Zhang, le peintre magicien de Pascal Vatinel, illustrations nb de Peggy Adam.

  • Zhang, le peintre magicien de Pascal Vatinel, illustrations nb de Peggy Adam. Actes Sud Junior, août 2012. 112 pages, 7,70 €

 

Dans la veine des contes traditionnels chinois, comme celui du pinceau magique, voici une très belle histoire tissée de la série « Fleur de Printemps », du même auteur, cette fois autour de l’art de la peinture sur soie. L’histoire est racontée par le grand-père Lao Cheng, à sa petite-fille Fleur de Printemps, alors qu’elle s’exerce à la calligraphie sous sa conduite.

«  – Peur, dis-tu ? Quel mot dois-tu tracer ?

– ‟ Paix ”.

– Alors, le seul moyen de bien l’écrire est que tu te sentes toi-même paisible. Si tu as peur, ton cœur ne pourra guider correctement ta main. Penses-y. »

Une belle histoire vaut souvent mieux qu’un grand discours, aussi pour lui faire comprendre la base essentielle de cet art, il se met donc à lui raconter l’histoire de Zhang, le peintre magicien. Comment un jeune homme, après avoir fui la ville, poursuivi par des gardes royaux, finit par tomber sur une vieille cabane délabrée au fond d’une forêt et y demander asile au vieil ermite qui y demeure. Peu enclin à laisser ainsi troubler sa solitude, le vieil homme cependant se ravise quand Zhang lui montre ses dessins, et tout particulièrement une esquisse de magnifiques mûriers que ce dernier avait rencontrés sur son chemin. L’ermite alors lui propose un marché. Il lui offre le gîte et le couvert, en échange, le garçon continuera à dessiner, s’occupera du potager, des repas, du ménage, de la mule Xiaoma et aussi, l’essentiel, il se chargera des sacs de feuilles…

C’est ainsi que Fleur de Printemps va découvrir comment on fabrique la soie en pratiquant l’élevage de vers à soie, et « le vieux maître Lin en connaissait tous les secrets. Celle qu’il fabriquait était extraordinaire, la plus belle de Chine. »

Zhang séjournera trois ans dans la cabane de l’ermite, qui était en réalité un peintre de grand talent. Celui-ci l’initiera à ses secrets, d’abord la fabrication de la soie et des encres, puis de son art, quand il jugera Zhang suffisamment doué.

« Cent fois déjà je te l’ai dit : ‟Savoir regarder pour voir et bien voir pour bien interpréter.” »

Puis un jour, maître Lin raconte son passé de peintre célèbre à Zhang et comment il était arrivé dans cette cabane. Il invite ensuite le jeune garçon à retourner dans le monde, où bien des choses l’attendent.

« De merveilleux paysages t’attendent dans le vaste monde : des lacs, des pics sacrés, des rivages d’une infinie beauté, qui enrichiront ton âme et ton regard. »

C’est ainsi que Zhang quittera son maître, non sans tristesse, qui lui offrira pour l’accompagner, sa vieille mule Xiaoma. Effectivement, de nombreuses aventures attendent Zhang et pas toutes agréables, mais chacune d’elle lui permettra de confirmer et peaufiner son art. Sa peinture deviendra véritablement magique. Sur son chemin, il rencontrera la méchanceté et la convoitise, mais aussi la générosité et l’amour. Puis, lui aussi deviendra un peintre très célèbre, jusqu’au jour où il sera prêt pour l’ultime leçon de son vieux maître.

Quant à la petite Fleur de Printemps, la voilà prête à reprendre son pinceau pour une nouvelle leçon de calligraphie.

Pascal Vatinel est né à Paris en 1957. Il commence tôt des études de sinologie et se spécialise sur le symbolisme et les nombres dans les principaux Classiques. Après la publication d’articles dans des revues spécialisées, il écrit son essai sur La Symbolique du Yi Jing et du Jeu d’Échecs, édité en 2000 chez L’Harmattan, sous la supervision du Père Claude Larre† de l’Institut Ricci à Paris. Passionné par les mutations qui marquent l’histoire de la Chine, Pascal Vatinel s’y rend régulièrement depuis plus de vingt ans. Il y perfectionne aussi sa pratique du Taijiquan, en compagnie de son épouse qui enseigne cet art interne à Paris. Sa passion pour les voyages, en Asie et en Australie, mais aussi aux États-Unis et en Europe est une invitation à l’écriture. Son premier roman, L’Affaire du Cuisinier Chinois, est édité par le Rouergue fin 2007. Ce polar reliant Chine contemporaine et Chine ancestrale fait la part belle au suspense mais aussi à la gastronomie de l’Empire du Milieu, ce qui lui vaut son succès. Le livre est d’ailleurs sélectionné par le centre de documentation du Lycée International de Pékin. Son deuxième roman, Les Larmes du Phénix, paraît en 2010 chez Rouergue Noir. Ce thriller, qui s’inspire de faits réels, conduit le lecteur entre Corée du Nord, Chine et États-Unis, et expose, à travers le récit des évadés de Corée, les enjeux politiques qui renvoient face à face la Chine et les États-Unis. Le personnage de Thomas Kessler, un reporter free-lance spécialiste de l’Asie, est repris dans Parce que le Sang n’oublie pas, paru en 2011, où il traque un criminel de guerre japonais impliqué dans le Massacre de Nankin. L’ouvrage fera l’objet d’une conférence au sein du Mémorial de Caen en octobre 2011. Les lecteurs des prisons de Charente ayant sélectionné ce thriller comme l’un des cinq finalistes du Prix Intramuros Cognac 2011, Pascal Vatinel a accepté de collaborer avec l’Association Intramuros en rendant visite à des maisons d’arrêt comme celles de Saintes, Rochefort, Angoulême… Quant à « Thomas Kessler », il mène à nouveau l’enquête dans Environnement mortel, présent en librairie dès janvier 2012. À la même date, Parce que le Sang n’oublie pas est édité en poche par Actes Sud dans sa collection Babel Noir. Pascal Vatinel aime également écrire pour les enfants. La série « Fleur de Printemps », qu’il débute en 2007 avec les éditions Bleu de Chine, a pour vocation d’introduire les bases et les charmes de la pensée chinoise aux enfants français. Niao et le roi qui aimait les Oiseaux, superbement illustré par Gaëlle Duhazé, évoque à travers des thèmes de la tradition, le concept de liberté. Bleu de Chine ayant cessé son activité, le deuxième récit de « Fleur de Printemps », Bao et le Dragon de Jade, est édité par Actes Sud Junior. Le format retenu est celui du livre jeunesse de poche, propre à la collection « Roman cadet » et les illustrations, noir et blanc, bénéficient du talent de Peggy Adam, pour s’adresser aux jeunes dès 8 ans. Bao et le Dragon de Jade est sélectionné pour une dizaine de prix, dont celui des Incorruptibles. Dans la même série, Le jeune archer du roi de Chine paraît en octobre 2011 (toujours chez Actes Sud). Enthousiasmé par l’accueil des jeunes lecteurs français, Pascal Vatinel essaie de leur consacrer le plus de temps possible, lors de rencontres, pour échanger avec eux sur la Chine, ses traditions et coutumes, mais aussi jouer entre le monde réel et celui des légendes.

Cathy GARCIA

Les enfants invisibles – Histoires d’enfants des rues – Marie-José Lallart et Olivier Villepreux

 

 

  • Les enfants invisibles – Histoires d’enfants des rues – Marie-José Lallart et Olivier Villepreux. Illustrations de Guillaume Reynard. Actes Sud Junior, septembre 2012. 96 pages, 17 €.

 

Dans ce livre, Marie-José Lallart, ex-fonctionnaire internationale à l’Unesco, prête sa voix aux enfants des rues de différents pays. Elle explique la démarche dans une préface inaugurée par un proverbe du Burkina Faso, qui en dit bien plus qu’un grand discours.

« Le contenu d’une cacahuète est suffisant pour que deux amis puissent le partager. »

« Les Écoles de l’espoir », est une association créé à l’initiative du footballeur professionnel international Mikaël Silvestre, qui souhaitait aider les enfants à accéder à l’alphabétisation au Niger, et puis dans d’autres pays d’Afrique et d’ailleurs, grâce au lien avec d’autres associations et le soutien d’autres sportifs célèbres. C’est par cette association que Marie-José Lallart a pu rencontrer ces enfants des rues : les bui doi au Viêtnam (« poussière de vie »), los desechables en Colombie (« les jetables »), bana imbia (« les chiens ») en république du Congo, les shégués, ou phaseurs « celui qui passe » de Kinshasa, considérés parfois pour leur plus grand malheur, comme des « enfants sorciers ».

« Le seul fait d’aller à l’école permettrait sûrement que l’on nous regarde différemment, car c’est bien le regard des autres qui est le pire ennemi des « shégués ».

Et puis encore, les enfant sans nom du Niger qu’on appelle asimekpe au Togo (« le caillou du marché »), les katmis à Madagascar « en référence aux « quatre misères » : drogue, prostitution, alcoolisme, vol » et aussi les enfants de Gaza, les jeunes handicapés et les talibés du Sahara, les enfants de Nyamey dont les parents sont handicapés et ne peuvent subvenir à leurs besoins, les enfants d’Haïti après le goudou goudou, le terrible tremblement de terre de 2010, les enfants du fleuve Maroni en Guyane, les meninos da rua de Luancia en Angola qui vivent et mangent sur les décharges, souvent recrutés comme enfants soldats et qui servent entre autre de « bouclier humain » pour déminer leur pays, un des plus minés au monde… Sept pays plus une région et la liste est loin d’être exhaustive, car des enfants des rues, il y en a un peu partout dans le monde et ce sont les premières et plus vulnérables victimes de la misère et de la violence qui en résulte.

Le fait que l’auteur prête ici sa voix aux enfants rencontrés, plutôt que de les raconter, donnent bien plus de force à ces témoignages, car il est rare en réalité que l’on entende, y compris dans le domaine humanitaire, la parole des oubliés du monde. D’entendre ce qu’ils ont à dire, leur questionnements, leurs peurs, leurs problèmes, leurs besoins, leurs désirs… Bien-sûr, le plus évident, c’est qu’ils voudraient et devraient être des enfants comme les autres, protégés par la société si leurs parents ne sont plus en mesure de le faire, protégés par des lois qui sont écrites et signées par tous les pays du monde, dans la Convention des droits de l’Enfant. Ils voudraient aller à l’école, dormir sous un toit, manger à leur faim, ils voudraient rester en vie, ne plus se cacher, ne plus vivre dans la peur d’être battus, violés, volés, assassinés, enrôlés de force par des milices ou des sectes, ils voudraient ne plus avoir à se droguer à l’essence ou à la colle pour dormir, oublier leur peur, leur faim, ils voudraient jouer au foot avec un vrai ballon, avoir des vêtements, des chaussures, apprendre des métiers, ils voudraient réapprendre à rêver, être aimés et respectés.

Ce livre est donc salutaire pour que les jeunes lecteurs, mais aussi leurs parents, puissent prendre conscience de réalités trop souvent ignorées, occultées, car on ne peut se targuer de vouloir faire découvrir le monde à nos enfants, sans leur dire la vérité de ce monde. Et ces témoignages ne sont pas simplement un étalage de faits tragiques, mais aussi de très belles histoires, de solidarité, d’entraide, de projets réussis, de bonheurs partagés, une leçon contre l’indifférence et l’égoïsme. Elles permettent de prendre conscience que même un tout petit geste compte, lorsqu’il est fait pour aider l’autre.

Une double-page à la fin de chaque récit – des récits datés qui s’étalent entre 1996 et 2011 – est consacrée au pays concerné, permettant ainsi au lecteur d’en savoir plus sur sa situation, son emplacement géographique et sa culture. Cela renforce la pertinence de cet ouvrage, égayé aussi par de chouettes illustrations de Guillaume Reynard, façon croquis de carnets de voyage. Bref, un livre à mettre dans toutes les mains et qui pourrait servir de solide support pour un travail en milieu scolaire.

Marie-José Lallart est directrice de la collection Exclamationniste aux éditions de L’Harmattan et s’intéresse particulièrement aux œuvres pluridisciplinaires. Elle-même auteur aux goûts éclectiques, elle aime mélanger les genres. Elle a étudié la psychologie et la philosophie avant de travailler pour l’UNESCO. Elle publie des recueils de poésie et de nouvelles en collaboration avec des photographes et des illustrateurs.

Bibliographie :

• Ombres de femmes (avec Nelly Roushdi et Gaël Toutain), Éd. Du Cygne, 2006.
• Petit fil de soi, L’Harmattan, 2006.

• Il suffit de…, L’Harmattan, 2009.

Olivier Villepreux a été journaliste au sein du journal L’Équipe et rédacteur en chef du magazine Attitude rugby. Il est aussi l’auteur de L’Histoire passionnée du rugby (éd. Hugo & Cie) et anime le Blog Contre-Pied http://contre-pied.blog.lemonde.fr/

 

◊Cathy GARCIA

Tom HENGEN, Explorations in C

 

  • Tom HENGEN, Explorations in C, Phi, 2012; 64 pages, 15 €

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Une première chez Phi: un recueil de poèmes entièrement écrit en anglais par le poète luxembourgeois Tom Hengen, par ailleurs professeur à Esch-sur-Alzette.

Depuis longtemps, les éditions Phi ont développé une collection en langue allemande. Cette fois, c’est en anglais pourtant que Tom Hengen donne un recueil. Il est vrai qu’il a étudié cette langue à l’université d’Aberystwyth, au Pays de Galles. En l’espèce, ses Explorations en C (Explorations en do) font allusion à la notation musicale en vogue en Angleterre et en Allemagne : « The dusky blues is played in C in the desolate kingdom » (le sombre blues interprété en do dans le royaume désolé).

Scènes nocturnes, personnages masqués, transfigurations parfois…, le poète lui-même ne se compare-t-il pas à une tortue? Une tortue qui aurait passé ses meilleures heures au milieu de l’océan en compagnie des dauphins et des baleines et qui reviendrait maintenant pondre ses œufs sur la plage. Une forme d’espoir qui, hélas, tourne court en fin de compte : « but I found my birthplace / had been stolen » (mais j’ai constaté que mon lieu de naissance avait été saccagé)

Parfois, l’écriture s’amuse, se transforme en calligramme, use de tous les arcanes de la poésie poétique, tangue de l’allitération à la paronomase, en passant par le slam ou le « spoken-word ». C’est qu’il s’agit de dire la difficulté à parler, à trouver ses mots dans une langue parfois heurtée, parfois construite sur des répétitions qui confinent à la glossolalie, un peu comme si elle ne pouvait échapper à certaines réalités échafaudées avec prégnance quand on n’explore pas aussi avec délectations les sons – celui du tambour, par exemple : « tickle dipple / dinner for a nickel / du drum daladum » (guili-guili / dîner pour un sou / boum boum badaboum).

A l’occasion, des visions plus extraordinaires (« I beg you / take me aboard / and jump from one star / to the next » – je demande que tu mes prennes à ton bord et que je saute d’une étoile à l’autre) ramènent vers la nature qui s’impose à ce qui est presque déjà considéré comme une civilisation disparue. En ce sens, on ne s’étonnera pas d’entendre dans une sorte de chambre d’écho des récits anciens ni d’entendre des textes reliés aux rêves qui mesurent « the gapes between / life and death » (les fossés entre la vie et la mort) ou aux masques qui tombent pour, finalement, mieux se remettre en place quand le chasseur devient le chassé. Est-ce un hasard aussi si l’auteur s’adresse un moment à la folie, aux chants de chaman ou s’il joue sur les symboles et les correspondances ?

Un beau champ à explorer et à parcourir en tous sens.

◊Paul MATHIEU

Florian Zeller, La jouissance, roman, Gallimard

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  • Florian Zeller, La jouissance, roman, Gallimard (160 pages- 16,90€)

Florian ausculte un couple de trentenaire, depuis les prémices de l’amour jusqu’à son extinction, qui conduit inéluctablement à une séparation.

L’originalité de ce roman réside dans sa façon de comparer la genèse du couple aux fondements de l’Europe. On subodore les intentions de l’auteur dans le sous titre: « Un roman européen ». Les deux récits s’entrecroisent à chaque grande étape.

En fil rouge, à l’instar de Cioran, qui considérait « le rétrécissement progressif des trottoirs » comme un événement majeur, une question taraude le narrateur : « Quel est l’événement le plus marquant du siècle ? ». Ce qui le conduit aussi à s’interroger et à déterminer ce qui compte le plus au sein du couple Pauline et Nicolas.

Le narrateur revisite toutes les négociations nécessaires pour aboutir à l’hymne européen de l’ode à la joie. Il revient sur l’ouverture que l’espéranto avait fomenté.

Il braque les projecteurs sur l’entente cordiale franco-allemande et ces poignées de mains historiques. Il rend hommage à Robert Schuman, considéré comme « le père de l’Europe ». Les dates majeures défilent, les images gravées dans notre mémoire affleurent: la chute du mur de Berlin et l’effondrement des tours jumelles à New York.

Tout comme il souligne les difficultés qui naissent dès que l’Europe accueille une autre nation (négociations plus complexes), il décrypte tout ce qui est venu enrayer l’harmonie du couple : les absences professionnelles, les soupçons qui s’installent après la découverte d’un texto à l’ère des portables-espions, la confiance perdue, les doutes, « le cap fatidique des 3 ans », la jalousie. S’y ajoutent les tentations de liaisons kleenex, (alimentant les fantasmes de Nicolas) incarnées par Sofia, Victoria, Ana, hédonistes se réclamant plutôt de la liaison Sartre & Beauvoir et pour qui le sel de la vie est de « jouir et faire jouir », et non pas de se sacrifier. Moyen d’occulter la vieillesse (Car « plus on avance, plus l’espérance se fait rare ») et la finitude de l’être humain, deux thématiques qui firent l’objet d’une lettre de Ionesco au pape.

Paradoxalement, il appert que l’enfant n’est pas le ciment qui aurait pu ressouder ce couple qui se délite. Les mots : concession, pardon et réconciliation sont ignorés.

Dans La jouissance, Florian Zeller met en exergue les valeurs perdues qui ont manqué à ce couple à la dérive : « des efforts, de l’abnégation, de la constance, beaucoup d’attentions ». Si Pauline avait consenti à se séparer de son chat par amour pour Nicolas, ce dernier est moins enclin à assumer le quotidien. La conception si diamétralement opposée de l’amour chez les deux partenaires (l’un jouisseur, l’autre angoissée ne pouvait que lézarder leur foyer. La mélodie du bonheur sur les airs de « a perfect day » est rompue. Un roman qui fait songer à celui de Jean-Marc Parisis : « Avant, pendant, après », un titre résumant bien l’explosion du couple.

D’autre part, Florian Zeller distille en creux le portrait d’une génération, fragilisée, « en train de devenir pauvre », obligée de s’exiler à la périphérie, dès l’arrivée d’un enfant, constat aussi souligné par Olivier Adam dans Les lisières. Le roman, débuté dans un lit, s’achève sur une vision réaliste de ces familles mono parentales, esseulées, déambulant dans un parc avec leurs bambins.

En filigrane s’esquissent le panthéon littéraire de Florian Zeller (dont Kundera: son maître tutélaire, Leiris, Roth…), son talent de dramaturge dans la maîtrise des dialogues, ainsi que ses références musicales (Beethoven) et cinématographiques (Godard, Bergman, Kubrik). Le tout brossant le portrait d’un auteur érudit.

Florian Zeller signe le roman d’une vie qui se désaccorde, hanté par une pointe de nostalgie, au ton subtilement désenchanté, porté vers l’introspection dans lequel il explore l’intrication du désir et de la culpabilité. Il remonte au grain de sable qui vient ébranler la pérennité du couple et capte le basculement de l’admiration au mépris.

En parallèle, le romancier élargit sa focale avec la construction, pas à pas, de l’Europe, nécessitant maints compromis. Sujet d’autant plus actuel en période de crise.

Un récit des évidences : celle de ne plus aimer et d’aimer ailleurs.

A noter, une autre actualité : Le père , pièce de Florian Zeller qui se joue au théâtre Hébertot, Paris 17ème.

◊Nadine DOYEN

Berlinde De Bruyckere, Romeu my deer, Photographs by Mirjam Devriendt, texte de Caroline Lamarche, Hauser & Wirth, Londres, 2012

 

  • Berlinde De Bruyckere,  Romeu my deer, Photographs by Mirjam Devriendt, texte de Caroline Lamarche, Hauser & Wirth, Londres, 2012.

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Née à Gand en 1964, depuis sa première exposition au milieu des années 80, Berlinde de Bruyckere est régulièrement exposée dans le monde entier. Elle a fait récemment sensation en Australie avec We are all Flesh (Australian Centre for Contemporary Art, Melbourne) et avec The Wound (Arter, Istanbul). Son travail est très inspiré par les créateurs baroques, qu’ils soient peintres, cinéastes (Pasolini en tête) ou poètes.

Connue pour ses représentations à travers des pièces hybrides aux qualités inhérente à l’être humain – fragilité, vulnérabilité, imperfections – Berlinde de Bruyckere met en scène ces thèmes universels dans un art métaphorique très contemporain. Il combine la sensibilité de la beauté poétique avec une forme de réalisme brutal. C’est pourquoi ces dernières années, Runa, le cerf, a été à la base de plusieurs sculptures et dessins importants de l’artiste.

A l’origine du livre Romeu my deer, il y a une sculpture en extérieur installée dans le Southwood Garden de Londres en collaboration avec la St. James’s Church. Cette œuvre est présentée du 5 septembre à la fin décembre 2012. Dominé par la flèche de l’église, un cerf se trouve sur un bloc en pierre dans une mise en scène des plus sobre au sein du jardin.

L’image du cerf permet le mixage faussement rococo de l’animal et de l’humain. L’artiste reprend soigneusement l’anatomie de son sujet mais en même temps la déforme et la « dégonfle » dans la combinatoire de plusieurs matériaux nouveaux chez l’artiste : le plomb, le bronze et l’étain, des matières qui souligne avec leur densité les thématiques que Berlinde de Bruyckere aborde avec gravité.

Il y à là tout un jeu de la mort, une lutte aussi entre les esprits négateurs et d’autres plus vivants. Une nouvelle fois l’artiste donne une vision profonde d’une création qui paradoxalement par le beau et la matière semble dire qu’il n’y a rien : pas d’être, pas de création sinon de la mort. Mais pour autant il n’y a pas de néant puisque l’artiste le métamorphose dans la majesté des arts de représentation poussés à l’extrême violence et beauté en une parfaite rigueur.

Certains y voient la vanité des vanités à quoi l’artiste répond qu’il ne faut jamais séparer ses œuvres du contexte : Londres dans le cas présent. Dans la ville la statue semble naïve et insolente à la fois. Elle bouscule les idées reçues sur le sens de la statuaire jusqu’au statut même de l’animal et de l’être dont les atrocités deviennent métaphoriques à travers le Cerf. L’animal dit-on pleure et il est laissé à l’abandon. Berlinde de Bruyckere paradoxalement porte le coup de grâce à une culture à l’agonie, elle n’en précipite pas seulement la fin, elle veut y voir un recommencement là où ce ne serait plus seulement les violents qui l’emportent. Elle n’a pas qu’un cadavre sur les bras mais l’avenir devant elle.

◊Jean-Paul GAVARD-PERRET