Nos arbres, Vincent BOUTON, Editions L’Harmattan.

Les éditions l’Harmattan n’ont pas froid aux yeux en hiver, et publient de petits livres de poèmes généralement d’un ton assez neuf. Vincent Bouton, médecin et voyageur de 60 ans, paraît-il, publie sur un thème qui m’est cher un recueil d’une centaine de pages pleines d’espoir, simples et lumineuses. Ce n’est pas son premier livre, mais le plus réussi à mon sens. La poésie s’y veut le reflet, à travers la figure tutélaire de l’arbre, de ce qu’est l’être humain  :

« Ils sont dans la pente et dépassent pourtant le sommet.
Les arbres nous disent.
Au sommet, l’homme a bâti sa demeure et sa bergerie.
Elles sont bientôt gagnées par l’ombre des arbres plantés
en contrebas.
Plus bas, dans la vallée, la sapinière en quinconce pousse
ses meilleurs éléments vers la pente. »

Le ton est donné. Une succession de poèmes aussi simples et brefs, mais d’un sentiment délicatement ému, profond, délivrent une forêt de notations évocatrices, dont on sort avec l’impression que l’univers est gai, plein de beauté et d’espoir. Oh, ce n’est pas que l’auteur soit un optimiste béat, en témoigne ceci, d’une lucidité douce  :

«  Il nous faudra vaincre les ombres.
Celle de nos corps, d’abord.
Puis celle des grands arbres.
Et vaincre enfin l’ombre ultime du ciel, sur nous.  »

Un livre que j’ai lu, et même relu, avec bonheur, et dont la profondeur se dégage comme une sorte de parfum pensif d’arbre en fleur. Vincent Bouton, dans la lignée des Christian Bobin, plus humble et plus réaliste, est très poète. Le lire est se ménager un moment de pure fraîcheur, sans mièvrerie, ni rien d’autre que d’entrer dans le miroir d’une conscience qui nous offre quelques reflets apaisants de son monde. Respect.


Xavier Bordes

CHE LIN – Entre tradition poétique chinoise et poésie symboliste française. – L’HARMATTAN Coll. Palinure. (495 pp.)

CHE LIN est docteur ès lettres, professeur de français à l’Université de Langues étrangères de Pékin depuis 1993, et traductrice. La qualité de son français est remarquable. Son livre est un travail considérable, dont certains indices laissent à penser qu’il est peut-être la publication d’une thèse, à cause de certains aspects formels sur lesquels il faut passer, car le contenu du livre est très instructif et souvent passionnant. Il s’agit d’une introduction à certains aspects de la poésie chinoise, que ce soient les thèmes ou les techniques, ou leur évolution, étude extrêmement précise et détaillée. À partir de ce fondement et d’une étude de la poésie symboliste française, CHE LIN étudie les divergences et les parallélismes, d’abord ceux qui sont naturels et involontaires en quelque sorte, entre les deux mentalités poétiques, la chinoise dans ses aspects symbolistes avant l’heure, et la française dans sa coïncidence avec la poésie chinoise.
Comme l’étude est très poussée dans les détails, cet aspect des choses est absolument captivant pour ceux qui s’intéressent à la poésie universelle, et à ce qu’il s’y peut détecter de parentés entre des cervelles humaines dans les civilisations qui les ont formées et qui semblent tellement éloignées les unes des autres. En cela, le livre de Che Lin est une mine de renseignement sur la manière de poétiser lorsqu’on est chinois, mais aussi, par contrecoup, sur la manière dont quelqu’un qui pense «  en poésie chinoise  » peut voir le poème occidental. Bref, c’est un site privilégié de confrontation et d’apprentissage sur la «  poésie de l’autre  » et sur «la nôtre et  nous-mêmes regardés d’un point de vue lointain  ». On y gagne une sorte de vision stéréoscopique, en profondeur ou «  en relief, comme on voudra.
Ensuite, dans une seconde moitié (grosso modo) de l’ouvrage, CHE LIN se penche plus précisément sur les poètes chinois qui se sont revendiqués de l’influence des symbolistes français, de la relation qui existe entre leurs poèmes et leurs conceptions, et celles de Verlaine, Baudelaire, etc… CHE LIN décrit la sorte de révolution qui se voulait modernisation, que les poètes symbolistes chinois ont délibérément introduite dans la poésie chinoise, et quelle conséquences littéraires s’en sont suivies. Le plus fascinant, c’est la mise en parallèle (visuelle) de certains poèmes chinois (original et traduction en français) de l’époque symboliste chinoise, avec les poèmes de mêmes thèmes de poètes symbolistes français célèbre. A travers les proximités et les différences, on mesure, de même qu’à travers le livre entier mais de façon encore plus aiguë, plus précise, comment des esprits, des mentalités, des façons d’imaginer, peuvent se déverser les un(e)s dans les autres, se refléter en se métamorphosant, en prenant de nouvelles couleurs. Un livre qui rend finalement plutôt optimiste sur la possibilité qu’il y a de se comprendre entre peuples aux racines si distantes et par  nature étrangères, en apparence. Un livre solide et riche qui mérite de s’y attarder et de réfléchir à loisir.

□ Xavier Bordes

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André Breton Persiste

  • André Breton Persiste, Cahier Collectif avec des textes d’André Breton, Jacques Kober, Pierre Schroven, Antoine Colavolpe, Pierre Grouix, Cécile Mainardi, J-M Robert et Daniel Leuwers. Editions de la revue « Remue-Méninges ».

André Breton, 1923

Kober offre une nouvelle chance de « sur-vie » à l’œuvre de Breton en faisant taire les à-priori ou les médisances sans pour autant offrir un ensemble hagiographique(en témoigne les textes de Breton lui-même présentés ici).

Le responsable de ce Cahier et ceux qu’il a réuni permettent de garder vivante une trace insidieusement érosive mais débarrassée de tout remugles spécieux. D’un côté les textes appellent à perpétuer l’inscription de Breton dans l’histoire littéraire, de l’autre ils éliment certaines griffures et lacérations mémorielles.

L’auteur illustre comment la vraie poésie oblige à marcher dans les couleurs en sentant ce qui manque à la vie. Marcher sur une terre démesurée sans penser à demain. Il prouve comment Breton sut suivre les étendues inédites, leurs mouvements d’utopie. L’inconnu laisse sa trace. Le poète a écrit « le seul poème pour faire pencher la terre » du côté où on ne peut rien savoir. Fièvre joyeuse. Il a montré avec délice la lumière, l’amour, le hasard, il apprend à s’en émerveiller.

Reste la mise en lumière de ce qui nous échappe et des courants parasites qui annihilent à force. Comme Kober le souligne, la poésie de Breton « n’est pas un dérivatif, un repos ». Elle permet de se recommencer loin des « puits de solitude ». Les corps ne sont plus des machines. Ils vont retrouver leur combustion intime, source d’énergie « au sens physique ».

Ils vont vers l’ouverture même si l’aube est encore livide. Ils peuvent habiter les forces brutes et coloniser leur mystère « comme les arbres le ciel ». Déjà « la pluie s’enflamme », l’émotion si profonde peut faire quitter la non-vie blanche et allusive.

Kober,Schroven  et les autres retrouvent la présence et la réalité de Breton, loin de ce qui corrode et émiette l’étendue de ses œuvres. Se retrouve leur force d’évidence à travers des textes incisifs et sans appel. Ils réarticulent l’homme et l’œuvre dans leur lisibilité compréhensible. Faisant écho aux textes de Breton les mots des poètes réunis par Kober sont parfois poignants et toujours effervescents, tout en demeurant imprégnés de la réalité de l’auteur de Nadja montré tel qu’il fut.

L’exercice s’élève face à des formes d’oblitération pour stimuler le retour au maître surréaliste. Kober poursuit ainsi le travail qu’il a entrepris depuis longtemps. Les textes présentés n’ont rien d’une masse confuse. Ils ne cherchent pas le marouflage mais concentrent leur énergie sur l’essentiel. C’est pourquoi un tel ensemble est un exercice nécessaire sur celui qui demeure « à la fois proche et étranger ».

Chaque texte retenu joue avec ou contre le temps qu’il clôt et ouvre à la fois. En cela chacun « creuse » en une sorte de bilan d’une épopée que certains voudraient peu glorieuse. Il en existe de bien pires pourtant et peu d’aussi lumineuses. La poésie de Breton ne fut en effet qu’écart, écartement, rupture-mais vitale cette rupture à l’épreuve du temps.

Le corpus se fond avec la substance même du sujet qu’il appréhende. Surgit un défilé d’impressions qui n’ont rien de fugitives. Elles imposent leur pertinence et désarment certaines mémoires flottantes ou assommées par l’autorité du poète et de son œuvre qui sortent grandies de ces travaux de redressement, de reconnaissance. Chaque témoignage s’impose donc comme un événement impromptu mais décisif. Il participe à une expérience limite de la poésie aimantée par le vertige.

□  Jean-Paul Gavard-Perret

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Paroles buissonnières (Carnets confidentiels n° 34), Les années Minou, Jacques CANUT ; les deux recueils à La Botellerie, imprimerie à Vauchrétien ; Déclinaisons, Ed. Rafael de Surtis, Cordes sur Ciel.

Jacques Canut (né en 1930) a publié ces trois minces recueils au cours de l’été 2011. Il s’y montre tendrement attentif à la nature, aux êtres et, surtout, aux rencontres, aux hasards de la vie. Tout ce qui se passe – j’entends les événements de la vie courante, anodins – trouve en lui un poète soucieux de rendre ce qu’il voit, comme s’il voulait porter témoignage et proclamer que tout est poésie. «  En ce calme bureau de poste, sur les bras de sa mère, à peine sortie de l’adolescence, un bébé d’origine africaine, aux traits remarquablement harmonieux et délicats, observe et suit attentivement, sensible et réfléchi, les gestes de l’employée. »

Comme pour un instantané, il s’agit de saisir l’essentiel d’une scène. Après, Jacques Canut se laissera peut-être prendre par une méditation. Toujours, il s’avance et observateur amoureux de la vie, même si, ici et là, quelque nostalgie vient sous sa plume : « [je] ne survis qu’égrenant ma retraite en jours d’austère solitude ». On n’évite pas l’âge et ses aléas…

Ce qui compte ici, c’est un ton, c’est une allure. Rien de tarabiscoté, de la prose dirait-on si n’éclataient ici et là des images comme « l’offrande du beau temps », « respirer sous les champs d’étoiles » ou des bonheurs d’écriture : « La montagne, aujourd’hui / a l’odeur glacée des vieillards / qui se laissent glisser / dans la nuit. »

On l’a compris, rien n’est plus étranger à ce poète que la pose, la recherche formelle à la limite de l’incompréhensible, la parole tonitruante. Il chante dans des murmures (c’est alors qu’il faut se montrer attentif), avance d’un pas égal, sans hâte, énonçant ses bonheurs et ses découvertes comme le ferait un aîné plein de sagesse. Une voix qui touche.

□ Georges JACQUEMIN

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Voyages sur Chesterfiel de Philippe Coussin-Grudzinski – Intervalles 2012 – 128 pages 15 €

Ce court récit s’étalant sur une seule nuit de 0h07 à 7h00 du matin d’un mois de février pluvieux dans un appartement parisien, fait sans concession, le portrait socio-zoologique de notre société contemporaine. Un portrait cynique mais réaliste d’un monde grotesque et un autoportrait d’une jubilatoire sincérité. Dans ce qui pourrait être comme des pages d’un journal intime, Philippe, jeune surdiplômé au chômage, expose comment il préfère se vautrer dans l’ennui le plus total, ponctué de petites rapines de produits de luxe, que de se plier aux hypocrisies, au fiel et à la poussée de dents, dont il faut faire preuve pour tracer sa route de paillettes dans le monde. « Pour remplacer mes pulls en cachemire à moindre frais, je retire habilement l’étiquette antivol dans les cabines d’essayage et je mise sur mon physique de fils de bonne famille pour déjouer la vigilance des hommes en noir à l’entrée des magasins. ». Un monde top high-tech, celui des grands groupes de média, des « maîtres du monde », qu’il a connu alors qu’il était, il n’y a pas si longtemps, ce jeune con sous-employé lors de stages café/photocopies légèrement amélioré mais sans intérêt. Parcours obligatoire de tous les jeunes loups bien équipés pour espérer grimper rapidement l’échelle du paradis social, mais pour cela mieux vaut ne pas avoir trop soif d’Idéal. Welcome dans un monde creux, superficiel et superfétatoire, puissamment épris de tape à l’œil, de réussite bling bling et cependant dépourvu de toute grandeur. L’auteur décrypte les personnages, les rouages et les backstages carton-pâte de ce parfait symbole de la société moderne, où le look, le cv et la bêtise, ont ceci en commun que ça doit briller pleins feux, qu’importent les moyens, qu’importe le mensonge, qu’il est d’ailleurs de bon ton d’angliciser un peu. Ce qui est in un jour, top tendance le lendemain, est has been le jour suivant. Alors le narrateur reste chômeur, dort le jour et passe ses nuits sur facebook, où à travers des dialogues tantôt drôles, tantôt consternants, se brosse un portrait de l’ennui poussé à l’extrême. De tout ça, un être un tant soit peu sensible et idéaliste, ne peut que chercher à s’évader. L’amour, la drogue, la musique… Tout ce qui peut donner encore de véritables émotions. Pour Philippe, ce sont les souvenirs, d’enfance, de voyages, les fantasmes, et puis l’amour de Raphaël, l’intensité du plaisir, des transes sur la musique électronique des nuits de Berlin-Est, la grandeur de l’opéra, l’herbe bio d’Auvergne. C’est donc bien à un voyage sur Chesterfield, le fameux canapé cuir fait main, qu’il nous convie dans ce texte. Un texte facile à lire, qui au départ peut agacer, voire rebuter. On peut se poser la question de son intérêt, surtout si on trouve qu’on perd déjà soi-même trop de temps sur facebook, mais outre le fait qu’en transformant en quelque sorte le lecteur en voyeur, ce qui questionne aussi, c’est quelque chose de très essentiel qui filtre de ce récit : qu’en est-il de la beauté, du cœur, de l’intelligence, de la relation à l’autre, de tout qui donne valeur à l’humanité dans notre société de consommation ultra-artificielle, où il est si facile de se laisse hypnotiser, voire lobotomiser par tout et surtout rien, et passer sa vie à brasser du vide ? Il y a donc un espoir pour que les jeunes générations de diplômés échappent au grand cauchemar éveillé du monde des apparences et exigent que leur vie ait le véritable goût du vivant.


Cathy Garcia

Délit de poésie, blog de Cathy Garcia

Le Décompresseur, Atelier de Cathy Garcia

Philippe Coussin-Grudzinsk

Philippe Coussin-Grudzinski est né en 1986. Après avoir collaboré aux Inrocks, il est devenu community manager pour la télévision. Son blog Humeurs sur Chesterfield connait un succès fulgurant : Voyages sur Chesterfield est son premier roman.