Patrick Modiano – L’herbe des nuits

 

  • Patrick Modiano – L’herbe des nuits

     

Patrick Modiano vient de publier chez Gallimard (collection blanche) son vingt-septième roman, dédié à son petit-fils Orson, et dont le titre est emprunté au poète russe Ossip Mandelstam.

Dès les premières lignes, nous retrouvons le monde onirique et musical de l’écrivain qui nous est cher, oscillant entre rêve et réalité, ou encore entre passé et présent : « Pourtant je n’ai pas rêvé. Je me surprends quelquefois à dire cette phrase dans la rue, comme si j’entendais la voix d’un autre. Une voix blanche. Des noms me reviennent à l’esprit, certains visages, certains détails »… Il a l’esprit en perpétuel éveil, l’imagination fertile, et il suffit d’un rien pour déclencher l’inflorescence de ses souvenirs. De plus, Patrick a toujours à portée de main son éternel carnet noir où il consigne, au fil des ans, des notes (noms, numéros de tél., textes courts…) ; ainsi, animé par une soif inextinguible de se réapproprier les bribes de son passé, et toujours à la recherche de la vérité, il se questionne constamment sur le cheminement de sa vie.

L’herbe des nuits, son nouveau roman, a pris naissance un dimanche assez lugubre où il s’est retrouvé derrière la gare Montparnasse ; c’est alors qu’un souvenir d’adolescence s’est imposé à lui : à la fin des années 60, période assez trouble, il était encore mineur, sur le qui-vive, errant sans domicile, il avait été bloqué dans ce quartier et s’était réfugié près de l’Unic Hôtel tenu par un protagoniste de l’affaire Ben Barka, protégé par la brigade mondaine et de ce fait peu contrôlé par la police. Dans une bande de pseudo-étudiants qui habitaient plus ou moins cet hôtel, Jean (premier prénom de l’auteur, en quelque sorte son jumeau), le narrateur, va rencontrer Dannie, une jeune fille sans carte d’identité personnelle et changeant souvent de domicile, qui menait une « vie clandestine ». Le roman se déroule entre Montparnasse et La Trinité. L’auteur nous invite à mener une enquête sur ces personnages, « il vivait une autre vie à l’intérieur de sa vie quotidienne, qui lui donnait une phosphorescence et un mystère qu’elle n’avait pas en réalité », et le livre est absolument passionnant, nous jouons au détective !…

Le narrateur et Dannie sortent ensemble et s’attardent dans les bars. Jean ne savait que peu de choses sur cette môme énigmatique mais il évite de lui poser des questions embarrassantes ; s’appuyant sur les propos d’un moraliste, il pense « qu’il faut prendre en silence les gens qu’on aime tels qu’ils sont, et surtout ne jamais demander des comptes ». Un jour, Dannie lui dit à brûle-pourpoint : « Qu’est-ce que tu dirais si j’avais tué quelqu’un ? » et lui de répondre : « Ce que je dirais ? Rien. » Réponse bouleversante, d’une compréhension remarquable, et magnifique preuve d’amour ! Dannie est « dans le pétrin », elle est impliquée dans une sale affaire aux côtés des toquards de l’Unic Hôtel…

Très beau roman, très fluide, toujours pudique, empreint de poésie, qui se lit d’une traite, autofiction poignante en clair-obscur dans la brume intemporelle et pénétrante des souvenirs de Patrick Modiano, « ces souvenirs qui jaillissent comme des herbes et que l’on broute sans fin »…

Quelques citations de Patrick Modiano :

« Les saisons varient et se confondent dans le souvenir comme si celui-ci, au cours des années, vivait de sa propre vie, d’une vie végétale, et qu’il n’était jamais une image fixe et morte. »

« Le temps palpite, se dilate, puis redevient étale, et peu à peu vous donne une sensation de vacances et d’infini. »

 

◊Yvette BIERRY

Jean-Pierre Védrines, Je pense que je vais tomber

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  • Jean-Pierre Védrines, Je pense que je vais tomber, Editions Apogée, 68 pages, 12 Euros, Rennes, 2012.

 

Le nouveau narrateur de J-P Védrines ignore les rhumatismes aux mains, aux pieds et aux reins. Son pas est assuré – pas n’importe quel pas. Dès lors il s’offre une ligne d’horizon que le commun des mortels ignore. A coup d’équilibres périlleux il rejoint une paix (provisoire mais paix tout de même), il attend aussi qu’une femme le rejoigne sans être trop pressé. Même si le bord de sa petite jupe pourrait déployer des jambes de reine.

Dès lors et si pour beaucoup la vie n’est qu’un imbroglio d’accrocs et de coutures, le narrateur, par étapes finement agencées, s’il croise le quotidien, n’y demeure pas vissé. Il se peut qu’on lui ait appris qu’on ne doit pas sucer un couteau avec sa langue non parce qu’on risque de la couper mais parce que cela ne se fait pas. Néanmoins il a franchi un pas bien au delà. Et on lève les yeux face à ces exploits. Certes il a peu le loisir de contempler les regards intenses qui sont fixés sur lui, mais sa raison de ses exploits est ailleurs.

L’ancien clown du cirque Romano est donc monté (à tous les sens du terme) en grade et gradation dans un texte qui devient une superbe métaphore de l’existence. Lorsque les enfants de l’artiste lui crient qu’il leur manque et qu’il doit revenir, soudain se perd volontairement le fil de l’anecdote pour une autre trame. Pour autant le récit n’est pas construit de fil blanc. Et malgré ce sur quoi l’artiste marche à aucun moment le récit accable… Au contraire même.

Celui qui est d’origine modeste trouve par son expérience une sorte de fraternité que chaque lecteur peut partager sans être juché là où l’artiste propose ses gammes. Et même s’il voltige tel un oiseau étrange les mots qui l’évoquent ne sont en rien du vent. Emane en effet du récit une leçon de sagesse dont la qualité d’espace est évidente. Elle vient mettre à mal la clôture où nous croupissons et qui étrique l’existence.

Védrines à sa manière (après un livre noir sur Rimbaud) enseigne la jeunesse, confie par truchement du savoir-faire et de l’empathie du funambule ses propres profondeurs d’âme. L’auteur prend de plus en plus une dimension d’importance dans l’espace littéraire du temps. Il mérite attention et reconnaissance tant ses histoires animées du don de la vie nous traversent. Leur magie n’est jamais trompeuse. Elle n’a rien à voir avec celles des dindons en cours qui gonflent leurs jabots à chacun de leur nouvel hochet. La magie de Je pense que je vais tomber est non une manière de plonger dans le vide mais la politesse et le dandysme de tenir la tête haute tant que faire se peut.

◊Jean-Paul GAVARD-PERRET

Un repas en hiver, Hubert Mingarelli

 

  • Un repas en hiver, Hubert Mingarelli – Stock (17€ – 137pages)

 

Hubert Mingarelli renoue avec ses paysages dépouillés, austères, son univers masculin et distille avec parcimonie les indications temporelles et géographiques.

Le lecteur se retrouve parachuté dans une campagne polonaise hostile, en plein hiver, où il croise trois soldats réservistes, investis d’une mission qu’ils semblent avoir oubliée dans leur errance, tenaillés par la faim et le froid, « un vrai marteau ».

Un mystère pour le lecteur, qui tente de décrypter qui est désigné par l’anaphorique « en » dans « Il en arrivait aujourd’hui », tout en comprenant qu’ il s’agit de traquer et livrer des fugitifs. La saison rendait la traque plus difficile ( ornières qui les faisaient trébucher), alors qu’ au printemps, ils en aurait trouvé dans les meules de foin.

Les trois hères, sentant un vent de liberté s’épanchent. On devine que ces fusillades les hantent, les minent et qu’ils rusent pour échapper à cette corvée expéditive. Le narrateur et Bauer prennent Emmerich en pitié, soucieux d’avoir laissé un fils, essayent de le conseiller, plaisantent même, prennent le temps d’une pause cigarette.

Le roman se déroule dans deux lieux : à l’extérieur et en huis clos une fois la cabane débusquée par l’un des trois protagonistes. Le temps se fige. On suit les efforts du trio hyperactif pour rassembler du bois, ranimer une cuisinière, trouver un récipient, faire de l’eau propre pour la soupe capable de les réchauffer. La visite inopinée du polonais (dont le flacon d’alcool providentiel délia l’atmosphère) et la découverte du juif au bonnet arborant un flocon de neige brodé vont élargir cette communauté fortuite. La communication entre ces hommes s’effectue par gestes, par le regard, faute de se comprendre et même par borborygmes. L’intonation de la voix ne traduisant pas uniquement de la solidarité, mais aussi du mépris, de la colère.

Hubert Mingarelli met en exergue ce qui force l’admiration pour ces hommes : leur esprit pratique, débrouillard, solidaire et fraternel, leur persévérance, leur combativité, leur patience et même leur générosité dans le partage de ce frugal repas.

La dextérité manuelle du polonais à sculpter une cuillère est également soulignée.

Comme Serge Joncour dans L’amour sans le faire, Hubert Mingarelli sait faire parler le silence. Cette quiétude omniprésente est toutefois troublée par le tintement du fer du lieutenant; une serrure, des volets que l’on force, le bruit sec des coups de crosse.

Le récit se lit comme une succession de tableaux convoquant l’œuvre de Caspar David Friedrich et ses paysages de neige (« La neige faisait un monticule effilé comme la crête d’une vague ») sous un ciel laiteux, d’abri enneigé, de chasseur dans la forêt, représentant la solitude, la tragédie du paysage. L’obscurité prévalant, les rares rais de lumière et une fenêtre éclairée sont un vrai baume pour le groupe.

La scène du repas est le point d’orgue du récit. La tiédeur se diffusant rehausse leur sensation de bien-être. La fumée, « la plus belle chose à voir » décuple leur bonheur.

Les bourreaux font alors preuve d’humanité, d’esprit fraternel, le temps d’une courte parenthèse qui leur fait oublier la hiérarchie militaire, leur soumission et leurs obligations. Mais la réalité les rattrape, leur insouciance va, à nouveau, faire place à la peur, aux craintes de l’avenir et pour certains au cafard.

Hubert Mingarelli sonde leur conscience, dévoile leurs atermoiements et expose le dilemme final qui les taraude. Obéir et ramener le juif que l’un d’entre eux devra fusiller à la balle, alors qu’ils ont partagé un semblant de repas (le syndrome de Stockholm ayant agi) ou le relâcher (le narrateur ayant cerné que leur captif avait la jeunesse du fils d’Emmerich) et rentrer bredouille, mais au risque que ce soit eux les victimes. Qui va donc être sacrifié ?

On peut subodorer que ce thème récurrent de l’état de guerre est une façon de dénoncer toute cette violence, la perte d’identité et d’humanité pour ces hommes.

Hubert Mingarelli signe un roman dans la lignée des Quatre soldats, au décor rude etglacialdans lequel ilmontre toute l’horreur de la Shoah. S’y mêlent poésie et douleur.

◊Nadine DOYEN

Témoins de fortune, Gilles LADES

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  • Témoins de fortune, Gilles LADES, L’arrière-pays.

« comme toujours la mort menace

tel le nœud coulant de l’éleveur sauvage »

41ème recueil de poésie de Gilles Lades depuis Lames de fond (1977) avec quelques titres évocateurs : Vers la source murée (1986), Le pays scellé (1998), De poussière et d’attente (2002), Le temps désuni (2005). Ce recueil se divise en deux parties : Perpétuelle fondation, Chemin à l’épreuve. Entre vie et mort, l’homme dissident, portant la marque d’une écorchure n’a pour seuls viatiques que le frémissement de tout et le souffle donné et se trouve face à un dilemme : l’exil ou la présence. De l’attente à la splendeur, du tranchant de lumière au glissement de l’ombre tout s’unit dans l’absence et se défait dans les bleus replis de l’inconnu :

« l’heure emporte avec elle

le miroir de tourbillons de vie

et la trace infinie de chacun »

Entre silence humilié et l’attente au milieu du vide, l’homme inassouvi d’espace (le poète) laisse aller son œil sur son propre destin, entre pas et regard. Entre la hâte du souffle et le déchirement salutaire de l’ascension, Gilles Lades crée son espace intérieur :

« nul ne se fuit

devant l’haleine de l’espace

le visage intérieur se redresse »

Ne reste alors plus qu’au poète, amoureux de la nature et des hommes, à suivre l’oiseau de la liberté ou à fonder le monde dans l’angle perpétuel.

◊Gérard PARIS

 

Blood Hollow de William Kent Krueger

 

 

  • Blood Hollow de William Kent Krueger, à paraître le 13 septembre 2012 au Cherche-Midi, collection Thriller. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Sophie Aslanides. 480 pages – 20 €

 

Troisième volet de ce qui semble être une trilogie, après « Aurora. Minnesota » et «  Les neiges de la mort », les amateurs d’enquête policière ne pourront qu’adorer Blood Hollow, mais même ceux qui ne sont pas particulièrement attirés par le genre, auront du mal à ne pas se laisser happer par ce roman dense, riche et captivant. L’évènement qui a secoué la petite et tranquille ville d’Aurora dans le Minnesota, va prendre rapidement l’allure d’un séisme. L’enquête est minutieusement menée par Corcoran « Cork » O’Connor, conjointement avec sa femme. Cork est un ex-flic de Chicago et l’ex-shérif de la petite ville. Mi Irlandais, mi Anishinaabeg, c’est un personnage très attachant, épris de vérité et de justice, reconverti un peu malgré lui dans la vente d’hamburgers, au bord du lac d’Iron Lake. Une sorte de retraite suite à un conflit dramatique. Sa femme Jo est l’avocate qui va prendre en charge la défense du présumé coupable. Coupable de meurtre, celui de la jeune Charlotte Kane, fille d’une des familles les plus riches de la ville. Le suspect est un ex-petit ami, Solemn Winter Moon, un Ojibwe vivant sur la réserve, déjà connu des services de la police pour diverses infractions et son impulsivité notoire. Cork et Jo O’Connor le connaissent bien et sont tous deux quasi persuadés de son innocence, malgré les preuves qui l’accablent. L’enquête démarre de façon assez classique pour ne cesser de rebondir, basculant parfois dans le roman fantastique noir, et au fur et à mesure de plus en plus dans ce qu’on pourrait appeler un polar spirituel. Car en effet, ce qui transparaît dans ce roman dont l’intrigue est maîtrisée à la perfection par l’auteur, c’est un questionnement spirituel. Un questionnement sur la foi, le manque de foi, la perte de foi, les excès de la foi quand elle tourne au fanatisme délirant et assassin et plus largement à la quête du sens de la vie, où la spiritualité d’une forme ou d’une autre, quelles que soient nos croyances, peut s’avérer essentielle pour savoir qui nous sommes.

« Chaque être humain, lui semblait-il, était un assemblage d’impulsions conflictuelles enserrées dans un seul corps, essayant tant bien que mal de trouver la paix. »

Le problème de l’identité est un autre sujet largement prédominant dans ce livre. Nombre de personnages s’avèreront être bien différents de ce qu’ils ont l’air d’être, et par là, il est question aussi des problématiques de préjugés et d’intolérance.

« Il aimait Aurora et comprenait pourquoi c’était le genre d’endroit où venaient les gens qui voulaient échapper à des problèmes – au monde, à une grande ville, à un passé trouble. Mais il n’existait pas d’endroit assez éloigné qui permettait d’échapper à ce qu’on était. Même si les gens gardaient des secrets pour les autres, ils devaient malgré tout vivre avec eux-mêmes. C’était exactement ce que Cordelia Diller lui avait dit sur cette colline dans l’Iowa. Pour recommencer à zéro, le meilleur point de départ, c’était de regarder la vérité en face. »

Dans tout ce micmac, un personnage deviendra central bien qu’il n’apparaîtra qu’à deux ou trois reprises. C’est Henry Meloux, un grand-père Ojibwe, qui vit avec son chien dans une cabane à l’écart des hommes, au sein de cette nature grandiose et sauvage du Minnesota. Détenteur d’une spiritualité ancestrale solidement reliée à la Terre, le vieil Ojibwe sera un guide précieux pour montrer la voie de la paix et de la sagesse.

« Chaque fois que Cork entrait dans la forêt profonde, il savait qu’il pénétrait dans un endroit sacré. C’était proche de ce qu’il ressentait, lorsque, enfant, il entrait dans l’église. (…) Il y avait ici un esprit si grand qu’il rendait le cœur de l’homme tout petit. Le sang anishinaabeg qui coulait dans ses veines était peut-être la raison pour laquelle il ressentait cela, mais il ne le croyait pas. Il pensait que tout homme ou toute femme qui venait ici sans méchanceté ressentirait la même chose. »

Blood Hollow est un roman passionnant, facile à lire, ce qui n’exclue pas la profondeur. L’auteur à l’art des petits détails anodins qui donnent à son écriture un ton extrêmement vivant et si réaliste, qu’on s’y croirait, comme disent les enfants. Le genre de livre qu’on a vraiment du mal à poser, une fois qu’on l’a commencé.


William Kent Krueger est né le 16 novembre 1950 dans le Wyoming (États-Unis). Père de deux enfants, il habite à Tangletown. Après avoir fréquenté l’université de Stanford, dont il est renvoyé pour ses positions radicales sur la guerre du Vietnam, il travaille dans la construction, s’essaye au journalisme puis se consacre à l’écriture. Il publie plusieurs nouvelles, puis à 40 ans son premier roman : Iron Lake. Il reçoit trois prix, dont deux du premier roman : le Barry Award et le Anthony Award. Surnommé le Michael Connelly du Midwest, Il a écrit une dizaine d’ouvrages, dont beaucoup pas traduits en français, qui ont tous remporté un véritable succès et ont reçu de nombreuses distinctions.

 ◊Cathy GARCIA