Barbara AUZOU, « TOUT AMOUR EST ÉPISTOLAIRE », Z4éditions

Une chronique de Jeanne Champel Grenier

Barbara AUZOU, « TOUT AMOUR EST ÉPISTOLAIRE », Z4éditions


Un titre sous forme d’affirmation qu’il va bien falloir démontrer ; et je songe à l’auteur de ces mots à la fois poète et enseignante qui aurait pu donner cette phrase à  méditer à ses élèves  adolescents :

« Tout amour est épistolaire. »  »Vous avez 4 heures ! »

 Barbara AUZOU, elle, nous fait la démonstration à la fois poétique et sentimentale de la véracité de ces mots concernant sa relation amoureuse, en l’écrivant au quotidien et de façon magistrale, sur une période d’un an, environ, depuis le 25 juin 2021 jusqu’au 10 juillet 2022. 

Il s’agit de révéler au jour le jour que l’absence ou la présence de l’être aimé n’interrompent jamais le sentiment mais qu’au contraire, cette alternance le favorise, fortifie et enrichit l’avancée à deux, jour et nuit, dans la profondeur et le perpétuel renouveau. La présence physique épisodique,  entourée de poésie et de mots vivants choisis, serait un ferment pour l’épanouissement d’un amour. :

 »parce que je le confesse les mots que je murmure aux fleurs sont davantage à ton adresse » (P.18

 »Je t’entends encore m’affirmer que c’est déjà plus haut que nos vies cet amour fou jeté par poignées d’oiseaux sur les volets du murmure  »(P.32)……

 »Il m’arrive la nuit de m’éveiller à l’instant même où le songe se tait alors j’enchenille les persiennes au coton blême de ma peau pour te retrouver »(P. 34)

Dans l’écriture de Barbara Auzou, les sentiers ne sont jamais  »battus », ils naissent aux besoins toujours nouveaux puisque le sentiment d’amour se sublime par l’absence et se réserve aux lèvres franches et assoiffées :

Je t’écris comme une fontaine de persévérance laisse un bruit d’eau sur les lèvres » (P.17

L’amour reste est lié aux cinq sens qui par un travail de mémoire poétique incessant demeurent en éveil :

 »Tu sais comme me demeure étranger tout ce qui n’est pas immédiatement compréhensible par la peau »(P. 19)

 L’amour reste à vif grâce à ce quotidien en alerte qui fait provision de beauté et de bien être partagés aidé par une commune vision de la vie :

‘Raconte-moi encore la tendre histoire du temps amoureux qui se couche sur le temps pour que j’écosse mes rêves assez longtemps sur le sensible, que je retourne au ventre fauve des lenteurs vraies et au foyer blagueur de tes yeux où je monte à pas de loup jusqu’au joyeux » (P. 31)

 Ce recueil vraiment exceptionnel est le témoignage patient et vivace d’ un feu entretenu à deux, un feu que l’on engendre, transporte, que l’on voit briller ; un feu qui vous rappelle de tendres et fougueux souvenirs ; un feu parfois violent qui ne vous laisse jamais de cendre sans une étincelle de secours au coin du cœur.

Lecteurs, amoureux des belles lettres, que me soit permis un conseil : ne prenez pas de notes quand bien même les paroles de l’auteur vous paraîtraient si proches de vous, si belles  »à tomber ! » ; faites comme disent nos amis Canadiens :  »Tombez en amour ! Et la poésie de la rencontre vous donnera peut-être ce supplément d’âme et de jeunesse ardente qui rend la poésie amoureuse de Barbara AUZOU si vraie, si fraîche et profonde, si positive… inimitable.

© Jeanne CHAMPEL GRENIER

CLAUDE LUEZIOR, Au démêloir des heures, Librairie-Galerie Racine-Paris, 2023

Une chronique de  Nicole Hardouin

CLAUDE LUEZIOR, Au démêloir des heures, Librairie-Galerie Racine-Paris, 2023


Le titre original du dernier recueil de Luezior intrigue, interroge, les heures seraient-elles des fleurs aux invisibles crocs pour aiguiser les songes ?

Nous sommes esquifs, passagers clandestins, des lignes de l’auteur dont nous partageons les marées dans le troublant flou de ses branches ramifiées. Fatalement nous sommes amenés à nous poser ses questions : suis-je moi-même gibier/ charogne en sursis/ ou acteur insensé/ d’une fureur de vivre ?

Luezior, de cette écriture rare, précise qui fait de lui l’un des meilleurs poètes actuels, est semeur d’arcs en ciel pour aller loin dans l’énigme d’enclos mystérieux, dans un mal sacré, transe/ d’une folie petite/ qui ameute mes frusques, il sait donner aux mots la lumière d’un regard dans l’intimité de l’inaccessible en réveillant les campanules de ses heures endormies. 

Il démêle les secondes et les minutes sans se priver « de tempêter/ contre le temps qui passe, il cherche les mots qui illuminent, peut-être pour se plonger dans une alchimie d’où s’évaporent/ effluves/ et fumets/ velléités/nourricières, tout en sachant que l’imaginaire n‘est qu’une île lointaine sans possibilité d’accoster et que  nous ne sommes que les alpinistes du manque, c’est pourquoi dans le bivouac du désir émerge la fine morsure du devenir  rappelle-toi/ ce matin-là, pourtant/ les écailles de l’abondance/ étaient nées dans l’eau vive / où scintillait la source. 

Chez Luezior les avenues de songes, d’espoir, de doute sont lovés entre les pavements de l’aube où l’on passe de jacasseries/ vomissantes /obésité du mot/ et veules railleries/sans pudeur/ ni décence alors que sur la plage qui frisonne, / une torpeur d’anges/coud ses écumes fines.

Peut-être dans la plissure des rêves, au déclin du jour, en démêlant les heures, le présent se manifeste, l’âme déploie ses feuillets, palpe l’air, frémit et la soif a fait place/ à l’envoûtement / de foins prodigues / et de ferments/ se concentre/ l’ivresse des retrouvailles. C’est alors que, par temps de pleine lune, Luezior, envoie les freux et tous les oiseaux de la nuit sous nos pieds, combat de la couleur/ dans la grisaille, juste pour se gorger d’effervescences / vives.

 Les heures sont réaccordées, il est temps de déchiffrer un sourire/ l’encens d’une chevelure/ et le soleil de tes prunelle/ respirer nos convergences/ quand se déclinent/ les chuchotements aimés.

Avec ou sans heures, dans des nuits sans balise, où s’offrent les Dames Blanches sur d’orgiaques autels, il fait trembler Lucifer et agenouiller les licornes, Luezior cisaille avec humour les interdits, convoque l’insolence/ pour survivre dans le sillon fertile de l’imaginaire, ainsi il sait nous donner des éclats de lumière pour écrire sur les zébrures des orages quand se rebiffe nos chaînes. 

Nous ne saurions clore cette recension sans souligner le texte poétique de la quatrième de couverture rédigé par Alain Breton, ainsi que la toile étincelante du peintre Diana Rachmuth illustrant la première de couverture du Démêloir des heures.

 ©Nicole Hardouin

Adieu Michel Cosem

Né en 1939, Michel Cosem vient de nous quitter. Originaire du sud de la France, il a fait ses études supérieures à Toulouse puis travaille un temps pour l’Education nationale avant de rejoindre le milieu de l’édition à Paris. Il a écrit et publié de très nombreux ouvrages : romans, poèmes, contes et récits pour la jeunesse, anthologies, etc. En plus de l’écriture il consacre une bonne partie de son existence aux voyages, allant à la rencontre de ses lecteurs un peu partout en France et à l’étranger. Ses livres traitent de sa chère Occitanie mais aussi des pays visités, des légendaires et de l’histoire. Son propos fraie souvent avec l’imaginaire voire le fantastique. Il est titulaire d’une considérable bibliographie chez Seghers, Robert Laffont, Gallimard, Le Rocher, etc. Parmi les nombreuses distinctions reçues au cours de sa longue carrière, citons le prix Antonin Artaud en 1986.

Il est également très connu en France pour être le fondateur et l’’animateur de la revue Encres Vives, un périodique consacré à la poésie. Sans doute l’une des plus anciennes et respectables revue de poésie dans ce pays puisqu’elle a été créée en 1960 et que la dernière livraison, le N°520, date de février 2022. Belle longévité !

Jacques Lovichi, compagnon de route indéfectible, a raconté la belle aventure d’Encres Vives. « J’avais repéré, sur le panneau d’affichage du hall de la fac où j’achevais mes études, l’annonce d’un organisme et de sa revue éponyme, pompeusement appelés : Synthèse littéraire, artistique et sociale, dirigés par un certain Michel Cosem, pour le compte des étudiants de la fac des Lettres de Toulouse. »

Plus tard, Jacques Lovichi rencontre Jean-Max Tixier à Aix-en-Provence avec qui il se lie d’amitié. Impliqué dans le monde de la littérature Lovichi se souvient de Cosem, en parle avec Tixier, puis tous deux le contactent pour apprendre que « le mouvement et la revue ne s’appelaient plus, bienheureusement, Synthèse littéraire etc… mais, plus modestement et plus poétiquement Encres Vives ».

Michel Cosem raconte : « Nous tenions nos assises dans un petit village de la Haute Ariège nommé Oust. On me dit que deux Marseillais venaient d’arriver. Je me penchais à la fenêtre et vis Jean-Max Tixier et Jacques Lovichi un peu inquiets, au terme d’un long voyage en voiture. Je fus aussitôt dans la rue pour ces instants souvent si brefs et qui font pendant longtemps chaud au cœur. Jean-Max dit dans son livre : Chants de l’évidence – entretiens avec Alain Freixe son inquiétude devant les discussions théoriques, les a priori politiques, l’usage des nouvelles théories qui donnent encore à cette époque —  post 68 —  sa grande et véritable identité. Loin d’être menacé en quoi que ce soit, Jean-Max a très vite gagné la sympathie de tous grâce à la pertinence de ses prises de parole, des problèmes posés et de ses analyses. Ce fut là le début d’une longue collaboration, dans le cadre de la poésie d’Encres Vives certes, mais aussi de l’écriture et de l’édition. Nos expériences et nos visions du monde se sont complémentarisées et cela a bénéficié à Encres Vives qui, sorti des zones de turbulence, a pu se hisser à la hauteur de ses projets et les réaliser en profondeur. » (Spécial Jean-Max-Tixier, Encres Vives N°378, janvier 2010).

Jacques Lovichi, de son côté, évoque une époque épique : « Me reviennent à l’esprit les inénarrables séances du groupe Encres Vives dont, sous la houlette de cet autre vieux brigand, Michel Cosem, les activités fécondes et les théories —  parfois hasardeuses mais nécessaires —  nous marquèrent définitivement, Jean-Max et moi, dans les années de grâce 1970. Elles nous apprirent la rigueur (une rigueur que certains, aujourd’hui feraient bien d’exercer) sans pour autant négliger l’humain, et, pour cela au moins, ne seront jamais assez louées. […] Nos gloires de l’époque étaient Kristeva, Barthes, Lacan, Saussure, Jakobson, Derrida, Denis Roche et, moins paradoxalement qu’il n’y paraît, notre grand ancien Mallarmé pour son magistral coup de dés impropre à abolir le hasard. »

La revue a accueilli des poètes connus comme Yves Bonnefoy, Andrée Chedid, Édouard Glissant, Philippe Jaccottet, Jean-Pierre Siméon, Claude Vigée, etc. Mais aussi d’autres un peu moins connus —  mais connus tout de même (dont la liste serait trop longue à établir ici) —  ainsi que des pas connus du tout (comme moi). La revue fonctionnait à la manière d’un laboratoire d’écriture et accueillait les auteurs émergents. Pour chaque numéro le comité de lecture d’Encres Vives proposait une sélection éclectique de poèmes, de nouvelles, d’essais et de critiques littéraires dans une grande diversité de voix et de styles. Nous sommes très nombreux à avoir été édités chez Michel Cosem. Et contents de l’être. 

Laissons la conclusion à Claude Faber, un autre compagnon de route : «Être édité par Michel Cosem, c’était un honneur… et une joie comparable à celle d’être accueilli dans une belle maison, avec élégance, savoir-vivre et douceur ». En ce qui me concerne, l’honneur et la joie ont été éprouvés par douze fois entre septembre 2018 et janvier 2022. Avec chaque contrat de publication, Michel Cosem ne manquait pas de me glisser un mot d’encouragement, toujours simple et aimable. J’ai conservé ses « bouts de papier » (voir plus bas) comme on conserve un trésor. Je lui dois beaucoup. Il m’a permis de trouver un peu de confiance en moi-même qui doute toujours.

Pour clore ce billet, j’ajoute ci-après deux extraits d’un livre de Michel Cosem : Aile, la messagère (éditions Unicité © 2018).

Le premier, issu de l’avant-propos, a valeur d’art poétique :

Voici des poèmes écrits sur des bouts de papier ou plus souvent sur des carnets lors de mes déplacements. J’aime particulièrement l’instant où je mets en mots un lieu, un paysage, une sensation née dans l’immédiateté de la rencontre. […]  Mais c’est toujours au-delà de la rencontre, une nécessité de dialogue avec la réalité que j’aime, une volonté de cheviller, par l’écriture, les élans de l’éphémère. D’être à l’écoute d’une sorte d’éternité et de s’assurer qu’elle existe justement grâce aux mots, à l’écriture… Le lieu dans la poésie d’aujourd’hui est une notion fondatrice. Yves Bonnefoy l’avait bien souligné et beaucoup après lui. On peut dire que le lieu est devenu la poésie elle-même où se mêlent la réalité et l’imaginaire, l’humanité et la culture.

Le second évoque la Bretagne. Il s’y rendait (notamment au festival Etonnants voyageurs à Saint-Malo) et je suis — certes—  un peu chauvin mais j’estime que ce texte est beau et représentatif de l’art du poète qui savait mêler impressions de voyages et imaginaire :

On dit que les mouettes dans leur langage de brume énumèrent les merveilles de l’océan, les épaves, les marins morts, les îles fantômes. On dit que les fées comprennent ce langage et amassent ainsi les trésors sous-marins, cachés dans des palais aux murs de nacre. On dit que les mouettes annoncent aussi le vent et la tempête, les combats acharnés entre les vagues et les rochers, transformant en écume blanche le sang des tourmentes. On dit que les mouettes ont des galets à la place du cœur.

Gérard Le Goff © juillet 2023


Références :wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wikiMichel_Cosem

site de la revue : https://encresvives.wixsite.com/michelcosem

Jack London, Le Vagabond des étoiles, nouvelle traduction, éditions Libertalia, 474 pages, 15€, 2021.

Une chronique de Lieven Callant

Jack London, Le Vagabond des étoiles, nouvelle traduction, éditions Libertalia, 474 pages, 15€, 2021.


Pour penser la société actuelle et les crises qu’elle traverse, le catalogue des éditions Libertalia propose de nombreux livres. Le célèbre jeu de simulation et de gestion « Antifa » a aussi été publié par cette sympathique maison d’éditions. 

C’est en 1915, un an avant la mort de l’auteur que le livre est publié sous le titre : « The Star Rover ». Philippe Mortimer propose ici une nouvelle traduction française de l’américain, augmentée d’un « substantiel appareil critique » qui s’avère très judicieux pour comprendre le contexte dans lequel a été écrit le livre et quelles ont été les influences et les sources de l’auteur.  Le sous-titre, « contes de la camisole » fait allusion à l’usage aujourd’hui prohibé dans les prisons américaines de la camisole de force comme moyen de punition et de torture des détenus.

Comment un livre publié pour la première fois en 1915 peut-il encore s’avérer pertinent plus d’un siècle après son écriture pour comprendre ce qui nous arrive aujourd’hui (violences policières, émeutes, propos racistes) ? 

Une des premières explications est que Jack London a trouvé le moyen de placer ses récits hors du temps et au-delà des éléments d’actualité qui l’ont inspirés. Ces divers récits font échos à des situations bien réelles, qui ont été vécues ou documentées par l’auteur. Jack London s’adresse aux lecteurs par le biais de son personnage central: Darell Standing. 

Une autre explication est que Jack London dénonce des mécanismes, une précarité qui hélas n’a jamais totalement disparue et qui place certains individus dans des situations de dépendance où l’arbitraire remplace toute logique intelligente. On délègue trop souvent le pouvoir et le droit de faire appliquer les lois à des personnages qui ne se montrent pas à la hauteur de leurs tâches, n’ont pas l’intelligence et la morale nécessaires. Qu’on ne se trompe pas, pour Jack London, l’intelligence ne dépend nullement du niveau social ou du nombre d’années d’études, c’est une aptitude qu’on cultive tout au long de sa vie en étant curieux, libre d’esprit, désireux de se dépasser et d’apprendre. Il n’est pas nécessaire d’être un saint homme irréprochable. Les deux compagnons de cellule de Darell Standing, Ed Morell et Jake Oppenheimer (personnages réels qui ont inspirés Jack London) font preuve d’une plus grande humanité, d’un bon sens plus grand que la plus part des gardiens ou directeurs de prison, des bourreaux ou hommes de lois. Pour Jack London avant d’être des criminels qui purgent leur peine, ils restent avant tout des êtres humains même si le monde carcéral tente de les réduire à leurs crimes ou aux délits qu’ils ont commis.

Page 303, à propos de Jake Oppenheimer, Jack London évoque « La stupéfiante intelligence de cet enfant, élevé au sirop de rue » Plus loin, on peut lire:

« Cet enfant des bas-fonds, ce gibier de prison, possédait un esprit si profondément porté au raisonnement qu’il était par lui-même parvenu, procédant par induction, aux mêmes conclusions que les plus habiles sophistes. Ce qui différenciait Jake de ces esprits retors, c’était son honnêteté intellectuelle et sa parfaite franchise. » P419

Ce livre avant d’être un plaidoyer puissant contre l’emprisonnement, contre la torture, contre la peine de mort est aussi une réflexion sur la vie, sur les vies qu’une même passion, un même amour de liberté, qu’une juste révolte animent.  

« Ô toi, l’honnête citoyen, heureux pantouflard qui n’est prisonnier que de ton confort, crois-moi si je te dis que, de nos jours encore, on tue dans les prisons, comme on y a toujours tué depuis que la première geôle a été construite par l’homme pour y enfermer l’homme. » P87 

Darell Standing, professeur à l’Université du Nebraska sur le point d’être nommé doyen de la faculté d’agronomie,« dans un accès de fureur, poussé par cette colère rouge qui a été {s}a malédiction tout au long des millénaires » a tué son collègue et purge une peine de prison à perpétuité pour ce crime dans la prison d’État de San Quentin (Californie). Au moment où il commence à relater son (ses) histoire(s), il est en prison depuis 10 ans et a passé plus de 5 ans à l’isolement dans le noir le plus complet.  

Suite aux mensongères manigances et fausses accusations d’un autre détenu nommé Cécil Winwood, plusieurs détenus sont interrogés et torturés par le directeur de la prison et quelques gardiens. Standing est accusé d’avoir caché de la dynamite dans la prison en vue d’une évasion. La dynamite n’existe pas, Standing est innocent.

« Dans le secret de mon cachot, j’ai été passé à tabac par les gardiens, dont l’intelligence fort limitée leur permettait seulement de comprendre que j’étais différent d’eux et – ce qui était encore moins pardonnable à leurs yeux – beaucoup moins bête. » P26

«  C’est pour avoir fait fonctionner mon cerveau que j’ai été puni par mes gardiens. » P27

« Les gens intelligents sont cruels. Les imbéciles sont monstrueusement cruels. » P28 

Comme il lui est impossible d’indiquer la cachette d’une dynamite qui n’existe pas, aucune issue ne s’offre à Darell Standing, si ce n’est celle de résister aux tortures répétées qui consistent à comprimer son corps durant des périodes toujours plus longues dans une camisole de force, de lutter contre l’absurde conviction du directeur de prison qui se transforme en obsession et en déni flagrant de la réalité et de la vérité. 

« J’ai traversé un à un les enfers d’une multitude d’existences pour partager avec toi les informations que tu liras dans tes heures de loisir. » P18

La seule manière de subsister à cet enfer, pour le supplicié est d’entrer en auto-hypnose et de quitter mentalement ce corps. C’est ainsi qu’à force, il devient le vagabond des étoiles « le poète rêveur des âges oubliés, tous les personnages que l’histoire de l’homme écrite par l’homme ne mentionne nulle part «  P21 

Darell Standing dit:

« j’ai découvert ces souvenirs dans les tréfonds de mon cerveau en utilisant l’hypnose au fond de mon cachot de San Quentin ».P83 

« N’ayant nulle envie de mourir, j’ai recouru à la mort dans la vie. C’est Ed Morrell qui m’a appris ce stratagème mental. »P87

Sous hypnose, sous camisole de force, serrée au point de comprimer les organes vitaux, Darell Standing voyage d’une vie antérieure à une autre et nous en fait le récit précis et méthodique. Pour écrire ces récits, le traducteur nous révèle les faits historiques et les sources dont s’est inspiré librement Jack London.  

« Tu deviens un esprit hors de ton corps. » P107

«Tandis qu’avec le « truc » de Morell c’était la conscience qui persistait et qui en se séparant du corps éteint, passait par différents stades de sublimation, si poussés qu’elle s’échappait du corps et de la prison de San Quentin voyageant loin sans cesser d’être lucide. » P109

«Le temps et l’espace, pour autant qu’ils constituaient encore la trame de ma conscience étaient, eux aussi en extension continuelle et démesurée.» P122

Je n’étais plus qu’un esprit, une conscience – appelez cela comme vous voudrez – incorporé dans un cerveau nébuleux. P123

« Non, c’était moralement et mentalement que j’avais changé. J’étais devenu un tout autre homme. La cruelle torture que je venais d’endurer était une insulte à mon intelligence et à mon sens de la justice. Un tel traitement disciplinaire n’adoucit certes pas les pensées de celui qui le subit. » P95

« Oui, vous avez bien lu: deux-cent quarante heures. Cher citoyen pantouflard, sais-tu ce que cela signifie? Dix jours et dix nuits à suffoquer dans une camisole de force… Tu crois sans doute qu’une telle barbarie ne saurait exister dans le monde chrétien, mille neuf cent treize années après la naissance du Christ. » P95

« C’était admirable… L’esprit humain se dressait face à une brute à la solde du système, sans craindre les tourments supplémentaires qu’il pouvait s’attirer ainsi. »  P96 

Sous camisole, Darell Standing est tout à tour un nobliau du Moyen Âge, Guillaume de Sainte-Maure.  Il est Jesse, un gamin de 8 ou 9 ans, jeune pionnier en route vers le Far West dans un convoi de chariots, un matelot échoué en Corée féodale, un officier de l’armée romaine et confident de Ponce Pilate à Jérusalemen, un naufragé sur une île déserte aux confins de l’Antarctique. 

Toutes ces existences ont comme points communs d’être particulièrement difficiles jalonnées de traitrises, de défaites, d’injustices. Mais tous ces personnages ont une conscience forte de la justice et sont d’un courage et d’une force de caractère hors du commun. Rien même la pire des existences, des tortures ne vient à bout de leur volonté. Ce qui vainc toujours c’est l’esprit de révolte, la colère rouge. Cette colère rouge revient comme un leitmotive. Passion amoureuse, fugue, sauvagerie, révolte, cette colère rouge est à double tranchant. 

Ce que cherche à dénoncer Jack London avec ce roman, ce sont les conditions de détention, l’arbitraire des punitions qui se transforment en tortures violentes qui déshumanisent les prisonniers, les brisent autant physiquement que mentalement. Comment la peine de mort peut-elle prétendre être la réponse ultime à un problème de délinquance et à une demande de justice et de réparation pour la société? 

Les douleurs vécues laissent des traces au plus profond de nos chairs, les traumatismes marquent à jamais les mémoires et des mécanismes de réactions et de défense se transmettent de génération en génération. Il existe une mémoire commune semble nous indiquer l’auteur. Ainsi se répètent les mêmes schémas de dominations, de violences. À bien des moments de ma lecture, je n’ai pu m’empêcher de penser à cet article Peut-on hériter du traumatisme de nos ancêtres ? de Sciences & vie où il est question d’épigénétique . Une étude a montré sur des souris que le vécu des pères et en particulier les vécus traumatisant modifie le comportement des générations suivante.  

« Mon esprit n’a pas commencé d’exister à ma naissance, ni au moment de ma conception. Il a évolué et s’est développé au fil d’une incalculable suite de millénaires. Toute l’expérience de ces vies innombrables a alimenté et façonné mon esprit. » p361

Face à cette fatalité, Jack London ne cesse d’opposer les facultés de l’esprit, la puissance de l’intelligence que l’on forge à grands coups d’espoir, de curiosité. La liberté, la lucidité sont au bout du tunnel, les fruits d’un long apprentissage qui peut se transmettre. Est-ce là une manière de nous dire que les luttes sociales et aujourd’hui les luttes de ceux qui se soulèvent pour la terre, pour le vivant ne peuvent être étouffées par la violence et la répression sauvage et arbitraire ?

« C’est la vie qui est à la fois la réalité et le mystère. La vie diffère pour une très large part d’une matière purement chimique dont les fluctuations peuvent être analysées et inventoriées par la pensée scientifique et médicale. La vie est persistante, elle est l’inextinguible fil de feu qui anime toutes les formes de la matière. (…) C’est mon corps qui serait mutilé pas moi. Mon esprit resterait intact et entier. »

Darell Standing est le vagabond des étoiles. Jack London est un vagabond des étoiles de par la nature de ses écrits et les multiples expériences qu’il aura vécues tout au long de son existence. Dans une moindre mesure, nous, lecteurs, sommes aussi appelés à vagabonder parmi les étoiles. À suivre en imagination, les voyages spatio-temporels auxquels le livre nous invite. 

J’aimerais terminer après les multiples citations qui démontrent à mes yeux toute la vigueur, la pertinence de ce  » grand roman fantastique et métaphysique » par une dernière citation comme un invitation lancée par Jack London.

« De tout temps mon désir et ma curiosité m’ont jeté sur quelque voie étincelante. » 


© Lieven Callant

Les lectures de juin de Patrick Jocquel

http://www.patrick-joquel.com


Poésie

Titre : J’avais rendez-vous avec le chant des cailloux
Auteur : Yves Artufel
Éditeur : Gros Textes
Année de parution : 2022

Ce petit livre orange commence par des proses datant du confinement. À deux pas de chez moi, ça s’appelle. Cette époque où l’auteur errait autour de chez lui, dans la montagne de Châteauroux les Alpes (05). Dans la solitude. Avec ses souvenirs. Ceux qui vadrouillent dans la tête, comme ces chansons qui viennent surprendre le promeneur en revenant fredonner la voix du solitaire. Et ceux qui sortent des ombres du chemin : les émotions passées, les rencontres disparues…

des proses qui interrogent le temps qui passe. La mémoire. Ce qui reste. Ce qui est perdu. Et sa propre présence dans tout ça. Qu’est-ce que ça vaut ? Il paraît que je suis vivant. Que je vieillis. Et toutes ces sortes de choses qu’on partage tous…

deuxième partie : cailloux sur le chemin des aphorismes, de courts textes, poèmes peut-être ; comme autant de cailloux de Petit Poucet pour jalonner un itinéraire. La suite des jours. Les sauts de pensées. Les fragments d’émotions. Et toutes les interrogations que l’on porte en poche sous les yeux.

Tout ceci est terriblement banal. Simplement humain. La vie de tous les jours comme on en redemande tant elle est intense. Question de regard. De présence. D’enracinement à la Terre.

Un livre à mettre dans les mains de tout lecteur de 15 ans et plus dès lors qu’il a le désir de vivre à hauteur d’humanité.

On y dénichera un quasi auto-portrait de l’auteur :

On se compose un visage, une écharpe rouge autour du cou, un chapeau de pluie sur nos désirs…


Titre : Fenêtres
Auteur : Daniel Birnbaum
Éditeur : Gros Textes
Année de parution : 2020

On écrit souvent derrière une fenêtre et pendant que l’on écrit le paysage vit sa vie de paysage. On le contemple. On le regarde sans le voir. Il est tellement habituel qu’on ne sait plus rien de lui. On l’oublie. Alors qu’à chaque instant il chante. Il palpite. Lumière. Ombre. Couleurs. Mouvements etc.

Ce petit livre ouvre la fenêtre. Ou plutôt il ouvre nos yeux à notre fenêtre. Comme un ami qui nous dirait « hé ! Regarde un peu ! La vie ! ».

Des poèmes courts. Des fenêtres différentes. Des moments de vie, de curiosité, de réception différents.

Un petit livre à mettre dès le primaire pour éduquer les enfants et au-delà au tout proche, aux magies et aux dons du quotidien. L’ exotisme à portée de carreau.

On pourrait imaginer un atelier d’écriture au long cours sur la fenêtre de la classe et ce qu’elle révèle du monde jour après jour et par extension, explorer aussi d’autres fenêtres. Un projet pour une année ou pour quelques semaines. À lier avec la photographie ou les arts plastiques…

https://blog.grostextes.fr/

Roman

Titre : L’héritage des rois passeurs
Auteur : Manon Fargetton
Éditeur : Bragelonne
Année de parution : 2015

Un roman fantasy, plutôt pour grands ados et adultes toutes catégories. On passe d’un monde à l’autre. Lequel est le réel ? Lequel est le fantastique ? Difficile à dire dans la mesure où entre les deux c’est comme une surface de miroir. Certains ont le pouvoir héréditaire de le traverser.

Dévoiler l’intrigue et l’aventure d’Enora, ce serait dommage ici. Alors je parlerai simplement des deux héroïnes principales : Enora, famille décimée en un instant et réfugiée presque par hasard en Ombre, de l’autre côté de Rive son pays ; elle va de découverte en découverte… Ravenn, princesse rebelle et soucis de succession. Des jeunes femmes bien décidées à exister.

Je ne me suis pas ennuyé un seul instant à tourner ces pages, jusqu’au bout de la nuit. Rares sont les livres à me retarder l’heure du sommeil !

Je recommande vivement !

https://www.bragelonne.fr/recherche/?q=fargetton



©Patrick Joquel