Jean-Marie Corbusier, Comme une neige d’avril, La Lettre volée,Bruxelles, 2022

Une chronique de Pierre Schoven


Jean-Marie Corbusier, Comme une neige d’avril, La Lettre volée,Bruxelles, 2022


Dans ce recueil, Jean-Marie Corbusier interroge le regard, le mot et le monde, nous  invite à épouser le mystère de celui-ci voire à nous ouvrir à ce qui est hors de nous (« j’écris aussi loin que possible de moi »/André du Bouchet). Conscient du fait que  nos yeux sont souvent éteints par l’habitude et le monde de l’utile, le poète questionne  ce qui nous entoure, traque les forces dissimulées derrière les formes,  vise la richesse du vivre et par un langage nu, essaie de traduire les états d’un réel traversé par les gerbes colorées de ce qui ne cesse de naître et de disparaître ; mieux, à l’écoute de ce qui se manifeste comme de tout ce qui se réserve, il vient nous dire que c’est au moment où plus rien n’a de signification que surgit le monde. Ici, tout se fragmente, s’efface, semble suspendu dans le vide et nous fait entrevoir la clarté que préserve la nuit; ici, les blancs et les silences enracinent le langage en son versant invisible ; ici, enfin, tout vibre d’une vie nouvelle et ouvre en notre être qui se croit achevé une béance.

Pierre pour l’autre mur

                    à nouveau pierre

Tenir le souffle sans que le mot ne parle

                                telle que neige

                                retient la neige où je heurte

Air

que les mots râpent

© Pierre Schroven

Myette Ronday, Un héritage d’amour, 2022, Arnal et la gauchère, 2020 Éditions Complicités, Paris

Une chronique de Chantal Danjou

Myette Ronday, Un héritage d’amour, 2022, Arnal et la gauchère, 2020 Éditions Complicités, Paris


« Nulle fillette n’est à la fois aussi prisonnière et libre qu’elle. » C’est ce qu’écrit Catherine Hermary-Vieille à propos de Jeanne, son héroïne, dans Un amour fou. Le contexte historique, les raisons d’état, chez C. Hermary-Vieille comme chez Myette Ronday, enferment et renforcent tout à la fois les figures féminines. Serait-ce combler les failles de l’histoire et faire sortir de l’ombre ces femmes qui ont pris la liberté d’aimer, ainsi que le signalait une journaliste dont les propos étaient repris en quatrième de couverture ? L’amour n’est-il que fou ? La référence au roman de C. H.-V. et au portrait de Jeanne de Castille pose question en ce sens. À lire les deux romans de Myette Ronday, le lecteur pourrait s’arrêter à la destinée amoureuse, bouleversée par les aléas de l’histoire et des mœurs d’une époque. Il pourrait aussi figer Mathilde dans Un héritage d’amour et Finamande dans Arnal et la gauchère, dans leur dualité – « prisonnière et libre » – sans échappatoire et, de ce fait, empêcher l’évolution de l’histoire personnelle. Or une certaine complexité est à l’œuvre dans chacun des ouvrages, donnant un ton et un tour personnels au récit même campé dans un siècle et dans un lieu particuliers. 

D’emblée la romancière déstabilise son lecteur en adoptant un double récit jouant du flash-back comme de la diversité de points de vue. Personnages et lecteurs mènent l’enquête, découvrent lentement la vérité, lèvent le secret de concert, au prix de bousculer leur vie et leur confort de lecture. La femme est multiple – mère, belle-mère, nourrice, sorcière, folle ou pressentie comme telle, gauchère et donc accusée de sorcellerie, voire de déviance, jumelle d’un frère paradoxalement moins armé qu’elle, double d’elle-même, autre forme de gémellité, voyageuse, observatrice  –. À elle seule, à figure unique en quelque sorte, elle concentre les divers personnages féminins et masculins, maternels et paternels, décline les différents âges de la femme, ainsi en est-il de Finamande comme de Heide-Agnès. La femme se dévoile, se réalise, retrouve sa filiation, s’initie aux mystères de la vie. Peut-être passe-t-elle de l’indéfini – une femme – de l’imprécision généalogique à la reconnaissance, à LA Femme, libérée de ses entraves y compris amoureuses, capable d’assumer une continuité qui ne soit pas forcément la maternité. Car cette femme libre de ses choix, fille d’une mère au statut ambigu autant que de toute une génération de femmes qui ont tenté de secouer le joug, n’a, elle, pas d’enfants. Elle traverse les frontières, géographiques et temporelles, ne tient pas compte des limites et des traditions, devenant pour ainsi dire atemporelle. Les premières lignes d’Un héritage d’amour sont significatives à cet égard, où l’on voit Mathilde interroger son reflet dans la vitre : « Visage d’hier, d’aujourd’hui ou encore d’un autre temps ? Quels étaient son apparence et son âge ? Ce n’était pas que sa mémoire se fût effilochée, mais Mathilde se pressentait d’ici et d’ailleurs. De maintenant et d’avant […]. »

Myette Ronday tisse chacun de ses livres à l’instar de Zébélie qui s’adonne à une tapisserie sans fin, nouant et dénouant les fils de la destinée. Les récits s’entrecroisent, l’écart temporel se réduisant au fur et à mesure des événements et de la progression de l’enquête, la tension narrative se densifiant, l’intrigue première restant celle de l’écriture de l’histoire sans cesse reprise, renouvelée. En témoigne la conclusion similaire – et c’est troublant – des deux romans, « Demande-lui plutôt, dit Asfeld, dans quelle nouvelle histoire son apparition va nous entraîner » pour Arnal et la gauchère avec en écho dans Un héritage d’amour : « Les histoires [que la maison de poupées] contient, vous les découvrirez en jouant, et c’est vous, qui vous mettrez à les raconter. »

©Chantal Danjou

Pierre MIRONER, « SORELLA », Roman poétique, Ed. du menu fretin, 2017, ISBN 978-2-9543997-13, 88 pages, 15 euros

Une chronique de Jeanne Champel Grenier

Pierre MIRONER, « SORELLA », Roman poétique, Ed. du menu fretin, 2017, ISBN 978-2-9543997-13, 88 pages, 15 euros


 « SORELLA », qui signifie « soeur » en italien, a été écrit par le poète et pianiste Pierre MIRONER, en écoutant des enregistrements de Su Ya Wang, ainsi que la musique de chambre de Gabriel Fauré. Cette œuvre est accompagnée d’élégantes peintures florales pleine page, de Dang-ngoc Tran.

 Il s’agit d’un roman de facture originale puisqu’il est rédigé en vers libres, le plus souvent groupés en quatrains non rimés, liberté assumée par le poète  ( on note cependant, ici et là, l’apparition naturelle d’alexandrins) tout en »cultivant la spontanéité, Esprit de jeunesse en fleur! selon les mots-mêmes de l’auteur, et l’on songe à Voltaire : »Cultivons notre jardin » c’est à dire notre vie en priorité, et par extension, le monde.

 Le sujet étant l’enfance du  »récitant » ( qui dit n’être pas l’auteur du conte) accompagné de Sorella, sa sœur, qui joue pleinement son rôle d’ainée. Une enfance en marge du monde légiféré qui brime l’humain dans le carcan social, une enfance protégée dans une grande maison du Lubéron, entourée de murailles, sorte de thébaïde, de grand jardin clos, où rien d’essentiel ne fait défaut :

                           Devenir grand, voilà à quoi je passais mes journées (P.11)

Les impressions relatées, détaillées, apparaissent si vraies qu’il est difficile de croire qu’elles n’aient été réellement vécues ou du moins ardemment désirées.( »j’aurais aimé une sœur plus âgée que moi / que j’aurais un jour désirée…)

Par bonheur, le  »héros » de SORELLA a la chance de vivre à côté d’une sœur post-adolescente, sûre d’elle, digne de confiance, en place d’adulte ou de tuteur rigide, une présence vive, très proche de l’enfance, un guide sans violence, comme pour aider les plantes à grandir, en douceur, à la verticale de la poésie :

                          elle m’aurait fait deviner quelque rime

                          ne répondant que sottise comme rhume

                          ou fume pour plume, ma sœur se serait fâchée

                         « La poésie est aussi utile que les oiseaux »

Et l’auteur d’ajouter :

                          mais je me moque toujours autant de ces jeux

                          de vieillards – aux figures de style je préfère

                          l’écho puissant qui bondit dans les montagnes (P.9)

Plus loin, l’auteur confirme, en relatant les paroles d’un ouvrier venu réparer la toiture

                           L’un d’eux écrit quatre vers à sa belle 

                          andalouse et me dit du haut de son perchoir 

                          que la poésie est libre et qu’elle doit le rester

 SORELLA, ce roman qui ressemble à un long poème libéré des lois  »mécaniques » artificielles de la versification, raconte au jour le jour, de façon naturelle, l’essentiel de l’homme dès la petite enfance : le besoin de sécurité, d’amour paisible, le besoin absolu de rythme naturel, de proximité avec les animaux ( le chien Icare). L’auteur décrit une enfance protégée au sein de la vraie vie, une enfance qui permet aux humains baignant dans un milieu naturel de découvrir leurs dons personnels :

                           j’apprends et je retiens sans souci tout très vite

                           nul besoin d’école ou de leçons…

Toutefois nous ne sommes pas en pays Amish, le monde extérieur n’est pas pour autant ignoré, on n’est pas non plus dans une atmosphère d’eau bénite ou de couvent ; la culture circule : on nous parle de Salomé, des filles de Loth, et de cet absurde poème 😮 bleu, u vert, i rouge...On nous cite Pascal, Jules Verne ( trop technique), on évoque la guerre, la shoa ( je cherchai le mot absurde et l’absurdité / dans le Petit Robert sans trouver de réponse)

On parvient lentement et sûrement à la conclusion suivante : l’éducation, l’instruction et la culture se forgent au rythme de la vraie vie entourée de la confiance qui doit émaner d’un adulte digne de s’occuper d’enfants:

                          je prépare un diplôme unique en son genre :

                          je serai admissible aux plus grandes écoles

                         de la vie, et serai en tout cas sûr de moi,

                         garderai confiance en pensant à Sorella…

                         elle veille à ma croissance en m’ouvrant

                         »un chemin où l’homme ne pourra me nuire ».(P.37)

Pierre MIRONER nous offre dans SORELLA un roman attachant, très original, sous forme de long poème si vivant, si précis, si délicat, qu’on le croirait en grande part vécu ; une histoire détaillée qui interpelle et marque le lecteur en le replongeant dans sa propre enfance. 

 Il nous décrit au jour le jour une sorte d’éducation idéale qui nous rappelle Rousseau, Voltaire, ou bien René Char dans  »Luberon »( C’était en pays heureux), une éducation où le respect des besoins de l’enfant, de ses goûts personnels, prime sur la connaissance générale déshumanisée issue des livres et des  »grandes écoles ». 

 Il prône une éducation proche de la nature qui procure une réelle sérénité (Nous n’avons à l’automne que le mot  »bulbe » à la bouche). Voilà pourquoi ce roman est dans l’air du temps. N’est-ce pas ce qu’un Pierre Rabhi, pâtre de  »la sobriété heureuse », nous a encouragés à faire : réconcilier l’humain et la terre ? Cela prend doublement valeur d’exemple lorsqu’on sait que le poète Pierre Mironer a consacré sa vie non pas seulement à l’écriture et à la musique, mais à l’enseignement.

                                                                                                    © Jeanne CHAMPEL GRENIER

Monica Sabolo, La vie clandestine, Gallimard  (318 pages- 21 €)

Une chronique de Nadine Doyen


Monica Sabolo, La vie clandestine
, Gallimard  (318 pages- 21 €)


Rentrée  littéraire 2022 – Juin 2022


Au début du roman, le lecteur est accueilli par une buse, achat compulsif de la narratrice, peut-on supposer. Mais celle-ci ne serait-elle pas source de malheurs ? 

En effet les catastrophes matérielles se multiplient pour l’écrivaine qui craint de devoir s’installer dans une roulotte avec ses enfants (des trombes d’eau ont envahi son appartement, « la moquette est spongieuse comme un tapis d’herbes aquatiques »).

Les mots récurrents «  clandestine » et « secret » ponctuent le récit, impliquant un certain mystère.

La narratrice, « ignorant tout de sa vraie identité », veut percer l’énigme, comprendre le sens de son acte de naissance qu’elle a débusqué fortuitement à 15 ans, et sur lequel elle a lu la mention: «  di padre ignoto ». Secret que sa mère consent seulement à aborder quand l’auteure a 27 ans.

Deux pères, dont elle brosse les portraits, occupent donc ses pensées. 

Le premier Alessandro F., s’est volatilisé au printemps 1971, abandonnant la mère de l’écrivaine de vingt ans, enceinte de  six mois.

Le second : Yves S , diplomate, ce métier lui paraît mystérieux surtout quand il part pour l’Afrique pour des affaires occultes. Il était franc-maçon, lui confie-t-il, un jour.

Ce père, que quelqu’un lui décrit comme « un porteur de valises ».

Ses phrases assassines (insultes), ses gestes, les scènes de disputes, de violence (bagarre, coups) ; le départ de la fille au pair ( qu’il a dû violer) ; le défilé des huissiers… ; le tout est gravé à jamais et le traumatisme indicible la taraude de façon obsessionnelle.

L‘écrivaine questionne sa mémoire, mène une double vie : diurne et nocturne, habitée par des fantômes. Elle se demande au fil du récit si ses souvenirs sont fiables, surtout quand elle procède à des flashbacks : « Nos souvenirs sont des souvenirs de souvenirs ».

Elle revient sur ses origines italiennes, Milan où elle a vécu ses premières années, entre 1971 et 1974, avant que ses parents s’installent en Suisse. C’est là qu’elle  «  débute sa vie clandestine », oublie l’italien au profit du français !

Puis de son enfance à Genève entre 1974 et 1977, elle garde peu de souvenirs, aucun de ses parents, seuls des détails sur des photos lui confirment sa présence à leurs côtés. Avec sa thérapeute, elle décrypte tous les albums photos, tentant ainsi de reconstituer son passé, de combler le vide.

Elle a traversé un période chaotique à l’adolescence, ses flirts provoquent la colère du père, «  qui détient le pouvoir ». L’amour devient « un lieu clandestin ».

Lors de ses études supérieures, l’étudiante doit faire elle-même les démarches pour espérer bénéficier d’une bourse, le père étant parti à Lisbonne retrouver sa nouvelle femme. Avec humour, elle se remémore la scène avec le responsable des bourses qui, impuissant devant « son chagrin tellurique », lui remet un rouleau de papier hygiénique qu’elle déroule indéfinitivement ! Alterner des passages légers, drôles et des chapitres graves, c’est indispensable pour Monica Sabolo.

Celle-ci  revisite les divers lieux où elle a vécu, ses relations avec ses parents, au train de vie fastueux ,(souvent absents et qui la laissaient devant la télé avec son frère).

Elle évoque le moment où tout déraille jusqu’à leur séparation.

Elle convoque les instants seule avec son père à contempler l’aquarium et se souvient s’être plainte à sa mère des visites matinales du père, sous-entendant sa main baladeuse. Cette mère qu’elle retrouve (en fin d’ouvrage) à Morges pour les 100 ans de la grand-mère et qui l’étreint, l’embrasse avec fougue et implore le pardon. Alors qu’elle appréhendait cette confrontation.

Ses recherches lui font croiser des membres d’Action directe pour lesquels elle nourrit une étrange fascination. Peut-être parce qu’elle a décelé un dénominateur  commun avec eux : «  le secret, le silence et l’écho de la violence ». Toutefois, elle réalise qu’elle s’est fourvoyée dans « un sacré guêpier » à vouloir déchiffrer les arcanes de ce mouvement d’extrême gauche. Sa ville natale, Milan, est alors secouée par les attentats commis par les Brigades rouges. La France connaît aussi une série de drames dont l’assassinat de Georges Besse.

Monica Sabolo fait revivre de façon explosive, les années noires du terrorisme d’Action directe, pages  richement étayées par les nombreuses sources compulsées. 

Ces années 80 auxquelles Serge Joncour a également sensibilisé son lecteur dans son roman Nature Humaine.

La romancière nous surprend par son opiniâtreté à cerner le profil des protagonistes, à se plonger dans une tonne de documents afin de mieux les comprendre.

Encore plus étonnante, la façon de s’infiltrer dans leur milieu au «  Jargon libre » (librairie anarchiste), et de se forger une nouvelle famille avec Claude, Hellyette ( l’« appui logistique »),

La Galère et bien d’autres. Encore plus audacieuse de parvenir à rencontrer Nathalie Ménigon et ceux qui l’hébergèrent pendant un an. De quoi noircir son carnet de notes. Inattendu pour la narratrice investigatrice de loger dans la chambre qu’occupa Nathalie. Une quête époustouflante !

Et de confier «  qu’il est plus facile de rendre visite à un ancien combattant de lutte armée qu’à n’importe qui de sa propre famille ».

On suit l’enquêtrice dans tous ses trajets, en bus, en train, ( « un lieu refuge, comme « une cabane  entre deux tempêtes »). Lors de ses visites à Hellyette, à Claude…jusqu’au voyage ultime vers son père mourant, celui dont elle a ignoré presque tout. 

Ce qui intrigue et frappe le lecteur, c’est l’omniprésence de l’eau dans ce roman, à commencer par « l’obscurité marécageuse «  de son appartement, rappelant l’univers aquatique de Summer. Elle a connu « un univers aqueux », vécu « un épisode lacustre » dans cette villa à Bellevue, sur les rives du lac Léman. Quand l’émotion la submerge, elle sent « une poche s’épancher en elle », « une digue céder et tout se déverser ». Par exemple, à sept ans, elle a connu un état second et « la sensation d’être constituée d’eau tiède, qui se vidait à ses pieds ».

Monica Sabolo finit par voir dans l’aquarium de sa chambre, en Suisse, la représentation de « sa famille en miniature : un milieu trouble , à l’abandon ».

Elle a le don d’adopter une efficace écriture cinématographique : ainsi le lecteur voit les séquences se dérouler sous ses yeux, comme cet au revoir de Claude regardant le train s’éloigner. Attitude qui rappelle un terme japonais «  l’o-miokuri qui « consiste à raccompagner la personne qui s’en va » jusqu’à ce qu’on ne la voie plus. (1)

Tout aussi émouvante la scène d’adieu de Monica Sabolo à son père adoptif, Yves S., dans un cimetière de Colombes, déposant une rose de Noël sur la tombe « où volette le baiser de son frère », juste au moment où « une volée de pigeons s’éparpillent dans le ciel ». 

Elle a envie de lui pardonner malgré «  les choses horribles » qu’elle a subies.

 Le lecteur est également happé par le contraste entre ce passé tumultueux et les moments de quiétude que Monica Sabolo partage avec Hellyette à observer, non pas les poissons, mais les oiseaux, « les yeux levés vers le ciel, en silence » ou dans le refuge d’une forêt.

 Au fil du récit, l’écrivaine concède craindre la réaction de sa mère et de son frère à la sortie du roman. Elle a conscience d’avoir « confectionné un engin sophistiqué, composé de papier, de nitroglycérine et d’une mèche à combustion lente, qui finira par tout faire sauter ». N’a-t-elle pas écrit sur leur histoire, ayant décidé de ne plus se taire ? Et si elle les avait trahis? Toutefois la narratrice ne considère pas agir en « traître», elle voit plutôt dans ce livre le message de la réconciliation. Tant d’années « pour déchirer la paroi de papier qui la séparait d’Yves S » !

A noter que Monica Sabolo a dédié ce septième roman à ses enfants, à l’instar de son père qui lui avait dédié son livre sur l’art précolombien. 

Ce récit, à la veine autobiographique, détone par son incroyable sincérité et secoue doublement avec cette plongée dans les noirceurs des êtres proches ou non, cette confrontation inédite et audacieuse entre : d’une part le passé douloureux de la narratrice et d’autre part celui des militants d’Action directe. Monica Sabolo s’interroge sur la notion de culpabilité, fait la lumière sur le mécanisme de la « dissociation », propre aux êtres blessés, (« la réalité et le vécu sont inhibés, de manière temporaire ou durable ») , aborde la question du mal et du bien et celle du pardon. 

Ce livre coup de poing, aura-t-il permis de réparer la mystérieuse blessure ? 

© Nadine Doyen

(1) Nagori de   Ryoko Sekiguchi 

Peindre les mots comme ils respirent

Les logogrammes de Christian Dotremont

Par Jean-Christophe Ribeyre

« C’écrit c’est écrit mais ça n’était pas écrit », 1975, Centre Pompidou, Musée d’art moderne
© Adagp, Paris 2011
source:https://www.centrepompidou.fr/fr/programme/agenda/evenement/cAEqAX

Christian Dotremont, qui aurait cent ans cette année, est de ces artistes inclassables et novateurs qui nous font passer des frontières dans le domaine de l’art et de la sensibilité. Il consacra sa vie à la recherche de formes nouvelles. Le logogramme est certainement son invention la plus fascinante.

Pierre Alechinsky, son complice et ami de toujours, a été l’un des premiers à s’intéresser aux logogrammes, tracés à l’encre de Chine, dont il donne une excellente définition : « manuscrit de premier jet où contenu et contenant – imagination verbale, mais imagination graphique aussi – s’entr’inventent, allant à une aventure littéraire et plastique quasi indissociable.1 » Il organise en 1972 la première exposition des logogrammes de Christian Dotremont à la Galerie de France, puis l’exposition « Dotremont, peintre de l’écriture » au centre Wallonie-Bruxelles dix ans plus tard.

Avec ses logogrammes, Christian Dotremont a mené très loin le dialogue texte/image. À tel point que l’on peut se demander si les logogrammes relèvent toujours de l’écrit. S’agit-il d’un texte difficilement lisible dont l’intérêt serait purement plastique ou d’une image faite de lettres et de mots ? S’agit-il d’une expérience qui viserait à abolir toute frontière entre texte et image, expérience qui conduirait à donner à voir le texte, c’est-à-dire à lui conférer une dimension plastique ?

Comme le suggère Yves Bonnefoy, peut-être faudrait-il d’abord saisir le lien qui unit, pour Christian Dotremont, le caractère vivant de l’écriture à celui de la végétation. « Et j’indiquerai maintenant que Dotremont avait cru pouvoir remarquer, quand il n’était qu’un petit enfant encore, que certaines plantes ont une apparence de lettre, que le vent passe dans les herbes comme la main qui écrit court dans les mots : il avait rêvé ainsi d’une continuité de la forme vivante et de celle des signes de l’alphabet, ce qui montre déjà qu’il était prêt à ressentir que les lettres, celles que l’on fait naître avec le crayon ou la plume, ont en retour quelque chose sinon même beaucoup des plantes et peuvent s’emplir comme ces dernières des énergies de la vie.2 » 

Pour Dotremont, il existerait en effet une écriture maîtrisée mais vidée de sa substance par les caractères d’imprimerie et une écriture « à l’état sauvage », qui se déploierait librement. C’est ce qu’il suggère souvent à propos de ses logogrammes : « Le jardinage fausse la nature par soins et pesage de paysage, mise hors course des lenteurs et bondissements qui ne sont pas dans l’ordre, élevage faux comme tout élevage, faux qui abat la vérité nue et la vérité encore naissante, fossilise toute la nature en la classifiant sous mille ordres imbéciles. On est pour le désordre, et surtout du désert.3 »

La nature, Dotremont s’y confronte jusque dans ses déserts. Fasciné par le Grand Nord, il effectue plusieurs voyages en Laponie et cela, malgré une santé des plus fragiles. Le vaste désert de neige se révèle étonnamment fertile. De là lui viennent sans doute ses plus beaux textes en prose, ainsi que l’invention des logogrammes à partir de 1962. On peut même affirmer que l’énergie créatrice, chez Dotremont, est intimement liée au Grand Nord et à la lumière toute particulière qui y règne.

Les logogrammes lui sont révélés par l’observation des paysages lapons  « débarrassés de l’exactitude géométrique », offrant « cette vision infiniment répétée sans jamais de mesure 4 ». Les vastes étendues de neige évoquent une page blanche sur laquelle apparaissent bientôt des taches d’ombre, une forme particulière d’écriture en mouvement. 

« J’ai donc entrepris, Extrême-Nord, de me décentrer, de te chanter sur le désert blanc du papier, de te danser, de ne plus me relire, de t’écrire. 5 » Le logogramme est exécuté à l’encre de Chine noire sur fond blanc, il donne à voir le poème avant que l’on puisse réellement le lire selon les codes traditionnels. Il se situe aux frontières de la poésie et des arts plastiques. Il peut au premier regard évoquer la calligraphie orientale mais s’en distingue par le fait qu’il n’est pas la simple reprise stylisée d’un texte préexistant. « Mes logogrammes sont d’une spontanéité absolue, globale, jamais le texte n’est préétabli ; jamais l’écriture n’est retracée (…) ; je veux que l’invention verbale et l’invention graphique se déterminent autant que possible l’une l’autre. 6»

  Très peu de temps sépare la conception du logogramme de son exécution. Le contenu du texte et son tracé interagissent, sans intention de livrer un message préalablement défini. En ce sens le logogramme, qui peut se développer sur plusieurs feuillets, pourrait s’apparenter à l’écriture automatique pourtant vivement décriée par Dotremont qui lui préfère la notion plus modeste et plus ludique de « spontanéité ». Les logogrammes sont en réalité le parachèvement d’une pratique antérieure, celle des « peintures-mots » de la période Cobra, même si cette fois-ci, Dotremont les réalise seul. 

Le texte en train de naître sous nos yeux est tracé plutôt qu’écrit. Il se montre dans son tremblement originel, dans son rapport intime, presque charnel avec son auteur. Dotremont travaille debout et présente le corps à corps avec le logogramme comme une chorégraphie. Il s’agit d’« écrire les mots comme ils bougent ». 

Christian Dotremont, Écrire les mots comme ils bougent, 1971
source image

écrire les mots comme ils bougent

tellement plus que moi

comme ils foncent au sommet de leur naissance

ou tremblent de chaleur

ou de froid ou brusquement se nouent contre le froid

ou contre le froid se déplient

comme ils se déplient de chaleur ou de tempête ou de pluie

ou se nouent alors aussi, fondent

les écrire de mon désordre certes

mais aussi de leurs caprices

pour que même tout écrits déjà

ils bougent encore dans vos yeux 7

Le logogramme s’offre au regard dans sa globalité, il se déploie dans l’espace, devient « tableau ». Chaque logogramme est accompagné de sa « transcription », mais ce n’est pas elle qui prédomine. Il faut noter cependant que Dotremont n’envisageait jamais de logogramme sans sa transcription et que lorsqu’il lui arrivait de ne plus parvenir à relire les mots qu’il avait tracés et de ne plus s’en souvenir, il préférait le détruire. 

Puis Logogus, l’alter ego de Dotremont, fit son apparition à l’intérieur même du logogramme : 

Ah oui, les plus vrais logogrammes, aux yeux de Logogus, il les a enlevés à une sorte d’absence de préenvie, c’est-à-dire à sa préenvie présente, à l’ensemble semblant dormeur de lui, du papier, du pinceau d’encre, de pensée, de tout, mais sans rêve prévoyant, et que n’a pas même éveillé – aux horlogeries de la fausse vie- sa brusque action.

Sa brusque action, tohu-bohu de temps pêle-mêle dans une projection unique, où n’est pas possible de séparer départ et voyage, écriture et vision et cri, tohu-bohu pourtant silencieux, si loin jusqu’au début du débat 8.

Le logogramme restitue au poème sa dimension charnelle, que notre époque évacue totalement au profit du texte dactylographié. Cette question préoccupait déjà Logogus-Dotremont lorsqu’il animait le mouvement Cobra, bien avant l’invention des logogrammes : « Si l’écrivain écrit, c’est d’abord dans le sens physique : avec la main ; c’est ensuite dans le sens « rédactionnel ». (…) Imprimée, ma phrase est comme le plan d’une ville ; les buissons, les arbres, les objets, moi-même nous avons disparu. (…) La vraie poésie est celle où l’écriture a son mot à dire. 9»

Le logogramme est un moyen de se réapproprier le poème jusque dans sa graphie. Le poème joue ainsi sur tous les tableaux, il s’offre à nous non seulement comme contenu mais également comme objet, brouillant les repères usuels entre signifiant et signifié. Le poème existe visuellement et relève aussi des arts plastiques.

qu’il nous arrive de bafouiller

eh bien bafouillons

puisque nous sommes vivants donc ivres

de trop de ceci de pas assez de cela

puisque c’est bouquet notre vin notre lie

et s’il y a un discours eh bien disloquons

ou plus exactement laissons le discours naître

en sa dislocution

puisque nous sommes des bêtes à vivre et à penser

qui vacillent mais vont mais zigzaguent

de nature puisque nous refusons

toute aile béquille bouée illusion idéologique ou logique 10

Christian DOTREMONT (1922-1979). Logoneige « Nulle part qu’ici le vif ailleurs » , 1976
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En 1976, Dotremont effectue un voyage en Laponie avec Caroline Ghyselen, qui photographie des logogrammes tracés dans la neige avec un bâton : ils deviendront des « logoneiges ». 

Christian DOTREMONT (1922-1979). Logoneige « Nulle part qu’ici le vif ailleurs » , 1976
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Le logoneige est conçu selon le même principe de spontanéité, mais contrairement au logogramme, il s’agit d’une œuvre éphémère, vite effacée par le vent, ce qui lui permet d’échapper à la commercialisation et à l’atemporalité supposée de l’œuvre d’art. Le logoneige ne peut s’inscrire dans la durée, il n’est pas de nature à lutter contre le temps qui passe, contre la mort, il ne peut défier le temps ni la nature. Il se contente d’être ce que l’art semble finalement avoir toujours été, une inscription humaine des plus précaires sur le vaste désert blanc.

©Jean-Christophe Ribeyre, Mai 2022.

1 Pierre Alechinsky, Dotremont et Cobra-forêt, Paris, Galilée, 1988, p.25. 
2 Yves Bonnefoy, Préface des Œuvres poétiques complètes de Christian Dotremont, Mercure de France, 1998, p. 27.
3 Christian Dotremont, « On est allé voir le côté cour », Logogramme réalisé en 1975, Œuvres poétiques complètes, op. cit., p. 504.
4 Christian Dotremont, « Du peu de bois qui me protège » (1961), Œuvres poétiques complètes, op. cit., p. 372.
5 Christian Dotremont, « Sur les îles » (1966), Œuvres poétiques complètes, op. cit.,  p. 429.
6 Lettre à Michel Butor, 15 septembre 1969, Christian Dotremont – Michel Butor, Cartes et lettres, Correspondance 1966-1979, Paris, Galilée, 1986, p. 48.
7 Christian Dotremont, « Écrire les mots comme ils bougent », Logogramme réalisé en 1971, Œuvres poétiques complètes, op. cit., p. 462 
8 Christian Dotremont, « Logstory », Logogramme réalisé en 1973, Œuvres poétiques complètes,  op. cit., p. 481.
9 Christian Dotremont, « Signification et sinification », Cobra n°7, 1950.
10 Christian Dotremont, « Qu’il nous arrive de bafouiller », Logogramme réalisé en septembre 1972, Œuvres poétiques complètes, op. cit., p. 467.