figurer lui-même sur le mode d’emploi du Tout, mais dans un idiome indéchiffrable. Il laisse par exemple l’exclusivité de toute activité d’altitude aux hirondelles :

« très haut les hirondelles ont des cris excités

comme si elles devaient déménager le ciel » (p.82) 

   Même son ardeur religieuse semble se voiler du sentiment d’avoir une lumière de retard sur ce qu’il regarde, alors qu’au même moment une immense concrète lucidité lui fait deviner (comme devant un bas-relief, dans un musée propret, p.83) que ce qui fait défaut à la perfection est … la santé de l’érosion !

« – ne vous manquait peut-être que cela :

les gouttes sur vos boucles, la détérioration

subtile, irrémédiable, de l’air, de la pluie » 

   Cette ré-édition, si judicieuse et féconde, d’une oeuvre parue en 1984 (Paul de Roux avait 47 ans, avant une « horrible » fin de vie) montre une « course » de vie d’une rare pudeur (comme si toute révélation n’était complète qu’en celui sachant n’y pas répondre),  d’une dérangeante franchise (comme dans l’amer constat que nous nous occupons volontiers de ce qu’il manque d’âme et de sens à ceux qui ont pourtant tout, mais passons au large de ceux qui ne se sont plus rien !)

« … dans l’épouvante des odeurs d’huile qui brûle

un misérable se détache d’un porche, nous nous croisons

nous nous regardons hargneusement peut-être » (p.32)

 mais d’une tendre et contagieuse intuition (les moments de grâce y sont, même dans l’échec ou la catastrophe, ceux où l’univers vient accompagner la minute de conversion de celui  qui le considérait) :

« Plus bas que la parole

et sous les faits et gestes

en toute utilité, toute nécessité

un champ d’étoiles ressuscitées

reçoit celui qui tombe et passe

au travers du plancher » (p.33)

  Comment ne pas plaindre et admirer tout à la fois celui qui voit et comprend, comme Rilke, Follain ou de Roux, que nos objets, et les choses mêmes, se détournent à raison de nous, vont vers leurs durées étrangères et leurs sites de vie changée, redeviennent tout autrement disponibles au monde dès que se relâche d’eux notre unilatérale attention ? La médiocrité ne sait pas quoi faire du mystère; lui, a su.

« Les chaises, sur la terrasse, dans la nuit

au seul bruit de la rivière, des arbres

vers quels inconnus tendent-elles leurs bras ?

Ne sont-elles pas à l’image de ce lieu

lorsque nous dormons et que les souffles

venus d’autres espaces pénètrent doucement les pierres

les modèlent pour un autre âge de la terre ? » (p.20)

©Marc Wetzel

Ara Alexandre Shishmanian, Orphée lunaire,  Edition L’Harmattan. Collection -Accent tonique- Poésie. Novembre 2021.

Une chronique de Michel Bénard

Ara Alexandre Shishmanian, Orphée lunaire,  Edition L’Harmattan, Collection -Accent tonique- Poésie. Novembre 2021, Format 13 ½ X 21 ½.  Nombre de pages 96.

Préface et traduction du roumain Dana Shishmanian.

Illustrations : 1ère de couverture. Jean Delville. Orphée mort. Huile sur toile 189
4ème de couverture: Autoportrait 1981 

Comme tous les poètes, philosophes, écrivains, épris de liberté et de la défense des droits de l’homme, Ara Alexandre Shishmanian a connu les persécutions de la terrible police politique roumaine, sombre époque du communisme sous le joug implacable de Nicolae Ceausescu. Précautions impératives de survie, il lui fallut quitter son pays.    

Cependant, la philosophie, l’histoire des religions, la poésie, lui permirent de maintenir la tête hors de l’eau et de poursuivre son chemin de vie intellectuelle par des publications, colloques, conférences, en de nombreux pays. Sous l’égide de l’ INALCO il organise à Paris le colloque international d’histoire des religions « Psychanodia.»   

Aujourd’hui je découvre un de ses derniers recueils « Orphée lunaire. » Il s’agit ici d’une œuvre reposant sur le socle des hautes traditions, mais très éclectique et ouverte à la modernité, à la vision de son temps où l’esprit de l’immense, penseur, philosophe et écrivain roumain Mircea Eliade véritable référant n’est jamais bien loin.

L’œuvre d’Ara Alexandre Shishmanian révèle une poésie qu’il ne faut pas forcer, qui impose d’être lue en filigrane et dans laquelle nous devons nous laisser porter, lâcher prise pour être transporté par notre imaginaire et les images qui y naissent. 

Proche de l’esprit cistercien, notre poète a besoin de rigueur, de sobriété, de dépouillement, dans cette crise de modernité en total étiolement, une nécessité s’impose à lui, la renaissance des mythes fondateurs et le retour au sacré dans la ligne conductrice de Mircea Eliade dont la vison gnoséologique, fit de lui un restaurateur et fondateur de l’histoire contemporaine des religions. 

A ce propos d’un retour au sacré, je serai tenté d’en associer l’œuvre d’un immense artiste roumain, Silviu Oravitzan, dont l’œuvre côtoie la transcendance.    

Le poète porte en lui tout le chaos du monde, il en subit les variations, comme une secousse dans le cœur et une déchirure dans l’âme. Il place sur l’abécédaire de son orgue à senteurs, toutes le nuances qui le conduiront au parfum de l’âme, celui que l’on voudrait absolu, proche du Divin. C’est une poésie qui impose la réflexion et s’estompe dans l’ombre d’Orphée. 

Ara Alexandre Shishmanian compose des poèmes qui prennent la forme d’un requiem. Il porte un regard sur notre société en sa folie un peu comme son compatriote le grand peintre Corneliu Baba. D’ailleurs ne nous rapprochons nous pas ici de « L’éloge de la folie » d’Erasme.

Notre poète est dans l’observance de l’humanité et voit les dangers de la folie des hommes, dont nous sommes actuellement au cœur, il y voit une sorte de tsunami en haillons, des anges anxieux, des rêves crucifiés. Le poète a parfois ce sentiment d’être perdu, d’être en situation d’absence, alors il se met en quête des valeurs fondamentales oubliées : « …/…mon indifférence vomit le désert de l’exode où j’ai grandi…/… »

Toujours très délicat que de vouloir poser un regard sur la poésie d’un philosophe, de surcroît un gnostique où le béotien se heurte le plus souvent à la barrière de la connaissance.

Il est vrai que l’œuvre d’Ara Alexandre Shishmanian peut paraitre parfois quelque peu hermétique, cependant, il faut savoir doucement en franchir le seuil et s’en imprégner. 

Le mythe d’Orphée est le fil d’argent de ce recueil, dont l’auteur voit en la poésie un rayonnement universel, un chemin de vie qui pourrait améliorer la destinée humaine, où tout est fugitif, temporaire, fragile et évanescent.    

Par la pensée orphique, qui fut également début XXème siècle un mouvement artistique cher à Apollinaire, notre poète tente lui aussi, d’ouvrir les portes du mystère, sans doute est-ce la raison pour laquelle il use de formules alchimiques et place dans son athanor l’alphabet de la connaissance, pour peut-être y transmuter le poème d’or. 

La poésie est un énigmatique voyage, : « …/… je fabrique des barques à traverser le Styx…/… » une périlleuse traversée qui n’est pas sans nous évoquer l’œuvre fameuse d’Arnold Böcklin « L’ile des morts».

En compagnie de la poésie d’Ara Alexandre Shishmanian, nous traversons des espaces dignes du plus pur surréalisme où : « Les chiens se dessinent tout seuls en disparaissant ../… » Ce qui d’ailleurs me fait songer au film surréaliste de Luis Buñuel : « Le chien andalou. »

Par la poésie notre poète, transforme les mains jointes en coupe sacrée, pour y préserver le sang de la vérité et pourquoi pas métaphoriquement celui du Graal. Il s’interroge sur lui-même au risque de se perdre de nouveau, car après une chute avec les « …/…avalanches ténébreuses des soleils » il est toujours délicat de remonter vers la lumière face aux « …/…avalanches des ombres avec leur noir lent » qu’on boit « en des coupes extatiques ».

Ara Alexandre Shishmanian, fait le constat lucide de notre société où nous ne percevons qu’une sorte de chaos permanent, les leçons des expériences passées ne servant à rien : « Rien n’est plus près du néant qui l’illusion…/… » 

Le poète éveillé, initié, oscille entre l’espérance personnelle et l’aliénation où se profile le spectre de la pensée unique 

Le constat est irrévocable, pertinent et amer, le fil d’espoir attribué à l’homme est ténu ! 

La poésie d’Ara Alexandre Shishmanian nous entraine dans un tourbillon d’images rivalisant avec l’insolite : « …/… l’invisible assassine les mirages…/… »

Par le sourire de son intimité, Ariane serait-elle la passeuse du mystère des syllabes, la porteuse d’espoir au sourire enjôleur, celle pour qui le poète prend conscience que l’amour ne doit pas se faire pesanteur, mais bien au contraire devenir un état de grâce. : « Un souvenir qui caresse les cheveux. »

©Michel Bénard.   

Amélie Nothomb, Le livre des sœurs, Albin Michel, ( 194 pages- 18,90€ )  Août – Rentrée littéraire 2022 

Une chronique de Nadine Doyen


Amélie Nothomb, Le livre des sœurs, Albin Michel, ( 194 pages- 18,90€ )  Août – Rentrée littéraire 2022 


Pour son trente et unième roman, Amélie Nothomb a accouché d’une famille atypique, voire psychotique, comme ce fut le cas avec des précédents livres.  Elle choisit de situer son « conte » avant l’ère des portables ( elle fait d’ailleurs partie des rares écrivains à déclarer ne  posséder ni ordinateur, ni smartphone) !

Elle campe donc un couple plus que fusionnel, Florent ( 30 ans) et Nora (25 ans). Ils vont vivre cette passion durant trois ans avant qu’un bébé vienne s’immiscer dans leur intimité. Avoir des parents déficients, n’est-ce pas une source de romanesque ?

La romancière enfante souvent des « enfançonnes » surdouées, des êtres brillants, mais qui souffrent de carence affective. Elle aime aussi ponctuer son récit de dates de naissance, d’âges des protagonistes dont on suit l’évolution au fil des ans. La première fille de ce couple «  forteresse »,  Tristane se révèle d’une intelligence hors norme,  elle acquiert la lecture avant d’entrer à l’école. Une fillette qui rappelle par sa précocité, Diane, l’héroïne de Frappe-toi le coeur.

C’est elle qui va apprendre à lire à sa cadette, Laetitia. On est témoin de l’indéfectible et puissante complicité qui va se nouer entre les deux sœurs. Dès l’enfance, c’est un bonheur pour Tristane de contempler «  l’amour de bébé endormi ». Elles préfèrent jouer ensemble plutôt que de rester rivées à l’écran et deviennent inséparables. Inséparables comme Amélie Nothomb et sa sœur Juliette

En fréquentant l’école, elles peuvent constater leurs différences…, en particulier le grand investissement des autres parents auprès de leur progéniture. Elles se résignent à avoir des parents défaillants, qui vivent dans leur bulle idyllique. Ne les ont-elles pas appelés « papa et maman », d’une seule entité inséparable. 

On subodore que les pédiatres vont crier haro devant le comportement irresponsable des parents des deux fillettes qui les gavent de télé, vivant dans leur bulle amoureuse. Des parents immatures au point de laisser leur progéniture seule la journée, sans baby-sitter quand tous deux reprennent le travail. Si bien que Tristane va se tourner vers sa tante Bobette pour obtenir des renseignements pratiques… et se livrer aux confidences. N’a-t-elle pas été humiliée, blessée par son père, traumatisée par les paroles de sa mère ( après avoir surpris une conversation à son sujet?) 

Comment se débarrasser ensuite du complexe profondément ancré de « petite fille terne », puis de fille « fadasse » qu’on lui a collé au collège? Comme on sait, les mots détruisent. Faute de reconnaissance de la part de ses parents, Tristane nourrit une affection sans bornes pour sa tante, et pour sa fille Cosette dont elle est la marraine. C’est un coup de massue pour le lecteur quand Tristane obéit à l’injonction de sa cousine aimée.

L’anorexie est au coeur de ce roman, maladie dont souffrent plusieurs héroïnes  de l’auteure, sujet qu’elle  maîtrise pour en avoir été victime. Celle de Cosette est lourde de conséquences. Comme Monica Sabolo, Tristane effectuera elle-même les démarches administratives pour obtenir une bourse afin de poursuivre ses études et de gagner son indépendance, ne rechignant pas à enchaîner les petits boulots pour couvrir ses dépenses.

 L’écrivaine se fait toujours un malin plaisir de glisser son mot fétiche «  pneu », cette fois, il est porté au sommet, puisqu’il se métamorphose en nom de groupe de musique/band : Les Pneus !  Car The tires , ça sonne mal.

Et on rêve de les voir dans les « charts ». Mais créer un groupe demande  une cohésion entre les différents musiciens /membres. Des tensions, des rivalités amoureuses naissent. Comment va-t-il progresser ? Sera-t-il en concert à Bercy ?

La fan de Metal développe une réflexion sur la musique. Parmi les points communs qu’Amélie Nothomb partage avec son héroïne, on peut lister sans hésiter le goût du rock ( metal), de la lecture, les études de lettres.

Comme dans Les aérostats, Amélie Nothomb met en exergue le pouvoir des mots, l’utilité d’apprendre le grec, le latin, valorise la littérature, « un moyen comme un autre de devenir présidente de la République ». D’ailleurs elle enrichit notre connaissance du français, glissant toujours un ou deux termes peu courants, comme ici «  apophtegme » : parole mémorable ayant une valeur de maxime. Ou encore l’emploi du mot «  dormition » pour décrire l’étreinte amoureuse des parents.

Comme Tristane , la romancière a longtemps partagé sa chambre avec sa sœur, lieu propice aux confidences, avant de prendre son indépendance à Paris, « la Jérusalem des lettres françaises ». Comme elle, elle connaît l’ivresse de la lecture. D’ailleurs, elle rédige des « blurbs » pour le bandeau de livres qui l’ont conquise. (1)

Quant à la ressemblance de Tristane avec son père , elle convoque cette phrase si souvent entendue par l’Académicienne  : «  Amélie, c’est Patrick. » , et qui la révoltait , petite, car troublée qu’on ne voie pas qu’elle était une fille.

 Last not least , on devine l’épistolière invétérée quand, dans le roman, les deux sœurs recourent à la correspondance pour leurs confidences à l’insu de leurs parents !

( En 1991, la ligne fixe Maubeuge-Paris est onéreuse et ne permet pas l’intimité.)

Dans ce conte, Amélie Nothomb explore à nouveau les relations familiales, qui peuvent être conflictuelles entre parents et enfants, incarnant cette expression « famille je vous hais ». Les réactions des parents déçoivent, surtout celle de la mère à l’annonce de la réussite de Tristane. Que penser de parents peu enclins à encourager les études de leurs enfants et qui dénigrent la lecture ? « Le coup de matraque » qui s’abat sur Tristane , dans le dénouement, sidère tout autant le lecteur. 

Par le titre, Le livre des sœurs, l’écrivaine rend un  hommage indirect à sa sœur adorée Juliette, avec qui elle forme un duo soudé depuis l’enfance et entretient un amour paroxystique. De nombreuses interviews relatent  d’ailleurs leur osmose.

Quant au style, même s’il vise à l’épure, le conte n’est pas encore pour cette fois réduit à un haïku. «  Dans trente ans, mon livre sera peut-être un haïku », boutade que l’écrivaine a formulée dans la presse !

Amélie Nothomb signe un roman vibrant au rythme d’un amour sororal absolu, de la musique de Led Zeppelin, de Queen, de David Bowie, de Lou Reed, de Patti Smith.

Le récit est hélas assombri par le destin tragique de deux protagonistes. Mais « la mort n’est pas la cessation de l’amour », on peut continuer de dialoguer avec les défunts. Si le groupe Les Pneus, touchant seulement les «  happy few », ne figure pas dans le Top 50, ce roman, lui, surfe sur la vague du succès. «  Amor fati » pour credo.


(1) : Vincent Delareux fut un des chanceux adoubés. « Le cas Victor Sommer » lui vaut l’admiration d’Amélie Nothomb et cette phrase en jaquette du livre : « Un récit à mi-chemin entre les Evangiles et Pyschose ! Une réussite. » 

P.S : À noter que la photo de la couverture est signée Nikos Alagias.

On peut lire une interview du photographe dans le Hors-série anniversaire de Lire Magazine Littéraire, paru en juillet 2022 

Quant à Perry Salkow, friand d’anagrammes, il a transformé le titre Le livre des sœurs en Soleil des rêveurs.

©Nadine Doyen

Laure Carré, se jouer des formes

Par Laureline Amanieux

 Laure Carré ©photo Valérie Sherin

Il n’y a pas d’impossible, tout est une question de forme. De couleurs à choisir. D’intuition aussi. Observer les toiles de Laure Carré, c’est éprouver un basculement. Elle trempe son pinceau dans le quotidien qui l’entoure, les paysages qui l’ont saisie, les expériences intimes auxquelles on accède par énigmes ; elle les détache des lois terrestres, les superpose ou les détourne, les dédouble ou les renverse, pour accueillir les projections d’un rêve éveillé. 

Emporté par un nuage, technique mixte sur papier, 30X21cm, 2021

Laure Carré a le goût des matins où la créativité pulse, le goût des songes dont on garde la trace évasive au réveil. Dans son atelier nantais qui abritait d’anciennes écuries, d’innombrables toiles ou dessins ornent les murs, peuplés de figures magnétiques. Elle travaille sans cesse depuis trente ans. Depuis que les Etats-Unis lui ont offert ce qu’ils ont de meilleur, lors d’une année à la Parson School of Design de New York en tant que lauréate d’une bourse en 1991 : la permission de jeter les règles par la fenêtre, d’ouvrir le chemin d’une quête intérieure. « Quand je peins, je suis dans la découverte permanente, je cherche constamment, même si je ne sais pas ce que je cherche. C’est ce qui me sauve. Cette obsession d’explorer toujours ailleurs », dit-elle.  

Femme avec chien, technique mixte sur papier, 30X21cm, 2022

Dès son retour en France, les expérimentations avec la peinture ou le collage deviennent un impératif, une vocation à plein temps. Laure Carré fait d’abord des portraits mélancoliques ou tourmentés, aux figures maigres, longilignes. Elle dessine les « postures incroyables » des gisants parce que la frontière s’avère floue entre un dormeur et un défunt. Elle représente son grand-père sur son lit de mort. Ces figures alanguies se retrouvent encore dans ses toiles récentes. Laure Carré appelle les revenants du fond des âges, ce mot si juste en français : celui ou celle qui revient, avec son étrangeté. De 1992 à 2000, elle travaille en parallèle comme assistante de l’artiste souffleur de verre, Jean-Pierre Seurat, et jusqu’en 1996, elle participe au collectif La Forge à Paris, avant de s’installer dans les Pays de la Loire où elle peint en solitaire. Après cette période expressionniste, elle se tourne vers l’art abstrait sur grands formats, une autre expérience décisive. Elle y découvre un geste plus organique, délivré de la pensée, avec une grande liberté picturale. Mais un retour à la narration s’est vite opéré, pour donner place à une œuvre nouvelle entre le figuratif et l’évanescent. 

Les dormeurs, huile sur papier, 80X80, 1996

Rien n’est irréversible : c’est une technique personnelle dans son processus de création. Quand elle peint, Laure Carré se délecte des accidents, ceux qui font naître des repentirs : « ce ne sont que des accidents, la peinture ; ils me sautent aux yeux, s’imposent dans la toile. Il serait criminel de ne pas les laisser vivre ». Elle façonne avec les premiers essais ou les regrets, sans tout à fait les effacer. Elle répare peut-être : « j’utilise le vécu de la toile qui deviendra le fond. Je le recouvre en partie, mais je ne le dissimule pas. Je m’en sers comme un atout ». Des traces fantômes alors se dévoilent en transparence, ou rayonnent sous une autre couche de peinture. La toile « Au fil du temps » montre ainsi, au premier plan, un cheval dont les jambes apparaissent par des traits à peine visibles, tandis que son corps flotte dans l’espace. A l’arrière-plan, un autre cheval se dévoile presqu’en entier, comme une ombre bleutée, sur laquelle de grands cactus s’apposent. La peintre nous donne la perception des dessous du réel : juste à la lisière d’un trouble. On ne sait jamais s’il s’agit d’une brume qui protège ou qui menace, d’une naissance difficile, d’un corps en équilibre et pourtant qui chute. L’horizon s’affirme plus sombre que le sol dans une toile où un cheval noir contemple son reflet de flamme. Quand les oiseaux prennent leur envol ou un être humain, la position d’une aile, d’une jambe, le morcellement d’une silhouette, en font mesurer la fragilité. 

Au fil du temps, huile sur toile, 130X162cm, 2022

Faire face au vide participe de cette tension entre gravité et légèreté : la peintre nous renvoie à des vides denses, blancs ou très colorés, qui cernent des figures moins texturées, comme une nappe mouvante : « Je vois beaucoup les vides et je vois beaucoup par les vides. Ils font les formes ». Viennent-ils envelopper, soutenir ou peser ? Parfois, ils mangent les contours, rognent, créant un risque d’asphyxie, parfois ils délivrent. Et ce travail avec les repentirs, comme avec les vides, inscrit, dans la toile, le temps de la création : quand elle commence un tableau, la peintre peut « le mettre de côté, le retourner, y revenir plus tard. Mes toiles les plus riches sont celles que je reprends trois ou quatre mois après. Le défi, c’est que la composition tienne debout, que les couleurs vibrent entre elles, que le sujet devienne secondaire. Même s’il ne l’est pas du tout en fait. » 

Je me souviens d’un ciel, huile sur toile, 130X12, 2022
série de mains, huiles sur toile

Souvent les corps humains se fragmentent : une main, un pied, s’affirment au cœur de la toile. La main, surtout, une « marque de fabrique », explique Laure Carré. Mains entières, mains déformées, mains incomplètes, mains vives toujours. Depuis ses trente ans, l’artiste est confrontée à un problème héréditaire, une rétraction progressive des doigts, que les opérations soignent temporairement. Elle riposte avec ses pinceaux, peint de la main gauche quand la droite est immobilisée par une orthèse. Parfois, les mains se détachent, au centre d’un portrait ou autoportrait, en masquant les lèvres, parce qu’elles ont davantage à confier, peut-être un jour… 

Play with the sun, technique mixte sur papier, 21X30cm, 2022

Dans tout cela, l’énergie spontanée du geste l’emporte toujours. Devant la toile, on n’est plus seuls. Il y a des cavalcades. Des têtes qui hennissent. Des effusions. Du rebond. Une sensualité dans l’étreinte du vent. Une tendresse évidente. Les Etats-Unis restent la terre d’un imaginaire nourri de chevaux sauvages, que Laure Carré apprivoise dans le cadre de la toile, de cow-boys tapis dans un passé antérieur, de cactus cristallins. Ses toiles révèlent que finalement les nuages sont à portée de main, si l’on s’y accroche. Les montagnes flottent ; les volcans enfantent. Un rose ou un vert radieux débordent d’un corps endormi. On peut s’ancrer dans la roche, danser avec l’eau qui croyait fuir, incarner le bleu des désirs ou l’épine – il n’est rien de défendu à qui s’ouvre sans limites. Les personnages s’envolent avec détermination. La peinture, comme l’amour, est une position de force. 

Sur la terre de mes ancêtres, huile sur toile, 170X260cm, 2020
Swallow, huile sur toile, 25X20 cm, 2022

Laure Carré, ainsi, « se joue des formes et des couleurs jusqu’à ce que tout s’harmonise ». Quand sait-elle que son tableau est fini ? « Lorsqu’il provoque un sourire, lorsqu’il ne me fait plus souffrir. Quand j’ai des étoiles dans les yeux. » Ensuite, elle est touchée que ses toiles voyagent, trouvent l’appartement ou le regard qui les attendait sans le savoir, ou même déclenchent des rencontres exceptionnelles. Tant de collectionneurs et d’amateurs la suivent depuis ses débuts ; elle expose en France, en Allemagne, au Japon, aux Etats-Unis. Parce que ses toiles agissent avec cette générosité lumineuse : lancer des étoiles au fond de nos yeux.

©Laureline Amanieux

Auteure – Réalisatrice
Productrice associée à Rétroviseur Productions : 
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Claude Haza, Au-delà du regard, encre de Monique Marta, Éditions Alcyone / coll. Surya, 2022

Une chronique de Chantal Danjou

Claude Haza, Au-delà du regard, encre de Monique Marta, Éditions Alcyone / coll. Surya, 2022


« La poésie comme explication métaphorique du monde », citant Jean Laplanche, d’emblée Claude Haza parle du regard et de l’au-delà du regard, mêle vision et face cachée du monde. L’allégorie de l’Espérance que nous livre l’encre liminaire de Monique Marta souligne cette transformation incessante des êtres et des choses, les décalages, les divagations, les voyages auquel  l’œil souscrit. Quelle condition pour que la transformation ait lieu ? Le poète la précise sans tarder : «  si je reste attentif à la lenteur des choses le temps que mon corps devienne le monde », ce que la tête prolongée en arbre imaginée par la plasticienne illustre. Et si l’acte poétique chevauchait l’acte de regarder ou le contraire ? « Les yeux déjà transportés ailleurs », notait déjà le poète dans un recueil antérieur, Coups de cœur.

Sans cesse dans ce nouveau livre de Claude Haza se croisent les chemins, les lignes de crêtes, déplacements d’espaces aussi et les chuintements légers qui se font entendre quand ils se rapprochent les uns des autres. Difficile de les circonscrire dans un seul regard, d’autant plus que lieux et temps s’affrontent aussi. C’est bien pour cela que le poète titre avec pertinence l’Au-delà du regard y compris dans l’obscurité qui gagne. « Je ne trouve pas mais je persiste », écrit-il, comme dans la persistance des parfums végétaux dans un jardin la nuit venue. L’ambivalence même des sensations révèle le monde, plus exactement le monde intériorisé, l’être au monde se fondant en être-monde. Très vite – aussi vite que « le soir est venu » – sensation et réflexion font corps, concret-abstrait abattent leurs frontières, c’est ainsi que les phrases se juxtaposent sans coordination ni opposition : « Je sens un souffle chaud passer sur ma peau. Je suis au centre de ma réflexion. » Les proses poétiques suivent le regard, lui donnent langue. Le processus à l’œuvre interroge le poète, le surprend par sa vivacité, le dépasse : de la découverte, de l’émotion, de l’imagination, de la substitution, qui précède l’autre, qui enclenche, qui déroute ? 

D’autres enjeux naissent alors qui ne s’excluent pas mutuellement mais se complètent. Leur rencontre crée cette « euphorie » dont parle le poète en lui redonnant le sens d’intensité, de confiance et d’allégresse, écartant l’acception de bien-être illusoire. Cependant une telle euphorie a un prix et l’auteur en décrit justement les jalons. Des mots prégnants scandent son itinéraire, interagissent et questionnent : ainsi solitude, conscience, doute, souffle, lucidité, vigilance, mémoire, tous, à l’instar de sa thématique du regard, « ouvrant  sur la route déserte à perte de vue ». Chaque « imminence » de mot donne « l’ampleur », permet « de résister au vent » et convoque une nature qui pour être métaphorique n’en est pas moins d’une grande et belle précision picturale, l’enjeu du tableau étant de « faire parler l’invisible ». La campagne, les saynètes observées appartiennent donc à un domaine métamorphosé-métamorphosant, supposant le travail incessant d’introspection et d’écriture. La vigilance du poète est extrême : « Dans l’attente de tout savoir, je suis curieux. À la croisée des routes d’apparence fragile j’érige mon domaine d’artifices dont l’ensemble des couleurs et des formes sont disponibles sous mes yeux. » Si l’auteur interroge la ligne de partage entre lui et le monde, ne conduit-elle pas à celle entre silence et bruissement de parole ? Par touches successives, il s’invite et invite son lecteur subjugué à l’écart, à l’oubli,  et de manière concomitante, à la « rumeur » ou la « résonance » du monde, à – l’expression est touchante – une « vision caressante », le choix lexical s’avérant de plus en plus exact et nuancé. 

En fin de recueil, qu’est devenu l’au-delà du regard, si ce n’est  le « cycle d’apparition et disparition » ? C’est peut-être le livre où Claude Haza articule avec le plus de clairvoyance approches sensibles et données conceptuelles, renouvelle sa quête avec joie et gravité conjointes. Son lecteur  est pris dans « l’enchantement »-le chant qui vient de l’exercice réitéré du regard car ainsi que l’énonce le poète : « Je choisis de regarder une branche, ses va-et-vient engendrer l’espace »

©Chantal Danjou