Claude LUEZIOR, Au démêloir des heures, Postface Alain Breton, Liminaire de l’auteur, Éditions Librairie-Galerie Racine -Paris- Illustration Diana Rachmuth, Format 13×21, Nombre de pages 93 – Avril 2023.


Après son remarquable ouvrage : – Sur les franges de l’essentiel. – suivi d’ – Ecritures Claude Luezior nous revient avec une œuvre clé de haute et forte densité – Au démêloir des heures – un temps de questionnement qu’il dépose devant nous entre la vie, la survie et la pertinence de la folie. « C’est bien la pire folie que de vouloir être sage dans un monde de fou. » nous rappelle Erasme, lorsque « L’esprit de l’homme est ainsi fait que le mensonge a cent fois plus de prise sur lui que la vérité. »   

Le rêve nous transporte toujours au-delà de nous-même, il surpasse le commun et nous place devant le miroir aux illusions. Le poète nous le confirme, nous vivons dans un monde masqué de doute, la permanence d’une pantomime, juste est de constater que le carnaval est permanent au pays des bouffons.

Claude Luezior donne la cadence à ses vers ainsi qu’il ressent le rythme de la vie, dont les rituels barbares ne sont jamais très éloignés. Notre poète déploie ce don d’user de subtiles métaphores, son langage se déroulant dans un rythme fractionné, se veut parfois quelque peu hermétique et pourtant il se fait révélation. 

Dans les rêves mystérieux de la nuit scintille toujours une petite lueur « scories » repoussant les impossibles, les interdits où le poète va toujours au-delà des silences.

Le temps, éternel dilemme, si long et pourtant si fuyant, ne cesse de nous surprendre. Le poète le confirme, ça le rassure, il serait bon d’écarter l’heure qui bat au rythme du cœur. L’existence ne laisse parfois même plus le temps du rêve, il passe silencieux et déjà il s’efface. « Le temps de se perdre de suspendre son vol…/… »

Claude Luezior a son mode d’expression, son code d’écriture, il nous surprend, nous atteint en revers par la bande, il faut savoir et pouvoir mériter sa poésie, elle ne se donne pas, comme une jolie femme elle se livre au jeu des désirs «…/… paradis des sirènes ? »  

La poésie ne porterait-elle pas ses accents de folie d’orgueil et de vanité, dansant avec les bouffons et les farfadets. Cependant ne nous méprenons pas elle nous oriente toujours vers la vérité, qui transmute dans l’athanor de l’alchimiste-poète, avec en perspective ce vieil espoir de voir la parole se transformer en or.    

Parfois Claude Luezior s’abandonne, il se libère, il conjure le sort et défie les outrances, les démesures, il joue de la dérision et provoque les marabouts de toutes obédiences, jusqu’à la délivrance.

Amoureux inconditionnel de l’art et de la peinture notre ami nous brosse d’étranges scènes en variations multiples, il compose des requiem, des aubes neuves, des horizons nouveaux « la lueur déchire les tulles de l’horizon c’est l’outrage » Il ose parfois le sacrifice jusqu’à la décapitation du soleil sur un horizon sanglant. 

Par la poésie il est possible de créer un monde étrange et singulier de renverser les codes, d’ouvrir les portes du fantastique et de l’imaginaire « Le fou des cartes en mon royaume aurait-il les clefs ? »

Claude Luezior joue avec la transgression, outrepasse les règles, déambule comme un somnambule ébloui qui bouscule l’ordre établi.

Le temps du grand questionnement s’impose, tout est vulnérable, par la parole cryptée le poète serait-il le gardien inconscient d’un langage rescapé, serait-il le conservateur des anciennes connaissances, des anciens savoirs alors que tout va sombrer dans le despotisme  de l’intelligence artificielle et de la numérisation qui s’effacera probablement dans vingt ou trente ans ! Jamais la mémoire ne fut autant en péril. « Tant que nos osmoses partagent leur destin nous recréerons l’éphémère. » Nous sommes dans un monde en perte de mémoire.

Restons sur le degré de la dérision et si les tatouages étaient les garants d’une certaine mémoire des signes et des sentiments. « devant moi cette présence tatouée d’encre mutante »

Le poète a ce besoin de préserver sa part d’innocence, d’étonnement, tel un enfant il boit au sein de la vie, symbole de pureté parfumé d’encens comme une chevelure de femme.

Puisse encore Claude Luezior nous conduire sur les voies détournées allant jusqu’ « Au démêloir des heures » où nous boirons aux sources de la lumière et de l’éloquence.

Nous pourrons croire alors que « Ce fut le jour d’après le grand silence : un jour d’apothéose, peut-être. »

Balval Ekel, Aire d’accueil des gens du voyage, Tarmac éditions, 91 pages, juin 2023, 22€.

Une chronique de Lieven Callant

Balval Ekel, Aire d’accueil des gens du voyage, Tarmac éditions, 91 pages, juin 2023, 22€.


Si le titre m’interroge sur les lieux « d’accueil » que notre société de sédentarisés réserve aux gens du voyage, aux exilés, aux gens de passage en quête d’une meilleure vie, le contenu, l’ensemble des textes semble plutôt s’orienter vers de petits éloges discrets et soignés du vagabondage. À l’heure où les villes cherchent par tous les moyens à écarter de leur coeur, les sans abris, les sans domicile fixe, les aires que propose l’auteur nous invite à bien d’autres réflexions souvent plus personnelles, intimes sur ce que le voyage, les voyages impliquent.

Très vite Balval Ekel, nous invite à « habiter  le vent, le ciel, l’eau, les sables mouvants et les nuits sans sommeil, l’inhabitable. », « habiter dans sa tête ou dans celle des autres », « habiter l’art et la littérature », « habiter des refuges provisoires, les bras du père absent, l’hôpital, le chagrin. » « Habiter une maison ».

Sans porter d’accusation ni de jugement de valeurs, les textes sont autant de lieux d’acquiescement où l’on encourage l’esprit à voyager, à changer de points de vue et à chercher les points qui rassemblent, les points où commence l’acceptation, la résilience.

Le poème descend du rêve et le rêve est bien souvent le lieu d’errance ou de vagabondage de l’esprit. Le poème est une aire d’accueil pour ceux qui se cherchent au travers de leurs vies, se perdent parmi les autres ou se retrouvent justement grâce aux autres. À cet autre qu’il soit l’inconnu d’un rond-point qui partage notre galère, le père disparu, le penseur qui nous a tellement apporté, l’auteur qui nous a inspiré, l’amant, le mari, le frère, l’enfant, le médecin, le voisin. 

« L’appareil de son père
autour du cou
il a frôlé des corps
s’est dilué dans des regards. »

« De retour à la chambre
que le soleil n’attaque plus de front
sur la petite table
dans les feuilles blanches
abandonnées la veille
je m’arrime à la clarté
enfin supportable »

Pour habiter le quotidien, il suffit peut-être de l’observer depuis cet espace qu’on réserve à l’écriture. L’écriture est nomade même si elle consiste à nous faire appréhender un monde qui ne l’est pas, qui ferme les yeux sur ce qui ne lui ressemble pas. Écrire est une manière de prendre conscience.

« Le désespoir bat la mesure
Dans l’obscurité profonde
la main tâtonne à la recherche
du mot exacte. »

« Avec des poèmes j’ai comblé les ornières
aplani les chemins comme on lisse une page
Au-dessus des aigreurs routinières
mon regard bienveillant
encourage les sursauts »

Il est des lieux que nous rendons inhabitables: 

« Sur mon rond point j’en vois passer des camions
des bennes tressautantes avec des bruits de tôle
le sable pris dans l’estuaire pour alimenter l’usine de ciment dans l’arrière-pays
est-ce le même qui revient pour bétonner la côte ? »

Il est des lieux qu’on aimerait ne pas devoir habiter et que l’on habite malgré tout.

Le poème Roulis de la page 72 et 73 nous invite à avoir un pied marin car « tout roule » depuis les couloirs de l’hôpital aux chambres où sont les malades. « tout roule » là où c’est loin d’être une évidence, « tout roule » devient le refrain métamorphosable auquel s’amarrer pour ne pas sombrer.  

Les lieux habitables varient, les manières de les habiter aussi et personne n’a à nous imposer un lieu en particulier et une manière de l’habiter. Même fixés depuis toujours au même endroit on peut s’avérer être un grand voyageur des tous petits espaces, un explorateur de la sédentarité comprenant qu’il doit exister une forme d’équilibre à trouver entre l’âme et le corps. Il faut vaincre la maladie ou trouver le moyen de la repousser encore un peu pour quelques temps. Habiter la vie s’apprend.

« Est-ce vivre que de nourrir inlassablement le refus de la désespérance? »

« Le chagrin est notre bagage
je ne peux qu’aider mon enfant
à le porter »

Balval Ekel par ses poèmes nous aide à trouver un air respirable, une aire où se reposer, reprendre force. Ses textes sont autant d’étapes accueillantes où les questions qui se posent ne coupent point les ailes mais les consolident afin que chaque lecteur puisse vagabonder comme bon lui semble. 

©Lieven Callant

Barbara AUZOU, Tout amour est épistolaire, Z4 Editions S.A.S, 68p., 2023, ISBN : 978-2-38113-057-6

Une chronique de Claude Luezior

Barbara AUZOU, Tout amour est épistolaire, Z4 Editions S.A.S, 68p., 2023, ISBN : 978-2-38113-057-6


Ah, si le poète savait ce qu’il va écrire ! Ah, si le peintre savait ce qu’il va sécréter sur sa toile ! De fait, la plume et le pinceau dictent à l’artiste, au moins dans une certaine mesure, le fruit d’une complicité entre la main créatrice et la conscience.

 … si l’on savait à l’avance la forme que prendront les nuages dans l’ouvrage compliqué dont on est le locataire…

         Ou, plus bas :

   … la poésie quand elle est vécue change la vie et se rit des pages qui nous étaient allouées

Ce recueil ne choisit pas la facilité : pas de ponctuation, retours à la ligne entre un mode de poésie verticale et une prose fluide, foisonnement d’images ; pourtant, les thèmes récurrents de l’amour, de l’absence, de la beauté qui esquisse ses fleurs, de jardins qui respirent leurs parfums y calquent le zig-zag de la pensée, sèment leurs rêves, faufilent leurs semaisons en une sorte de paradis perdu. Le « je t’écris » y est comme une ossature bienfaisante dans une pépinière de symboles au gré des jours. On ne lit pas Auzou, on déguste…

 … le silence tu sais m’a annoncé un arrivage d’oiseaux frais pour

bientôt…

 … au détour d’un sentier j’ai entendu le fruit mûr de ton rire élever

le printemps au niveau de l’été…

Y coulent des sources secrètes. Empreinte omniprésente de l’amour avec une certaine désespérance, la crainte de l’abandon, de l’inachevé, de la solitude. Ce qui donne au texte une dimension éminemment humaine et attachante.

La lettre, l’épître seraient-elles le refuge de la passion ? Ou bien son terreau fertile ?

Mais tout amour n’est-il qu’épistolaire ?

 ©Claude Luezior

Jeanne Champel Grenier, Racines vagabondes, éditions France Libris, 92 p., 2023, ISBN : 9 782382 684023

Une chronique de Claude Luezior

Jeanne Champel Grenier, Racines vagabondes, éditions France Libris, 92 p., 2023, ISBN : 9 782382 684023


À la page 33, sous le titre Peuples errants, en une forme de dédicace : Boumians et Manouches, Bohémiens, Gitans, Mongols, Juifs errants, Bédouins, Touaregs, Gypsies, Roms, Romanichels et nouveaux migrants. Tout un programme : frémissez, bonnes gens !

Déroulons tout d’abord le fil de la genèse de l’auteur : son grand-père fut sans doute fils de gitane. Il est décédé l’année de sa naissance.

Par contre, sa grand-mère Inès, tant aimée, fuyant la dictature de Franco depuis la Catalogne, pour vivre dans des conditions plus que modestes en France, a pris une immense importance dans la vie de Jeanne.

L’Ardèche occupe une place essentielle dans son existence : 

Je suis de ce pays qui accueillit l’exode d’une partie d’Espagne (…)

Je suis de ce pays qui jamais n’oublia la Méditerranée (…)

Je suis d’un pays fier qui subit l’invasion de mille nomadismes (…)

Je suis de ce pays entre Rhône et Ardèche qui accueille l’Ailleurs et qui tatoue la France sur la peau et le cœur de l’humble voyageur…

En résumé : une radicelle, celle de son grand-père au sang gitan, qu’elle n’a pas connu. Des origines espagnoles magnifiées par le souvenir de sa mère-grand. Enfin, de puissantes racines ardèchoises.

Mais surtout, de manière générale, un cœur immense et généreux, dans la vie, comme dans ce nouveau recueil de proses et poésies, pour tous ces peuples migrants, voyageurs, fascinants, chaleureux, errants… Ainsi, les racines vagabondes puisent-elles dans les sources de ses ancêtres.

Des nôtres aussi, car ne sommes-nous tous finalement des Africains ? Comme le disait l’anthropologue Yves Coppens, « père » de Lucy, alors décrite comme la « grand-mère » de l’humanité…

Revenons aux gens du voyage, du mystère :

Ils ont ce feu flambant d’espoir

Et partout des bouts d’infini

Qui brillent au creux des cendres

Traînées de feu sur pierreries

Ou bien :

Ils abandonnent nos rivages

Sans énigme et remplis de vide

Tous leurs rêves ont un visage

Dont les nôtres sont chrysalides

Ou encore :

D’étranges ardeurs dansantes, musicales

Surgissent issues d’abimes millénaires

Alors pulsent avec pudeur les rêves (…)

C’est l’envol, la murmuration de l’amour

Et enfin :

C’était un coin d’Espagne tout incrusté d’églises

Le jour de procession des femmes endeuillées (…)

Elles arboraient de belles robes sombres

Et portaient sur leur front la mantille de soie

Où brillait par instant leur regard mêlé d’ombre

Infinie noblesse de gens si lointains, si proches… On pourrait citer tant et tant de passages magnifiques. Un seul remède : acquérir ce précieux recueil et le déguster à petite page. Les tableaux de la poétesse y ont également finesse et puissance. Jeanne Champel Grenier a mis dans cet ouvrage une immense sincérité, du talent et un lyrisme affirmé, mais aussi et surtout, beaucoup d’âme.

©Claude Luezior